SAINTE LUDMILLE, VEUVE MARTYRE, DUCHESSE DE BOHÈME
 
(À TEYN, VERS 921)
 
fêtée le 16 septembre

 Sainte Ludmille naquit en Bavière en 873. Le duc de Bohème Borzivojus la demanda en mariage et l'obtint. Convertie avec son mari par saints Cyrille et Méthode, les apôtres de la Moravie, sa vie changea, et jusqu'à sa mort, elle déplora d'avoir ouvert si tard les yeux à la lumière. Jalouse de faire partager son bonheur à ses sujets, elle fit prêcher l'évangile en Bohème. Le christianisme y fit de grands progrès. Borzivojus mort, ses fils Spitigneus et Wratislas passèrent successivement sur le trône; Wratislas avait épousé Drahomire, femme païenne, qui nourrissait au fond de son coeur une haine mortelle contre les serviteurs du Christ. Ludmille s'apercevant de l'impiété de sa bru, prit auprès d'elle son petit-fils Wenceslas, qui était héritier présomptif de la couronne, et l'éleva dans la piété.
Boleslas, frère de Nunié Wenceslas, resta près de sa mère, et fut nourri dans l'impiété. Wratislas étant mort, Wenceslas lui succéda; mais comme il était encore jeune, les magnats du royaume confièrent à sa grand-mère Ludmille le soin de le former, ainsi que son frère Boleslas. — Jalouse de cette préférence, Drahomire, mère de Wenceslas, tourna sa rage contre la servante de Dieu Ludmille. Elle craignait que sa belle-mère, ainsi chargée par le peuple de l'éducation de ses fils, ne cherchât à lui ravir le pouvoir, afin de régner seule. Elle confia ses craintes à des magnats, fils de Bélial, et décida avec eux de faire mourir sa rivale. La vénérable Ludmille ayant été informée de ces projets sanguinaires, ne se munit contre l'audace criminelle de Drahomire que des armes de l'humilité et de la patience. Elle envoya dire par un exprès à sa belle-fille : «Je t'assure qu'aucune mauvaise convoitise par rapport à ton royaume n'est jamais entrée dans mon coeur; je n'envie nullement ton autorité. Reprends donc tes fils, et règne avec eux, comme bon te semblera; mais laisse-moi au moins la liberté de vaquer au service du Christ tout-puissant dans le lieu qui me plaira.» Mais comme il arrive d'ordinaire, plus s'abaisse l'humilité inspirée de Dieu, plus se dresse orgueilleusement l'arrogance inspirée par le diable; ainsi la régente non seulement ne fit pas droit à la demande timide et modérée de sa belle-mère Ludmille, mais elle dédaigna même de l'écouter.
En présence de cette obstination, la servante du Christ se rappelant cette parole de l'Apôtre : «Ne résistez pas opiniâtrement au méchant, mais réservez-vous pour le jour de la colère,» et cette autre de l'évangile : «Si l'on vous persécute en une ville, fuyez en une autre», elle abandonna la capitale, accompagnée de sa famille, et vint habiter en un château situé à quelque distance et nommé Bétin. Là, elle se livra avec d'autant plus d'ardeur à la pratique des vertus, qu'elle était certaine que la persécution ne tarderait pas à l'y poursuivre, et qu'elle aurait le bonheur de cueillir la palme du martyre. Elle s'adonna à la prière avec toute la dévotion possible; accabla son corps par les veilles et les jeûnes, et distribua des aumônes avec une largesse plus grande que jamais.  
Wenceslas qui habitait avec sa mère et était dans un âge encore tendre, fut alors illuminé par l'Esprit de prophétie, et connut dans un rêve tout ce qui allait advenir. Il vit en rêve l'église splendide d'un prêtre nommé Paul, très dévoué à Ludmille, vivant à ses côtés et lui rendant tous les services qu'il pouvait; il lui sembla que cette demeure perdait soudain ses murailles et devenait inhabitable. À son réveil, le jeune prince réunit ses amis, leur raconta son rêve dont il leur donna la signification : «Mes chers amis, leur dit-il, je venais hier soir de me coucher quand, dans le silence de la nuit, je rêvais, et il me sembla que le temple magnifique du prêtre Paul était tout démantelé et rendu inhabitable. Cette vue m'affligea et je plaignis de tout mon coeur le malheur des fidèles. Plein d'espérance en la bonté infinie de Celui qui connaît tout, et qui a accordé au fidèle la grâce de tout pouvoir, je vais essayer de vous révéler le sens de cette vision, dont la réalisation ne tardera pas d'ailleurs. Cette ruine d'une demeure splendide annonce la mort bienheureuse de ma grand-mère Ludmille, à qui ma mère, païenne par la naissance et par ses oeuvres, aidée par des ministres prêts à commettre tous les crimes, fera subir bientôt une mort cruelle, en haine du nom chrétien et de la profession de sa foi. Le portique de Paul déserté par la foule, représente l'expulsion lamentable du clergé, que nous protégeons, hors des frontières de ce royaume. En effet, ma mère, jalouse de cette religion vivifiante, que je suis et aime de tout mon coeur et que je compte bien toujours pratiquer, a formé le dessein de chasser de ses États les clercs sans défense, de quelque degré qu'ils soient, parce qu'ils pensent comme moi.»
Cette prédiction se réalisa de tous points : Ludmille fut massacrée peu après et le clergé catholique expulsé. Nous avons dit comment la servante du Christ Ludmille, se soustrayant aux regards de ses ennemis, s'était réfugiée dans son château de Bétin. Les misérables ne tardèrent pas à l'y poursuivre.
La régente envoya à Bétin deux magnats, nommés Cumias et Gomon, avec une troupe armée, et l'ordre de massacrer sa belle-mère. La servante du Christ, ayant connu ce qui allait lui arriver, manda son prêtre Paul, et le pria de chanter une liturgie solennelle; puis elle fit avec un grand repentir une confession de toutes ses fautes en présence de Celui qui scrute les coeurs. Assurée alors de recevoir bientôt les bienfaits du Très Haut, elle se munit des armes de la foi, s'adonna à l'oraison et supplia le Dieu qui l'avait créée de recevoir son âme en paix. La liturgie terminée, elle se fortifia par la réception du corps et du sang de notre Seigneur, puis elle se mit avec une ardeur infatigable à chanter des psaumes.
Vers le soir, la demeure de Ludmille fut envahie par les assassins, qui brisèrent les portes et laissèrent dehors leurs compagnons armés. Les deux chefs homicides, Cumias et Gomon, accompagnés seulement de quelques soldats, se dirigèrent vers la chambre où la servante de Dieu prenait son repos; ils enfoncèrent la porte et y pénétrèrent. Ludmille leur demanda avec douceur : Quelle est donc cette fureur qui s'est emparée de vous ? N'avez-vous pas honte de jouer un tel rôle, et avez-vous oublié que c'est moi-même qui vous ai élevés comme mes propres fils, et qui vous ai comblés d'or, d'argent et de riches vêtements ? Si je vous ai jamais fait quelque tort, dites-le-moi, je vous en prie.» Mais ces furieux, au coeur de pierre, refusèrent d'écouter ces paroles; ils n'eurent pas honte de porter la main sur leur bienfaitrice, et la tirant de son lit, ils l'étendirent à terre. Elle leur dit alors : «Laissez-moi au moins vaquer un instant à la prière.» Les bourreaux lui ayant accordé ce qu'elle demandait, elle pria, les bras en croix; puis s'adressant aux meurtriers : «Si vous êtes venus ici pour me tuer, je vous prie de me trancher la tête avec une épée.» Elle désirait, en effet, rendre témoignage au Christ, en répandant son sang, à l'exemple des martyrs, et souhaitait recevoir en leur société la palme du martyre. Nous ne doutons pas que son désir n'ait été satisfait, car l'Écriture nous atteste que le juste, quel que soit le genre de mort qui l'enlève de ce monde, est transporté dans un lieu de rafraîchissement.
Sans tenir aucun compte de ses prières et de ses supplications, les misérables assassins lui passèrent une corde autour du cou, et arrachèrent ainsi, par la suffocation, la vie présente à celle qui devait commencer une vie nouvelle et sans fin, auprès de Celui qu'elle avait toujours aimé par-dessus tout, notre Seigneur Jésus Christ. La dévote servante du Christ Ludmille mourut un dimanche, le 17 des calendes d'octobre, durant la première veille de la nuit. Tous les clercs, qui vivaient sous sa protection, et ses familiers de l'un et l'autre sexe, se dispersèrent et se cachèrent, en apprenant la mort de leur maîtresse, afin de sauver leur vie. Quand les misérables assassins se furent retirés, ils vinrent rendre les derniers devoirs à la dépouille, en tremblant et en gémissant, et après avoir religieusement accompli tous les rites de la sépulture, ils confièrent à la terre sa sainte dépouille. Les infâmes meurtriers, après avoir livré le château au pillage, revinrent triomphants auprès de leur souveraine. Ils se réjouirent tous du meurtre de l'innocent, comme s'ils avaient gagné un trésor impérissable et devaient jouir éternellement de la vie. Mais les affreux et atroces supplices de l'enfer n'allaient pas tarder à les dévorer eux-mêmes.