SAINT PAULIN, ÉVÊQUE DE NOLE

fêté le 22 juin

tiré de : Les Petits Bollandistes; Vies des saints tome 7 p. 223 à 232


Il n'y a jamais eu personne qui ait fait plus d'efforts pour se cacher et pour se rendre inconnu dans le monde que saint Paulin; et il n'y a jamais eu personne qui ait reçu plus de louanges, personne que les saints pères sa soient plus étudiés à relever par leurs éloges. Saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand, que l'Église latine reconnaît pour ses quatre principaux docteurs, ont voulu être ses panégyristes, et ils ont été suivis en cela par beaucoup d'autres pères qui ont cru que c'était louer la vertu même que de donner des louanges à cet excellent évêque de Nole. Il naquit, vers l'année 353, à Bordeaux ou à Embrau, qui n'en est éloigné que de quatre lieues. Ses parents étaient de Rome, et des plus nobles de cette ville, maîtresse du monde; ils comptaient dans leur maison des consuls et des patrices, et plusieurs même estiment que son père était de la famille des Anicius, la plus illustre de toutes les familles de Rome. Ils avaient de si riches possessions, non seulement dans l'Italie, mais aussi dans les Gaules et dans l'Espagne, que le poète Ausone ne fait point difficulté de les appeler des royaumes.1
Paulin reçut une éducation conforme à sa naissance; et, lorsqu'il fuit en âge d'étudier, il eut pour précepteur le même Ausone, qui passait pour la premier orateur et le plus excellent poète de son temps. Le disciple ne fut pas longtemps sans égaler et même sans surpasser son maître; il devint si éloquent, que saint Jérôme, ayant lu une apologie qu'il avait faite pour la défense de l'empereur Théodose contre les calomnies des païens, la loua comme un des ouvrages les plus éloquents de cette époque, et dit que Théodose était heureux d'avoir pour défenseur un tel panégyriste. Il ajoute que Paulin est un écrivain accompli et que l'Église acquerrait un grand trésor s'il voulait s'appliquer à composer sur lĠÉcriture sainte et sur les mystères de notre religion. Ausone même avoue qu'il était devenu meilleur poète que lui, et qu'il avait remporté en ce genre d'écriture un prix d'honneur que lui-même n'avait pas remporté.
Ces excellentes qualités, jointes aux biens immenses dont il se vit bientôt l'héritier, le rendirent célèbre par tout le monde. On dit qu'il fut quelque temps à la cour de l'empereur Valentinien l'aîné, et plaida aussi, étant jeune, plusieurs causes au barreau. Dieu lui donna une femme digne de lui et dont la noblesse et les grandes richesses étaient relevées par une vertu au-dessus du commun. C'est la célèbre Thérasie, espagnole, qui contribua si heureusement à lui faire quitter le monde, et qui fut la compagne inséparable de sa vie pauvre et retirée, comme nous le dirons dans la suite. L'empereur trouva tant de jugement et de solidité dans son esprit, qu'il la fit consul à un âge où à peine les autres commencent à être employés aux affaires publiques, et lui donna ensuite le gouvernement de Rome, sous le nom de préfet. Lorsqu'il se fut très dignement acquitté de ces grandes charges, les diverses négociations dont on le chargea et ses affaires domestiques l'obligèrent pendant quinze ans à divers voyages, tant dans les Gaules qu'en Italie et en Espagne. Dans ces voyages, il alla quelquefois à Milan, où il eut le bonheur de fréquenter saint Ambroise, qui conçut pour lui une affection toute singulière, comme il le témoigne dans son épître 45. Il y fut aussi connu de saint Augustin et d'Alipius, auxquels il a depuis écrit plusieurs lettres. Il eut un fils à Alcala de Hénarès, qui est une ville de l'Espagne Tarragonaise; mais il ne le posséda que huit jours, et, quoiqu'il eût souhaité fort longtemps cette bénédiction de son mariage, il en fut privé presque aussitôt qu'il l'eut reçue, afin que rien ne l'empêchât de renoncer entièrement au monde.
Ce qui commença à l'en dégager, ce fut un pèlerinage au tombeau de saint Félix, prêtre de Nole et martyr. Les grands miracles qui se firent devant ses yeux lui donnèrent tant d'affection pour ce glorieux martyr de Jésus Christ, qu'il résolut dès lors, quoiqu'il n'eût que vingt-sept ans, de se retirer dans les terres qu'il avait auprès de cette ville, pour y passer le reste de sa vie en homme privé. Il fut néanmoins encore plus de quinze ans sans exécuter ce dessein. Les entretiens qu'il eut avec saint Ambroise et les sages conseils de Thérasie, son épouse, aidèrent aussi beaucoup à lui faire connaîtra la vanité des grandeurs du siècle; mais celui qui acheva sa conversion fut saint Delphin, évêque de Bordeaux. Il reçut de lui le baptême à l'âge de trente-huit ans, comme il paraît par une épître qu'il écrivit peu de temps après à saint Augustin, touchant ses cinq livres contre les Manichéens. Ensuite il se retira, pour la seconde fois, en Espagne, et s'arrêta à Barcelone, où il commença à faire profession de la vie solitaire; mais comme sa conduite donnait de l'admiration à tout le peuple, et que sa chasteté, sa modestie, son insigne charité et son oraison continuelle le faisaient juger digne des emplois ecclésiastiques, un jour de la Nativité de notre Seigneur, les clercs et les laïques demandèrent instamment à l'évêque Lampius qu'il l'ordonnât prêtre. Saint Paulin s'y opposa de toutes ses forces, non pas, comme il le dit lui-même en l'épître 6 e, qu'il dédaignât d'être le ministre de Jésus Christ dans cette église peu considérable, mais parce qu'il regardait le sacerdoce comme une dignité au-dessus de ses mérites, et que, d'ailleurs, il avait résolu de vivre dans la retraite auprès de Nole, dans la Campanie. Il se rendit néanmoins enfin à leur volonté, mais à condition qu'il ne serait nullement lié à l'église de Barcelone, et qu'il aurait une entière liberté de s'en aller quand il le voudrait.
En effet, après avoir séjourné quatre ans en Espagne, le désir de la vie parfaite embrasant son cÏur de plus en plus, il vendit les biens qu'il avait en ce pays, et en distribua le prix aux pauvres; il repassa ensuite dans les Gaules, pour y faire la même chose. Il donna la liberté à ses esclaves, il ouvrit ses greniers, qui étaient remplis de grains, aux nécessiteux, et employa l'argent qu'il tira de la vente de ses terres et de ses maisons à racheter les captifs, à délivrer les prisonniers, à relever une infinité de familles que divers accidents avaient ruinées, à payer les dettes de ceux qui étaient persécutés par leurs créanciers, à fournir de quoi à un grand nombre de veuves et d'orphelins, à marier de pauvres filles que la nécessité aurait pu engager dans le désordre, à pourvoir aux secours des malades, et, pour tout dire en un mot, à enrichir les pauvres en s'appauvrissant lui-même.
Se voyant ainsi déchargé du poids, difficile à porter, des richesses, il se rendit à Milan, où saint Ambroise le reçut avec une joie et une tendresse merveilleuses et le pria même de trouver bon qu'il le mît au nombre des prêtres de son église; notre saint ne put le lui refuser, quoiqu'il se conservât toujours la liberté d'aller où Dieu l'appellerait. On a cru, avec beaucoup de raison, que ce grand docteur, qui était déjà fort âgé, jetait les yeux sur lui pour lui succéder après sa mort; mais comme elle arriva dans un temps où saint Paulin était fort éloigné de Milan, le vieillard saint Simplicien fut mis en sa place.
Après que notre saint eut fait quelque séjour dans cette ville, capital de la Ligurie, il passa à Rome, capitale de l'empire. Le peuple, qui l'avait vu autrefois dans ses dignités éminentes de consul et de préfet, et qui connaissait ses rares qualités et l'excellence de sa vertu, l'y reçut avec un bonheur extraordinaire. Il fut visité, principalement dans une maladie, par tout ce qu'il y avait de magistrats et de grands soigneurs en cette ville. Ceux des villes voisines qui ne purent pas lui rendre ce devoir par eux-mêmes lui envoyèrent des députés pour lui témoigner la joie qu'ils avaient de son retour, et la part qu'ils prenaient à son incommodité. Il y eut même peu d'évêques des environs qui ne le vinssent voir ou qui ne lui écrivissent, pour le congratuler de ce qu'il avait quitté les espérances du monde pour embrasser l'état ecclésiastique. Ces témoignages d'estime et de respect donnèrent de la jalousie aux principaux du clergé de Rome, et, au lieu d'être les premiers à lui faire honneur, ils n'eurent pour lui que de la froideur et de l'indifférence, et lui suscitèrent même quelque persécution. Le souverain Pontife ne lui témoigna pas non plus beaucoup d'amitié; et il se plaint lui-même, en sa première épître à Sévère, de la réception un peu froide qu'il lui fit. Mais comme c'était le pape Sirice, qui a mérité, par sa piété et par les grands services qu'il a rendus à l'Église, d'être mis au nombre des saints, il faut croire, avec le cardinal Baronius, que ce qui l'aigrit contre saint Paulin, ne fut autre chose qu'un zèle un peu trop ardent pour l'observance de la discipline ecclésiastique, qu'il crut avoir été violée dans l'ordination de ce saint prêtre : car il avait été promu au sacerdoce aussitôt après son baptême et sans avoir passé par les degrés inférieurs, ou sans y être demeuré un temps suffisant, avant de monter plus haut. Néanmoins, Paulin n'était point coupable, puisque, s'il avait souffert cette ordination, ce n'était que par force et contre sa volonté; et, d'ailleurs, cette manière de conférer les ordres sans garder les interstices, ni même les degrés ecclésiastiques, était, en ce temps-là, autorisée par beaucoup d'exemples.
Quoi qu'il en soit, ce grand personnage se voyant devenu une occasion de plainte et de murmure, sortit promptement de Rome et se rendit, selon le dessein qu'il avait conçu quinze ans auparavant, à une maison qui lui appartenait auprès de Nole. Thérasie, son épouse, l'y suivit aussi; mais ils logèrent séparément et, ayant pris l'un et l'autre un habit de pénitence semblable à celui des solitaires, ils se mirent à pratiquer chacun de son côté toutes les pratiques de la vie religieuse. Un changement si admirable fit aussitôt grand bruit dans le monde; les païens, encore nombreux dans le sénat et dans les premières magistratures de l'empire , en parlèrent avec beaucoup d'indignation, et comme d'une action extravagante. Il y eut même des personnes considérables parmi les fidèles qui ne le purent goûter; elles disaient ouvertement que Paulin, étant capable de rendre, de si grands services à l'État, commettait une injustice en lui dérobant ses soins, ses conseils et sa personne, pour mener une vie oisive dans un lieu champêtre et éloigné de la compagnie des autres hommes. Ausone, son ancien précepteur, fut surtout de ce nombre; et il en écrivit souvent à ce cher disciple, dès le temps même qu'il quitta l'Aquitaine pour se retirer à Barcelone. Mais la grâce du saint Esprit, qui voulait donner aux grands du monde, en la personne de Paulin, un excellent modèle du mépris de toutes les choses de la terre, le fortifia contre ces plaintes et lui fit connaître , par expérience, que ce qu'il avait quitté était beaucoup moindre que ce qu'il gagnait en suivant Jésus Christ; elle lui mit dans la bouche des réponses si saintes et si évangéliques, qu'elles servent encore aujourd'hui de justification à tous ceux qui, imitant son exemple, renoncent aux plus grands emplois et aux fortunes les plus avantageuses pour suivre l'étendard de la croix, et pour se faire humbles disciples d'un Dieu pauvre et souffrant pour l'amour des hommes.
Aussi, tandis que Paulin était blâmé par les gens du siècle, il était, au contraire, loué par tout ce qu'il y avait alors de docteurs et de saints personnages sur la terre. Saint Martin, qui vivait encore, et qui l'avait autrefois guéri par attouchement, d'une grande incommodité à l'Ïil, le proposait à ses disciples comme un exemple achevé de la perfection évangélique, et leur disait souvent qu'il était presque le seul dans le monde qui eût accompli les préceptes de l'évangile; que c'était lui qu'il fallait suivre, que c'était lui qu'il fallait imiter, et que le plus grand bonheur de son siècle était d'avoir porté un homme si rare et si admirable. CĠest ce que rapporte Sulpice Sévère, en la vie de ce saint évêque de Tours.
Saint Ambroise n'en parlait aussi que comme d'un prodige; et, dans l'épître à Saban, il ne peut assez relever sa générosité d'avoir quitté ce que le monde a de plus éclatant pour embrasser l'abjection et la pauvreté de la vie religieuse. Saint Jérôme lui écrivit de Bethléem et le dissuada du voyage
de Jérusalem, où notre saint avait dessein de se retirer pour une plus grande perfection, lui représentant que son désert de la Campanie était beaucoup plus tranquille et plus propre aux exercices de la vie monastique, que cette ville, qui était alors pleine de trouble et de confusion. Il lui prescrivit en même temps quelques règles de la vie solitaire qu'il avait embrassée, et lui témoigna qu'il ne pouvait assez louer sa résolution, d'autant plus recommandable, que ce qu'il avait abandonné pour Dieu avait plus de charmes pour l'arrêter dans le siècle. Dans une autre épître, adressée à Julien, il l'appelle un prêtre d'une foi très fervente, et dit que, s'il avait quitté des richesses temporelles, il en était devenu plus riche par l'heureuse possession de Jésus Christ, et que, s'il avait renoncé aux premiers honneurs de lĠempire, la vie humble et abjecte à laquelle il s'était consacré l'avait rendu incomparablement plus glorieux qu'il n'était auparavant, puisque ce que l'on perd pour Jésus Christ ne se perd point, mais se change en quelque chose de meilleur et de plus utile. Saint Augustin et saint Alipius lièrent aussi une étroite amitié avec notre saint, et se firent gloire d'avoir un fréquent commerce de lettres avec lui. Le premier, lui adressant un jour un de ses disciples, lui mande qu'il l'envoie à son école, parce qu'il est sûr qu'il profitera beaucoup plus par son exemple, qu'il ne pouvait profiter de toutes les remontrances et de toutes les exhortations qu'il lui faisait; et, écrivant à, Décentius, il lui conseilla d'aller voir Paulin, parce qu'il trouverait en sa personne la modestie d'un véritable disciple de Jésus Christ. Il y eut même une illustre compagnie d'évêques d'Afrique, qui, remplis d'une haute idée de sa sainteté, lui envoyèrent des députés avec une lettre, pour lui témoigner l'estime et la vénération qu'ils avaient pour son mérite. Le pape saint Anastase, qui succéda à Sirice, conçut aussi les mêmes sentiments pour lui; car, à peine fut-il élevé au souverain pontificat, qu'il écrivit en sa faveur à tous les évêques de Campanie, leur témoignant l'amour qu'il avait pour ce
saint prêtre. Et, une fois que notre saint vint à Rome, pour assister à la solennité de la fête de saint Pierre, il l'y reçut avec de grandes démonstrations de bienveillance et d'honneur; depuis, il l'invita à l'anniversaire de son couronnement : invitation que les papes ne faisaient ordinairement qu'aux évêques. Enfin, saint Paulin était si célèbre par toute l'Europe, qu'on le proposait continuellement pour exemple à ceux qu'on voulait détromper de l'estime des biens de la terre et attirer au service de Jésus Christ, comme fit saint Eucher dans son épître à Valérien. Ainsi, sa conduite fut d'une grande utilité pour toute lĠÉglise, et elle servit non seulement à la conversion d'une infinité de pécheurs, mais aussi à mettre en honneur la vie monastique et à la faire embrasser par un grand nombre de personnes de toutes sortes de conditions.
Au reste, c'est une chose merveilleuse que la modestie et l'humilité avec lesquelles il recevait toutes ces louanges. Il ne manquait jamais, dans ses réponses, d'en témoigner son mécontentement, parce qu'il se rendait tellement digne d'honneur, qu'il ne voyait rien en lui que de méprisable, et qu'il ne souhaitait aussi que du mépris. Sulpice Sévère l'ayant prié de lui envoyer son portrait, il ne fit point difficulté de traiter cette demande de folie, et lui répondit qu'il ne pouvait pas la lui accorder, parce qu'il ne portait plus l'image de Dieu dans sa pureté, mais il l'avait, disait-il, souillée par la corruption de l'homme terrestre. Et, ayant appris que, malgré ce refus, ce fidèle ami l'avait fait peindre dans un baptistère, à l'opposite de saint Martin; après lui en avoir déclaré sa douleur, il tourna cette action à son propre mépris, disant que cela s'était fait par une conduite particulière de la divine Providence, afin que les nouveaux baptisés eussent devant les yeux, en sortant des fonts baptismaux, d'un côté, celui qu'ils devaient imiter en la personne de saint Martin, et de l'autre, celui dont ils devaient fuir l'exemple, en la personne du pécheur Paulin.
Comme ce n'est pas assez d'entrer dans la voie de la perfection, si l'on n'y persévère avec constance, notre saint persévéra toute sa vie dans l'amour de la pauvreté et de la mortification. Il avait changé sa vaisselle d'argent en vaisselle de bois et de terre, et jamais il n'en voulait avoir d'autre. Sa table était si frugale, que les religieux les plus austères avaient de la peine à en supporter la rigueur. La viande et le poisson en étaient bannis, et l'on n'y servait point d'autres mets que des herbes et des légumes. Ayant tout donné, il était lui-même dans la disette; et cette nécessité lui attira une des plus rudes humiliations dont un homme de son rang soit capable; ceux quĠil avaient autrefois honoré pour ses grands biens et pour les avantages qu'ils espéraient de sa libéralité, et les esclaves mêmes qu'il avait affranchis, l'abandonnèrent et le traitèrent quelquefois avec mépris. Cependant il croyait toujours n'avoir rien souffert pour Dieu : «misérables que nous sommes !» disait-il, nous pensons avoir donné quelque chose à Dieu, nous nous trompons, nous trafiquons seulement avec lui, nous avons peu quitté pour avoir beaucoup, nous avons abandonné les choses de la terre, qui ne sont rien, pour acquérir les biens du ciel qui sont solides, permanents et véritables. Oh ! que nous avons les choses à bon marché ! Dieu nous a rachetés bien plus cher, il nous a donné son sang et sa vie, dont le prix est infini, pour acquérir de misérables esclaves !» Étant dans ces sentiments, il ne s'arrêtait jamais dans le chemin de la perfection; mais il s'y avançait à tous moments par la pratique de toutes les vertus, tant intérieures qu'extérieures.
Nous avons déjà remarqué que saint Jérôme l'appelle, dans une de ses épîtres, «un prêtre d'une foi très fervente»; mais cette foi éclata principalement lorsque les Goths eurent pris Nole, et lui eurent enlevé à lui-même tout ce qu'il avait dans sa maison pour sa subsistance. Saint Augustin, au premier livre de la Cité de Dieu, chapitre 10, rapporte que ces barbares s'étant alors saisis de sa personne, et voulant le tourmenter pour l'obliger de déclarer où était son trésor, il disait à Dieu, dans le secret de son cÏur : «Seigneur, ne souffrez pas que je sois tourmenté pour de l'or ou de l'argent; car vous savez où sont tous mes biens». Cette prière, animée d'une foi vive et d'une parfaite confiance en la bonté divine, fut si efficace, qu'on ne lui fit aucun mal, et qu'il ne fut point non plus emmené en captivité. Cependant sa nécessité devint si grande, qu'à peine avait-il du pain pour se nourrir, parce que, les Goths ayant tout enlevé, il n'était rien resté dans Nole pour la subsistance de ceux qu'ils y avaient laissés. Mais dans une si grande misère, il ne pouvait manger un morceau de pain sans en faire part à ceux qu'il voyait dans la même peine, parce qu'il savait que Dieu, qui nourrit les oiseaux du ciel et les animaux de la terre, ne manquerait jamais de lui donner les choses nécessaires à la vie. On raconte qu'un pauvre étant venu lui demander l'aumône, il l'envoya à Thérasie, qui, de son épouse, était devenue sa sÏur, lui disant de donner à ce pauvre ce qu'elle pourrait; elle lui répondit qu'il ne restait plus en sa maison qu'un petit pain qui ferait tout son dîner. «Donnez-le, répliqua le saint; Jésus Christ, qui demande par la bouche et par la main de ce pauvre, doit être préféré à nous». Thérasie, contre sa coutume, n'en fit rien, parce qu'elle jugea sans doute, selon la prudence humaine, que, dans un besoin égal, la vie de ce grand homme était préférable à celle du mendiant, et qu'ainsi il valait mieux garder le pain que de le donner à cet étranger. Mais elle apprit bientôt que la foi de Paulin était plus opulente et plus efficace que la précaution timide et défiante dont elle avait usé; car, incontinent après, il arriva des hommes qui lui amenaient une grande provision de blé et de vin, s'excusant d'ailleurs et du peu qu'ils apportaient et de leur retardement, sur ce qu'une tempête avait submergé un de leurs vaisseaux qui était chargé de froment. «Voilà, dit alors Paulin à Thérasie, le châtiment de votre incrédulité. Vous avez dérobé au pauvre le pain que je lui voulais donner, et Dieu, en punition, nous a privés de ce vaisseau de blé que sa providence nous envoyait».
Cette grande foi était dans notre saint prêtre la source de toutes les autres vertus. On ne peut assez dignement représenter sa douceur, sa miséricorde pour toutes sortes d'affligés, sa reconnaissance pour ceux qui lui faisaient du bien, sa vénération pour les excellents prélats qui vivaient de son temps, sa dévotion envers les saints, et surtout envers saint Félix, dont il rendit la mémoire si célèbre par tout le monde; et, enfin, son grand amour pour Jésus Christ dont, selon le témoignage de saint Augustin, il jetait partout une odeur très sainte et très agréable.
Il y avait quinze ans que Paulin vivait dans la retraite, lorsqu'on l'élut pour succéder à Paul, évêque de Nole, qui mourut sur la fin de l'année 409. «Dans la prélature, dit Uranius, un de ses prêtres, en l'abrégé de sa vie, il n'affecta point de se faire craindre, mais il s'étudia à se faire aimer de tout le monde. Comme il n'était point touché des injures que l'on faisait à sa personne, rien n'était capable de le mettre en colère; il ne séparait jamais la miséricorde du jugement; mais s'il était obligé de châtier, il le faisait d'une telle manière, qu'il était aisé de voir que c'étaient des châtiments de père, et non pas des vengeances de juge irrité. Sa vie était l'exemple de toutes sortes de bonnes Ïuvres, et son accueil était le soulagement de tous les misérables. Qui a jamais imploré son secours sans en recevoir une consolation très abondante ? et quel pécheur a-t-il jamais rencontré qu'il ne lui ait présenté la main pour le relever de sa chute ? Il était humble, bénin, charitable, miséricordieux et pacifique; il n'eut jamais de fierté ni de dédain pour qui que ce fût. Il encourageait les faibles, il adoucissait ceux qui étaient d'une humeur emportée et violente. Il aidait les uns par l'autorité et le crédit que lui donnait sa charge, d'autres par la profusion de ses revenus, dont il ne se réservait que ce qui lui était absolument nécessaire; d'autres, enfin, par ses sages conseils, dont on trouvait toujours de grands trésors dans sa conversation et dans ses lettres. Personne n'était éloigné de lui sans désirer de s'en approcher; et personne n'avait le bonheur de lui parler sans souhaiter de ne s'en séparer jamais». En un mot, comme sa réputation était si grande, qu'à peine il y avait un seul lieu sur la terre où le nom de Paulin ne fût célèbre; aussi ses bienfaits étaient si étendus, que les îles et les solitudes les plus éloignées en étaient participantes. Comme le remarque l'auteur des livres de la Vocation des Gentils, qui sont attribués à saint Prosper, quoique Paulin eût abandonné ses propres biens pour Jésus Christ, il ne laissa pas, néanmoins, d'avoir grand soin des biens ecclésiastiques de son évêché, parce qu'il n'ignorait pas qu'il nĠen était que le dépositaire et le gardien; et que, étant le patrimoine des pauvres, il 'était obligé de les conserver pour ceux en faveur desquels les fidèles les avaient donnés à l'Église. Mais il en conserva les fonds avec soin, il en distribua les revenus avec une liberté sans mesure; de sorte qu'il nĠétait pas moins pauvre dans l'épiscopat qu'il l'avait été dans le monastère; rien ne demeurant entre ses mains, il était autant dans la disette, sous l'éclat de la prélature, qu'il l'était sous l'humble habit de religieux.
Il ne faut pas oublier ici que ses éminentes vertus lui attirèrent même a vénération des empereurs. Honorius, fils du grand Théodose, avait pour lui la plus grande estime; il voulut qu'il fût presque le seul arbitre du différend qui survint dans l'Église romaine pour la succession au pontificat du pape saint Zozime. Car, ayant ordonné l'assemblée d'un concile pour examiner les prétentions d'Eulalius, schismatique, contre le droit légitime de saint Boniface, et sachant que ce saint évêque n'y pouvait pas assister, parce qu'il était tombé malade, il fit différer ce concile jusqu'à ce qu'il fut entré en convalescence. Il lui écrivit ensuite une lettre pleine d'un souverain respect, lui témoignant que rien ne pouvait être décidé sans lui; il le prie de se trouver au concile pour apprendre au monde la volonté de Dieu, pour déclarer à l'Église quel était son véritable pasteur, et pour lui donner à lui-même sa bénédiction.
Il nous reste à rapporter de lui cette action héroïque de charité qui nĠa presque point d'exemple dans aucun des âges du monde, mais qui est fidèlement décrite par saint Grégoire le Grand, au livre troisième de ses Dialogues, et dont le bréviaire et le martyrologe romains font foi au 22 juin. «Au temps où les Vandales, dit saint Grégoire, ravageaient la Campagne, et qu'ils emmenaient la plupart des habitants en captivité, l'homme de Dieu, Paulin, donna, pour le soulagement des captifs et des pauvres, tout ce qui était en sa disposition; lorsqu'il se fut entièrement dépouillé, il survint encore une veuve qui, lui ayant représenté que le gendre du roi vandale avait emmené son fils en servitude, le supplia avec beaucoup d'instance de lui donner de quoi le délivrer.
L'esprit de ce saint évêque fut alors combattu de deux mouvements bien différents; car, d'un côté, il voyait que, n'ayant rien, il lui était impossible de rien donner, et de l'autre, il avait une peine extrême à renvoyer une veuve pleine de douleur et accablée de tristesse; enfin, Dieu lui donna une invention admirable pour satisfaire à la nécessité de son ouaille et au zèle de sa charité. Quoiqu'il eût donné tous ses biens, il se possédait encore lui-même, et il fut inspiré de s'offrir et de se donner lui-même, imitant Jésus Christ qui n'a point fait difficulté de donner sa vie pour les hommes. Il dit donc à la veuve qu'il n'avait plus d'argent ni aucun bien; mais que, si elle voulait, elle pouvait feindre qu'il était son esclave et l'échanger pour son fils. La veuve, surprise d'une telle proposition, en croyait à peine ses oreilles; mais le saint l'obligea d'accepter. Elle le mena donc en Afrique, et le présenta au maître de son fils. Ce prince fit d'abord quelque difficulté avant de le prendre en échange; mais, lui ayant demandé ce qu'il savait faire, et le saint lui ayant répondu qu'il savait bien travailler au jardin, il l'accepta avec joie et renvoya libre le fils de la veuve. Ainsi, Paulin s'acquitta éminemment du devoir d'un véritable pasteur, qui est de se donner pour ses ouailles, et il eut part à la qualité de rédempteur, que Jésus Christ s'est acquise par son sang. Dieu lui fit ensuite trouver grâce auprès de ce nouveau maître; et, comme il le servit avec beaucoup de fidélité et de prudence, il gagna tellement son affection, qu'il quittait la compagnie des plus grands seigneurs pour s'entretenir avec lui. Un jour, Paulin lui dit qu'il devait penser à ses affaires, parce que le roi, son père, mourrait bientôt pour aller paraître devant le tribunal de Dieu. Le prince en avertit la roi, et le roi ayant fait venir le saint, il reconnut qu'il était un de ceux qu'il avait vus en songe lui arracher le fouet de la main. Le mérite de ce grand personnage ayant ainsi fait reconnaître qui il était, on le renvoya libre avec tous les esclaves de son diocèse, et beaucoup de vaisseaux chargés de blé pour la subsistance des habitants de Nole. Peu de temps après le roi des Vandales mourut : ce qui fit encore connaître l'éminente sainteté et l'esprit prophétique de saint Paulin».
Il y a des auteurs qui trouvent des contradictions dans cette histoire, rapportée par saint Grégoire. Mais le cardinal Baronius y a savamment répondu dans ses notes sur le Martyrologe, en remarquant que le roi des Vandales dont il est parlé en cet endroit n'est pas Genséric, qui vécut si longtemps après saint Paulin; mais Gonthaire, son frère, qui régna quelque temps avec lui, et qui mourut avant notre saint évêque.
On ne peut exprimer la joie avec laquelle il fut reçu dans Nole, lorsqu'il y entra comme un victorieux qui revient chargé des dépouilles des ennemis; mais cette joie ne dura pas longtemps, parce que Dieu voulut enfin terminer la vie de son serviteur, pour lui donner la récompense de ses travaux.
Le prêtre Uranius, dont nous avons déjà parlé, nous a laissé par écrit les principales circonstances de son heureux décès. Trois jours avant sa mort, étant déjà au lit pour un mal de côté très violent qui faisait désespérer de sa vie, il fut visité par deux évêques, appelés Symmaque et Benoît. Il les accueillit avec une douceur et une bonté angéliques; et s'étant fait dresser un autel auprès de son lit, il offrit avec eux le sacrifice auguste du Corps et du Sang de Jésus Christ, et réconcilia les pénitents qui avaient été interdits du bonheur de la communion. Ensuite, s'étant recouché, il demanda où étaient ses frères; les assistants crurent qu'il parlait des évêques qui étaient dans sa chambre et devant lui : «Ce n'est pas de ceux-ci que je parle», répliqua-t-il, mais de saint Janvier et de saint Martin, qui m'ont rendu visite il y a peu de temps, et qui m'ont promis de revenir au plus tôt». Ces deux saints, dont l'un avait été évêque de Bénévent et martyr, et l'autre archevêque de Tours, lui étaient apparus, et l'avaient assuré que l'heure de sa délivrance était fort proche. Il leva alors les mains au ciel, et chanta en signe d'allégresse le psaume qui commence par ces paroles : «J'ai levé mes yeux vers les montagnes d'où me doit venir du secours». Un saint prêtre, nommé Posthumien, l'avertit qu'il était dû quarante pièces d'argent à des marchands pour des habits que l'on avait fait faire pour les pauvres. « Ne craignez rien, mon fils, lui répondit-il en souriant : nous avons de quoi payer les dettes que nous avons contractées pour les pauvres». En effet, peu de temps après arriva un prêtre de Lucanie, qui lui présenta cinquante pièces d'argent que l'évêque Exupérance, et son frère Ursace, homme de qualité, lui envoyaient pour ses besoins. Il remercia Dieu d'une providence si paternelle et si aimable; et, ayant donné de ses propres mains deux de ces pièces au prêtre qui les avait apportées, il fit payer avec les autres ce qui était dû aux marchands dont sa charité pour les pauvres l'avait rendu débiteur.
Il passa une partie de la nuit suivante dans de grandes souffrances; mais elles ne l'empêchèrent pas de réciter le matin ses Matines et de faire une exhortation à ses ecclésiastiques pour les animer à la piété envers Dieu et à la charité les uns envers les autres. Il garda ensuite le silence jusqu'au soir; alors, s'éveillant comme d'un profond sommeil, et voyant que la nuit commençait, il dit doucement : «J'ai préparé ma lampe pour mon Christ». Enfin, au milieu de la nuit, il se fit dans sa chambre comme un grand tremblement de terre, sans néanmoins qu'il en parût rien au dehors; et durant ce tremblement, qui obligea tous ceux qui étaient présents de se jeter à terre pour implorer la miséricorde de notre Seigneur, il rendit paisiblement son esprit entre les mains des anges, pour être porté dans les cieux. Ce fut le 22 juin de l'année 431. «Il ne faut pas s'étonner, dit Uranius, si, à sa mort, un petit coin de la terre trembla, puisque tout le monde en fut rempli de tristesse : car, quel est le lieu en toute la terre où l'on n'ait pas pleuré une si grande perte ? Et quel est le chrétien qui n'ait pas gémi en apprenant que l'évêque Paulin était mort ? Le paradis se réjouit d'avoir reçu un habitant d'un si grand mérite; mais l'Église fut pénétrée de douleur d'avoir perdu un si excellent pasteur. Les anges firent une grande fête pour se voir honorés de la compagnie de cet homme céleste, qui leur était si semblable; mais les provinces, les royaumes et tout le peuple chrétien furent en deuil de se voir privés de la présence de cet ange terrestre dont la vie était le modèle de toutes sortes de perfections. Les Juifs mêmes et les païens déchirèrent leurs habits, et, se joignant aux chrétiens, déplorèrent avec eux la perte qu'ils faisaient tous de leur père et de leur défenseur».
Quelque temps après sa mort, il apparut à saint Jean, évêque de Naples, dans une gloire merveilleuse. Son visage était brillant comme un astre, ses habits étaient parsemés d'étoiles sur un fond plus blanc que la neige; il rendait une odeur semblable à celle de l'ambroisie, et avait dans sa main un rayon de miel, dont l'éclat égalait la douceur. Dans cet état, il lui déclara qui il était; et lui ayant fait goûter de ce miel, il l'invita à venir lui-même prendre part à la gloire dont il le voyait comblé . ce qui arriva trois jours après.


1 Ponce Paulin, père de notre saint, était préfet du prétoire dans les Gaules, et le premier magistrat de lĠempire dĠOccident.