LE MARTYRE DE SAINT PTOLÉMÉE ET DE SES COMPAGNONS

(L'an de Jésus Christ 566)

Ce récit est extrait de la seconde apologie de saint Justin, sous les yeux duquel les faits venaient de se passer.

fêtés le 19 octobre

Il y avait à Rome une femme païenne dont le mari était livré à la plus honteuse débauche; elle-même avait été longtemps complice de ses turpitudes. Mais ayant reçu les lumières de la foi, elle renonça aussitôt à ses désordres; elle devint modeste, et entreprit de persuader son mari de vivre d'une manière plus chaste qu'il n'avait fait jusqu'alors. Elle lui parlait de la doctrine de Jésus Christ, et lui montrait dans l'avenir les feux éternels réservés à ceux qui déshonorent leur corps par des impuretés que la raison condamne. Mais cet homme, sourd aux sages conseils de sa femme, n'écoutait que la voix et les mouvements impétueux d'une infâme volupté dont il s'était rendu l'esclave. Il continuait toujours d'exiger de celle que le mariage lui avait soumise des choses que la nature ne pouvait lui permettre d'accorder. Un dérèglement si honteux lui fit perdre entièrement tout ce que l'union conjugale avait pu faire naître d'amour dans le coeur de cette épouse devenue chaste : elle songeait même à se séparer d'un mari si indigne de son estime et de sa tendresse. Ses parents s'opposèrent d'abord à cette résolution; ils lui conseillèrent d'en différer l'exécution durant quelque temps, espérant que, par sa douceur et son exemple, elle pourrait le ramener à une vie plus réglée. Elle y consentit, quoique avec une extrême répugnance. Mais enfin ayant appris que, dans un voyage qu'il avait fait à Alexandrie, il s'était jeté dans des désordres encore plus révoltants, elle crut que si elle demeurait plus longtemps avec lui, elle se rendrait complice de ses crimes; elle résolut donc de se retirer; et rompant tout commerce avec lui, elle lui fit signifier un divorce.

Cette dénonciation juridique et autorisée par les lois irrita le mari au dernier point; et au lieu de s'estimer heureux d'avoir une femme qui non seulement renonçait, par un principe de religion, à une vie remplie d'excès et de brutalités, mais qui se faisait aussi un devoir de l'en retirer lui-même; au lieu, dis-je, d'avoir de la reconnaissance et de l'admiration pour une femme si vertueuse, il se rendit son dénonciateur, et il l'accusa d'être chrétienne. Elle eut d'abord recours à la justice du prince; elle lui présenta une requête, où elle exposait l'état de ses affaires domestiques, demandait qu'il lui fût permis d'y mettre ordre, et promettait de répondre ensuite à l'accusation qu'on avait intentée contre elle; ce qui lui fut accordé.

Cette ordonnance de l'empereur arrêta les poursuites du mari, et suspendit les effets de la haine qu'il avait si injustement conçue contre sa femme; mais il la tourna tout entière contre un chrétien nommé Ptolémée, qui avait donné à cette femme les premiers enseignements de notre religion. Il résolut de le perdre; et, dans ce dessein, il s'adresse à un centurion de ses amis, lui indique Ptolémée, lui persuade de s'en saisir, et de ne l'interroger que sur un seul chef, savoir s'il est chrétien. Ptolémée, à qui l'ombre même du mensonge faisait peur, et dont l'âme pleine de candeur ne pouvait souffrir le moindre déguisement, répondit sans hésiter qu'il était chrétien. Cet aveu fit que le centurion le traita avec une extrême dureté, et le retint longtemps dans une obscure prison. Enfin, Ptolémée ayant été conduit devant le préfet Urbicius, ce juge ne lui demanda que cette seule chose, s'il était chrétien. Lui qui était persuadé que la doctrine de Jésus Christ est une source féconde de toute sorte de biens, et que l'unique moyen d'être heureux est de s'attacher à ses maximes, n'hésita pas un moment, et répondit hardiment pour la seconde fois qu'il était chrétien. Au reste, quiconque désavoue la religion chrétienne, ne le peut faire que par deux motifs : ou parce qu'il la croit indigne de lui, ou parce que ses moeurs le rendent indigne d'elle. Or, ni l'un ni l'autre de ces motifs ne peut agir sur un véritable chrétien.

Ptolémée ayant ainsi rendu témoignage à la vérité et à la religion qu'il professait, reçut sur-le-champ la récompense de sa généreuse sincérité. Il fut condamné à mort. Comme on le conduisait au supplice, Lucius, qui était chrétien comme lui, et qui n'avait pas l'âme moins grande, fut touché d'un jugement si inique; il alla aussitôt trouver Urbicius : "Quelle est donc cette justice, lui dit-il en l'abordant, qui te fait condamner un homme à perdre la vie, parce qu'il porte un nom qui t'est odieux ? Quoi ! Sans être ni adultère, ni homicide, ni ravisseur du bien d'autrui, ni coupable d'aucun autre crime, il suffit, pour mériter la mort au tribunal du préfet Urbicius, de confesser qu'on est chrétien : crois-moi, cette horrible injustice ne convient point aux temps où nous vivons. Par là tu déshonores la piété de nos empereurs, et tu fais injure à l'équité du sénat. - N'es-tu pas aussi chrétien, interrompit le préfet, toi qui oses me parler ainsi ? Du moins il me semble que tu en as le langage et les manières." Lucius l'ayant confessé, le préfet l'envoya au supplice, à la suite de Ptolémée. "Je te rends grâces, Urbicius, lui dit ce soldat de Jésus Christ en allant à la mort, de ce que tu m'ôtes au plus méchant de tous les maîtres, pour me donner au meilleur de tous les pères." Un troisième chrétien étant survenu, et ayant fait au juge les mêmes reproches, partagea avec les deux premiers et l'ignominie de leur mort, et la gloire de leur triomphe.