LES ACTES DES SAINTS CLAUDE, ASTÈRE ET NÉON, ET DES
SAINTES DOMNINA ET THÉONILLA

(L'an de Jésus Christ 285)

Fêtés le 23 août


Dans la ville d'Égée, Lysias, préfet de la province de Lycie, siégeait à son tribunal. Il prit la parole et dit : «Qu'on m'amène, pour être jugés, les chrétiens que mes officiers ont livrés aux curiales de la cité.» Euthalius, qui en avait reçu la garde, répondit : «Seigneur, dÕaprès tes ordres, nous allons te présenter tous les chrétiens que les curiales de la cité ont pu arrêter; ce sont trois jeunes pères avec deux femmes et un enfant. Et dÕabord, voici le premier des trois frères debout devant la gloire de ton auguste personne. Qu'est-ce que ta noblesse ordonne de lui faire ?» Lysias le préfet dit au jeune homme : «Ne pousse pas la folie jusqu'à perdre ta jeunesse. Approche donc et sacrifie aux dieux, selon que l'a ordonné Auguste, notre maître. Tu éviteras ainsi les tourments qui te sont préparés.» Claude dit : «Mon Dieu n'a pas besoin de semblables sacrifices; les aumônes et l'innocence de la vie sont les offrandes qu'il agrée. Vos dieux au contraire sont d'impurs démons; ils aiment vos sacrifices, parce qu'ils y trouvent le moyen de perdre pour l'éternité ceux qui les honorent. Jamais donc tu ne me persuaderas de leur offrir avec toi mes hommages.» Mors le préfet Lysias ordonna de le lier pour le faire battre de verges; il disait : «Je n'ai point d'autre manière de triompher de sa folie.» Claude répondit : «Quand tel supplices seraient plus cruels encore, tu ne saurais me faire aucun mal; mais toi, tu prépares à ton âme d'éternels tourments.» Le préfet Lysias dit : «Les empereurs nos maîtres ont ordonné que vous tous chrétiens vous sacrifiiez aux dieux; ceux qui refuseront seront punis; à ceux au contraire qui voudront obéir, ils promettent des récompenses et des honneurs.» Claude répondit : «Leurs récompenses ne durent qu'un jour; mais la confession du nom du Christ, c'est l'éternel salut.» Alors le préfet Lysias le fit étendre sur le chevalet, et fit allumer un brasier sous ses pieds. Puis il ordonna qu'on lui coupât les chairs aux talons, et qu'on les lui présentât. Claude dit : «À ceux qui craignent Dieu, le feu ni les tourments ne leur peuvent nuire; au contraire, ce sont pour eux des moyens d'obtenir le salut éternel, parce qu'ils les souffrent pour le Christ.» Le préfet Lysias le fit ensuite déchirer avec les ongles de fer. Claude dit : «Je veux te convaincre que tes dieux dont tu protèges le culte sont des dénions; tes supplices ne pourront rien sur moi, tandis qu'ils allument contre toi un feu que rien ne saurait éteindre.» Le préfet Lysias dit : «Qu'on prenne des fragments de pots cassés les plus aigus et les plus tranchants; qu'on les promène avec effort sur ses flancs, et qu'on applique ensuite sur les plaies des torches ardentes.» Quand ou eut exécuté cet ordre, Claude, dit : «Tes tourments et ton feu sauveront mon âme; car souffrir pour Dieu c'est mon gain; mourir pour le Christ, c'est mon trésor.» Lysias irrité, le fit détacher du chevalet et jeter dans la prison.
Euthalius, le premier geôlier, dit au préfet: «Seigneur, d'après tes ordres,j'ai amené devant toi le second des trois frères.» Le préfet Lysias dit : «Toi du moins, crois-moi et sacrifie aux dieux; tu vois sous tes yeux les tourments préparés pour ceux qui refuseraient.» Astère répondit : «Il n'y a qu'un Dieu; lui seul un jour viendra nous juger. Il habite les cieux; et du séjour de de sa Puissance infinie, Il abaisse ses Regards sur ce qui est faible et petit. J'ai appris de mes parents à L'adorer et a LÕaimer. Quant à ceux que tu honores et que tu prétends être des dieux, je ne les connais pas. Leur culte précipite dans l'abîme tous ces hommes qui lÕembrassent avec toi pour te flatter. C'est l'Ïuvre de mensonge où la vérité n'a aucune part.» Lysias le fit attacher au chevalet et dit : «Qu'on lui déchire les flancs, et qu'en même temps le bourreau lui répète: «IL est temps encore; laisse-toi persuader et sacrifie aux dieux.» Astère répondit : «Je suis frère du martyr qui vient de répondre à ton interrogatoire. Lui et moi nous n'avons qu'un même esprit et une même foi. Achève ce que tu as le pouvoir de faire; mon corps est en tes mains, mais non mon âme.» Lysias dit : «Armez-vous de tenailles de fer, tirez-lui les pieds, et torturez-le de telle sorte que dans son âme comme dans son corps il ressente la douleur du supplice.» Astère lui dit : «Insensé, la fureur t'aveugle; pourquoi veux-tu me tourmenter ? N'as-tu pas devant les yeux ce que le Seigneur te réserve pour tes cruautés contre moi.» Lysias dit : «Étendez ces charbons ardents sous ses pieds. En même temps, avec des nerfs de bÏuf et des verges, qu'on l'accable de coups sur le dos et sur le ventre.» Quand on eut exécuté cet ordre, Astère dit : «Tu es bien aveugle dans tous tes projets. Pour moi, je ne te demande qu'une grâce : ne laisse pas une seule partie de mon corps qui n'ait eu sa plaie et sa douleur.» Lysias dit : «Qu'on le garde en prison avec les autres.»
Euthalius, le premier geôlier, dit : «Voici le troisième des frères; il se nomme Néon.» Lysias lui dit : «Approche, mon fils; viens sacrifier aux dieux, pour échapper aux tourments.» Néon dit : «Si tes dieux ont quelque pouvoir, qu'ils se défendent eux-mêmes contre ceux qui les renient, et qu'ils n'aient point recours à ta protection. Mais si tu t'es fait le complice de leur méchanceté, sache que je vaux mieux que toi et tes dieux, parce que je foule aux pieds vos ordres, ne reconnaissant que le vrai Dieu, celui qui a fait le ciel et la terre.» Le préfet Lysias dit : «Qu'on lui brise la tête, en lui répétant : Ne blasphème pas les dieux.» Néon répondit : «Tu me prends pour un blasphémateur; et je ne dis que la vérité.» Lysias dit : «Étendez-lui les pieds avec violence, et qu'on allume dessous un grand feu; en même temps déchirez son dos à coups de nerfs de bÏuf.» Quand on eut exécuté cet ordre, Néon dit : «Je ne veux faire que ce que je sais devoir m'être utile pour le salut de mon âme. Vos tourments n'ébranleront pas ma résolution.» Lysias alors entra dans la salle du conseil, et disparut derrière un rideau; mais bientôt il revint, et lut sur ses tablettes la sentence suivante : «Les trois frères Claude, Astère et Néon, tous trois chrétiens et convaincus d'avoir blasphémé contre nos dieux et refusé de leur sacrifier, seront crucifiés à la porte du palais, et leurs corps demeureront abandonnés en pâture aux oiseaux du ciel.» Il ajouta : «Nous confions l'exécution de cette sentence à Euthalius, le premier geôlier, et à Archélaüs, notre exécuteur.» En attendant, les martyrs furent reconduits en prison.
Alors Euthalius, le premier geôlier, dit : «Seigneur, conformément aux ordres de ta noblesse, je te présente Domnina.» Lysias lui dit : «Femme, tu vois le feu et les instruments de torture que lÕon a préparés pour toi. Si tu veux t'y soustraire, approche et sacrifie aux dieux.» Domnina répondit : «C'est aussi pour éviter des tourments, mais des tourments éternels, des feux, mais des feux qui ne s'éteindront pas, que j'adore Dieu et son Christ, qui a créé le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment. Car vos dieux sont des dieux de pierre ou de bois, que la main des hommes a tailles.» Lysias dit : «Qu'on la dépouille de ses vêtements aux yeux de la foule des spectateurs, et qu'on déchire tous ses membres à coups de verges.» Archélaüs le bourreau dit : «Je le jure par ta noblesse, Seigneur, Domnina a déjà cessé de vivre.» Le préfet Lysias répondit : «Qu'on jette son corps au fond du fleuve.»
Euthalius, le premier geôlier, dit : «Voici Théonilla.» Le préfet Lysias dit : «Femme, tu vois les feux et les tourments préparés contre ceux qui ont refusé de m'obéir. Approche donc; honore les dieux et sacrifie, si tu veux éviter le feu et la torture.» Théonilla répondit : «Je crains le feu éternel, celui qui peut crucifier à la fois le corps et l'âme ; mais il est allumé surtout pour les impies qui ont abandonné Dieu et adoré ces idoles et ces démons.» Lysias dit : «Qu'on la frappe au visage; puis qu'on l'étende à terre; et, après lui avoir lié les pieds, qu'on la soumette à une cruelle torture.» Quand on l'eut fait, Théonilla dit : «Torturer ainsi une femme libre et étrangère, c'est une indignité que ta conscience peut-être approuve; mais Dieu voit ce que tu fais.» Lysias dit : «Qu'on la suspende par les cheveux, et que l'on continue de la frapper au visage.» Théonilla reprit : «Ce n'est pas moi seule que tu outrages; c'est ta mère, c'est ton épouse que tu couvres de confusion en ma personne. Car nous avons toutes reçu la même nature, et tu la foules aux pieds.» Lysias dit : «As-tu encore ton époux ? es-tu veuve ?» Théonilla répondit : «Il y a aujourd'hui vingt-trois ans que je suis veuve. C'est pour la gloire de mon Dieu que je suis demeurée dans cet état, persévérant dans les jeûnes, les veilles et les prières, depuis que jÕai renoncé au culte impie des idoles et connu le vrai Dieu.» Lysias dit : «Qu'on lui rase la tête, afin qu'au moins elle, rougisse de cet affront. Ensuite enveloppez-la d'épines sauvages, attachez-lui les pieds et les mains à quatre poteaux, et avec des lanières déchirez son dos et tout son corps; enfin vous allumerez sous sa poitrine un grand feu. C'est ainsi qu'elle doit mourir.» Euthalius, le, premier geôlier, et Archilaüs, le bourreau, dirent : «Seigneur, elle est morte.» Lysias répondit : «Préparez un sac, mettez-y son cadavre, et après avoir attaché fortement lÕouverture du sac, vous le jetterez à la mer.» Euthalius, le premier geôlier, el Archélaüs, le bourreau dirent : «Les ordres que ta noblesse, seigneur, a donnés pour les corps des chrétiens, ont été exécutés.»
Le martyre de ces saints a été consommé dans la ville sous le préfet Lysias, le dix des calendes du septembre, Auguste et Aristobule étant consuls. À Dieu la gloire et l'honneur de leurs combats et de leur triomphe.