LES ACTES DES SAINTS MARCELLIN, PRÊTRE, PIERRE, EXORCISTE, ET LEURS COMPAGNONS

En 304

fêtés le 2 juin

Telle est la généreuse bonté de notre Sauveur, clairement démontrée par la persévérance des martyrs, que non seulement elle couronne les amis de la foi, mais qu'elle daigne même arracher leurs ennemis des gouffres de l'enfer. Les faits qui vont suivre en fourniront une nouvelle démonstration.
Lorsque Rome était au pouvoir des païens, ils firent saisir Pierre, qui exerçait l'office d'exorciste. Après qu'on l'eut battu de verges à plusieurs reprises, on le jeta dans une obscure prison chargé de chaînes de fer, dont le poids énorme le contraignait à une complète immobilité. Or le gardien de la prison, nommé Arthémius, avait une fille unique, vierge, qui portait le nom de Pauline, et qu'il aimait uniquement; mais elle était obsédée par le démon. Comme il se lamentait journellement de ce malheur, l'homme de Dieu, l'exorciste Pierre, lui dit : «Écoute mes conseils, Arthémius, et crois au Fils unique du Dieu vivant, le Seigneur Jésus Christ, qui est le libérateur de tous ceux qui croient en lui : si tu crois sincèrement, ta fille sera bientôt délivrée.» Arthémius lui répondit. «J'admire la sagesse de tes conseils ! Ton Dieu ne peut te délivrer, bien que tu croies en lui, et que chaque jour tu sois couvert de plaies et chargé de chaînes pour son nom; comment pourra-t-il délivrer ma fille, si je crois en lui ?» Pierre lui repartit : «Mon Seigneur est assez puissant pour me délivrer de ces chaînes et de toutes sortes de tourments; mais il ne veut pas me priver de ma couronne; il veut, au contraire, que j'achève ma course par des souffrances temporelles, afin que je parvienne ainsi à la gloire éternelle.» Arthémius lui dit : «Si tu veux que je croie en ton Dieu, je vais, aujourd'hui même, ajouter au poids de tes chaînes, te renfermer seul dans le lieu le plus obscur de la prison, dont je fortifierai toutes les issues et si après cela ton Dieu te délivre, alors je croirai en lui ce que je ne ferai toutefois qu'après que j'aurai vu la délivrance de ma fille.» Le bienheureux Pierre lui répondit en souriant : «La faiblesse de ta foi pourra être guérie, si tu fais cela même que tu viens de dire.» Arthémius : «Oui, je croirai en lui s'il te délivre de tes liens.» Pierre : «Va dans ta maison, et prépare-moi un logement; car, sans que tu m'ouvres la porte de la prison, sans que tu m'ôtes ces chaînes, ni que tu diriges mes pas, j'irai te trouver chez toi au nom de mon Seigneur Jésus Christ. Mais lorsque je serai dans ta maison, tes mains me toucheront, tes yeux me reconnaîtront, et je te parlerai comme je te parle ici : si alors tu crois, ta fille sera sauvée. Et cela arrivera ainsi, non point pour satisfaire tes idées un peu capricieuses, mais pour attester la divinité de mon Seigneur Jésus Christ.» Arthémius, branlant la tête, dit en lui-même : «Cet homme-là parle comme un fou; ce qu'il faut sans doute attribuer aux supplices qu'il a endurés.» Puis il se retira.
De retour en sa maison, il se mit à raconter à sa femme, nommée Candide, tout ce qui venait de se passer dans la prison. À quoi Candide répondit : «J'admire comment tu appelles insensé celui qui te promet la santé, et comment tu te moques de la sincérité d'un homme qui assure pouvoir procurer la délivrance de notre fille. A-t-il fixé, un terme bien long ?» Arthémius lui dit : «C'est aujourd'hui même qu'il prétend venir.» Candide répondit : «S'il le fait réellement, qui pourrait, après cela, douter que le Christ en qui il croit ne soit le vrai Dieu ?» Arthémius repartit : «Comme tu es folle, toi aussi, quand les dieux eux-mêmes descendraient du ciel, ils ne sauraient le délivrer; Jupiter en personne n'aurait pas le pouvoir de le tirer de là.» Candide lui répondit : «Et c'est en quoi le Dieu de cet homme en sera plus glorifié; et certainement il faudra bien croire en lui, il fait ce que, selon toi, Jupiter lui-même ne pourrait faire.» Comme ils parlaient de la sorte, après le coucher du soleil, et lorsque déjà la sombre nuit laissait scintiller les étoiles au firmament, soudain l'homme de Dieu, Pierre, se présente devant Arthemius et Candide, couvert de vêtements blancs et portant à la main le signe triomphal de la croix. Dès qu'ils l'aperçurent, ils se jetèrent à ses pieds et s'écrièrent : «Véritablement il n'y a qu'un Dieu, et Jésus Christ est vraiment le Seigneur.» Au même moment, leur fille, la vierge Pauline tourmentée par l'esprit immonde, confessa le Seigneur; et se jetant aux pieds de l'homme de Dieu, elle fut délivrée. Et le démon criait dans l'air en s'enfuyant : «La vertu du Christ, qui est en toi, ô Pierre, me chasse et m'éloigne du corps virginal de Pauline.» À la vue de tels prodiges, tous ceux qui étaient dans la maison d'Arthémius crurent en Dieu et furent baptisés.
La nouvelle de ces événements se répandit aussitôt dans le voisinage, et chacun accourut à la maison d'Arthémius, en sorte que dans l'assemblée on compta plus de trois cents hommes; quant aux femmes, elles étaient plus nombreuses encore; et toute cette multitude s'écriait à l'envi : Il n'y a point d'autre Dieu tout-puissant que le Christ !» Car en leur présence les possédés du démon étaient délivrés, et tous les malades recouvraient la santé. Et comme ceux qui étaient réunis dans la maison d'Arthémius désiraient tous se faire chrétiens, l'homme de Dieu Pierre alla trouver le prêtre saint Marcellin, et l'amena au logis d'Arthémius. Après qu'on les eut instruits de la foi chrétienne, Marcellin leur conféra le baptême. Sur ces entrefaites, Arthémius se rendit près des autres prisonniers dont il avait la garde, et leur dit : «Si quelqu'un d'entre vous veut croire au Christ, qu'il laisse là ses chaînes, et qu'il vienne dans ma maison pour embrasser la foi chrétienne.» Tous les prisonniers promirent unanimement d'embrasser la foi du Christ , et lorqu'ils furent dans la maison d'Arthémius, le prêtre Marcellin les baptisa, et leur donna le pain consacré. À la même époque le détestable juge Sérénus tomba malade : ce qui donna loisir aux nouveaux baptisés de s'affermir dans la foi, durant quarante jours et an delà, grâce aux instructions qu'ils recevaient journellement de Pierre et de Marcellin.
Le juge Sérénus ayant recouvré la santé, ses officiers envoyèrent dire à Arthémius de se tenir prêt, la nuit suivante avec les personnes qui étaient détenues dans sa prison. Quand ce message fut connu, tous ceux qui avaient été baptisés d'abord leur baisaient les mains, et leur disaient : «Que ceux qui veulent venir au martyre viennent avec intrépidité; quant aux autres, qu'ils se retirent librement où ils voudront.» Le jour suivant, dès le chant du coq, le juge Sérénus s'assit sur son tribunal, et donna l'ordre d'introduire les personnes qui devaient être interrogées. Arthémius le présenta d'abord et dit : «Pierre, l'exorciste des chrétiens, que tu avais laissé à demi-mort après l'avoir fait battre de verges, a brisé les liens de tous les prisonniers au nom de soit Dieu, et leur a ouvert les portes de la prison, puis, après en avoir fait autant de chrétiens, il leur a donné la liberté. Quand à lui-même et au prêtre Marcellin, ils n'ont pas usé de, la même faculté, et toutes

les fois que j'ai voulu les réintégrer dans leur prison, ils ne m'ont opposé aucune résistance.»
Ce discours alluma la colère du juge Sérénus, et dans sa fureur il ordonna de lui amener le prêtre Marcellin et l'exorciste Pierre, pour les interroger. Lorsqu'ils furent en sa présence, il leur dit : «Les bourreaux vous tourmenteraient moins cruellement, si vous renonciez à votre religion sacrilège; mais j'apprends que vous avez fait sortir de prison des gens nuisibles et criminels.» Le prêtre Marcellin lui dit : «Un criminel demeure dans son crime tant qu'il ne croit pas au Seigneur Jésus Christ, mais dès qu'il a reçu la foi, après qu'il a été purifié de toute ses fautes, il devient le fils du Dieu
souverain.» Comme le prêtre Marcellin lui tenait ce discours
et d'autres semblables, le juge le fit battre à coups de poing;
puis il ordonna de le séparer de Pierre, de le renfermer nu et
enchaîné en un lieu couvert de fragments de vases de verre,
et de lui refuser l'eau et la lumière. Pierre l'exorciste, se tournant, vers Sérénus, lui dit : «Quoique tu sois serein de nom, tes actions te rendent tout nuageux et ténébreux, et bien que tu ne sois qu'un homme mortel, tu menaces de punir, t’imaginant déconcerter par les menaces et la terreur la foi immortelle qui règne dans les cœurs chrétiens. Quant au prêtre
Marcellin, sacrificateur du Dieu suprême, que tu devais supplier de prier pour toi, afin que tu fusses absous des crimes de
ton incrédulité, tu l'as fait battre à coups de poing, puis jeter
dans une horrible prison. Il s'en glorifie et s'en réjouit; mais
toi, tu seras condamné à un supplice sans fin et à des larmes
éternelles.» Sérénus commanda alors à ses satellites de reconduire Pierre dans les chaînes et de lui mettre aux pieds
des entraves très serrées.
Tandis que les saints martyrs étaient ainsi dans des prisons séparées, que le prêtre Marcellin gisait étendu sur un tas de verres brisés, et l'exorciste Pierre, chargé de chaînes et les pieds dans les ceps, un ange du Seigneur apparut au bienheureux Marcellin, qui était alors en prière, le revêtit de ses habits, et lui dit :«Suis-moi !» Le saint martyr se leva aussitôt et entra avec lui au lieu où Pierre était détenu; et l'ange l'ayant délié, dit aux deux martyrs : «Suivez-moi.» Et ils arrivèrent ainsi dans la maison où se trouvaient réunis pour prier tous ceux qui avaient reçu le baptême. L'ange leur fit alors la recommandation d'affermir, pendant sept jours, ceux du peuple qui avaient reçu la foi, et après ce temps de s'aller présenter au juge Sérénus.
Le lendemain de l'emprisonnement des saints martyrs, les satellites, s'étant présentés à la prison, ils n'y trouvèrent ni Pierre ni Marcellin. Le juge en étant informé, envoya chercher Arthémius, son épouse Candide et leur fille, la vierge Pauline. Lorsqu'ils furent arrivés devant lui, il voulut les contraindre à sacrifier aux dieux. Mais Arthémius et sa femme, avec leur fille, répondirent : «Nous confessons le Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu vivant; rien au monde ne pourra nous forcer à nous souiller par les rites des sacrifices.» Sérénus, voyant leur constance, donna l'ordre de les conduire sur la voie Aurélienne, et là de jeter sur eux un gros tas de décombres. Comme ou les conduisait en ce lieu, tous les chrétiens qui s'y trouvaient vinrent au-devant d'eux : les satellites, apercevant cette grande multitude, prirent la fuite. Les plus jeunes chrétiens, les voyant fuir coururent après eux, et les ayant rejoints ils les exhortaient par de douces paroles à embrasser la foi : et comme ils refusaient de se rendre à leurs exhortations, le peuple les retint jusqu'à ce que le prêtre Marcellin eût célébré la liturgie dans la crypte même où ils devaient subir la mort. Quand le sacrifice fut achevé, tout le peuple se retira.
Marcellin dit alors aux satellites : «Vous voyez qu'il n'a dépendu que de nous de vous faire un mauvais parti; mais nous ne l'avons pas voulu : nous pouvions aussi vous enlever Arthémius, avec son épouse et sa fille; nous ne nous le sommes pas permis : nous-mêmes nous pouvions ensuite vous échapper, et Dieu semblait favoriser notre fuite; nous avons négligé cette facile occasion. Que dites-vous à cela ?» Les satellites, exaspérés par tous ces contretemps, frappèrent Arthémius de leurs glaives, puis ils précipitèrent Candide et Pauline par la pente de la crypte et les accablèrent de pierres. Saisissant ensuite le prêtre Marcellin et l'exorciste Pierre, ils leur lièrent les mains derrière le dos et les attachèrent à un arbre : quelques-uns d'entre eux restèrent pour les garder, tandis que d'autres allaient trouver le juge Sérénus.
Celui-ci, ayant été informé de tout ce qui s’était passé sur la voie Aurélienne, donna l’ordre de conduire les deux martyrs dans la forêt-Noire (que présentement, en leur honneur on nomme la Forêt-Blanche) et de les y décapiter. Lorsqu'on fut arrive au milieu de la forêt, Pierre et Marcellin arrachèrent de leur propres mains les ronces qui jonchaient le terrain; puis, s'y étant mis en prière, ils se donnèrent le baiser de paix et reçurent le coup de la mort. Ceux qui les avaient décapités attestèrent ensuite qu'ils avaient vu leurs âmes sortir de leurs corps comme de blanches vierges ornées d'or et de pierreries, et vêtues de robes éclatantes, ils avaient vit en même temps des anges qui les soulevaient et les emportaient toutes joyeuses dans les cieux.
À la même époque vivaient deux femmes chrétiennes, nommées Lucile et Firmine; elles étaient parentes du martyr saint Tibuce, dont la noblesse était ici-bas des plus distinguées parmi les sénateurs, mais dont la gloire reluit avec magnificence au ciel parmi les martyrs. L'amour et la vénération qu'elles avaient pour le saint martyr leur parent ne leur permettaient pas de quitter son tombeau; elles avaient même construit auprès un petit édifice où elles passaient les jours et les nuits. Un jour saint Tiburce apparut à elles accompagné de nos deux saints martyrs, et les instruisit comme elles devaient faire pour enlever leurs corps de la Forêt-Noire, et les placer près du sien dans la partie inférieure de la crypte : ce qu'elles exécutèrent ponctuellement, aidées de deux acolytes de l'Église de Rome.
Saint Damase, qui était alors licteur et tout enfant, apprit tous ces faits de la bouche, de celui qui avait décapité les saints martyrs; et, quand il fut évêque (de Rome), il les consigna dans ces vers dont il orna leur tombeau :
«Je connais vos triomphes, ô Marcellin ! ô Pierre ! Moi Damase., je les ai appris, étant enfant, de celui-là même qui vous donna la mort. Le bourreau inhumain voulut vous ôter la vie au milieu des buissons de la forêt, afin que votre sépulture demeurât inconnue. Il vous vit nettoyer joyeusement le lieu destiné à votre sépulture. Mais après que vous eûtes reposé secrètement dans un autre, Lucile avertie par votre bienveillance plaça ici vos très saints corps.»
Or celui qui avait mis à mort les martyrs, nommé Dorothée, se convertit et fit une pénitence publique sous le pontificat de Jules : il racontait à tout le peuple ce dont il avait été témoin. Il fut baptisé dans sa vieillesse; et grâce aux aveux sincères qu'il avait faits, il parvint à la miséricorde du Sauveur, à qui est l'honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.