TROISIÈME HOMÉLIE

De l'utilité de la lecture des saints Livres.
Que la lecture assidue de ces livres a pour conséquence de mettre à l'abri de la servitude et des vicissitudes des choses humaines.

Que le nom d'apôtre exprime plusieurs dignité.
Que la puissance et l'autorité conférées aux apôtres surpassent de beaucoup celles des magistrats profanes et des monarques eux-mêmes.
Enfin, des nouveaux illuminés.

Lorsque je songe à la pauvreté de mon intelligence, j'éprouve une sorte d'agitation et d'effroi à répondre à l'invitation qui m'est faite d'entretenir une foule si nombreuse ; mais lorsque je considère votre ardeur, votre empressement que rien ne ralentit, je reprends courage et con-fiance, et je m'élance avec ardeur dans la carrière doctrinale. Eussiez-vous affaire à une intelligence de pierre, ce serait assez de votre empressement et de la vivacité de vos désirs pour la dépouiller de sa pesanteur et lui donner des ailes. De même que les animaux sauvages qui, au fort de l'hiver, se retirent dans leurs antres, ne voient pas si tôt apparaître l'été qu'ils abandonnent leur retraite, qu'ils se joignent aux autres animaux, et s'associent à nos transports ; de même notre âme ensevelie naguère dans la faiblesse de sa conscience comme dans un antre, dès qu'elle voit le désir de votre charité, sort de sa retraite, se réunit à vous et partage en union avec vous les sublimes transports que l'on éprouve dans cette prairie spirituelle et divine, dans ce palais de l'Écriture.

C'est, en effet, une prairie spirituelle, un paradis de délices que la lecture de l'Écriture sainte, un paradis de délices bien préférable au premier paradis. Celui-là, Dieu l'a planté non dans la terre, mais dans les âmes des croyants ; Il ne l'a point placé dans Eden, il ne lui a point assigné un lieu déterminé du côté de l'Orient, il l'a déployé sur la terre entière et lui a donné pour limites celles de l'univers. Oui, Dieu a répandu l'Écriture sur la terre entière. Écoutez ces paroles du Prophète : " Leur voix s'est fait entendre sur toute la terre, et leurs paroles sont parvenues jusqu'aux extrémités de l'univers. " (Ps 18,5). Que vous alliez chez les Indiens, que le soleil levant éclaire les premiers ; que vous vous transportiez du côté de l'Océan, jusqu'aux îles Britanniques ; que vous traversiez les flots de l'Euxin ; que vous vous dirigiez vers les contrées du Septentrion, partout vous entendrez exposer les enseignements de l'Écriture. La voix sera différente, mais la foi ne le sera pas ; la langue variera, mais la pensée sera toujours la même. Il y aura de la diversité dans le langage, mais il n'y en aura pas dans le genre de la piété ; on sera barbare par la langue, on sera philosophe par les idées ; les sons seront durs et incorrects, mais les moeurs seront religieuses. Voyez-vous l'étendue de ce paradis atteignant les extrémités de la terre ? Ici il n'y a point de serpents ; aucune bête féroce n'infeste cette contrée, qui est défendue par la grâce même de l'Esprit. Comme le premier paradis, celui-ci a également une source qui donne naissance à une infinité de fleuves, et non pas à quatre seulement. Ce ne sont ni le Tigre, ni l'Euphrate, ni le Nil de l'Égypte, ni le Gange des Indes, mais des fleuves sans nombre qui jaillissent de cette source. Et qui l'assure ? Dieu même, à qui nous sommes redevables de ces fleuves. " Celui qui croit en Moi, dit-Il, comme l'apprend l'Écriture, des fleuves d'eau vive couleront de son sein. " (Jn 7,38).

Vous le voyez : il ne s'agit pas de quatre fleuves ; ce sont des fleuves innombrables qui jaillissent de cette source. Mais ce n'est pas seulement par le nombre de ces fleuves que cette source est admirable. Elle l'est encore par sa nature ; ce n'est pas de l'eau qui en coule, ce sont les dons de l'Esprit. Cette source est répartie entre les âmes de chacun des -fidèles ; elle ne diminue point ; elle est divisée et elle ne s'épuise point ; elle se fractionne et elle a toujours la même abondance ; dans tous et dans chacun elle est également inépuisable. Tels sont les dons du saint Esprit. Voulez-vous connaître l'abondance de cette source ? Voulez-vous connaître la nature de ces eaux, jusqu'à quel point elles diffèrent des eaux matérielles, combien elles sont à la fois, et plus nobles, et plus admirables ? Écoutez ce que le Christ disait à la Samaritaine, et vous apprécierez l'abondance de cette source : " L'eau que Je donnerai, disait-Il, deviendra pour le -fidèle une source d'eau qui rejaillira jusqu'à la vie éternelle. " (Jn 4,14). Il ne dit pas, qui s'écoulera ; Il ne dit pas : qui se répandra ; mais : qui rejaillira, exprimant, par cette image, l'abondance de ces eaux. Les eaux qui rejaillissent et que l'on voit sourdre de tout côté sont les eaux que les sources ne peuvent retenir dans leur sein. Cédant à l'impétuosité de leur cours, elles se répandent au-dehors par une foule d'issues à la fois. C'est donc pour montrer l'abondance de ces jets que le Sauveur parle d'une eau qui rejaillit, et non d'une eau qui s'écoule. Voulez-vous en reconnaître maintenant la nature ? Voyez quel en est l'usage. Ce n'est pas à la vie présente que se borne son utilité ; elle s'étend jusqu'à la vie éternelle. Restons donc dans ce paradis ; asseyons-nous auprès de cette source, de crainte qu'il ne nous arrive ce qui arriva à Adam, et que nous ne venions à perdre le paradis. Gardons-nous contre tout conseil funeste, et repoussons les séductions du démon. Demeurons là ; nous y jouirons d'une grande sécurité ; occupons-nous assidûment à la lecture de ces Écritures. De même que les personnes assises auprès d'une fontaine y goûtent une douce fraîcheur, et, mouillant fréquemment leur visage lorsque la chaleur les accable, en repoussent de cette manière les ardeurs, et, tourmentées par la soif, guérissent aisément cette incommodité, ayant le remède dans la source qui et tout près ; ainsi le -fidèle qui est assis près de la source des divines Écritures, serait-il tourmenté par les ardeurs d'une convoitise criminelle, les apaisera facilement en arrosant son âme de ces eaux ; serait-il tourmenté par une ardente colère qui embraserait son coeur, semblable à un vase exposé à la flamme, qu'il y verse quelques gouttes de cette eau, et il mettra sur-le-champ un terme aux obsessions de cette passion ; en un mot, son âme sera soustraite à toutes les pensées mauvaises, comme aux flammes d'un incendie, par la lecture des divines Écritures.

C'est pourquoi le grand prophète David, comprenant l'utilité de la lecture des Écritures saintes, compare l'homme qui s'applique continuellement à les étudier, et qui jouit de leur entretien, à un arbre toujours florissant et planté près du courant des eaux : " Bienheureux, dit-il, l'homme qui n'est point entré dans le conseil de l'impie, qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs, qui ne s'est point assis dans la chaire du mal ; mais dont la loi de Dieu est la volonté, et qui médite cette loi et le jour et la nuit. Il sera comme l'arbre qui a été planté près du courant des eaux. " (Ps 1,1&endash;3). De même que cet arbre, planté près du courant des eaux, et debout le long de la rive, grâce à la fraîcheur continuelle dont il jouit, se trouve à l'abri des influences pernicieuses de l'atmosphère, ne redoute pas les rayons embrasés du soleil, et dé-fie la chaleur accablante de l'air, contenant en lui-même une source de fraîcheur suffisante, paralysant et repoussant immédiatement les ardeurs excessives du soleil auxquelles il est exposé ; de même l'âme placée près des courants des divines Écritures et qui s'y abreuve sans cesse, puise, dans ces courants et dans cette rosée de l'Esprit qu'elle recueille en elle-même, la force de résister à tous les assauts des choses humaines, la maladie, les outrages, la calomnie, les injures, les moqueries, l'indifférence, tous les maux du monde pourront assaillir cette âme ; elle se dérobe sans peine aux atteintes de ces maux, la lecture des Écritures la remplissant de consolations suffisantes. Ni l'éclat de la gloire, ni la majesté de la puissance, ni la présence de ses amis, ni quoi que ce soit d'humain ne serait capable de consoler l'âme affligée comme le fera la lecture des Écritures divines. Et pourquoi ? Ces choses sont vaines et périssables ; telle est, par conséquent, la consolation qu'elles procurent. Mais lire les Écritures c'est s'entretenir avec Dieu. Or, quand Dieu console une âme remplie de tristesse, quelle est celle des choses créées qui pourrait de nouveau l'attrister ?

Appliquons-nous donc à cette lecture, non seulement durant ces deux heures, car ce n'est pas assez pour notre sécurité de cette simple audition ; appliquons-nous-y sans relâche. Que chacun, rentré chez lui, prenne la Bible en ses mains, et qu'il repasse le sens des choses qu'il a entendues, s'il veut retirer de l'Écriture des avantages durables. L'arbre qui est planté près du courant des eaux, n'est point seulement deux ou trois heures en rapport avec elles, mais il y est le jour entier et la nuit entière. Aussi se couvre-t-il d'un épais feuillage, aussi est-il chargé de fruits, quand même personne ne l'arroserait parce que, planté le long du courant, il s'y abreuve par ses racines, et distribue ensuite, comme par des canaux, cette fraîcheur salutaire dans toutes ses parties. De même celui qui s'occupe continuellement à lire l'Écriture, et qui reste près de ce courant divin, n'aurait-il personne pour la lui expliquer, en retirerait, par cette lecture incessante, comme par des racines, les plus salutaires avantages. C'est pourquoi nous, qui connaissons vos soucis, vos sollicitudes, vos nombreuses occupations, vous introduisons-nous insensiblement et peu à peu, dans les enseignements de l'Écriture, et nous efforçons-nous, par la clarté de l'exposition, de rendre durable le souvenir de nos paroles. Lorsqu'il vient à tomber tout à coup une pluie violente, elle inonde la surface de la terre sans en pénétrer les profondeurs ; mais lorsqu'elle se répand doucement et peu à peu, semblable à une huile, sur la surface de la terre, elle pénètre par les -fissures, comme par autant de veines, dans son sein, répand dans ses entrailles l'humidité, et la rend plus fertile et plus féconde.

Telle est la raison pour laquelle nous répandons peu à peu sur vos âmes cette pluie spirituelle ; car les Écritures ressemblent à de spirituelles nuées, et les paroles et les pensées qu'elles renferment, à une pluie d'une nature bien plus excellente. Si donc nous répandons peu à peu en vous cette pluie spirituelle, c'est a-fin que les paroles y pénètrent profondément. De là vient que, ce jour-ci étant le quatrième consacré par nous à vous exposer un même sujet, nous n'avons pas pu encore expliquer un simple titre, et que nous avons toujours à nous en occuper. Il vaut bien mieux, d'ailleurs, creuser dans un espace restreint, et après être descendu fort avant y trouver un trésor des plus précieux, que d'effleurer une grande étendue de terrain sauf à ne recueillir aucun fruit de nos fatigues. Je sais pourtant que plusieurs trouvent cette lenteur désagréable ; mais je ne m'occupe point de leurs accusations ; ce qui m'occupe, ce sont vos intérêts. Ceux qui peuvent marcher d'un pas rapide, qu'ils attendent leurs frères plus lents ; les attendre est pour eux chose facile, tandis que leurs frères plus faibles seraient dans l'impuissance de les suivre. Aussi Paul dit-il que nous ne devons pas importuner les faibles et les forcer à tendre vers une perfection qu'ils sont incapables d'atteindre ; que c'est à nous, qui sommes robustes, de supporter les infirmités des faibles. (1 Co 8,9). Nous, qui avons à coeur votre utilité, nous ne recherchons pas l'ostentation ; et pour cela nous insistons sur la doctrine.

Je disais donc le premier jour qu'il ne fallait pas traiter les inscriptions avec indifférence ; je vous ai lu l'inscription de l'autel, et je vous ai montré avec quelle habileté Paul a fait passer dans ses propres rangs le soldat étranger qui combattait dans les rangs de l'ennemi. Là, s'arrêta le premier jour notre enseignement. Le jour suivant, nous avons recherché quel était l'auteur de ce livre ; nous avons trouvé, par la grâce de Dieu, que c'était Luc, l'évangéliste ; et nous avons établi la question proposée par plusieurs démonstrations, les unes plus claires, les autres plus obscures. Un grand nombre de nos auditeurs, je ne l'ignore pas, n'ont pas suivi ce qui a été dit en dernier lieu ; toutefois, nous ne renoncerons pas pour cela à traiter les questions difficiles. Si les plus claires sont utiles aux esprits simples, les plus difficiles le seront aux esprits perspicaces. Une table doit être chargée de mets variés et multiples, parce que les goûts des invités sont également variés. Après avoir donc parlé, le premier jour, du titre, le second jour, de l'auteur du livre, nous avons entretenu, le troisième jour, nos auditeurs du commencement de cet ouvrage, et nous avons dé-fini comme le savent les personnes qui étaient présentes, ce que c'est qu'un acte, et ce que c'est qu'un miracle, ce que c'est que la conduite et ce que c'est qu'un signe, une oeuvre de puissance, un prodige. Nous avons montré quelle différence il y avait entre les uns et les autres ; comment les uns étaient plus grands et les autres plus utiles ; comment les uns nous méritent, par eux-mêmes, le royaume des cieux, tandis que les antres, s'ils n'ont pas les actes pour auxiliaires, nous ferment l'entrée des célestes parvis. Aujourd'hui, il nous faut expliquer le reste du titre, et dire ce que signifie le nom d'Apôtre. Car ce n'est pas là un vain nom ; c'est le nom d'une dignité, et d'une haute dignité, d'une dignité souverainement spirituelle, d'une dignité céleste. Soutenez votre attention.

Dans l'ordre temporel, il y a bien des dignités ; mais toutes ne sont pas également honorables ; les unes le sont plus, les autres moins. Par exemple, à commencer par la dignité la moins élevée, en premier lieu se présente l'avocat de la ville ; au-dessus s'élève le chef de la nation ; après lui vient un magistrat, encore plus élevé ; puis il y a le commandant militaire, puis le gouverneur : en-fin, au-dessus de toutes ces dignités s'élève la dignité de consul. Ce sont là, sans doute, autant de dignités véritables, mais qui n'ont pas toutes le même degré. Il en est de même des dignités spirituelles ; il y en a plusieurs, mais toutes ne sont pas également élevées ; la plus haute de toutes est l'apostolat. Il a fallu vous conduire des choses sensibles aux choses insensibles, à l'exemple du Christ, qui, parlant de l'Esprit, prend l'eau pour terme de comparaison : " Celui qui boit de cette eau, dit-Il, aura encore soif, mais celui qui boira de l'eau que Je lui donnerai n'aura jamais soif. " (Jn 4,13). Le voyez-vous conduisant la femme à laquelle Il s'adresse des choses sensibles aux choses spirituelles ? Ainsi nous-mêmes faisons-nous, et remontons-nous des choses inférieures aux choses supérieures, de façon à répandre plus de clarté sur notre discours. C'est pourquoi, vous entretenant de dignités, nous vous rappelons non les dignités spirituelles, mais les dignités temporelles, a-fin de vous conduire de celles-ci à celles-là. Vous venez d'entendre combien nous avons compté de dignités séculières, et comment les unes sont plus hautes et les autres plus petites, comment la dignité de consul en est pour ainsi dire le couronnement et le faîte. Considérons maintenant les dignités spirituelles.

C'est une dignité spirituelle que celle de prophète ; c'en est une autre que celle d'évangéliste, que celle de pasteur, que celle de docteur ; les dons du saint Esprit, celui de guérir les maladies, celui d'interpréter les langues indiquent autant de dignités. Ces noms ne désignent que des faveurs ; mais, en réalité, ils désignent autant de dignités et de charges. Tout prophète est vraiment un magistrat. Il est magistrat pour nous, celui qui chasse le démon ; tous pasteurs et docteurs, sont également pour nous des magistrats spirituels. Mais au-dessus de toutes ces dignités s'élève la dignité apostolique. Et où en est la preuve ? En ce que tous ceux dont nous venons de parler cèdent le pas à l'apôtre. La prééminence que possède la dignité de consul sur toutes les dignités temporelles, la dignité d'apôtre la possède sur toutes les dignités spirituelles. Prêtons l'oreille à Paul, faisant lui-même l'énumération de ces dignités, et accordant la place la plus élevée à la dignité apostolique. Quel est donc son langage ? " Dieu a établi dans son Église, premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs et des pasteurs, puis le don de guérir toutes les maladies. " (1 Co 12,28). Voyez-vous la dignité qui domine toutes les autres ? Voyez-vous l'Apôtre assis au faîte, et n'être précédé ni dominé par personne ? Car c'est aux apôtres qu'est accordé le premier rang, aux prophètes le second, aux docteurs et aux pasteurs le troisième ; après quoi vient le don de guérir les maladies, le don d'assister les affligés, le don de gouverner, le don de parler diverses langues. Non seulement l'apostolat est la première de toutes les dignités, mais elle en est encore le fondement et la racine. Si la tête, qui occupe la place la plus élevée du corps humain, outre la domination et la supériorité qu'elle exerce sur les autres membres, donne naissance aux nerfs qui gouvernent les corps, s'épanouissent au sortir du cerveau, et, recevant l'assistance de l'esprit, entretiennent la vie dans l'animal tout entier ; de même l'apostolat, outre qu'il l'emporte sur tous les autres dons, et, par la dignité de la puissance, en possède et en contient en lui-même toutes les racines. Ainsi, le prophète ne saurait être à la fois apôtre et prophète ; mais l'apôtre est prophète en même temps qu'il possède le don de guérir les maladies, celui de parler plusieurs langues et de les interpréter. C'est pour cela que la racine, le principe de tous les autres dons se trouve dans l'apostolat.

Que cela soit la vérité, je vous le prouverai par le témoignage de Paul ; mais il est nécessaire auparavant de dire ce qu'il faut entendre par le don des langues. Qu'est-ce donc que le don des langues ? Autrefois celui qui avait été baptisé et qui croyait, parlait, aussitôt après la manifestation de l'Esprit, des langues différentes. Les hommes d'alors ayant des sentiments trop grossiers, et ne pouvant, avec leurs yeux charnels, voir les dons de l'Esprit, il leur était accordé un signe sensible, a-fin de les éclairer sur le don spirituel ; de telle sorte qu'après avoir reçu le baptême, le -fidèle parlait notre langue, celle des Perses, celle des Indiens, celle des Scythes ; par où les in-fidèles comprenaient qu'ils avaient reçu le saint Esprit. Le signe, à savoir ce langage, était une chose sensible, puisqu'on l'entendait des oreilles du corps ; mais ce signe sensible rendait manifeste la présence de la grâce surnaturelle et invisible de l'Esprit. Tel est le signe que l'on appelait don des langues. Celui qui n'avait reçu de la nature qu'une seule langue, recevait de la grâce le pouvoir de parler des langues multiples et variées ; et l'on voyait ainsi un seul homme jouir de dons divers, avoir en quelque manière des bouches différentes et des langues différentes. Voyons comment l'Apôtre possédait et ce don et tous les autres. Quant à ce don, Paul s'exprime comme il suit : " Plus que vous, j'ai le don des langues. " (Co 14,18). Il possède donc ce don-là ; non seulement il le possède, mais il le possède avec plus d'abondance que les autres -fidèles. Il ne se borne pas à dire : Je puis parler plusieurs langues, mais bien : " plus que vous tous, je possède le don des langues. " Quant à l'esprit de prophétie, il montre qu'il en était doué par ses paroles : " L'Esprit dit ouvertement que, dans la suite des temps, il y aura des époques périlleuses " (1 Tim 4,1). Or, annoncer les choses à venir, c'est évidemment de la prophétie. " Sachez-le bien, dit-il encore, il y aura dans la suite des temps des époques périlleuses. " Et encore : " Je vous le dis au nom du Seigneur, si nous vivons et si nous sommes réservés jusqu'à son avènement, nous ne préviendrons pas ceux qui se seront endormis. " (1 Th 4,14) ; c'est encore là de la prophétie. Voyez-vous comment il possédait le don de prophétie et celui des langues ? Voulez-vous voir à quel degré il possédait celui de guérir les maladies ? Mais peut-être serait-il inutile de citer des textes à l'appui, puisque nous voyons non seulement les apôtres, mais encore leur vêtement opérer des prodiges. Que Paul ait été le docteur des nations, il nous le dit dans une foule d'endroits, de même qu'il dit être chargé du soin de la terre entière et du gouvernement des Églises.

Lors donc que vous entendez ces paroles : " Dieu a établi premièrement les apôtres, secondement les prophètes, troisièmement des pasteurs et des docteurs, ensuite le don de guérir les maladies, le don d'assister les affligés, le don de gouverner, celui des langues ", sachez que tous les autres dons sans exception résident dans l'apostolat, comme s'il en était le principe. Vous n'aviez vu peut-être jusqu'ici qu'un simple nom dans le nom d'apôtre : vous savez maintenant quelle profondeur de pensées il renferme. Si nous sommes entré dans ces développements, ce n'est pas pour faire étalage de talent : ces développements d'ailleurs ne nous appartiennent pas ; ils appartiennent à l'Esprit qui, par sa grâce, tire les indifférents de leur engourdissement et ne néglige aucune occasion de leur être utile. C'est donc à bon droit que nous avons qualifié l'apostolat de consulat spirituel. Et, en effet, les apôtres sont des magistrats véritables, que Dieu a choisis, non des magistrats chargés du gouvernement de tel peuple, de telle ville en particulier, mais des magistrats chargés tous également du gouvernement de l'univers. Qu'ils soient de véritables magistrats spirituels, je m'efforcerai de vous le démontrer, désirant vous apprendre par cette démonstration que les apôtres l'emportent autant en excellence sur les magistrats temporels, que ceux-ci à leur tour sur des enfants qui s'amusent. La dignité des premiers est bien supérieure à la dignité des seconds ; elle exerce sur notre vie bien plus d'influence, et la supprimer serait répandre partout la dissolution et la ruine. Quels sont donc les privilèges d'un magistrat et de quel pouvoir doit-il être revêtu ? Du pouvoir de jeter les uns dans les fers, d'en délivrer les autres ; il dépendra de lui de plonger dans un cachot ou d'en faire sortir ; il peut encore remettre les dettes pécuniaires, en exempter les uns et obliger les autres à y satisfaire. De même, il condamnera à la peine capitale, et il délivrera de la mort. Ou plutôt ceci ne rentre plus dans les privilèges d'un magistrat ; c'est un pouvoir particulier à l'empereur. Que dis-je ? L'empereur lui-même ne le possède pas tout entier. Il ne saurait rappeler un défunt du trépas. Il peut bien empêcher de conduire un condamné au supplice, il peut bien annuler la sentence ; mais rappeler de la mort, il ne le peut pas. Il possède le moindre de ces privilèges, mais il est privé du meilleur. Ce qui distingue encore un magistrat à nos yeux, c'est sa ceinture, la voix du héraut, le cortège des licteurs, son char, son épée ; ce sont là autant d'insignes du commandement. Voyons maintenant si la dignité apostolique possède les mêmes privilèges : elle les possède ; mais ces privilèges sont bien supérieurs. Les privilèges dont nous parlions tout à l'heure ne sont que des noms, ceux-ci sont des réalités. C'est la différence qui existe entre des enfants qui jouent aux magistrats et les magistrats vraiment revêtus de ces dignités.

Pour vous le faire bien comprendre, nous commencerons, si vous le voulez, par ce qui regarde la mise en captivité. Nous avons dit que l'un des pouvoirs du magistrat consiste à charger de chaînes et à en délivrer. Ce pouvoir, les apôtres aussi le possèdent. " Tous ceux que vous aurez liés sur la terre, disait le Sauveur, seront liés dans les cieux ; et tous ceux que vous aurez déliés sur la terre seront déliés dans les cieux. " (Mt 18,18). Vous le voyez, il est ici question de captivité et d'un pouvoir relatif à cette matière. Le nom est le même, mais la chose ne l'est pas. Ici des liens, et là des liens ; mais ici les liens de la terre, et là les liens du ciel ; car le ciel est la prison de laquelle disposent les apôtres. Apprenez par là l'importance de leur dignité. Ils portent leur sentence sur la terre, et la vertu de cette sentence arrive jusqu'aux cieux. Tels des empereurs, de la capitale où ils résident, lancent des lois et des décrets dont l'influence s'exerce ensuite sur la terre entière ; tels les apôtres portaient des lois dans le lieu où ils résidaient, et la vertu de ces lois et de ces liens non seulement parcourait la terre entière, mais atteignait jusqu'à la hauteur des cieux. Voilà donc une prison et une prison ; l'une sur la terre, et l'autre dans les cieux ; l'une pour les corps et l'autre pour les âmes, ou plutôt celle-ci pour les âmes et pour les corps, car les apôtres enchaînaient également les unes et les autres.

Désirez-vous apprendre jusqu'à quel point ils possédaient le pouvoir de remettre les dettes ? Vous remarquerez ici une grande différence. Ils ne remettaient point les dettes temporelles, mais les péchés eux-mêmes. " Ceux dont vous aurez remis les péchés, disait le Sauveur, ils leur seront remis ; et ceux dont vous les aurez retenus, ils leur seront retenus. " (Jn 20,23). Serait-il nécessaire après cela de montrer que les apôtres ont envoyé à la mort et qu'ils en ont délivré ; et non seulement par une révocation de sentence ou en arrachant au supplice, mais en rappelant à la vie des hommes déjà plongés dans le sein et dans la corruption de la mort ? Et quand ont-ils condamné à la mort, et quand en ont-ils délivré ? Ananie et Saphire sont surpris en délit de sacrilège. Quoiqu'ils eussent dérobé des biens qui leur appartenaient, ils n'en avaient pas moins commis un attentat sacrilège, la promesse qu'ils avaient faite leur enlevant la propriété de ces biens. Quelle est la conduite de l'Apôtre ? Écoutez comment il traduit le coupable à la barre du tribunal sur lequel il siège en quelque sorte, et comment, après avoir interrogé le sacrilège avec l'autorité du juge, il porte ensuite la sentence. Il ne la porte pas avant d'avoir interrogé. Pourtant la faute était patente ; mais pour nous convaincre, nous étrangers à cette cause, de la justice de sa sentence, il procède à l'interrogatoire en ces termes : " Comment Satan a-t-il tenté ton coeur jusqu'à te faire mentir au saint Esprit et jusqu'à tromper sur le prix du champ ? Si tu avais voulu le garder n'était-il pas toujours à toi, et, après l'avoir vendu, n'étais-tu pas le maître du prix ? Tu n'as pas menti aux hommes, mais à Dieu. " (Ac 5,3&endash;4). Et que -fit Ananie, lorsqu'il entendit ce langage ? Il tomba à la renverse et rendit l'esprit.

Vous le voyez, les apôtres ont aussi leurs glaives. Lors donc que vous entendrez dire à Paul : " Prenez en toute chose le glaive de l'Esprit, à savoir la parole de Dieu " souvenez-vous de cette sentence ; souvenez-vous que, bien qu'il n'y ait pas de glaive matériel, le sacrilège est tombé sous le coup d'une parole. Voilà l'épée aiguisée et hors du fourreau. Nulle part de fer, nulle part de poignée, des mains nulle part. La langue remplace le bras ; les paroles qu'elle profère remplacent l'épée, et frappent soudain Ananie de mort. Peu après, sa femme entre : l'Apôtre, voulant lui fournir l'occasion de s'excuser et d'obtenir indulgence, l'interroge en ces termes : " Dis-moi, est-ce là le prix auquel vous avez vendu votre champ ? " (Ac 5,8). Pourtant, il savait fort bien qu'il n'en était pas ainsi ; mais il se proposait, par cette question, de lui inspirer des sentiments de repentir, de l'amener à condamner sa faute, et à en obtenir ainsi le pardon. La femme n'en persista pas moins dans ses dispositions impudentes ; en conséquence, elle partagea le sort de son mari. Voyez-vous comment les apôtres disposent de la captivité ? Voyez-vous le pouvoir qu'ils possèdent de livrer à la mort ? Passons à un privilège encore supérieur, celui de rappeler de la mort.

Tabithe, femme célèbre par sa foi et ses nombreuses aumônes, vint à mourir : aussitôt l'on accourt vers les apôtres. On savait qu'ils pouvaient disposer de la mort et de la vie ; on connaissait la dignité céleste dont ils avaient été revêtus sur la terre. Pierre étant venu, que fait-il ? " Tabithe, dit-il, lève-toi. " (Ac 9,40). Il n'a pas besoin d'autre chose ; il ne lui faut ni aides ni serviteurs ; ces paroles suffisent pour rappeler le cadavre à la vie : la mort entend sa voix et elle ne peut retenir sa victime. Voyez-vous quelle est la voix de ces juges ? Elle est bien faible en comparaison la voix des juges ordinaires. L'un d'entre eux donne-t-il un ordre, s'il n'y a point de serviteur pour l'exécuter, l'ordre n'est pas accompli. Ici, il n'est pas besoin de serviteurs, Pierre parle, et sa parole est sur-le-champ exécutée. Vous avez vu le pouvoir des apôtres touchant la captivité, premier privilège de la puissance ; vous les avez vus remettre les péchés, délivrer de la mort, rappeler à la vie. Voulez vous connaître encore la ceinture qui les distingue ? Car le Christ les a envoyés revêtus non d'une ceinture de cuir, mais de la vérité ; ceinture spirituelle et sainte à la fois. De là ces mots : " Donnez à vos reins pour ceinture la vérité. " (Ep 6,14). Puisque leur dignité est spirituelle, il ne faut rien de sensible. " Toute la gloire de la -fille du roi est au-dedans. " (Ps 44,14). Que dire encore ? Désirez-vous voir des bourreaux ? On appelle bourreaux les hommes qui battent les accusés de verges, qui les suspendent au chevalet, qui leur déchirent les flancs, qui infligent les châtiments et les tortures. Voulez-vous voir de ces bourreaux ? Ce ne sont pas des hommes ; c'est le diable lui-même, ce sont les démons. Quoique entourés d'une chair et d'un corps, les apôtres ont à leur service des puissances incorporelles. Écoutez avec quelle autorité Paul en dispose. Écrivant au sujet d'un -fidèle coupable de fornication, il disait : " Livrez cet homme à Satan, pour qu'il soit châtié en sa chair. " (1 Co 5,5). D'autres blasphèment ; il fait la même chose : " Je les ai livrés à Satan, dit-il, a-fin qu'ils apprennent à ne pas blasphémer. " (1 Tm 1,20).

Que nous reste-t-il encore à montrer ? Qu'ils avaient aussi des chars ? Il ne nous sera pas difficile de le faire. Quand Philippe eut baptisé l'eunuque et l'eut initié à nos mystères, ayant à s'en retourner, il fut ravi par l'Esprit et transporté du désert dans Azot. Voyez-vous ce char ailé ? Voyez-vous ces coursiers plus rapides que le vent ? Faut-il encore que l'Apôtre se transporte dans le paradis, qui est si loin de nous, à une si grande distance ? Lui aussi est ravi soudain, et, sans aucune fatigue, et en un moment il y est transporté. Tels étaient leurs chars. Quant à la voix du héraut, elle était en rapport avec leur dignité. Ce n'était point un homme qui marchait devant eux et qui faisait entendre sa voix ; la grâce de l'Esprit, l'éclat des miracles, plus frappant que les accents de la trompette, leur ouvrait partout le chemin. Ce qui arrive aux magistrats environnés du plus brillant appareil, auxquels les simples particuliers n'oseraient indifféremment se joindre, arrivait aux apôtres. " Aucun autre, est-il écrit, n'osait se joindre à eux ; mais le peuple publiait leurs louanges. " (Ac 5,13). Vous le voyez, ni le pouvoir relatif à la captivité, ni celui de remettre les dettes, ni le glaive, ni la ceinture, ni les chars, ni la voix du héraut plus éclatante que celle de la trompette, ni les splendeurs de la gloire n'ont fait défaut aux apôtres.

Il nous faudrait encore raconter tous leurs hauts faits, et le bien dont la terre leur est redevable. Car les magistrats n'ont pas seulement à jouir des honneurs ; ils ont encore à déployer, en faveur de leurs subordonnés, une sollicitude active et prévoyante. Mais ce que nous avons dit a déjà dépassé la mesure. C'est pourquoi, renvoyant ce sujet à un autre entretien, c'est aux nouveaux illuminés que j'adresserai mes conseils et mes paroles. Que personne n'estime ce dessein hors de propos. Je l'ai déjà dit précédemment, non seulement au bout de dix ou vingt jours, mais encore au bout de dix et vingt ans, on peut appliquer aux initiés, qui auront pratiqué la vigilance, la qualification de nouveaux illuminés. Quel est donc le langage le plus utile à leur adresser ? Celui qui leur rappellera le genre de leur naissance ; de la première et de la seconde, de la naissance selon la nature et de la naissance selon l'Esprit, et qui leur enseignera la différence de l'une et de l'autre. Ou plutôt, ce n'est pas à nous à les instruire sur ces points : Le -fils du tonnerre les instruira lui-même, Jean, le disciple bien-aimé du Christ. Et que dit-il ? " À tous ceux qui L'ont reçu, Il a donné le pouvoir de devenir les enfants de Dieu. " (Jn 1,12). Ensuite, leur remettant en mémoire leur première naissance, et leur enseignant par comparaison la dignité de la grâce nouvelle, il ajoute : " À ceux qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. " (Jn 1,13). En un seul mot, il leur révèle leur noblesse.

Ô pure naissance ! Enfantement spirituel ! Délivrance nouvelle ! Conception qui n'a rien de matériel, naissance où le sein n'est pour rien, enfantement indépendant de la chair, enfantement spirituel, enfantement dont le principe est la grâce et la charité de Dieu, enfantement source de joie et de félicité ! Tel n'a pas été le premier ; des pleurs L'ont signalé dès le principe. À peine l'enfant est-Il sorti du sein de sa mère et a-t-Il été rejeté de ses entrailles, que son premier cri est mêlé de larmes, selon ce mot d'un sage : " Mon premier cri a été semblable à celui de tous les hommes ; comme eux J'ai pleuré. " (Sg 7,3). C'est par les gémissements que l'on entre dans la vie, c'est par les larmes qu'on l'inaugure, la nature prédisant de la sorte les douleurs à venir. Pour quelle raison l'enfant pleure-t-il en venant à la lumière ? Le voici : Avant le péché, Dieu avait dit : " Croissez et multipliez-vous " ; paroles de bénédiction. Après le péché, Il dit au contraire : " Tu mettras au monde tes enfants dans la douleur " ; paroles de châtiment. (Gn 1,28 ; 3,16). Outre les larmes, il faut encore à notre naissance des langes et des liens ; des larmes à notre naissance, des langes à notre mort ; des langes à notre naissance, des langes à notre mort ; par où vous apprenez que cette vie a pour -fin la mort, et que c'est à ce terme qu'elle aboutit. Il n'en est pas ainsi de la naissance spirituelle : point de larmes ni de langes ; celui qui naît est libre de tous liens et prêt à voler au combat. Si ses pieds et ses mains sont nus, c'est pour courir et combattre. Ici point de gémissements ni de larmes, mais des salutations, des baisers, les embrassements des frères, qui reconnaissent un de leurs membres, et qui l'accueillent comme au retour d'un long voyage. Comme avant le baptême il était ennemi de Dieu, et qu'après le baptême il est l'ami de notre commun Maître, nous nous livrons tous ensemble à la joie. De même l'on donne au baiser le nom de paix, pour nous apprendre que Dieu a imposé un terme à cet état de guerre, et qu'Il nous a remis en possession de son amitié. Conservons-la donc toujours ; entretenons cette paix, étendons ces liens d'affection, a-fin de mériter les tabernacles éternels par la grâce et la charité de notre Seigneur Jésus Christ, par lequel et avec lequel gloire, honneur, puissance soient au Père, ainsi qu'à l'Esprit, source de sainteté et de vie, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.