LES ACTES DES SAINTS VICTORIN, VICTOR, ET DE LEURS
COMPAGNONS

(L'an de Jésus-Christ 284)

(Les saints martyrs dont ils racontent les combats paraissent avoir souffert à Diospolis, en Égypte)

fêtés le 25 février


Au récit d'un si cruel martyre, quel est celui, mes frères, qui n'admirerait le courage et la patience de ces très illustres héros, et n'oublierait, pour ainsi dire, la condition de sa propre nature ? En effet, si par la vertu de leur Dieu ils ont dompté le fer, lui qui dompte toutes choses; s'ils ont vaincu le feu, qui consume même le fer; s'ils ont triomphé de l'eau, qui éteint le feu, quel nom leur donnerons-nous qui leur convienne, si ce n'est celui du diamant, dont rien ne peut entamer la dureté ? Encore peut-être trouvera-t-on des instruments capables de broyer le diamant; mais pour ces glorieux martyrs, on n'a rien trouvé qui pût briser leur courage.
Nous disons ceci pour faire mieux comprendre la constance de Victorin et de ses compagnons à supporter les tourments les plus atroces. Certes, si leur force avait été de pierre, elle aurait été brisée, pulvérisée, annihilée par les supplices et le fer des bourreaux; si leur chair avait été d’airain, elle se serait liquéfiée et aurait coulé comme une cire molle, aux approches des flammes que le tyran leur faisait appliquer. Mais ces athlètes, fortifiés par la Présence de la Divinité et par la Puissance de leur Seigneur, étaient incapables de céder. Et quand nous disons qu'ils furent soutenus par ce secours divin, nous ne prétendons pas qu'ils étaient tellement dominés par la grâce de Dieu que cette grâce fit violence en eux à la liberté, condition de leur nature; car alors la grâce ne serait plus une grâce; de même que nous ne disons pas que Dieu les assistait assez peu pour qu'ils fissent tout par eux-mêmes, puisque dans ce cas la grâce même aurait dégénéré en injustice envers eux; mais elle tempérait tellement son aide, que, se faisant leur associée et leur compagne dans le combat, elle agissait selon sa nature, et ne contrariait en rien leurs propres opérations. Après avoir mis en avant ces quelques paroles pour aider la pensée du lecteur, nous commençons le récit abrégé des combats de nos martyrs.
Après que le tyran les eut tourmentés par des genres de supplices et d'outrages aussi variés que multipliés, lesquels, je le dirai ingénument, il serait difficile de rencontrer dans les actes des autres martyrs, il cherchait en lui-même quelles tortures nouvelles et inouïes il pourrait inventer contre les serviteurs de Dieu. Mais il pensa qu'il fallait d'abord les tenter par des paroles flatteuses et pleines de tromperie. S'apercevant bientôt qu'il ne gagnait rien par ce moyen, et qu'il n'y avait pas d'apparence que les bienheureux martyrs se rendissent à ses conseils, ou qu'ils abandonnassent aucunement leur sentiment, il résolut de combattre à outrance par des opprobres et des injures répétées, ces hommes graves et dignes de tout honneur. Mais ceux-ci, ayant été ainsi couverts d'ignominie, autant qu'il plut au préfet, n’en firent aucun cas, et n'en persistèrent qu’avec plus e fermeté dans leur dessein. De là on en vint aux coups. Mais le préfet, voyant qu'il n'obtenait pas davantage par ses cruelles flagellations, imagina un supplice horrible; je dis horrible mes frères, mais pour ces insensés qui ignoraient Dieu, et ne sondèrent jamais le profond abîme de sa puissance si riche en force et en moyens. Le tyran, se voyant donc vaincu dans tous les tourments qu'il avait jusque-là infligés aux bienheureux martyrs, inventa un supplice atroce et d'une cruauté inouïe. Cependant il ne voulut pas les faire tous périr par le même genre de mort; mais il avait dessein d'effrayer les uns par les tourments des autres. Écoutez maintenant, frères très chers, ce que le tyran s'ingénia à inventer.
Il ordonna de jeter le bienheureux Victorin dans un mortier tout neuf, et là, de le broyer à coups redoublés, comme on broie ce qui doit servir d'aliment. Et il me semble qu'en effet il nous a préparé dans ce mortier sacré une nourriture spirituelle capable de fortifier tous ceux qui ont du zèle et de la piété envers les martyrs. Donc, tandis que le bienheureux souffrait ces affreuses douleurs, et que ses nerfs, brisés par les coups du pilon, s'échappaient de leurs places, les tourments n'atteignirent en aucune façon le sanctuaire de son âme forte et courageuse, et l’esprit n'éprouva nulle défaillance de la faiblesse de la chair. En effet, lorsque les bourreaux commencèrent à lui broyer les pieds, il chaque coup de pilon qu'ils lui portaient, ils l'interpellaient en lui disant : «Malheureux ! que n'as-tu pitié, de toi-même ? Il dépend de toi d'éviter ces tourments; pour cela, renonce seulement au Dieu que tu as récemment introduit.» Ces discours des licteurs n'ébranlèrent point le courage de Victorin, bien qu'il fût en ce moment horriblement tourmenté; il ne fut pas davantage épouvanté lorsque le tyran le menaça de tortures encore plus atroces; bien plu, il méprisait sa barbare cruauté comme une chose vaine et futile, et ses cruelles inventons comme ce qu'il y a de plus vil. Les compagnons de Victorin, à cette vue, se sentirent enflammés d'un si grand désir du martyre, qu'ils s'y précipitèrent comme on se plonge dans un bain. Le préfet, furieux de la contenance invincible de Victorin, ordonna au bourreau de lui trancher la tête.
Le bienheureux martyr ayant subi une mort si cruelle, le tyran fit jeter dans le mortier un de ses compagnons nommé Victor, après lui avoir parlé en ces termes : «Tu as vu quels supplices ton frère a soufferts sous tes yeux ? Si tu es dans les mêmes sentiments que lui, sache que tu vas subir la même peine. Si au contraire tu la veux éviter, cela dépend de ta volonté; et je suis disposé à t'être favorable, pourvu que tu promettes de faire immédiatement ce qui te sera commandé.» Victor, qui brûlait du désir d'être bientôt réuni à son compagnon, demandait qu'on accélérât son supplice; et montrant du doigt le mortier, il disait que là lui étaient préparés le salut et la vraie félicité. À l'instant même il fut mis au comble de ses vœux.
Victor ayant donc quitté la vie par ce genre de mort,
et son âme s'étant envolée au ciel, le troisième, Nicéphore, qui lui aussi désirait ardemment le supplice, ne pouvant supporter le moindre retard, se jeta de lui-même dans le mortier. Le préfet, vivement ému de cette audace, ordonna que, non pas un ou deux licteurs, mais plusieurs à la fois, exerçassent sur lui toute leur cruauté, assurant qu'il saurait bien rabattre la présomptueuse folie de cet homme. L'insensé, il attribuait à une vaine ostentation la magnanimité du martyr, et il appelait sa constance une fierté puérile. C'est qu'il ne regardait pas la constance, comme un don de Dieu, et qu'il ne considérait nullement la présence de la Divinité suprême qui, raffermissant les serviteurs de Dieu, leur donnait le courage d'affronter de si horribles tourments; il pensait qu'ils affectaient cette grandeur d'âme afin de capter les applaudissements du vulgaire.
Vint ensuite le tour de Claudien. Le préfet voulut que celui-ci fût mis à mort par un genre de supplice encore plus
atroce que celui des premiers. Il ordonna en conséquence que son corps fût mis en pièces, et les parties de ses membres ainsi coupés fussent jetées par terre sous les yeux de ses compagnons survivants, pour leur servir de spectacle cruel et lamentable. Par un tourment si horrible, il se proposait d'amener enfin le saint martyr à renoncer a sa résolution, et à renier Dieu. Mais Claudien se maintint courageusement dans la persévérance, jusqu'au moment où ses pieds et ses mains ayant été haches en morceaux, il expira. Le tyran ne fut pas satisfait encore d'une si barbare mutilation; comme une bête féroce, il fit déchirer jusqu'aux entrailles du martyr.
Tandis que le préfet exerçait ainsi sa rage contre le martyr Claudien, il montrait à Diodore, à Sérapion et à Papias ces membres coupés, ces ossements séparés des chairs et gisant par terre, et leur disait : «C'est votre affaire d'éviter un semblable supplice; pour moi, je ne vous force point à le subir.» Les bienheureux martyrs , embrasés de l’Esprit de Dieu s'écrièrent tout d'une voix : «Si tu as à ta disposition d'autres
raffinements de cruauté, fais-en sur nous l'expérience. Quant à nous, nous sommes plus que jamais dans l'inébranlable résolution de ne jamais abandonner Dieu, ni de violer la foi que nous Lui avons jurée, ni d'enfreindre ses lois, ou de renier Jésus Christ notre Sauveur, car il est notre Dieu, qui nous a faits ce que nous sommes, et vers lequel nous soupirons uniquement.» Ces paroles et autres semblables qu'ils proféraient d'un cœur unanime, au lieu d'adoucir le préfet, ne tirent qu'enflammer davantage sa féroce démence; et les vérités sublimes qu'ils annonçaient ne semblaient à cet homme aveuglé que des paroles futiles. Il donna donc l'ordre de jeter clans les flammes le très saint Diodore, de trancher la tête au juste Sérapion, et de noyer dans la mer l'aimable Papius.
Au milieu de tous ces supplices, les saints martyrs de Dieu, tourmentés en tant de manières, ne montrèrent pas la moindre faiblesse et rien ne fut capable de leur faire abandonner la foi chrétienne; mais, pour obéir à la volonté de Dieu, ils subirent de grand cœur la mort sous toutes ces formes cruelles.