Mémoire de notre saint père Nil de Calabre1

fêté le 26 Septembre


S
aint Nil vit le jour en 910, au sein d'une des plus illustres familles de Rossano, la capitale de la Calabre, une des rares villes qui, par la protection de la Mère de Dieu, avait échappée au danger sarrasin. Comme les parents de Nil ne tardèrent pas à mourir, il fut confié aux soins de sa soeur aînée et reçut une éducation très soignée. Il prenait plaisir à rester seul pour se consacrer à la lecture des saintes Écritures et des vies des saints, et il se tenait ainsi éloigné des moeurs dépravées de son temps. Mais n'ayant pas de guide spirituel, le jeune homme se laissa prendre toutefois au piège du plaisir et s'éprit d'une jeune fille de la ville, dont il eut bientôt une fille. A la suite d'une maladie, dont il guérit subitement en traversant une rivière, Nil comprit que Dieu l'appelait à une vie plus parfaite. Il abandonna soudain tout ce qui l'attachait au monde et se rendit au monastère du mont Mercure pour y être reçu comme moine. Or, les moines ayant été menacés de sévères représailles s'ils acceptaient le jeune aristocrate, Nil ne put y rester et fut contraint de poursuivre son voyage jusqu'au monastère de Saint-Nazaire, où il reçut le saint habit monastique après quarante jours. Un peu plus tard, cependant, il put retourner au mont Mercure pour se mettre sous la direction spirituelle des vénérables ascètes Jean; Zacharie et Fantin.2 L'obéissance de Nil y fut sévèrement éprouvée par ses pères spirituels, mais il montrait un tel zèle pour renoncer à sa volonté propre et un tel amour de la solitude qu'il ne tarda pas à être autorisé à se retirer dans une grotte des environs, pour s'y tenir à tout moment, sans trouble, devant le Dieu invisible comme s'il était visible.
Pendant son séjour dans cette grotte, saint Nil entreprit avec ardeur de soumettre sa chair aux lois de l'esprit. Il ignorait l'usage du vin et de toute nourriture cuite, et il restait souvent deux, trois, ou même cinq jours, sans manger. Du matin à la troisième heure, il s'adonnait à son travail manuel, la calligraphie, qui était aussi pour lui l'occasion de pénétrer plus profondément les saintes Écritures et les oeuvres des Pères. De la troisième à la sixième heure, il se tenait devant la Croix, récitait des psaumes et faisait cent prosternations (métanies). De la sixième à la neuvième heure, il s'asseyait pour lire et méditer l'Écriture et les saints Pères, puis il célébrait l'office de None et les Vêpres. A la fin de l'office, il sortait de la grotte pour faire une petite promenade et donnait leur part à ses sens, en contemplant la beauté de la création et en glorifiant Dieu dans ses oeuvres. II prenait ensuite son maigre repas fait de pain, de légumes secs ou de quelques fruits, puis il s'accordait tout au plus une heure de sommeil avant de passer toute le nuit à prier, à réciter tout le psautier et à faire plus de cinq cents métanies. Il terminait sa veille à l'aurore par le chant de l'office de minuit et des Matines. Il vivait dans la plus stricte pauvreté et n'était vêtu en tout temps que d'une grossière tunique de poils de chèvre, qu'il ne changeait qu'une fois par an, lorsqu'elle était couverte de vermine. Malgré ces exploits ascétiques, le saint s'enfonçait chaque jour davantage dans l'abîme de l'humilité,en se condamnant lui-même en tout et en considérant qu'il demeurait dans la solitude à cause de sa faiblesse et que les cénobites le dépassaient dans leur oeuvres. Il versait d'abondantes larmes et luttait sans relâche contre les assauts des démons qui voulaient l'induire en tentations par des imaginations ou des fausses visions et essayaient de lui faire quitter sa grotte. Lorsque la tentation était trop forte, le saint feignait d'y consentir. Il commençait à partir; mais, sur le chemin, il suspendait un vieux vêtement à un arbre et se prosternait devant comme s'il s'agissait de son père spirituel qui lui demandait la raison de son départ. Confondu et ne trouvant que répondre, il retournait alors dans sa grotte, encouragé par l'assurance du soutien des prières de son Ancien. Après plus de dix ans de luttes et surtout d'humble offrande de sa faiblesse au Seigneur, Dieu lui accorda la maîtrise sur les tentations de la chair et la grâce de la bienheureuse impassibilité. Il devint fort réputé dans la région et admiré par les Sarrasins autant que par les Chrétiens. 
Quelque temps plus tard, le démon, constamment tenu en échec dans la guerre intérieure qu'il menait contre le saint, passa à l'assaut par les épreuves extérieures. Il lui infligea des maladies pour l'empêcher d'accomplir son programme quotidien, mais Nil résista à toutes les attaques. Lorsque le Démon le rendit aphone pour l'empêcher de réciter les psaumes, le saint contre-attaqua immédiatement par la prière silencieuse. Une nuit, le Malin lui apparut même visiblement, le frappa et le laissa à moitié mort, mais le saint continuait néanmoins à prier. Saint Fantin finit par le persuader de revenir pour un temps au monastère, à cause de sa santé. Nil obéit, mais aussitôt rétabli, il retourna dans sa retraite, malgré le désir des frères de le faire higoumène. 
Nil accepta bientôt de prendre un novice, Étienne, envers lequel il se montra dur et exigeant, mais sans aucune colère. Comme un père attentif à l'éducation de son fils, il faisait grandir en Étienne l'homme intérieur, en l'affermissant dans l'ascèse, le renoncement et l'humilité. Pour aider le jeune homme à lutter contre le sommeil, Nil lui confectionna un tabouret à un seul pied et lui défendit d'utiliser tout autre siège: de sorte que lorsqu'il commençait à être gagné par le sommeil, Étienne tombait à terre. Mais son amour pour son disciple était tel que, lorsque le monastère de Fantin fut pillé par les Sarrasins, Nil, pensant que son disciple avait été capturé et envoyé en esclavage, voulut se livrer aux barbares pour ne pas le quitter. 
Vers 956, Nil et ses quelques disciples furent contraints de quitter leur grotte à cause d'une nouvelle invasion des Sarrasins, et ils se rendirent aux environs de Rossano, pour s'installer dans le petit oratoire de Saint-Adrien. Douze autres disciples se joignirent bientôt à eux. Le monastère ainsi constitué, les frères ne cessaient pourtant pas de vivre dans la même pauvreté et la même austérité que Nil dans sa grotte. Malgré son amour des frères, Nil supportait difficilement la vie commune et se rappelait avec nostalgie les douceurs de la solitude. Sa connaissance infaillible des mystères de l'Écriture, sa sagesse et son discernement spirituel attiraient à lui un grand nombre de visiteurs, et même les plus grands personnages de l'empire. Il les recevait tous sans faire de distinction de rang et leur enseignait ce que lui dictait le Saint-Esprit, en les laissant béats d'admiration devant sa science. Malgré les résistances de son humilité, on lui amena des malades et des possédés pour qu'il les guérisse par sa prière. Nil accepta seulement de les oindre avec l'huile d'une veilleuse préalablement bénie par un prêtre. Ils furent effectivement guéris, mais le saint en attribua la cause à la prière de l'Église. Dès lors, il guérit non seulement un grand nombre de malades, mais il vint aussi en aide à ceux qui souffraient l'injustice. Il n'hésitait pas à sortir de sa grotte pour aller en ville ou pour parcourir à pied de grandes distances, afin de faire triompher le droit et la justice. Lorsque les habitants de Rossano se révoltèrent contre l'autorité, Nil intervint personnellement et exhorta le magistros Nicéphore au pardon. Il acquit ainsi une telle réputation qu'à la mort de l'évêque, on voulut le prendre comme successeur. Le saint échappa de justesse à l'empressement du peuple, en s'enfonçant loin dans la montagne.
Malgré les refus répétés de saint Nil, les habitants de la région ne cessaient de faire des donations au monastère qui s'enrichit. Le saint lui-même était honoré jusqu'à la cour de Constantinople; aussi décida-t-il de s'enfuir en Campanie, en territoire latin, où il était ignoré, de manière à pouvoir retrouver la quiétude et l'austérité de vie, sans lesquelles on ne peut trouver Dieu. Mais sa réputation le devança. Lorsqu'il parvint au monastère fondé par Saint Benoît, au mont Cassin, les moines latins le reçurent solennellement, «comme si Benoît lui-même était ressuscité des morts». Il obtint, pour lui et ses disciples, la disposition d'une dépendance proche du grand monastère, où ils pouvaient célébrer les offices en grec: «afin que Dieu soit tout en tous». Nil rédigea un office à la gloire de saint Benoît et vint au grand monastère pour célébrer avec ses moines une vigile de toute la nuit selon le rite byzantin. A l'issue de la fête, les moines latins rompirent leur discipline habituelle pour se précipiter vers Nil et l'assaillir de questions spirituelles. Malgré sa fermeté dans la foi des saints Pères, saint Nil montrait une grande ouverture d'esprit quant aux différences d'usages entre les Grecs et les Latins. Sur la question du jeûne du samedi pratiqué par les Latins, il répondit: «Que nous mangions ou que vous jeûniez, c'est tout à la gloire de Dieu que nous le faisons».
Or, le monastère de Saint-Michel de Valleluce étant à son tour devenu riche et la vie plus facile, Nil l'abandonna en proposant à ceux qui voulaient suivre la voie étroite et resserrée de l'Évangile de partir avec lui. Il se rendit dans le duché de Gaëte et fonda le monastère de Serperi sur une montagne desséchée, où lui et ses compagnons se consacraient à un âpre travail et à la psalmodie perpétuelle. Le saint vieillissant était assailli de plus en plus souvent par la maladie, mais il ne cessait pas pour autant d'accroître son ascèse. Il tombait souvent en extase et ne répondait alors aux questions qu'on lui posait que par des versets de psaumes ou par des paroles de la sainte Liturgie. Lorsqu'il revenait à lui et qu'on lui demandait où il se trouvait, il s'excusait en disant qu'il avait vieilli et radotait. Malgré sa retraite, il continuait d'intervenir auprès des plus grands pour faire régner la justice et la mansuétude. Ainsi, lorsque Philagathon le Calabrais après avoir tenté de s'emparer du siège papal, fut châtié par le pape et l'empereur, Nil se rendit-il lui-même à Rome pour intercéder en sa faveur. L'empereur Othon III, vivement impressionné par le saint, lui rendit visite dans son monastère quelque temps plus tard. Aux propositions du souverain de lui venir en aide matériellement, Nil répondit: «Je n'ai pas besoin de ton royaume, mais du salut de ton âme». 
Dix ans après la fondation de Serperi, Nil quitta une nouvelle fois ce qui l'attachait au monde pour se rendre aux environs de Rome, au monastère de Sainte-Agathe, qu'il choisit pour y mourir. Bientôt rejoint par ses disciples, il désigna l'un d'eux comme successeur, se prépara paisiblement à la mort et rendit son âme à Dieu, après être resté deux jours continuellement en prière (26 septembre 1005). Son corps fut bientôt transféré à trois milles de là, dans l'actuel monastère de Grotta-Ferrata (Crypto-Ferris), dont il est considéré comme le fondateur et où ses disciples continuèrent à vivre selon la tradition byzantine. 


1 Saint Nil n'est pas mentionné dans les synaxaires byzantins. Nous l'ajoutons ici non seulement pour son intérêt propre, mais aussi pour signaler l'importance de la présence monastique byzantine en Italie du Sud, région qui, avec la Sicile, resta attachée à l'Église Orthodoxe jusqu'au 15-16e siècle.

2 Saint Fantin est commémoré le 30 août. Il termina sa vie à Thessalonique et fut l'une de ces personnalités qui unirent par leur existence des régions bien distinctes du monde chrétien.