LES ACTES DE SAINT APOLLINAIRE, ÉVEQUE DE RAVENNE

(L'an de Jésus Christ 53)

fêté le 23 juillet

Sous le règne de l'empereur Claude, Pierre, apôtre de Jésus Christ de Nazareth, vint d'Antioche à Rome et y opéra un grand nombre de conversions au Seigneur. Il était accompagné de plusieurs chrétiens, qui étaient sous sa dépendance; lesquels entrant aussitôt dans la synagogue des Hébreux, se firent connaître à eux. Or, Pierre lui-même ne leur dissimula point qu'il était de leur nation, et que c'était la charité pour ses frères qui l'avait amené de la Judée. Et s'entretenant ainsi durant plusieurs jours avec les Juifs, il mêlait à ses enseignements le Nom de Jésus; puis il leur déclara que ce Jésus était véritablement le Fils de Dieu, qui a sauvé tout le genre humain. Il leur raconta ensuite les œuvres et les miracles qu'Il avait faits en Israël, conformément aux prédictions des prophètes. À la voix de Pierre, un grand nombre de Juifs, reconnaissant l'ignorance où ils avaient été jusqu'alors, crurent en Jésus. Même des Romains, qui avaient entendu les prédications de l'Apôtre, se réjouirent d'apprendre que Dieu avait visité le genre humain, en envoyant son Fils pour renouveler le monde : ils crurent en Jésus et furent baptisés.
Longtemps après, le bienheureux apôtre Pierre dit un jour à son disciple Apollinaire : «Je ne vois pas pourquoi tu resterais encore parmi nous; tu es instruit sur tout ce que Jésus a fait en ce monde. Lève-toi donc, reçois le saint Esprit, et en même temps la dignité de Pontife; rends-toi dans la ville de Ravenne, qui est fort peuplée, et tu annonceras aux habitants le Nom de Jésus. Ne crains rien : car tu crois fermement qu'il est le Fils de Dieu, qui a rendu la vie aux morts et guéri les malades par sa parole.» Et après plusieurs autres instructions, le bienheureux Pierre fit la prière, le bénit, et lui ayant imposé les mains, lui dit : «Que notre Seigneur Jésus Christ envoie son ange pour te préparer la voie, et qu'il t'accorde ce que tu lui demanderas.» Il lui donna ensuite le baiser de paix et le congédia.
Le bienheureux Apollinaire étant arrivé à peu de distance de la ville de Ravenne, s'arrêta chez un certain militaire asiatique nommé Irénée, et lui fit connaître d'où il venait et quel était le but de son voyage. Le militaire lui dit : «Mon hôte, j'ai ici mon fils qui est aveugle : si ta prédication a quelque vertu, fais-lui recouvrer la vue, je croirai en ton Dieu et je L'adorerai.» Le bienheureux Apollinaire, ravi de cette ouverture, se fit amener l'enfant. Tous ceux qui étaient présents remarquèrent qu'Apollinaire ne fit autre chose que le signe de la croix sur les yeux de l'aveugle, en disant : «0 Dieu, qui es partout, sans être contenu par aucun lieu, introduis dans cette ville la connaissance de ton Fils, notre Seigneur Jésus Christ; et pour cela, éclaire non seulement ces yeux corporels, mais encore les yeux intérieurs des Gentils qui demeurent en ce lieu, afin que, reconnaissant bientôt que Jésus Christ, ton Fils, leur Seigneur, est véritablement Dieu, ils se convertissent; en sorte que la parole que j'ai à leur annoncer soit accompagnée d'un grand succès.» À peine avait-il fini de parler, que l'aveugle recouvra la vue. Tous alors, se jetant aux pieds d'Apollinaire, avec les parents de l'enfant, crurent en Jésus Christ, et furent baptisés dans le fleuve qui coule près de la ville.
La femme d'un tribun militaire, nommée Thérèse, était, depuis bien des années, sujette à une très grave infirmité, que nul médecin n'avait pu guérir. Un jour que le militaire néophyte s'entretenait avec le tribun, la conversation était tombée sur la maladie de cette dame, le militaire dit au tribun : «J'ai chez moi un voyageur d'un âge avancé, qui, sans aucun remède, a rendu la vue à mon fils; si tu permets qu'il voie ton épouse, elle sera bientôt guérie. — Et d'où vient cet étranger ? répondit le tribun. — De la ville de Rome. — Il est donc Romain ? — Je ne ne sais; je croirais plutôt qu'il est Grec. — Eh bien ! amène -le secrètement à mon logis, afin que je sache la vérité de ce que tu viens de dire.» Apollinaire étant donc entré dans la ville de Ravenne, fit le signe de la croix, et dit : «0 Dieu ! qui assistes Pierre mon maître en toutes ses entreprises, viens aussi à mon aide, afin que ton Nom soit glorifié et que ta Volonté s'accomplisse.» Lorsqu'il se présenta à la porte de la maison du tribun, il y fut reçu avec beaucoup de politesse. Le tribun lui dit en l'abordant : «Sois le bienvenu, habile médecin; et qu'y a-t-il de plus agréable pour celui qui est accablé de chaleur, qu'une eau rafraîchissante ?» Le bienheureux Apollinaire lui répondit : «Que la paix de notre Dieu et Seigneur Jésus Christ repose sur toi. — De qui entends-tu parler ? répondit le tribun. — Du Fils du Dieu vivant, qui est venu renouveler le monde qui était perdu. — À ce que je vois, tu es Galiléen. — Il est ainsi. — Tu connais l'art de guérir ? — Je ne fais rien sans invoquer le Nom de Jésus. — Quelle vertu y a-t-il donc en Jésus ? — Assemble ici tes officiers; et à la vue de tout le monde, tu connaîtras la Puissance de mon Seigneur Jésus Christ, et tu avoueras qu'Il est le Dieu vivant, et qu'il n'y en a point d'autre que Lui. — Qu'on appelle les chefs de l'armée, dit ce tribun, afin que nous voyions la Puissance de Jésus.»
Lorsqu'ils furent arrivés, le tribun lui dit : «Voici ma femme qui, depuis bien des années, est retenue au lit par une cruelle infirmité que tous les remèdes n'ont pu soulager; s'il y a en toi quelque pouvoir, fais-le paraître; guéris-la.» Apollinaire lui répondit : «Daigne le Seigneur ouvrir les yeux de ton cœur, afin que, voyant ses Merveilles, tu croies que Jésus est Dieu.» Et prenant la main de la matrone, il lui dit : «Au Nom de notre Dieu et Seigneur Jésus Christ, lève-toi, crois en Lui, et ne dis plus qu'aucun autre Lui est semblable.» La femme se lève soudain, sort de son lit parfaitement guérie et s'écrie : «Non, il n'y a point d'autre Dieu que Jésus, Celui que prêche Apollinaire.» Le tribun et les soldats ayant vu un tel prodige, en furent stupéfaits, puis ils dirent : «Oui, il est vraiment Dieu celui qui fait de telles merveilles. Il pourrait même, si on L’honorait, nous venir en aide dans les combats.» Le tribun crut aussitôt en Jésus, et fut baptisé avec sa femme, ses enfants et toute sa famille. Un grand nombre de païens qui avaient été présents à la guérison de la matrone, reçurent en même temps la foi de Jésus Christ.
Le bienheureux Apollinaire fixa sa demeure dans la maison du tribun à Ravenne, et tous les jours il voyait venir à lui des gens de cette population qu'il instruisait en secret, leur disant : «Croyez en Jésus, car c'est Lui qui est le Dieu du ciel et de la terre.» Et quand ils avaient la foi, il les baptisait. Plusieurs nobles donnaient leurs enfants au bienheureux Apollinaire, afin qu'il les instruisît dans les Lettres divines. C'était aussi dans la maison du tribun qu'il célébrait, avec ses disciples, le sacrifice, et administrait le baptême à ceux qui avaient embrassé la foi. Dans l'espace de douze ans, il ordonna prêtres Adheretus et Calocerus, et diacres le très noble Marcianus et le philosophe Leocadius. Il ordonna encore six clercs, avec lesquels il célébrait le jour et la nuit la divine Psalmodie.
Le bruit des prédications du bienheureux Apollinaire se répandait, et le nombre de ceux qui embrassaient la foi du Christ croissait de jour en jour; de sorte que toute la ville en fut informée. Le gouverneur Saturnin, l'ayant appris, se fit amener Apollinaire et le fit comparaître en présence des pontifes du Capitole de Ravenne, puis il lui demanda ce qu'il voulait faire en cette ville. Apollinaire répondit d'une voix ferme : «Je suis chrétien.» Le gouverneur : «Qu'est-ce que le Christ ?» Apollinaire : «Il est le Fils de Dieu, par Lequel a vie toute créature qui est dans le ciel, sur la terre et dans la mer.» Le gouverneur : «Et c'est Lui qui t'a envoyé vers nous, pour supprimer les temples de nos dieux ? ignores-tu le nom sacré de Jupiter ? Ce grand dieu habite le capitole de cette ville; et tu dois te prosterner devant lui.» Apollinaire : «Je ne connais pas du tout ce temple, et j'ignore qui l'habite.» Les pontifes lui dirent : «Viens avec nous voir ce grand temple, si admirablement décoré : tu y remarqueras la statue de l'invincible Jupiter.» Lorsqu'ils y furent entrés, le bienheureux Apollinaire dit en souriant aux pontifes : «Ces nombreux et splendides ornements d'or et d'argent seraient bien mieux placés entre les mains des pauvres que devant les images des démons.» Les pontifes des païens, entendant ces paroles, se jetèrent sur lui avec le peuple, et le maltraitèrent cruellement; puis ils le conduisirent au bord de la mer, où ils le laissèrent comme expirant. Ses disciples l'enlevèrent, et le cachèrent dans la maison d'une veuve chrétienne, où ils lui prodiguèrent leurs soins.
Six mois après, un très noble personnage, nommé Boniface, citoyen de la ville de Classe, perdit subitement la parole. Comme les nombreux médecins qu'il avait appelés ne lui procuraient aucun soulagement, on lui dit que le serviteur de Dieu Apollinaire vivait encore, et qu'il se tenait caché dans la maison d'une veuve. Sa femme envoya aussitôt prier le saint de venir le visiter. Au moment où il entrait dans la maison, une jeune fille, qui en sortait, et qui était possédée de l'esprit immonde, s'écria : «Retire-toi d'ici, serviteur du Dieu vivant; sinon, je te fais traîner hors de la ville, les pieds liés.» Apollinaire lui répondit : «Tais-toi, démon, sors de cette fille, et ne parle plus ainsi dans les corps des humains;» et le démon sortit aussitôt. Le saint homme, entrant dans la chambre de Boniface, le vit étendu sur son lit et sans parole, et il dit : «Seigneur Jésus Christ, qui as fermé la bouche de cet homme, afin qu'il n'invoquât plus le secours des idoles, présentement, afin qu'il invoque ton Nom, qui est béni et qu'il croie que Tu es le Dieu qui vit dans les siècles.» Les chrétiens ayant répondu Amen, à l’instant la langue de Boniface se délia, et il louait Dieu, en disant «Il n'y a point d'autre Dieu que Celui que prêche le bienheureux Apollinaire.» Le même jour, plus de cinq cents hommes crurent en Jésus Christ et à son serviteur, le bienheureux Apollinaire, par lequel ils avaient reçu la lumière de la foi.
Peu de, jours après ce miracle, quelques païens, poussés par l'esprit immonde et se laissant aller à leur fureur, se saisirent d'Apollinaire, et après l'avoir longtemps frappé avec des bâtons, ils lui défendirent de plus jamais parler du Nom de Jésus. Mais le bienheureux, étendu par terre, ne cessait de crier que Jésus est Dieu, lequel, de son plein gré, avait souffert dans son Corps pour le salut de tous. Les païens, furieux d'un tel témoignage, placèrent Apollinaire les pieds nus sur des charbons ardents. Pour lui, il n'en était que plus animé à confesser le Christ à haute voix. Ces impies le chassèrent enfin de la ville de Classe, en lui disant : «Quoique tu opères des guérisons, ne rentre pas dans notre ville, et va vivre où tu pourras.» Le bienheureux Apollinaire resta ainsi étendu hors des murs de la ville, et prêchant toujours le Nom de Jésus Christ. Plusieurs habitants de cette cité craignant Dieu venaient le trouver et prenaient soin de lui; car les chrétiens y étaient fort nombreux, même parmi les nobles. Ils avaient une maisonnette à peu de distance des murs, et le bienheureux y disait la messe; mais il baptisait dans la mer, au nom du Père, et du Fils, et du saint Esprit.
Plusieurs années après, le bienheureux Apollinaire se rendit dans la province d'Émilie, où il enseignait en secret les peuples qu'il pouvait gagner par sa parole. Durant ce temps-là, le prêtre Calocerus gouvernait l'Église de Ravenne, opérant de nombreux miracles au Nom de Jésus Christ. Peu de temps après, le bienheureux Apollinaire revenant de l'Émilie, fut reçu avec une joie extrême par les chrétiens. À la même époque, le patrice Rufus, personnage consulaire, gouvernait le duché de Ravenne. Or, sa fille unique était malade. On parla du bienheureux pontife Apollinaire au père qui était très affligé, et il le fit aussitôt prier de venir visiter sa fille. Comme le saint entrait dans cette maison avec ses clercs, le patrice Rufus s'écriait : «Ma fille est morte !» Le bienheureux Apollinaire entendant les lamentations de cette famille, connut par là que la jeune fille avait rendu l’esprit. Le patrice Rufus descendit aussitôt à sa rencontre, et lui dit, en versant des larmes : «Ah! que je regrette que tu sois entré dans ma maison !
Car je le vois, nos grands dieux sont irrités, et ils n'ont pas voulu sauver ma fille; cependant, dis-moi, en quoi pourrais-tu lui venir en aide ?» Et tous ceux qui étaient présents pleuraient
avec lui. Le bienheureux Apollinaire lui dit : «Aie confiance,
ô patrice; seulement, jure-moi par le salut de César que tu
permettras à la jeune fille de suivre son Seigneur; et tout à
l'heure tu vas connaître la Puissance de Notre Seigneur Jésus Christ.» Le patrice Rufus répondit : «Je sais que ma fille n'a
plus de vie et qu'elle est bien morte; néanmoins, si je la vois
se lever, si je l'entends parler, je louerai la Puissance de ton
Dieu, et je ne l'empêcherai point de suivre son Sauveur.»
Cependant les assistants pleuraient amèrement. Mais Apollinaire, mettant sa confiance dans le Seigneur Jésus, s'approcha de la défunte et la toucha, en disant ; «Seigneur Jésus Christ, qui es mon Dieu, Toi qui as fait à mon maître Pierre, ton apôtre, la faveur d'obtenir de Toi tout ce qu'il désire, ressuscite cette jeune fille; car Tu es notre Créateur, et il n'y a point d'autre Dieu que Toi.» Et tournant ses regards vers la jeune fille, il lui dit : «Pourquoi restes-tu couchée ? lève-toi et rends hommage à ton Créateur.» Elle se lève incontinent et s'écrie. «Grand est le Dieu que prêche Apollinaire son serviteur, et il n'y en a point d'autre que Lui.» Ce miracle répandit une vive joie parmi les chrétiens, parce que le Nom du Seigneur Jésus en était glorifié. La jeune fille fut baptisée avec sa mère et les gens de la famille de l'un et de l'autre sexe, au nombre de trois cent vingt-quatre personnes, et beaucoup d'autres païens crurent aussi au Christ. Mais le patrice, Rufus, redoutant l'empereur, se contentait de témoigner en secret de l'amitié au bienheureux Apollinaire, et de subvenir à ses besoins. Sa fille se consacra à Jésus Christ, et demeura vierge.
Sur ces entrefaites, des païens dirent à César qu'un certain homme venu d'Antioche avait répandu dans la ville de Ravenne, par des enchantements magiques, le Nom du Juif Jésus Christ, et qu'une grande multitude d'habitants lui obéissait, même la famille du patrice Rufus. L'empereur donna aussitôt un successeur à celui-ci, et manda à Messalinus, vicaire du gouverneur, ou de contraindre un étranger aussi téméraire de sacrifier aux dieux, ou de le reléguer dans des provinces lointaines. Le vicaire Messalinus fit donc venir dans son prétoire le bienheureux Apollinaire, et en présence des prêtres du Capitole, il lui dit : «Comment t'appelles-tu ?» - Apollinaire : «Je me nomme Apollinaire.» — Messalinus : «D'où es-tu venu ici ?» — Apollinaire : «D'Antioche.» — Messalinus : «Quel est ton art ?» — Apollinaire : «Je suis chrétien et disciple des apôtres du Christ.» — Messalinus : «Et quel est ce Christ ? » — Apollinaire : Il est le Fils du Dieu vivant, qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qui a l'existence.» — Messalinus : «Tu veux parler sans doute de ce Christ qui, il y a peu d'années, se donnant pour le Fils de Dieu, fut mis à mort par les Juifs ? Certes, s'Il eût été Dieu, Il ne pouvait ni mourir, ni être accablé d'outrages : cependant, comme Il montrait beaucoup de superbe dans sa conduite, Il a été bafoué et livré à la mort. Après cela, nous ne voyons pas quelles raisons tu peux avoir de le mettre au rang des dieux.» — Apollinaire : «Ce Jésus que nous prêchons était Dieu, et Il existe de toute éternité. Mais lorsqu'Il voulut délivrer le genre humain de l'esclavage des démons, Il S'anéantit en prenant chair, par l'opération du saint Esprit, dans le sein d'une vierge, qui n'a jamais connu d'homme.» - Messalinus : «En effet, on nous avait raconté cela; mais il est difficile de le croire.»
Le bienheureux Apollinaire dit alors : «Écoute sérieusement, ô juge, ce que je vais dire. Jésus était Dieu demeurant dans un corps humain, et Il faisait dans ce monde des prodiges merveilleux : s'Il a été pris par les Juifs, puis crucifié, la chair qu'Il avait prise d'une vierge souffrait seule en Lui; car Dieu est impassible et immortel. Le troisième jour après son crucifiement, Il a Lui-même ressuscité ce même corps; et après s'être fait voir à plusieurs, Il est monté au ciel, d'où Il était descendu Dieu. Bien plus, Il a donné à ceux qui croient en Lui un pouvoir si grand, que par l'invocation de son Nom, les démons sortent des possédés, les malades sont guéris et les morts ressuscitent.» Le vicaire Messalinus lui répondit : «Tu ne viendras pas à bout de me persuader de suivre des dieux inconnus, qui, du reste, n’ont pas été admis par le sénat. Mais laissons-les pour ce qu'ils sont : pour toi, va au Capitole, et de tes propres mains offre de l'encens au grand dieu Jupiter Tonnant, afin d'avoir la vie sauve; autrement, après t'avoir fait endurer la flagellation et divers autres supplices, je t'enverrai en exil.» Le bienheureux Apollinaire lui repartit aussitôt : «Suppose que j'ai déjà été conduit au Capitole; car, sois-en bien assuré, jamais ces mains n'offriront de l'encens aux démons; mais j'offre à mon Seigneur Jésus Christ un encens de louange en odeur de suavité.»
Les pontifes s'écrièrent alors : «Tu ignores sans doute, ô juge, que cet homme ose bien s'attribuer le nom de pontife, afin de séduire la foule sous notre nom. Mais examine-le toi-même sur sa téméraire présomption.» Le vicaire dit à son principal officier : «Dépouille-le, et frappe-le de verges, en lui disant ces paroles : «Reviens à résipiscence, et sacrifie aux dieux.» Tandis qu'on le frappait, il ne cessait de crier : «Je suis chrétien : fais comme il te plaira.» Durant ce supplice, un des pontifes dit au vicaire : «Fais-le suspendre au chevalet, et qu'on lui inflige de longs tourments, afin qu'il se décide à rendre gloire aux dieux immortels.» Le bienheureux Apollinaire, pendant qu'on le tourmentait ainsi, disait : «Je confesse que le Seigneur Jésus Christ est le Dieu vivant, et qu'il n'y en a point d'autre.» Le comte Messalinus lui dit : «Dis-moi, empoisonneur, quelle récompense attends-tu pour tant de tourments ?» Le bienheureux Apollinaire lui répondit : «Il est écrit que celui qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé.» Et encore : «S'il meurt dans le Christ, il vivra.» Telle est la récompense des chrétiens.» Ceux qui étaient présents à ce spectacle, entendant ces paroles, glorifiaient le Dieu du ciel, parce que le bienheureux Apollinaire par ses tourments surmontait ceux qui les lui infligeaient. Le juge, furieux de ces murmures, dit aux exécuteurs : «Qu'on le frappe de nouveau, et qu'on jette de l'eau bouillante sur ses plaies. Qu'ensuite on le conduise chargé d'un lourd poids de fers à un navire du port, et précédé du héraut public, et qu'on l'envoie en exil sur les côtes d'Illyrie.» Or, il arriva qu'un de ceux qui avaient sévi avec le plus de cruauté contre le serviteur de Dieu expira subitement.
Le bienheureux Apollinaire ayant été levé de terre, dit à Messalinus — «Juge impie, pourquoi ne veux-tu pas croire en Jésus Fils de Dieu, afin d'éviter les supplices éternels ?» Le juge courroucé ordonna de lui briser la bouche avec une pierre; et après l'avoir fait charger d'un poids énorme de fers, il le fit jeter dans une horrible prison, où l'on étendit ses pieds dans les ceps, et défendit de lui porter aucune nourriture, afin qu'il pérît d'inanition. Mais l'ange du Seigneur vint le visiter pendant la nuit, et, à la vue des gardes, lui donna des aliments; puis, après l'avoir réconforté, il disparut. Le quatrième jour, le juge apprit qu'il vivait encore. Il le fit alors conduire enchaîné au navire, et l'envoya en exil. Le serviteur de Dieu fut suivi par trois hommes de son clergé, qui voulurent le servir.
Durant ce temps-là, l’Église de Ravenne était gouvernée
par les prêtres et les diacres; et le nombre des chrétiens allait toujours croissant.
Le vaisseau qui portait le bienheureux Apollinaire étant arrivé sur les rivages du golfe de Corinthe, il survint tout à coup une tempête, qui jeta le navire sur la plage, où il fut brisé en pièces. Le bienheureux pontife fut le seul qui échappa au danger, avec ses clercs et deux soldats; tous les autres furent engloutis dans la mer. Les soldats lui dirent : «Seigneur notre père, où irons-nous ? qu'allons-nous faire ?» Il leur répondit : «Recevez le baptême au Nom de Jésus Christ, et vous vivrez.» Ils renoncèrent incontinent au culte des idoles, et ils furent baptisés au nom du Père, et du Fils, et du saint Esprit.
Ils voyagèrent ensuite quelque temps ensemble, et passèrent en Mésie, où ils annoncèrent la Parole de Dieu : mais personne ne voulait les recevoir. Or, il y avait en ce pays un lépreux, lequel était le frère d'un homme aussi distingué par sa noblesse que par la dignité dont il était revêtu. Le bienheureux Apollinaire ayant vu ce lépreux, lui dit : «Veux-tu être guéri ?» Celui-ci répondit : «Oui, je le voudrais.» Apollinaire ajouta : «Crois au Seigneur Jésus Christ, et tu seras guéri.» Le lépreux répondit : «Celui qui me guérira, celui-là sera mon Dieu.» Et le bienheureux Apollinaire, invoquant le Nom de Notre Seigneur Jésus Christ, toucha le lépreux, qui fut guéri à l'instant même. Aussitôt après, renonçant aux idoles, il crut au Seigneur Jésus Christ, et reçut le baptême. Le bienheureux pontife demeura plusieurs jours chez lui, puis il gagna les rives du Danube, et il convertit un grand nombre d'âmes à la foi du Christ.
Les païens de ces régions, voyant que le bienheureux Apollinaire était l'ennemi des idoles, voulaient le faire mourir. Pour échapper à leur fureur, il descendit dans la Thrace, et y demeura plusieurs jours. Or, il y avait dans le voisinage un temple de Sérapis. Durant le séjour du serviteur de Dieu en ces lieux, cette idole ne rendit aucune réponse; et bien qu'on

lui fît beaucoup d'offrandes, à grand peine on obtint des démons cette réponse : «Vous ne savez donc pas qu'un disciple de Pierre, l’apôtre de Jésus Christ, est venu de Rome ici, et qu'il m'a lié en prêchant Jésus ? Tant qu'il ne sera pas expulsé de ces lieux, nous ne pouvons rendre nos oracles.» Les païens se mirent aussitôt à la recherche du bienheureux Apollinaire. Après qu'ils l'eurent trouvé, comme ils lui demandaient ce qu'il était venu faire en ce pays, il leur répondit : «Je suis chrétien, et c'est à cause du Nom du Christ que de la ville de Ravenne on m'a envoyé en exil ici.» Lorsqu'il eut ainsi parlé, ils le dépouillèrent de ses habits, et après l'avoir frappé longtemps à coups de bâton, ils l'emmenèrent au bord de la mer; puis ils prièrent le gouverneur de la province de l'embarquer avec tous les siens sur un navire qui faisait voile pour l'Italie; «car, disaient-ils, il vaut mieux qu'il retourne d'où il est venu, pour pervertir le peuple, s'il veut, que de demeurer ici, pour anéantir le culte de nos dieux.» Donc, après trois ans d'absence, étant rentré dans la ville de Ravenne, il y fut accueilli avec grande allégresse par les chrétiens, qui glorifiaient Dieu de ce qu'Il leur avait rendu leur père et leur docteur. Or, le Seigneur avait opéré par son serviteur plusieurs prodiges sur les côtes de Dalmatie, lorsque celui-ci revenait en Italie.
Longtemps après, un jour qu'il célébrait le sacrifice dans la maison de campagne du sénateur Cyrénée, voisine de Ravenne, les païens excitèrent du tumulte dans la ville au sujet d'Apollinaire. La populace aussitôt courut à la maison où il se tenait, se jeta sur lui, et après l'avoir enchaîné, on le conduisit à la place publique, en le frappant et le couvrant de plaies. Les pontifes du Capitole voyant cela, s'en indignèrent et s'écrièrent : «Cet homme n'est pas digne d'être présenté au grand Dieu Jupiter, dont il s'est souvent moqué : qu'on le mène plutôt au temple d'Apollon, et que là il apprenne la puissance des dieux immortels.» Comme on l'y conduisait, il fut suivi de plusieurs nobles, tant chrétiens que païens, et du peuple de la ville. Les païens disaient entre eux : «Nous allons voir si cet homme a changé d'opinion.» Et lorsqu'il fut arrivé au temple, et qu'il eut vu la statue d'Apollon, il dit à ceux qui l'entouraient : «C'est là ce dieu auprès de qui vous venez prendre vos augures ?» Ils répondirent : «C'est lui-même : il est le gardien de cette cité et le premier parmi les dieux.» Le bienheureux Apollinaire répondit : «Je ne lui souhaite rien de bon : mais quand il aura été détruit, le Gardien des chrétiens qui demeurent en ce lieu sera le Seigneur Jésus Christ; c'est Lui qui est vraiment Dieu.» Puis, il se mit en prière, et la statue se brisa soudain, et le temple du diable s'écroula. Les païens, voyant ce prodige, s'écrièrent : «Qu'on tue ce vieil impie, qui détruit tout.» Les chrétiens, au contraire, rendaient grâces à Dieu, disant : «Oui, Celui-là est vraiment Dieu, qui par notre père fait des choses si merveilleuses.»
Les païens, de plus en plus irrités, le livrèrent au juge, qui se nommait Taurus, en priant celui-ci de le condamner à mort. Le juge, convoquant aussitôt dans son prétoire toute la noblesse de la ville, parla ainsi, en présence de cette assemblée, au bienheureux Apollinaire : «Nous te prions de nous dire par quelle vertu tu opères tant de choses, en quel endroit tu tiens tes réunions, et pourquoi tu te fais suivre par une si grande foule.» Le bienheureux Apollinaire répondit : «Ma puissance n'est point autre que celle de notre Seigneur Jésus Christ. Ensuite, nous possédons la maison de Dieu dans nos cœurs. Mais si tu veux parler d'un édifice de pierres, celui où nous enseignons aux chrétiens les divins Oracles, n'est pas éloigné de la ville.» Le juge Taurus lui dit : «N'as-tu pas quelques ministres ?» Apollinaire : «J’en ai même plusieurs.» Taurus : «Et où sont-ils ?» Apollinaire : «Ils demeurent en cette ville de Ravenne.» Taurus : «Tu as donc en toi quelque émanation de la Puissance divine ?» Apollinaire : «Je t’ai déjà dit que c'est la vertu suprême de notre Seigneur Jésus Christ.» Taurus : «J'ai chez moi un de mes enfants qui est né aveugle : si, après avoir invoqué le Nom de Celui qu'on dit avoir été crucifié par ceux de ta nation, tu rends la vue à mon fils, nous croirons qu'Il est vraiment Dieu : sinon, nous te condamnerons au supplice du feu pour tes crimes.» Le bienheureux Apollinaire dit : «Qu'on amène l'aveugle.» Et lorsqu'il fut arrivé, Apollinaire lui dit : «Au Nom du Seigneur Jésus Christ, ouvre les yeux, et vois.» Et ouvrant aussitôt les yeux, l'aveugle reçut la lumière. Tous les grands qui étaient présents, stupéfaits de ce miracle, s'écrièrent : «Il est vraiment Dieu, Celui qui opère de telles choses.» Et bon nombre d'entre eux crurent au Seigneur Jésus Christ. Aussitôt le juge Taurus tira de l'assemblée le serviteur de Dieu, et l’envoya à sa maison de campagne, comme pour le garder, et il y demeura quatre ans. Comme cette villa n'était qu'à six milles de Ravenne, tous les chrétiens allaient y trouver Apollinaire, et il les instruisait; et tous les infirmes qu'on lui amenait s'en retournaient guéris, quelles que fussent leurs infirmités.
Or, au temps de l'empereur Vespasien, les pontifes du Capitole de Ravenne, qui possédaient trois cents autels, envoyèrent à Rome, par jalousie contre Apollinaire, un rapport tellement atroce, qu'on y lisait, entre autres choses : «Si vous ne faites périr ce séducteur Apollinaire, qui enseigne des choses contraires à votre règne et au salut de la république, c'en est fait de la religion romaine : car une grande multitude qu'il a séduite, s'emporte journellement en injures contre les dieux immortels. Pour lui, il a, de plus, renversé les temples par ses enchantements magiques. Il est donc nécessaire que ce vieux Apollinaire soit privé de la vie, si vous voulez que le nom romain ne périsse pas.» Le césar Vespasien envoya l'ordre de chasser de la ville quiconque aurait l'audace de faire injure aux dieux, à moins qu'il ne consentît à satisfaire pour l'outrage qu'il aurait commis : «Car il n'est pas juste, ajoute-t-il, que nous vengions nous-mêmes les deux, qui ont le pouvoir de tirer eux-mêmes vengeance de leurs ennemis. Portez-vous bien.»
Après avoir dicté cet ordre, il le confia à Démosthène, illustre patricien, mais tout dévoué au culte des idoles. Lorsque celui-ci fut arrivé à Ravenne, il se fit présenter Apollinaire. Comme le serviteur de Dieu, tout courbé à cause de son grand âge et des divers supplices qu'il avait endurés, se tenait devant le juge, les païens se mirent à crier : «Ne lui fais aucune interrogation, nous savons tous qu'il est chrétien et destructeur des temples : tu dois ou le punir, on le reléguer loin de cette ville, de peur que nous ne périssions.» Le patrice Démosthène dit : «Vieux séducteur, dis-moi quelle est ta religion ?» Le bienheureux Apollinaire répondit : «Je ne porte point envie à votre gloire, mais je dirai la vérité. Je suis chrétien : j'ai été instruit par le bienheureux Pierre, apôtre, et c'est lui qui m'a envoyé vers cette ville fortunée, afin que ses habitants, recevant la foi de Jésus Christ, pussent mériter d'obtenir le salut par son Nom.» Démosthène : «À quoi bon tant de paroles ? Il est temps que tu abandonnes tes vaines superstitions, pour sacrifier aux dieux.» Apollinaire : «Je m'offre moi-même en sacrifice pour mes enfants, que j'ai acquis. Quiconque n'abandonnera pas le culte des dieux, pour adorer le Dieu du ciel, de la terre et de la mer, qui avec le Seigneur et le saint Esprit règne éternellement, celui-là sera livré à un feu éternel : celui au contraire qui croira et sera baptisé, jouira d'un repos éternel et de richesses impérissables.»
À ces mots, le juge, entrant en fureur, le confia à la garde d'un centurion, qui était chrétien, mais en secret. Démosthène s'occupa ensuite à chercher quels genres de supplices il pourrait infliger au vieillard. Le centurion ayant pris le bienheureux Apollinaire, l'emmena chez lui à Classe. Quelques jours après, il lui dit : «Seigneur notre père, ne vous livrez donc pas sitôt à la mort, car votre vie nous est nécessaire : échappez-vous à la faveur de la nuit, et retirez-vous dans le faubourg où l'on reçoit les malades, jusqu'à ce que la fureur du peuple s'apaise.» Et au milieu du silence de la nuit, il le laissa sans surveillance, afin qu'il pût s'enfuir. Les païens ayant été informés de la fuite du bienheureux Apollinaire, se mirent à sa poursuite; et l'ayant joint près de la porte de la ville, ils le frappèrent si longtemps, qu'à la fin ils le crurent mort. Mais ses disciples le secoururent à temps, et le conduisirent, avant le jour, dans l'habitation des lépreux, auxquels il recommandait de ne jamais abandonner la foi chrétienne, leur prédisant les nombreuses persécutions qui devaient surgir à cause du Nom de Jésus Christ, et ajoutant qu'après ces longues épreuves, des princes mêmes embrasseraient la foi du Christ; que toutes les idoles des démons seraient abandonnées, et que par tout l'univers les chrétiens offriraient des sacrifices au Dieu vivant. «Quiconque, dit-il en finissant, demeurera ferme dans la foi de Jésus Christ, celui-là vivra véritablement, et ne mourra point.»
Après avoir fait ces exhortations et beaucoup d'autres ensuite, le bienheureux martyr et évêque de Jésus Christ, Apollinaire, s'endormit dans le Seigneur, et ses disciples l'enterrèrent hors de la ville de Classe, dans un tombeau de pierre, qu'ils enfouirent dans la terre, par crainte des païens. Il avait gouverné son Église de Ravenne vingt-huit ans, un mois et quatre jours. Il fut martyrisé dans la ville de Ravenne, sous l'empereur Vespasien, le dix des calendes d'août, sous le règne de notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus Christ, qui vit et règne en l'unité du saint Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.