LES ACTES DE SAINT PANTELÉIMON

(L'an de Jésus Christ 303)

fêté le 27 juillet


Au temps où les ténèbres de l'idolâtrie étaient répandues sur toute la surface de la terre, et lorsque Maximien tenait le sceptre de l'empire romain, vivait à Nicomédie le très célèbre martyr Pantoléon. Il était né dans cette ville; son père s'appelait Eustorge, célèbre par la grandeur de ses richesses, mais plus encore par son impiété; car il était entièrement adonné aux superstitions païennes, et plein d'un zèle ardent pour le culte des faux dieux. Sa mère était fidèle, et pour tout ce qui concerne la religion, diamétralement contraire à son mari; Eubula (car elle s'appelait ainsi ) était en tout dévouée aux intérêts des chrétiens. Ce bon fils était ainsi instruit à l'école d'une telle mère, lorsqu'il fut privé tout ensemble du secours corporel et spirituel qu'il en recevait, par la loi commune de la mort qui lui enleva celle dont il avait reçu le jour, dans un temps où, à cause de son bas âge, il n'avait encore l'ait que commencer à goûter le fruit de ses soins maternels.
Plus tard, lorsque son père le vit en âge de s'appliquer à l'étude des sciences, il le confia aux soins d'un grammairien; puis il lui donna des précepteurs et des instituteurs. Quand il fut suffisamment versé dans la connaissance de la langue grecque, on l'envoya pour étudier la médecine chez un excellent maître de ce temps, nommé Euphrosynus. La vivacité de son esprit ne se pouvait comparer qu'au vol rapide de l'oiseau qui fend les airs : il fit donc promptement de grands progrès, sans avoir besoin de soutenir par beaucoup de travaux l'extrême facilité de son intelligence; aussi bientôt laissa-t-il tous ses compagnons derrière lui. Il était de moeurs fort modestes, encore qu'il fût doué d'une beauté peu commune, et de conversation très agréable; ce qui faisait que tous l'admiraient et prenaient plaisir à s'entretenir de lui; en sorte que Maximien lui-même, ayant eu l’occasion de le voir quelquefois, lorsqu'il venait au palais à la suite de son maître, ne put s'empêcher de le remarquer et de parler de lui. Il le fit venir, lui demanda d'où il était, et comment se nommait son père. Il lui adressa même beaucoup d’autres questions. Bien plus, il ordonna à son maître de l'instruire promptement tous les secrets de l'art, voulant, disait-il, l'attacher à sa personne et l'avoir dans son palais; tant il était touché de l’honnêteté de ses moeurs, de la douceur de ses manières, et de sa haute vertu.
Dans ce même temps un vieillard nommé Hermolaüs qui était chrétien, se tenait caché, par crainte de l’empereur dans une petite maison de la ville avec d'autres chrétiens. Voyant Pantoléon, se rendre chez son maître, et jugeant à sa figure et à ses manières quelle devait être la beauté de son âme; voyant, dis-je, sa démarche modeste, tous ses mouvements bien réglés, son visage tranquille et serein, il jugea de lui, avec la sagacité que montrent ceux qui reconnaissent et discernent d'avance un noble coursier quand il ne fait guère encore que de naître, ou un bon arbre fruitier quand il commence à peine à s'élever au-dessus du sol. Il connut bientôt, par l'inspiration de Dieu, que ce jeune homme était, comme dit saint Paul, un vase d'élection; et dès lors il se proposait, comme une chose grande et importante, de travaillera gagner cette âme. Quelquefois il l'appela, quand il le vit passer ainsi, et le pria d'entrer dans cette petite maison où il se tenait caché. Un jour, Pantoléon y ayant consenti, il le fit asseoir, l'interrogea sur sa famille et ses parents et ainsi du reste. Pantoléon lui répondit avec franchise, et lui dit la vérité en tout point : il lui apprit donc que sa mère, qui était chrétienne, ne vivait plus, et que son père, adonné aux superstitions païennes, vivait encore. «Eh bien, mon fils, dit alors le vieillard, duquel des deux prendras-tu le parti, et de quelle religion veux-tu être ?» Pantoléon répondit : «Quand ma mère vivait, elle me persuadait d'embrasser la religion qu’elle-même professait; je m'y sentais assez porté; mais mon père étant le plus fort m'a contraint de pratiquer sa religion, parce qu'il veut me faire admettre an nombre des officiers du palais.» «Et quelle est, dit le vieillard, la science que tu étudies ?» — «C'est, répondit Pantoléon, celle d'Esculape, d'Hippocrate et de Galie; car tel a été aussi le bon plaisir de mon père. Bien plus, mon maître m'a affirmé que si je m'adonne avec ardeur à l'étude de la médecine je pourrai guérir toutes les infirmités humaines et remédier à toutes les maladies qui peuvent se rencontrer.»
Hermolaüs prit occasion de ces paroles pour jeter en son âme, comme dans une terre bien préparée, la semence de la foi divine. «Crois-moi, lui dit-il, ô bon jeune homme; je vais te dire la vérité : la science d'Esculape , d'Hippocrate et de Galien sert de peu de chose à ceux qui l'embrassent. Bien plus, les dieux mêmes qu'adore Maximien, ne sont qu'une vaine chimère et une pure imagination d'esprits faibles. Il n'y a qu'un seul vrai Dieu : c'est le Christ. Si tu crois en lui, par sa seule invocation, tu pourras dissiper et mettre en fuite toutes les maladies; car il a donné la lumière aux aveugles, la vie aux morts, la guérison aux lépreux. Par sa seule parole, il chassait du corps des hommes ces démons que Maximien adore comme des dieux. Une femme ayant touché seulement le bord de son vêtement, le flux de sang dont elle souffrait depuis douze années s'arrêta tout à coup. Est-il nécessaire de rapporter toutes ses actions ? Ce serait une chose non moins impossible que de compter les étoiles du ciel, les grains de sable et les gouttes d'eau de la mer. Maintenant encore il est le secours inexpugnable de ses serviteurs; il les soulage dans leurs maux, les console dans leurs afflictions. Il n'attend pas nos prières pour nous secourir dans les accidents et les malheurs; il prévient même les secrets désirs du coeur. Bien plus, il accorde à ceux qui l'aiment de faire des miracles plus grands que les siens, en attendant qu'il les fasse jouir de la vie éternelle.»
Ces paroles furent agréables à Pantoléon. Il dit à Hermolaüs que toutes ces choses lui semblaient véritables, qu'il les avait souvent entendu dire à sa mère, et qu'il l'avait vue souvent adresser ses prières au Dieu des chrétiens. Il avait écouté avec l'attention la plus grande les paroles du vieillard; et il prenait un extrême plaisir à les méditer, désirant même les faire connaître aussi à son maître. Chaque jour donc Pantoléon venait trouver Hermolaüs, et s'abreuvait aux sources pures de l'enseignement divin; peu à peu il se confirmait dans la vraie foi, et comme il allait ensuite à ses études, il ne regagnait pas la maison paternelle sans avoir fait partager à son maître Euphrosynus la connaissance des grandes vérités que lui avait apprises le saint vieillard. Un jour que, revenant de prendre sa leçon, il s'était un peu écarté de sa route, il vit un enfant qui était étendu mort pour avoir été piqué d'une vipère, et cette bête venimeuse restait dressée auprès du cadavre, semblant se faire ainsi connaître elle-même pour l'auteur du meurtre. À cette vue, il fut d'abord saisi de frayeur, et recula instinctivement de quelques pas. Cependant il se remit, et approchant de l'enfant mort : «Voilà bien, se dit-il, l'occasion de voir si les paroles d'Hermolaüs sont véritables. Si le nom de Jésus Christ est aussi puissant qu'il me l'a dit, l'enfant ressuscitera, et la bête portera la peine de son crime.» Dans cette pensée, il fit sa prière au Christ; aussitôt l'enfant se leva plein de vie, et le serpent expira. À la vue de ce miracle, l'autre serpent, bien plus dangereux encore, ce monstre spirituel de l'idolâtrie de qui Pantoléon n'avait pu jusqu'alors triompher entièrement, fut étouffé et détruit à jamais en lui.
Pantoléon étant donc arrivé à la perfection de la foi chrétienne, leva aussitôt les yeux au ciel; et rempli d'une grande paix intérieure, il bénit Dieu qui l'avait appelé des ténèbres de la mort à la lumière de la vérité. Ensuite, ne pouvant contenir sa joie, il vint trouver le vieillard Hermolaüs, lui exposa ce qui venait de se passer, et lui demanda le saint baptême. Celui-ci connaissant le mérite de celui qui réclamait cette grâce, se prêta volontiers à ses désirs, et consomma, par l'administration du sacrement, l'oeuvre de sa régénération. Pantoléon demeura sept jours chez le bon vieillard, nourrissant son âme et son coeur de l'abondance de la parole de vie qu'il en recevait. Ainsi se préparait-il, en se fortifiant lui-même dans le véritable esprit du christianisme., à devenir un instrument de salut pour un grand nombre. Le huitième jour, il revint chez son père, qui lui dit : «Où étais-tu mon fils, pendant ces derniers jours ? Ton absence m'a causé une grande inquiétude. Te serait-il arrivé quelque accident ?» Pantaléon répondit : «Nous étions allés, mon maître et moi, chez un des courtisans de l'empereur qui, étant fort gravement malade, avait besoin de soins continus. Nous y sommes donc restés sept jours entiers, sans vouloir nous retirer jusqu'à ce qu'il eût recouvré une santé parfaite.» Il dit cela, non par esprit de mensonge, mais pour exprimer mystérieusement ce qui s'était passé, agissant ainsi avec une prudence très judicieuse, et non par aucune mauvaise intention.
Le jour suivant, lorsque Pantoléon revint chez son maître Euphrosynus, il fut aussi questionné par lui, et répondit par une semblable excuse : «Mon père, dit-il, ayant acheté une terre, m'a ordonné d'en prendre soin. J'ai donc dû m'y rendre, et ne pas en revenir avant de l'avoir suffisamment examinée, et distribué le travail à ceux qui doivent la cultiver; car c'est un bien de si grand prix, qu'aucun autre ne lui est comparable.» Il disait cela pour désigner en termes couverts la grâce inappréciable du saint baptême. Il mettait aussi le plus grand soin à ne rien omettre de ce qui pouvait retirer son père de l'erreur funeste où il était plongé. Voulant le gagner à la vraie religion, et donner la vie de la grâce à celui de qui il avait reçu la vie temporelle, il ne cessait de l'attaquer chaque jour habilement de quelque côté, et de lui poser des questions auxquelles il lui fût difficile de répondre, afin d'affaiblir peu à peu dans son esprit la croyance aux faux dieux. «Pourquoi, lui disait-il, ô mon père, quelques-uns de vos dieux sont-ils toujours debout sans jamais songer à s'asseoir ? Pourquoi les autres sont-ils toujours assis sans jamais se lever ?» Son père ne savait comment répondre, et l'idée qu'il avait du pouvoir de ses dieux diminuait de jour en jour. Pantoléon remerciait le Christ dans le fond de son âme, voyant que le coeur de son père était, sinon encore entièrement gagné, du moins déjà divisé (comme parle le divin prophète Osée), en sorte que depuis lors il n'offrait plus d'aussi fréquents ni d'aussi magnifiques sacrifices qu'il faisait auparavant.
Pantoléon avait eu d'abord la pensée de briser et d'anéantir les idoles de soli père; car il y en avait beaucoup dans sa maison. Il ne le fit pas cependant, parce qu'il avait fort à coeur de ne rien faire d'irrespectueux envers son père, et aussi parce qu'il se disait : «Par la persuasion et la douceur, je l'amènerai plus facilement à la foi du Christ, et alors de concert nous briserons tous deux ces vains simulacres.» À cause de cela, notre Dieu qui a commandé d'honorer les parents, voyant les pieux desseins de cet excellent jeune homme, lui donna une occasion favorable pour les exécuter. Car lorsque Pantoléon était encore occupé à rechercher dans son esprit les moyens de gagner son père, quelques hommes amenèrent à sa demeure un aveugle qu'ils conduisaient par la main. Ils frappèrent à la porte, demandant si le médecin Pantoléon était là. On leur répondit affirmativement, et ils l'attendirent. Notre saint ayant été averti, prit avec lui son père, vint à eux, et quand il fût près de l'aveugle, il lui demanda ce qu'il voulait. Le malade répondit : «Je suis privé de la lumière, qui est pour tous les hommes le bien le plus doux. Prends pitié de mes maux; fais que je ne vive plus ainsi seulement à demi, mais que je voie le soleil, que je voie le ciel; dans l’infirmité qui m'afflige, je suis comme un homme plongé au fond des ombres de l'enfer. J'ai dépensé tout mon bien pour me faire traiter par les médecins; je n'y ai gagne que de me ruiner complètement, et de perdre la faible lueur qui me restait encore.» — «Eh bien répondit Pantoléon, si je te fais recouvrer la vue, que me donneras-tu ?» — «Le peu qui me reste, répondit le malheureux aveugle, je le donnerai volontiers et de grand coeur, en récompense d'un tel bienfait.» Pantoléon répondit : «Le Père des lumières te rendra par mon ministère la vue que tu désires; quant à l'argent que tu m'as promis, tu le donneras aux pauvres.»
Le sénateur entendant ces paroles l'interrompit en lui disant : «N'entreprends pas cela, ô mon cher fils; car tu deviendrais aussi toi un sujet de risée. Pourras-tu donc faire plus que les autres médecins auxquels il s'est adressé déjà ?» Pantoléon répondit : «Personne jusqu’ici n'a su traiter cet homme comme je vais le traiter. Il y a une grande différence entre les autres médecins et le maître qui m'a donné ses leçons.» Son père, croyant qu'il entendait parler d'Euphrosynus, lui dit : «Je sais que ton maître lui-même lui a donné des soins sans pouvoir arriver à le guérir.» Pantoléon reprit : «Attends seulement un instant, ô mon père, et tu verras ce qui va se passer.» À ces mots il toucha les yeux de l'aveugle, et invoqua par une fervente prière le saint nom du Christ. Les yeux de l'aveugle furent soudain ouverts; et ce miracle, dissipant les ténèbres de l'impiété qui remplissaient l'âme d'Eustorge, l'obligea de confesser la vraie foi. L'aveugle aussi reçut un double bienfait; car, comme il était adorateur des idoles, les yeux de son âme n'étaient pas moins fermés que ceux de son corps. Tous deux crurent; et ayant été jugés dignes du baptême, furent admis au nombre des fidèles. Eustorge ne se borna pas là : en digne père du grand Pantoléon, il sentit qu'il devait détruire les idoles qui remplissaient sa maison. Il les brisa, et les fit enterrer dans une fosse, afin qu'elles fassent à jamais plongées dans l'oubli qu'elles méritaient.
Peu de temps après, le père de Pantoléon vint à mourir : je veux dire qu'il subit la mort corporelle; car pour la mort de l'âme, il y avait échappé par la foi et par la réception du saint baptême. Cet événement fournit au saint jeune homme l'occasion d'exécuter ce qu'il avait résolu depuis longtemps. Il affranchit ses esclaves, et leur donna de bonnes sommes d'argent; quant au reste de ses biens, il le distribua aux pauvres. Ainsi on le voyait visiter les prisonniers, les infirmes et les malades, et remédier non seulement à leurs maladies, mais encore à leur pauvreté. Qu'arriva-t-il de là ? C'est que toute la ville cessa d'aller trouver les autres médecins : tous accouraient en foule vers Pantoléon qui les délivrait de leurs maladies d'une manière merveilleuse, parce que la vertu du Christ était avec lui. Les médecins en conçurent une grande jalousie, et comme un jour ils rencontrèrent l'aveugle que Pantoléon avait guéri , ils se disaient entre eux : «N'est ce pas là cet homme qui va proclamant partout que notre science ne lui a servi de rien ? Quel peut donc être celui qui a opéré cette cure, et quel traitement peut-il avoir employé ?» Ils firent donc venir l'aveugle et l'interrogèrent et celui-ci ne leur cacha rien de ce qui s'était passé, et leur dit le nom de son bienfaiteur.
Quand les envieux lui eurent entendu dire qu'il devait la vue à Pantoléon, ils dirent : «En effet, il a eu un bien grand maître.» Ils disaient cela d'Euphrosynus; mais, sans le savoir, ils confessaient malgré eux la gloire du Christ. Or, ils cherchaient toutes les occasions de déprécier Pantoléon devant l'empereur, et de lui nuire selon leur pouvoir. Ayant appris qu'il avait guéri un des confesseurs, ils allèrent trouver Maximilien et lui dirent : «Ô empereur, celui à qui tu as ordonné d'étudier la médecine, afin qu'il s'employât ensuite à ton service, méprise la bienveillance que tu lui as montrée, et oubliant le respect qu'il te doit, il va donner ses soins aux impies qui font la guerre à nos dieux. Non seulement il partage leurs croyances, mais il en gagne d'autres à cette fausse religion. Si tu ne le fais pas promptement mourir, il suscitera des troubles. Il attirera dans son erreur grand nombre de citoyens, et on attribuera au Christ l'honneur des guérisons opérées par Esculape.» Telle fut leur déposition; pour la confirmer, ils prièrent l'empereur de faire venir l'aveugle qui avait été guéri. Maximien y consentit, et quand l'aveugle fut venu, ils lui demandèrent : «Qu'a fait Pantoléon pour te guérir ?» L'aveugle répondit : «Il a invoqué le nom du Christ, et la guérison s'est opérée si promptement qu'il n'a pu nous venir à l'esprit l'idée qu'il se soit servi de son art; mais à peine a-t-il eu fait son invocation que j'ai recouvré aussitôt la vue.» — «Que t'en semble ? lui dit l'empereur; est-ce le Christ ou les dieux qui t'ont rendu la lumière ?» L'aveugle guéri répondit : «Je crois, ô empereur, qu'ici les choses parlent assez d'elles-mêmes. Tous ces médecins que vous voyez ont pris soin de moi, et eux seuls en ont profité; car ils se sont fait donner tous mes biens, et, au lieu de me rendre la vue, ils m'ont enlevé la faible lueur que j'avais encore. Qui donc dois-je regarder comme mon bienfaiteur, Esculape qui, invoqué par tant de gens habiles, n'a pu me donner aucun secours, ou le Christ qui, à la seule prière de Pantoléon, m'a guéri tout aussitôt ? Pourrais-je parler autrement, ô prince, puisque tout cela est évident, comme dit le proverbe, même pour un aveugle ?»
Maximien n'ayant rien à répondre qui pût le convaincre, lui dit : «Ne vas pas agir ainsi d'une manière insensée. À quoi bon parler du Christ lorsque évidemment ce sont les dieux qui t’ont rendu la vue ?» L'aveugle ayant plus d'égard à la vérité qu'à la puissance de l'empereur, et s'énonçant plus librement que l'aveugle de l'Évangile : «C'est toi, dit-il, ô empereur, qui parles d'une manière insensée, en disant que tes dieux, qui sont aveugles eux-mêmes, peuvent rendre la lumière à quelqu'un. Toi aussi, tu es aveugle comme eux, puisque par tes folles pensées tu restes plongé dans les ténèbres de l'erreur, au lieu de regarder la lumière de la vérité.» Ces paroles remplirent de colère le tyran; car comment des oreilles corrompues et gâtées par de continuelles flatteries pourraient-elles supporter le libre langage qu'inspire la vérité ? Il ordonna donc qu'on tranchât la tête à cet ami du Christ, punissant ainsi de mort la sainte liberté de ses paroles; en sorte que celui qui venait de recevoir de Jésus Christ un si grand bienfait, lui en rendit de dignes actions de grâces, en subissant le martyre pour son saint nom. Pantoléon ne négligea pas de faire ce qui était convenable dans cette circonstance : il acheta le corps du martyr, et l'ensevelit avec celui de son père, considérant la parenté spirituelle qu'il avait contractée avec lui en l'amenant à la foi, comme plus étroite encore que celle qui résulte des liens de la chair et du sang.
L'empereur fit ensuite appeler Pantoléon. Celui-ci, quand on vint le chercher, se mit à chanter ce psaume si bien approprié à sa situation présente : «Seigneur, ne négligez pas de prendre ma défense, parce que la bouche du méchant et du traître s'est ouverte contre moi. Ils ont porté contre moi de fausses accusations, ils m'ont enveloppé de leur haine, et m'ont attaqué sans aucun motif. Loin de m'aimer, ils m'ont calomnié : pour moi, je cherchais ma consolation dans la prière. Ils m’ont rendu le mal pour le bien, et n'ont payé que par la haine ma bienveillance envers eux. Mais vous, ô mon Dieu, venez à mon secours : sauvez-moi selon votre miséricorde. Que ceux qui me haïssent soient couverts de confusion; que la honte, digne punition de leur perfidie, les couvre comme d'un manteau; votre serviteur ne cherchera sa consolation qu'en vous.» Quand il eut fini sa prière, il se tint debout devant l'empereur, ou plutôt non pas devant lui, mais devant ce grand Roi immortel qui règne dans l'éternité : car il se tenait réellement en sa divine présence, et s'entretenait intérieurement avec lui. L'empereur lui dit d'abord avec un ton calme et une douceur affectée : «J'ai appris sur ton compte, ô Pantoléon, des choses qui ne sont pas en ta faveur. On dit que tu méprises le grand Esculape et tous nos autres dieux, et que tu places ton espérance dans ce Christ qui est mort misérablement, le reconnaissant pour seul Dieu. Tu n'ignores pas cependant combien je t'ai témoigné de bontés, en t'admettant à ma cour; car j'avais recommandé à ton maître Euphrosynus de t'instruire à fond dans la science médicale, afin de te prendre ensuite à mon service. Toi au contraire … Mais je veux croire que tout ce que l'on m'a dit de toi est faux et mensonger. Je t'ai donc fait venir, afin que tu puisses montrer toi-même la fausseté des rapports que l'on m'a faits, dissiper les calomnies des envieux, et sacrifier aux dieux immortels, à qui cet hommage est si justement dû.»
Pantoléon répondit : «Ô empereur, les faits sont plus croyables que les paroles, et dans tout discours on recherche avant tout la véracité; or, la piété envers Dieu étant le plus sacré des devoirs, il faut remplir avant tout les obligations qu'elle nous impose. Le Dieu que j'adore est celui qui a fait le ciel et la terre, qui a ressuscité les morts, guéri les lépreux et les paralytiques; et cela, par sa seule parole et par un seul acte de sa volonté. Mais ceux que vous appelez dieux, et que vous adorez comme tels, n'ont sans aucun doute jamais pu rien faire de semblable et ne le pourront jamais. Si tu veux, ô empereur, nous allons en faire à ce moment même l'expérience. Fais venir quelqu'un de ces malades incurables dont la science humaine ne saurait espérer la guérison; fais venir aussi quelques-uns de vos prêtres. Ils invoqueront leurs d'eux; moi j'invoquerai le Dieu que j'adore; et celui dont le nom pourra mettre en fuite la maladie, que celui-là soit reconnu pour seul Dieu; quant aux autres, nous les abandonnerons à un profond oubli.» L'empereur accepta cette proposition; car c'était le dessein de Dieu et de sa divine providence de faire briller ainsi la foi véritable aux yeux mêmes de ses ennemis, en sorte qu'il n'y eût pas d'objection possible, et que la vérité brillât dans tout son jour.
On amena donc un paralytique qui, depuis longtemps déjà était cloué sur son lit, et ne pouvait aucunement se mouvoir. Les prêtres des idoles se présentèrent, ainsi que les médecins; les uns invoquaient Esculape, les autres Jupiter ou Diane, ou quelque autre de leurs dieux. Dans leur folie, ils adressaient leurs prières à des objets inanimés, osant bien leur demander une chose si fort au-dessus des lois de la nature. Mais il n'eût pas été moins surprenant de voir ces idoles jouir tout à coup du mouvement et de la parole, que de voir le paralytique recouvrer la santé par leur entremise.
Pantoléon témoin de leurs vaines supplications, riait de leu travail inutile et se raillait d'eux. Quand son tour fut venu, il leva les yeux au ciel et prononça ces paroles : «Seigneur exaucez ma prière, et que mon cri s'élève jusqu'à vous. Ne détournez pas de moi votre face; au jour de la tribulation tournez votre oreille vers moi. Lorsque je vous invoquerai, daignez m'exaucer promptement : et montrez à ceux qui ne vous connaissent pas que leurs dieux sont impuissants, tandis que rien ne résiste à votre souverain pouvoir.» Alors, touchant la main du paralytique, il lui dit : «Au nom du Christ qui relève ceux qui sont brisés, sois guéri, et que tous tes membres soient sains désormais.» Il dit, et l'effet suivit aussitôt sa parole : le paralytique n'eut plus besoin de rester sur son lit; car ses pieds le soutenaient, il marchait d'un pas ferme, et il sautait presque de joie en sortant du palais impérial.
Mais il ne fut pas tout seul à profiter de sa guérison; seul à la vérité, il recouvra la santé corporelle; mais beaucoup d'autres dont l'âme était paralysée par l'impiété, voyant le miracle qui venait de s'accomplir, furent guéris de cette maladie bien plus dangereuse; et détestant leur ancienne erreur, ils adorèrent le vrai Dieu. Quant aux prêtres idolâtres et aux médecins qui, par leur faute, étaient hors d'état d'être guéris, ils ne reçurent pas la lumière de la vérité; mais s'approchant de Maximien, ils excitèrent sa fureur contre le saint en lui disant : «Si tu laisses vivre cet impie, nos dieux et nos sacrifices seront bientôt anéantis; notre religion sera mise au rang des fables : les chrétiens se riront de nous, et leurs affaires prospéreront de plus en plus.» Maximien prêta facilement l'oreille à ce discours perfide; il fit venir le saint, et comme s'il eût voulu lui témoigner sa bienveillance en lui donnant un salutaire conseil, il lui dit : «Crois-moi, Pantaléon : sacrifie aux dieux. Ne vois-tu pas que tous ceux qui n'ont pas voulu se laisser persuader de le faire, ont été punis de leur incrédulité sacrilège par les supplices et par la mort ? Tu as vu le sort d'Anthime, ce vieillard insensé qui méprisait nos dieux. Mais j'ai pitié de ta jeunesse ; sache donc que tu périras comme lui dans les supplices, si tu persistes dans la même désobéissance.»
Pantoléon prit bien garde de ne pas se laisser séduire par ces conseils dont il connaissait toute la perfidie; quant aux menaces, il les méprisait, sachant que les peines de cette vie, comparées à l'éternité, ne sont que des ombres. Il répondit donc : «Ne crois pas, ô empereur, pouvoir me gagner par tes promesses ou m'effrayer par tes menaces. Pourrais-je être tenté par l'amour des biens de ce monde ou effrayé par des tourments passagers, moi qui non seulement méprise la mort, mais encore qui désire la souffrir pour l'amour du Christ ? Loin de craindre les supplices, je craindrais, qu'ils fussent trop peu nombreux et trop légers : de ce côté, je redoute plus la clémence que la rigueur. Quant à Anthime, j'envie son sort; car je sais qu'il n'est pas malheureux, comme tu es destiné à l'être, mais qu'il jouit de la béatitude. Je place sa mort glorieuse au-dessus de la vie la plus douce, puisqu'il a couronné sa vieillesse par une si belle fin, et relevé l'éclat de ses cheveux blancs par la pourpre du martyre. Si donc, dans cet âge avancé, il a fait paraître une si grande force et une telle constance, n'est-il pas juste que moi, qui suis dans la force de la jeunesse, je supporte les mêmes peines pour arriver à la même couronne ? Tu ne me persuaderas pas, tu ne me vaincras pas : j'en jure par ces signes évidents, par ces miracles sans nombre qui m'ont fait arriver à la connaissance de la vraie foi; car autrement, je déshonorerais la mémoire de mon père et de ma mère qui m'ont formé à la piété, et avec qui j'ai hâte d'aller me reposer dans les tabernacles éternels.» Ainsi parla Pantoléon, montrant assez au tyran trop fier de son empire quel homme il allait avoir à combattre. Ne sachant plus que lui dire, Maximien eut recours aux tortures, aimant mieux abuser de son pouvoir que d'agir selon la sagesse et la prudence véritables.
Pantoléon fut d'abord saisi, attaché au chevalet, et déchiré avec les ongles de fer : en même temps, on lui brûlait les flancs avec des torches ardentes. Au milieu de ce supplice, il paraissait ne rien ressentir; car son âme était élevée vers celui de qui il attendait son secours. Son espérance ne fut pas trompée : le Christ lui apparut sous la figure du vieillard Hermolaüs, et lui donna les plus douces consolations. «Je suis avec toi, lui dit-il, dans tous ces tourments que tu souffres pour mon amour avec une si grande patience.» Ce divin libérateur lui donna sans plus tarder des signes de son assistance : les bras des licteurs furent comme engourdis, les torches s'éteignirent d'elles-mêmes; et l’empéreur ordonna de suspendre l'exécution pour le moment, ne sachant même s'il la ferait recommencer plus tard. Il fit donc détacher le martyr, non qu'il fût touché d'un sentiment de compassion, mais parce qu'il était indécis sur le parti qu'il devait prendre. S'approchant alors de lui : «Quel est donc, dit-il, ô Pantoléon, cet art magique par lequel tu as fatigué les licteurs et fait éteindre les torches ?» Pantaléon répondit : «Ma science magique, c'est le pouvoir du Christ qui vient m'assister et qui opère lui-même toutes ces merveilles.» — «Et que feras-tu, reprit l'empereur, si je te fais subir des tourments plus grands encore ?» — «Alors, répondit le martyr, j'aurai droit à une plus grande récompense.»
Maximien ordonna d'apporter une chaudière d'airain, d'y faire fondre du plomb, et de plonger le martyr dans le métal brûlant. On exécuta les ordres de l'empereur; mais au moment de subir cette terrible épreuve, Pantoléon demanda le secours de celui qui pouvait transformer en un doux rafraîchissement les ardeurs de cette chaudière, et il dit : «Seigneur, exaucez-moi lorsque je vous prie : délivrez mon âme de la crainte de ses ennemis. Protégez-moi contre les complots des méchants, contre la multitude de ceux qui commettent l’iniquité.» Telle fut sa prière; aussitôt le Christ lui apparaissant une seconde fois, sous la forme du saint vieillard Hermolaüs, entra avec lui dans la chaudière : à l'instant le feu s'éteignit, et le plomb reprit la froideur qui lui est naturelle. Le martyr recommença donc à prier, et choisissant cette fois un psaume d'actions de grâces, il dit : «J'ai crié vers le Seigneur, et il m'a exaucé; le matin, à midi et le soir, je raconterai ses bienfaits et j'annoncerai ses grandeurs; et il exaucera ma prière.»
Tous ceux qui étaient présents se sentaient remplis d'admiration ; l'empereur seul s'obstinait dans son aveuglement. Il se demandait quel nouveau tourment il devait employer contre le martyr du Christ, pour lui faire abandonner la foi ou pour lui ôter la vie. Plusieurs des officiers de l'empereur lui conseillèrent de jeter Pantoléon au fond de la mer; car après la mort des martyrs, les chrétiens avaient coutume de recueillir soigneusement leurs reliques. L'empereur se rendit à cet avis; il ordonna qu'on attachât une grosse pierre au cou du saint et qu'on le précipitât dans la mer. Les satellites accomplirent cet ordre; mais Dieu prit soin d'envoyer son secours à celui qui souffrait pour lui, ainsi qu'on le vit bientôt. Car quand on fut arrivé sur le rivage, et qu'on eut attaché à Pantoléon une pierre au cou, on le jeta dans la mer; mais le Christ apparaissant pour la troisième fois, toujours sous la forme d'Hermolaüs, fit que cette grosse pierre surnagea comme une feuille d'arbre; et le Seigneur prenant le saint par la main, comme autrefois l'apôtre saint Pierre, le fit, marcher sur les flots. Il était facile de reconnaître par là que le libérateur et le sauveur du martyr était celui qui, comme dit le saint roi David, trouve dans la mer et sur l'abîme des flots des routes et des sentiers que nul ne saurait connaître. Pantoléon gagna donc le rivage, bénissant Dieu avec une effusion de reconnaissance digne de sa grandeur d'âme et des bienfaits immenses qu'il avait reçus. L'empereur le voyant reparaître, contre son attente, lui dit : «La mer est-elle donc aussi soumise à tes enchantements ?» Pantoléon répondit : «La mer obéit comme tous les autres éléments aux ordres qu'elle reçoit de Dieu; car si tes serviteurs «-obéissent aux ordres que tu leur donnés, toi dont le règne «-ne durera que quelques jours, comment toutes les créatures «-pourraient-elles ne pas obéir à la voix du monarque éternel ?»
Le tyran, sans se laisser convaincre par tous ces prodiges, mais espérant toujours persuader à Pantoléon de revenir au culte des faux dieux, ordonna qu'on amenât des bêtes féroces de toute espèce. Les satellites obéirent : on amena les bêtes; et l'empereur les montrant à Pantoléon, voulut lui inspirer de la crainte, et d'autre part feindre d'être ému de compassion. Il lui dit donc : «Ces animaux sauvages que tu vois ont été amenés pour te faire périr. Si donc tu as quelque pitié de toi-même, car pour moi je suis touché, de ta jeunesse et de ta beauté, laisse-toi persuader; montre ta prudence en choisissant, quand tu le peux encore, la vie plutôt que la mort, le bonheur, la gloire et les délices de préférence à la honte et aux douleurs.» Le saint répondit : «Si, avant même d'avoir éprouvé le secours de Dieu, je ne me suis pas a laissé gagner par tes promesses, je t'écouterai bien moins encore, après avoir reçu des preuves si éclatantes de la protection de Dieu sur moi. Pourquoi cherches-tu, ô empereur, à m'effrayer par la vue des bêtes ? Celui qui a rendu impuissantes les mains des bourreaux, qui a éteint le feu et rétabli le plomb bouillant à sa température naturelle, celui enfin qui a su enchaîner les flots de la mer, saura bien aussi adoucir la fureur des bêtes féroces, et les rendre plus douces que des agneaux.»
Le martyr du Christ ne voulant pas obéir aux ordres du tyran, et préférant être livré aux bêtes sauvages plutôt que d'adorer les démons, toute la ville se réunit pour voir ce qui allait se passer; car on avait pitié d'un si beau et si excellent jeune homme qui, sans s'être rendu coupable d'aucun crime, allait être livré à la mort. On amena donc le saint; il se présenta, brave comme un lion, ainsi que son nom l'indique. Sa démarche était ferme; ou ne voyait dans ses regards rien de bas ni de suppliant, rien qui semblât implorer la pitié. Et comment aurait-il pu en être autrement, puisque le Christ, lui apparaissant encore une fois sous la figure d'Hermolaüs, lui ordonnait d'avoir bon courage ? Quand le tyran eut donné l'ordre, de lâcher les bêtes, on croyait qu'elles allaient tout aussitôt mettre en pièces notre saint martyr; mais telle n'était pas la volonté de celui qui a dit : «Le lieu de ton refuge est une hauteur inaccessible : les maux ne te pourront «-atteindre, et les fléaux ne pénétreront pas jusque à ta demeure. Tu marcheras sur l'aspic et le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon.» L'espoir du fidèle serviteur de Dieu ne fut donc pas trompé. En effet, bien loin de faire aucun mal au saint, les bêtes semblaient avoir perdu toute leur férocité, et même, si j'ose le dire, elles paraissaient douées de raison; car elles venaient se coucher aux pieds du saint martyr, et les léchaient doucement : chacune d'elles paraissait vouloir devancer les autres; et elles ne se retiraient qu'après que le saint, posant la main sur leur tête, leur avait donné sa bénédiction.
C'était une chose bien nouvelle de voir tout ensemble des hommes remplis d'une férocité égale à celle des bêtes, et des bêtes remplies d'une douceur qui les rendait plus raisonnables que les hommes. Tout le peuple qui était présent fut saisi d'admiration, et s'écria : «Il est grand, le Dieu des chrétiens : c'est le seul, c'est la vrai Dieu !» D'autres criaient : «Que l'on mette le juste en liberté.» Mais quoi! celui qui seul en ce jour était vraiment féroce, l'empereur, s'en prit aux bêtes de ce qu'elles ne servaient pas ses désirs, et il ordonna qu'on les emmenât toutes et qu'on les tuât; car il ne pouvait souffrir la leçon d'humanité qu'elles lui avaient donnée. Les corps de ces animaux qui avaient été ainsi égorgés restèrent plusieurs jours sans être dévorés par les autres animaux carnassiers. Dieu le permit ainsi pour la gloire de son fidèle serviteur, et pour l'instruction des hommes impies qui persécutent ses saints. L'empereur ordonna qu'on jetât dans une fosse les corps de ces animaux, et délibéra ensuite avec ses officiers sur ce qui devait faire à l'égard de Pantoléon. «Vous voyez, leur dit-il, qu'il a déjà gagné un grand nombre d'hommes à la foi du Christ; que ferai-je maintenant pour demeurer vainqueur dans cette lutte !» Ils lui répondirent : «Il faut faire fabriquer une roue, que l'on placera sur quelque montagne. On attachera Pantoléon sur cette roue; ensuite on la lancera avec violence sur la pente rapide, afin que tout ses membres soient brisés.» Tels étaient les conseils des impies, toujours prompts à inventer de nouveaux crimes; mais Dieu qui veille sans cesse sur ceux qui l'aiment défendit Pantoléon comme son fils bien-aimé.
Le saint martyr fut laissé en prison pendant tout le temps qu'on mit à construire cette roue. Quand tout fut prêt, une grande multitude se rassembla pour assister à ce spectacle; l'empereur lui-même y était présent. On attacha le martyr à la roue, et on la lança avec force sur la pente de la montagne. Pantoléon ne cessait pas de prier : toujours les divines paroles des psaumes étaient sur ses lèvres, et il implorait avec ardeur le secours du Tout-puissant. Dieu montra bien qu'il était avec son serviteur; car les liens se rompirent, le martyr demeura sain et sauf; et la roue, paraissant vouloir plutôt le défendre que lui faire du mal, tua beaucoup d'infidèles. Ainsi s'accomplit la juste punition de ces méchants; elle fit voir que le Seigneur juge selon la justice, et que le Dieu des vengeances exerce librement sa colère sur les impies. À ce coup, la ville fut remplie de crainte, et l'empereur lui-même demeura dans l'étonnement. Mais comme il était toujours aveuglé par ses vices, et ne pouvait voir la lumière de la vérité, il demanda an saint : «Que signifie tout cela ? Jusque à quand veux-tu continuer d'entraîner une partie de notre peuple dans ta fausse doctrine, en causant la perte de l'autre, en sorte que ces derniers meurent misérablement, et que les autres en se faisant chrétiens deviennent nos ennemis ?» Il lui demanda ensuite quel était le maître qui l'avait instruit dans le christianisme.
Pantoléon, sans hésiter, nomma Hermolaüs, ne pouvant cacher dans le silence et l'oubli un homme qui était si digne de paraître à la lumière, et non pas de rester ignoré dans une retraite obscure. L'empereur lui ordonna de l'amener devant lui, et le martyr ne différa pas, sachant que le saint vieillard avait assez de science et de facilité de parole, pour qu'il lui fût aisé de résister à toutes les attaques, et de procurer de grandes conversions. Il partit donc avec trois soldats sous la garde desquels on t'avait placé, et se rendit à la maison qui servait de retraite au saint vieillard Hermolaüs. Quand celui-ci le vit : «Que viens-tu faire, lui dit-il, ô mon fils, et quel motif t'amène ?» Pantoléon répondit : «Mon père, l'empereur t'appelle à comparaître devant lui.» — «Je le sais, répondit Hermolaüs; c'est maintenant le temps de souffrir et de mourir pour le Christ, comme lui-même me l'a révélé la nuit dernière.
Ils furent donc amenés tous les deux devint l'empereur; et celui-ci, interrogeant le vieillard, lui demanda: «Qui es-tu, et quel est ton nom ?» Hermolaüs se nomma; et l'empereur lui ayant demandé s'il n'y avait point d'autres chrétiens cachés avec lui, il nomma également Hermippus et Hermocrate; car il n’aurait jamais voulu déguiser la vérité. On les amena pareillement devant l'empereur, et quand ils furent réunis à Hermolaüs, l’empereur leur dit : «C'est vous qui avez séduit Pantoléon pour lui faire abandonner le culte des dieux ?» Ils répondirent : «Le Christ lui-même sait bien appeler à la lumière ceux qui en sont dignes.» L'empereur reprit : «Laissons-là ces vaines rêveries. Si vous voulez obtenir le pardon du crime que vous avez commis, persuadez à Pantoléon de sacrifier aux dieux; si vous y réussissez, je vous compterai parmi mes amis, et je vous donnerai les premières dignités de l'empire.» — «Eh comment le ferions-nous, répondirent-ils, puisque nous sommes bien décidés nous-mêmes à n'abandonner jamais le Christ, et à ne sacrifier jamais à vos divinités impuissantes ?» Ils dirent, et levèrent au ciel les yeux de leur corps et de leur âme. Pendant qu'ils faisaient leur prière, le Sauveur leur apparut plein de gloire et dé majesté, et dans tous les alentours un violent tremblement de terre se fit sentir.
L'empereur tout effrayé dit : «Voilà que nos dieux indignés font trembler la terre.» Les martyrs lui firent cette réponse, qui témoignait de leur sagesse et de leur courage : «Que diras-tu donc, ô empereur, si tes dieux eux-mêmes sont renversés ?» Ils n'avaient pas achevé cette parole qu'un des officiers du palais accourut en criant : «Ô empereur, les dieux, quel malheur épouvantable ! les dieux sont tombés, et se sont brisés sur le pavé du temple.» Ainsi ces puissants
maîtres du monde, qui font à leur gré trembler la terre, étaient renversés honteusement sur le sol, et dignes de la risée de quiconque n'était pas comme eux aveugle et inanimé. Tout homme qui aurait eu un peu de jugement eût reconnu la main du Seigneur tout-puissant opérant ces prodiges; mais Maximien n'était pas susceptible d'ouvrir les yeux à la lumière. Il fit voir à l'instant quel fruit il avait tiré de ces avertissements du ciel, et combien il en était devenu meilleur; car après avoir fait subir aux trois généreux confesseurs les plus cruels supplices, il leur fit trancher la tête. Quant à Pantoléon, il le fit reconduire en prison pendant ce temps-là. Les chrétiens prirent soin de recueillir les corps des saints martyrs, et de leur donner une honorable sépulture.
Maximien fit ensuite tirer Pantoléon de son cachot, et il lui dit : «Penses-tu donc sortir vivant de mes mains, sans avoir consenti à sacrifier aux dieux ? Ne veux-tu pas imiter l'exemple de tes maîtres Hermolaüs, Hermippus et Hermocrate, qui ont pris le bon parti ? Aussi, pour prix de leur obéissance, je leur ai donné de hautes dignités dans mon palais. Si donc tu fais comme eux, si tu imites leur heureux changement, alors tu verras, ô Pantoléon, que, si je suis sévère quand il s'agit de punir les méchants et les obstinés, je suis libéral et magnifique quand il faut récompenser ceux qui savent obéir.» C'est ainsi que pour gagner le saint martyr, il mentait avec impudence, essayant de lui faire croire que ses compagnons avaient abandonné la foi. Mais Pantoléon, éclairé d'une lumière divine, le confondit en lui disant : «Pourquoi donc est-ce que je ne les vois pas après de toi parmi les officiers qui t'entourent ?» Maximien continuant ses mensonges, répondit : «Ils sont absents, parce qu'une affaire urgente m'a obligé de les envoyer dans une autre ville.» Le martyr répondit : «Tu es contraint malgré toi de dire la vérité : car ils sont au ciel, et ils habitent véritablement dans la sainte cité de Dieu.»
Après avoir essayé tous les moyens pour gagner Pantoléon le tyran impie voyant qu'il ne pouvait abattre son courage par ses menaces, ni le gagner par ses promesses, le fit flageller cruellement, non plus pour faire impression sur l'esprit du martyr, mais pour satisfaire sa propre cruauté. Ensuite il prononça la sentence qui portait que Pantoléon aurait la tête tranchée, et qu'ensuite son corps serait brûlé. Tel fut le jugement porté par ce monstre, que ses cruautés rendaient bien digne de brûler lui-même dans les feux éternels de l'enfer. L'athlète du Christ fut donc saisi par les bourreaux, et entraîné au lien où devait se terminer son supplice. Il y arriva plein de joie, sachant par quelles ineffables consolations devaient être récompensées ses douleurs. Il chantait sur la route ce psaume de David : «Mes ennemis m'ont livré de violents assauts dès le temps de ma jeunesse; mais ils n'ont pu me vaincre. Ils m'ont accablé de mauvais traitements : ils ont mis le comble à leur iniquité; le Seigneur dans sa justice brisera la tête des méchants.» Dieu fit dans cette circonstance un miracle non moins grand que ceux qui avaient précédé; car lorsque les bourreaux eurent lié le martyr au tronc d'un olivier, l'un d'eux voulut lui trancher la tête; aussitôt le tranchant de l'épée s'amollit comme de la cire, et le cou du saint martyr ne laissait voir aucune trace de blessure.
À cette vue, la frayeur saisit les meurtriers : ils s'approchèrent de Pantoléon, demandant grâce et embrassant les pieds de celui que tout à l'heure ils ne jugeaient pas digne de vivre, et confessant hautement qu'ils croyaient au Christ. Le saint non seulement leur pardonna la malice qu'ils avaient montrée envers lui, mais leur obtint aussi le pardon de Dieu. Car après qu'il l'eut demandé dans la prière, une voix se fit entendre qui lui disait : «Tes demandes sont exaucées. Aussi désormais tu ne t'appelleras plus Pantoléon, mais Panteléimon, c'est-à-dire miséricordieux : nom qui ne sera pas vain; «car beaucoup obtiendront miséricorde par ton entremise.» Quand le saint eut entendu cette voix, il se retourna vers les licteurs, leur disant de faire ce qui leur avait été commandé. Ils refusaient, disant qu'ils ne pouvaient se prêter à un tel attentat; le martyr, de son côté, insistait : ils se trouvaient donc partagés, ne sachant s'ils devaient obéir à leur juste compassion ou aux sollicitations pressantes du saint martyr. Enfin après l'avoir embrassé, et lui avoir donné toutes les marques possibles de vénération, ils lui tranchèrent la tête, le vingt-septième jour de juillet. Pour moi, je pense qu'ils n'auraient pu achever l'exécution, si le saint, craignant de perdre la palme du martyre, n'avait lui-même appelé la mort.
Après son trépas, il fut encore glorifié par de nouveaux miracles, Dieu voulant rendre illustre devant les hommes le nom de celui qui avait donné sa vie pour son amour. Au lieu de sang, du lait coula de ses blessures; et l’olivier auquel il avait été lié par les bourreaux parut tout à coup chargé de fruits. Ce fait étant venu à la connaissance de l'empereur, il ordonna de faire servir ce tronc d'arbre à brûler le corps du martyr, comme il l'avait auparavant ordonné. Mais les soldats qui avaient assisté à ce spectacle eurent en horreur la cruauté du tyran; et ils se conduisirent à son égard comme les mages à l'égard d'Hérode. Ils ne retournèrent plus vers lui; mais ils s'en allèrent en publiant la gloire de Dieu et de son martyr. Les fidèles recueillirent le saint corps, et l'emportèrent dans la maison de campagne d'un professeur de sciences nommé Adamantius, et là ils lui donnèrent une honorable sépulture, à la gloire du Père, du Fils et du saint Esprit, en qui la divinité est la même, et à qui appartiennent la gloire et l'adoration dans tous les siècles des siècles. Amen.