Saint Ephrem le Syrien

HYMNES ET ÉCRITS
Hiéromoine Cassien
Foyer orthodoxe
F 66500 Clara
cassien@orthodoxievco.fr

TABLE DES MATIERES

Sur les vices et sur les vertus
Sur la Résurrection et le Jugement
Homélie sur la divine Transfiguration de notre Seigneur
Discours de polémique
Discours sur l'enfantement de la Vierge
Six hymnes sur la virginité
Lettre

INTRODUCTION

Les preuves fatiguent la vérité; de même, se fatiguent les écrits des pères par une surcharge de commentaires qui sont à la mode de nos jours. Quand nos pères ont mis par écrit leurs paroles, nul commentaire ne les accompagnait et pourtant les lecteurs de cette époque avaient bien saisi leur contenu car ils vivaient la même spiritualité et ne se contentaient pas de lire en spectateur. C'est donc en vivant ce que nos pères ont vécu que nous nous mettons sur la même longueur d'ondes et que tout nous devient clair et limpide telle une source qui jaillit du rocher et qui désaltère celui qui a soif. Pourtant on ne fera pas boire à un âne qui n'a pas soif. Qu'on m'excuse cette métaphore, qui est un peu directe mais qui me brûle les lèvres.

Ces écrits de saint Ephrem sont repris d'une traduction de 1838 : «Chefs-d'oeuvres des pères de l'Église», dont j'ignore l'auteur, car le premier volume me manque. Nous l'avons seulement mis en français moderne et le présentons comme une publication pastorale qui vise avant tout l'édification.

Je clos ces quelques mots d'accompagnement avec un passage de la Vie du saint : «La grâce du saint Esprit le remplissait avec une telle profusion que, lorsqu'il s'adressait au peuple, sa langue n'avait pas le temps de proférer les pensées célestes que Dieu lui inspirait, et il semblait comme pris de bégaiement. C'est pourquoi il adressa à Dieu cette prière peu commune, en disant : 'Retiens, Seigneur, les flots de ta grâce'!» (Synaxaire du 28 Janvier)

hm. Cassien


Sans cesse, méditant sur l'heure du Jugement,

tu versais d'amères larmes, toi,

l'ami du silence et de la paix;

tes oeuvres, vénérable père,

ont fait de toi un maître d'action,

un docteur oecuménique : par toi les négligents

sont éveillés au repentir.

Kondakion de saint Ephrem

 

SUR LES VICES ET SUR LES VERTUS

 

1. Des passions de l'âme

C'est en présence de ta Majesté, Jésus Christ, mon Sauveur, que je veux dérouler le tableau des amertumes de mon âme, sa malice et sa folie. Mais je publierai en même temps la bonté, la douceur que Tu as fait éclater en moi, Dieu plein de clémence, qui aimes l'homme. Dès le sein de ma mère, j'ai semé la discorde, j'ai allumé la haine : contempteur malheureux de ta Grâce, je me suis traîné péniblement et avec lenteur dans la route du bien. Mais Toi, Seigneur, en fouillant dans le trésor de tes Miséricordes, Tu n'y as trouvé, Fils de Dieu, que du mépris pour mes outrages. Ta grâce, Seigneur, me fait lever la tête, que chaque jour le poids de mes péchés abaisse vers la terre. C'est ta grâce encore qui me sollicite et m'appelle à la vie éternelle, mais je cours à la mort d'un pas précipité. Je cède, sans combattre, à la détestable habitude de la paresse qui m'entraîne. Oui, l'habitude des passions est chose cruelle et funeste; car elle presse l'esprit de liens presque indissolubles, et ces liens, je les aime, je leur tends les mains, parce que je me plais à m'en charger. L'habitude me les rend aimables, et je tressaille de joie dans mes chaînes. Plongé dans l'abîme d'iniquité, la joie me sourit encore. L'ennemi renouvelle tous les jours mes fers, car il voit que leur variété me charme. Mais le fourbe se garde bien de m'attacher avec ceux qui me déplaisent; c'est toujours avec ceux que j'aime qu'il m'enchaîne. Il connaît, en effet, toute l'impétuosité de mes désirs, toute la vivacité de mes passions, et, plus rapide que le regard, sa main me jette les liens qu'il veut.

Alors je soupire, je pleure, je gémis! O honte! ô confusion! ces fers qui me pressent, c'est ma propre volonté qui les a rivés. Je pourrais les rompre, je pourrais, en un moment, m'arracher à leurs étreintes, je ne le veux pas; la lâcheté, qui a brisé en moi toute énergie, me retient sous le joug des passions que l'habitude me rend naturelles et volontaires. Mais ce qu'il y a de plus fâcheux, de plus insupportable, ce qui ajoute à ma honte et à ma douleur, c'est que je prête à mon ennemi le concours de ma volonté. Les chaînes qui me lient, c'est de lui que je les ai reçues; ces passions qui me tuent font sa joie et son plaisir. Je pourrais m'affranchir de cette servitude, et je ne le veux pas; il m'est facile de reconquérir ma liberté, et je n'y mets aucun empressement. Où trouver une affliction plus amère  ? Y eut-il jamais rien de plus honteux, de flétrissure plus grande  ? Oui, je l'affirme, de toutes les conditions, la plus déplorable, la plus avilissante, c'est celle d'un homme forcé d'accomplir la volonté de son ennemi. En effet, je connais mes liens, je les sens; et cependant à chaque heure je travaille à en dérober le spectacle aux yeux des autres, en le cachant sous le manteau de la piété; mais ma conscience m'accuse et me reproche tous les jours ma faiblesse : "Malheureux! pourquoi n'es-tu ni sobre ni vigilant  ? Ignores-tu que le jour terrible du Jugement est proche; qu'il est venu enfin ce moment redoutable où tous les voiles doivent tomber  ? Lève-toi dans ta force, brise tes chaînes; tu as en toi le pouvoir de lier et de délier."

Malgré ces cris de ma conscience, malgré ces reproches, je ne veux pourtant pas m'arracher à mon esclavage en rompant de honteuses entraves. Chaque jour, je les baigne de mes pleurs, chaque jour des sanglots sortent de ma poitrine, et chaque jour me retrouve sous l'empire des mêmes passions et agité des mêmes troubles. Malheureux et lâche tout à la fois, je ne fais rien pour le salut de mon âme, et je ne crains pas de tomber dans les filets de la mort. Je jette sur mon corps un beau vêtement de religion et de piété, et mon âme est flétrie par des honteuses pensées qui l'enchaînent. Au dehors, sous les yeux des autres hommes, j'affecte un zèle ardent pour la vertu; au dedans, une bête féroce semble rugir, triste image de mes désordres. J'ai sur mes lèvres des paroles affectueuses et douces, et cependant il n'y a dans ma volonté qu'aigreur, amertume et perversité. Que ferai-je toutefois, quand, au jour du Jugement, Dieu, fouillant dans toutes ces turpitudes, les étalera devant son tribunal  ? Je le sais, les plus grands supplices m'attendent, si mes larmes ici-bas ne désarment pas le souverain Juge. Toujours miséricordieux, Il suspend son arrêt, parce qu'Il attend que je revienne à Lui. Désirant en effet que tous les hommes entrent dans la vie éternelle, Il ne veut voir personne brûler dans les flammes. Eh bien donc, Seigneur, Fils seul-engendré de Dieu, plein de confiance dans ta Bonté généreuse, me voici suppliant à tes Pieds, daigne, je T'en conjure humblement, tourner les yeux sur moi. Délivre mon âme de sa prison d'iniquité, fais briller dans mon coeur un rayon de la céleste lumière, avant que je paraisse devant le Tribunal redoutable qui m'attend, où le repentir ne pourra plus se faire entendre, où le regret sera impuissant. Deux pensées m'assiègent tour à tour  : m'affranchir des liens du corps ou ne plus pécher. Mais soudain, malheureux que je suis! la crainte me saisit et m'arrête  : comment, sans y être préparé, me soustraire à l'arrêt de mon Juge, moi qui suis sans vertu  ?

Déchiré par de mortelles angoisses, je crains de demeurer dans la chair, je crains d'en sortir, et j'ignore lequel de ces deux partis je dois adopter; car, je le vois, je suis lent à me porter au bien. C'est pourquoi je tremble à l'idée de demeurer dans cette chair de péché. Je marche tous les jours environné de pièges, et j'offre l'image d'un marchand sans énergie et sans courage, qui, à toute heure, voit se perdre le fond de son argent et l'intérêt. C'est ainsi que m'échappent les trésors célestes, embarrassé que je suis dans les affaires de la vie, qui m'entraînent au mal. En effet, je sens en moi-même qu'à chaque instant du jour je suis le jouet des illusions qui m'abusent, et que je me laisse prendre, malgré moi, aux choses que je hais. Je suis en extase devant la perpétuelle beauté des créatures, et je frémis, au milieu de ce merveilleux spectacle, de la difformité, de la laideur de mon âme; je frémis de cette volonté perverse qui me pousse au mal, et de ces inclinations honteuses qui sans cesse me jettent dans le péché, même au sein de l'affliction; je frémis de la pénitence que je m'impose tous les jours, quand je vois qu'elle n'a pas de fondement solide; car ce fondement, je le pose tous les jours, et tous les jours je le renverse de mes propres mains.

Non, la pénitence n'a point encore jeté en moi de profondes racines; il y a encore dans mon coeur une pernicieuse mollesse; je suis esclave de ma lâcheté, et, docile à la volonté de mon ennemi, je m'empresse d'accomplir tout ce qui peut lui plaire. "Qui fera de ma tête une source intarissable d'eau, de mes yeux une fontaine de larmes" (Jr 9,1), qui coule sans cesse, pour que je pleure devant le Dieu de miséricorde, et qu'en répandant sur moi les bienfaits de sa Grâce, Il m'arrache à cette mer furieuse dont les flots bouleversent mon âme, et à ces tempêtes de péché qui grondent à toute heure sur ma tête  ? Le mal triomphe de mes efforts, mes passions victorieuses le rendent incurable. L'espoir de la pénitence, voilà mon attente; mais trompé par ses vaines promesses, à quel degré d'abaissement ne suis-je pas descendu  ? Toujours retenu par cette illusion décevante, j'ai le mot de pénitence sur les lèvres, mais jamais je n'en atteins la vertu; à m'entendre on croirait qu'elle m'exerce par les plus pénibles travaux, tandis que mes oeuvres m'en éloignent sans cesse. La fortune vient-elle me sourire  ? tout succède-t-il au gré de mes désirs  ? je m'oublie promptement moi-même; mais que le malheur me frappe, soudain je me répands en murmures. Trésors de sainteté, consacrés à jamais au Seigneur, nos pères ont eu à soutenir les rudes épreuves de la douleur et de la tentation, et la main de Dieu a tressé sur leurs fronts la couronne immortelle. Après avoir conquis par la souffrance un renom glorieux, ils sont devenus pour les âges suivants des modèles parfaits et révérés. Souvent, en considérant, parmi les patriarches et les saints, le chaste Joseph, cet homme tout brûlant d'amour pour le Très-Haut, doué de charmes tout célestes, et dans lequel la modestie s'alliait aux grâces du corps, j'admire la sublime patience dont il s'était armé contre les tentations. Ni la sombre jalousie de ses frères, ni l'envie ne purent altérer la pureté de son âme, et ce serpent plein de ruses et de malices, ne put, du fond de son repaire, terne l'éclat de sa beauté. Il tenait ses yeux attachés sur lui pour le souiller de l'odieux venin de sa malignité. La prison et les chaînes ne peuvent non plus ébranler son courage, ni flétrir, en sa brillante fleur, la jeunesse de cet enfant qui dès lors s'était dévoué à son Dieu. Et moi, infortuné que je suis! sans avoir eu à lutter contre la tentation, je pèche cependant, et j'irrite la colère de mon Dieu, après avoir éprouvé mille fois les heureux effets de sa Miséricorde ineffable; je viens encore te supplier, mon Dieu! j'implore à genoux ton immense Bonté! Puisse ta grâce, comme une source inépuisable, baigner mon coeur de son eau salutaire! puissent mon coeur et ma bouche devenir le temple saint, le pur sanctuaire où descende le Roi du ciel! puissent les mauvaises pensées, les désirs coupables en être à jamais bannis, et qu'ils ne soient plus une caverne de scélérats et de voleurs! que ma langue résonne, comme une lyre, sous ton Doigt divin, qu'elle chante tes Louanges et ta Gloire; que pendant tout le cours de ma vie, je ne cesse de T'offrir, de coeur et de bouche, l'hommage respectueux du plus sincère amour. L'homme qui tarde, Seigneur, à célébrer ton Nom, et qui ne le fait qu'avec indifférence et tiédeur, est exclu de la vie future.

Jésus-Christ, mon Sauveur, exauce ma prière; oui, que ma langue, lyre aux sons mélodieux, fasse retentir partout la puissance de ta grâce, afin que je puisse expliquer à la terre, dans mes écrits tout imparfaits qu'ils sont, ton saint Évangile, et que, sous l'abri de ta Main, je mérite d'être sauvé encore une fois, quand la majesté de ta Gloire remplira d'effroi toutes les créatures. Seigneur, Fils seul-engendré de Dieu, reçois, comme un don, la prière de ton serviteur. Je suis un pécheur, mais un pécheur sauvé par ta Grâce. Gloire soit rendue à Celui qui sauve le pécheur dans sa Miséricorde!

 

2. Que les chrétiens doivent s'abstenir des divertissements mondains; de l'amour des pauvres.

 

Nous savons tous, mes frères, que les chrétiens ne doivent point perdre leur temps à des divertissements mondains. C'est ce que nous enseigne l'Écriture et surtout l'Évangile, dans ces paroles menaçantes du Seigneur : "Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et vous gémirez!" (Lc 6,25). Et dans un autre passage  : "Ne vous abandonnez point aux folles dissipations que recherchent les gens de ce monde!" (Lc 12,29-30). Le prophète Isaïe dit, ou plutôt Dieu dit par la bouche de ce prophète : "Malheur à ceux qui boivent le vin au bruit des tambours, au son des flûtes et des harpes!" (Is 5,11-12). Le saint roi David, qui regarde l'orgueil comme une abomination et qui se glorifie toujours dans le Seigneur, disait : "Seigneur, mon coeur ne s'est jamais enflé, et mes yeux ne se sont jamais levés avec orgueil" (Ps 130,1). "Pleurez et gémissez, dit saint Jacques, le frère du Seigneur, car votre rire se changerait en cris douloureux et votre joie en amertume" (Jc 4,9). Le bienheureux apôtre Paul va même jusqu'à appeler idolâtres ceux qui se livrent à des jeux frivoles : "Ne devenez point des idolâtres comme il est écrit" (1 Co 10,7). Puis il ajoute  : "Que nul mauvais discours ne sorte de votre bouche; mais qu'il n'en sorte que de bons discours." (Ep 4, 29). "Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, quelque chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu" (1 Co 10,31). Et plus loin  : "Mes frères, soyez les imitateurs de Dieu et marchez dans la charité. Qu'on n'entende parler parmi vous ni de fornication, ni d'impureté, ni d'avarice; qu'on n'entende parmi vous ni parole infâme, ni raillerie, ni bouffonnerie, ni rien de semblable; mais qu'on y entende plutôt des paroles d'actions de grâces" (Ep 5, 1-4). Le même précepte se trouve dans une foule d'autres passages de l'Écriture; mais personne ne sait la comprendre. Et c'est ainsi que s'accomplit en nous la parole du Seigneur : "Vous êtes dans l'erreur, parce que vous ignorez les Écritures" (Mt 22,29). Et c'est encore ainsi que s'accomplit cette prophétie de saint Paul : "Un jour viendra qu'ils ne pourront plus supporter la saine doctrine; dans leur curiosité effrénée ils rassembleront autour d'eux des maîtres dont les paroles sonnent agréablement aux oreilles, et ils fermeront leurs oreilles à la vérité, et ils se détourneront pour chercher le mensonge" (2 Tm 4, 3-4). C'est ce qui nous arrive, mes frères, et nous voyons ces paroles se réaliser en nous-mêmes.

Or, qui pratique aujourd'hui les saintes Écritures  ? Qui se montre docile aux préceptes de Jésus Christ  ? "Qui aura la sagesse et qui gardera les commandements du Seigneur  ?" (Ps 106,43) dit le psalmiste. Qui nous montrera que nous ne sommes pas des prévaricateurs  ? Il y a beaucoup de puissants, beaucoup de sages selon la chair; il y a beaucoup de nobles, beaucoup de savants, beaucoup de scribes, de légistes et de docteurs, beaucoup de riches et de pauvres, beaucoup d'esclaves et d'hommes libres, beaucoup de solitaires et de vierges, beaucoup de gens du monde, beaucoup de vieillards et d'enfants; mais y en a-t-il un seul parmi eux qui puisse nous montrer qu'il convienne à des chrétiens de pincer la harpe, de danser, de jouer des cymbales ou de la flûte, d'exprimer sa joie par de bruyants applaudissements, de recourir à la divination, de fabriquer des talismans mystérieux et de les porter partout avec soi, de consulter les démons, de s'enivrer, ou enfin de tolérer ceux qui se livrent à ces impiétés  ? Or quels sont les maîtres qui vous ont appris que de si coupables occupations conviennent à des chrétiens  ? Les prophètes  ? l'évangile  ? les livres des apôtres  ? Si de telles occupations conviennent à des chrétiens, la loi de Moïse, les prophètes, les Évangiles, les livres des apôtres ne renferment plus que d'erreurs et mensonges. Mais s'ils nous transmettent réellement la parole de Dieu, si leurs doctrines sont des inspirations d'en-haut, comme nous n'en devons pas douter, c'est un crime à des chrétiens de se livrer à des oeuvres que les livres saints condamnent. En effet, de l'Orient à l'Occident, d'une extrémité du monde à l'autre, dans les églises et partout, dans la loi, dans les prophètes, les livres des apôtres, on lit cette défense faite par le Seigneur de l'univers et tous les pères théophores, et l'on ne voit nulle part que ces divertissements profanes soient permis aux chrétiens; mais on y trouve écrit que quiconque erre dans la vraie voie et transgresse les commandements du Seigneur est un prévaricateur, un imposteur, un homme qui n'a point de Dieu, puisqu'il déshonore le Seigneur en prévariquant à sa loi. Et ne vous récriez pas à ce mot : "qui n'a pas de Dieu"; ce mot n'est pas de moi, il est de saint Jean, qui s'exprime en ces termes : "Quiconque ne demeure pas dans la doctrine de Dieu, mais s'en écarte, n'a pas de Dieu" (2 Jn 9). Or n'est-ce pas le plus grand des malheurs que de mépriser les enseignements et les ordres que Dieu nous donne par sa loi, par ses prophètes, par ses apôtres  ? Et un homme coupable de cette abomination n'est-il pas sous le poids de l'anathème lancé au nom du Seigneur par son prophète  ? "Malheur à ceux qui font blasphémer mon Nom parmi les nations!" (Is 52,5 et Rm 2,24).

Je vous en conjure, mes frères, ne perdons pas des jours destinés à la pénitence; mais prêtons l'oreille aux cris et aux exhortations du roi-prophète. "Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur", dit-il d'abord; mais aussitôt il s'empresse d'ajouter : "Prévenons le courroux du Seigneur en Lui confessant nos fautes" (Ps 94,1-2). Ainsi prévenons le courroux du Seigneur avant la fin de la solennité. Prévenons le courroux du Seigneur avant qu'Il ne vienne ouvertement, de peur qu'Il ne nous trouve engourdis du sommeil de l'oisiveté; n'attendons pas que retentisse ce cri : "Voici l'Époux" (Mt 25,6). Alors ceux qui seront prêts se réjouiront; ceux qui auront été miséricordieux tressailliront d'allégresse. Les pécheurs seront dans l'abattement et la consternation; mais les justes ressentiront les douceurs ineffables d'une joie céleste. Encore une fois, mes frères, prévenons le courroux du Seigneur lorsqu'il en est temps; accourons avant que les trônes ne s'élèvent, avant que ne commence la séparation des boucs et des brebis. "Prévenons le courroux du Seigneur, et faisons retentir le chant des psaumes en son honneur." Le chant des psaumes, comme dit le psalmiste, et non des airs profanes; le chant des psaumes et non le chant des démons. "Venez, s'écrie-t-il, adorons le Seigneur, prosternons-nous devant Lui et pleurons" (Ps 94,6). Ne jouons pas des cymbales; ne pinçons pas de la harpe, mais pleurons, comme David, au chant des psaumes et des hymnes.

Le chant des psaumes met les démons en fuite; c'est une arme dans les terreurs nocturnes et un allégement à nos travaux journaliers. Le chant des psaumes est la sauve-garde de l'enfance, une consolation pour la vieillesse, une parure décente pour les femmes. Le chant des psaumes embellit une fête; il remplit aussi l'âme d'une tristesse agréable au Seigneur, car il n'y a pas de pécheur si endurci auquel il n'arrache des larmes. Le chant des psaumes est la plus douce occupation des anges et des bienheureux; c'est une espèce de parfum spirituel. Le chant des psaumes éclaire le coeur, l'introduit, pour ainsi dire, au ciel; il fait admettre les hommes dans l'entretien et dans l'intimité de Dieu; il réjouit l'âme, il bannit les conversations inutiles et les rires immodérés, nous avertit de l'heure du jugement, et il réconcilie les pécheurs; Dieu et les anges assistent au milieu de ceux qui chantent les psaumes dans la componction de leurs coeurs, au lieu que les chants impies soulèvent la colère de Dieu, et que sa malédiction devient la récompense des joies mondaines. Où l'on entend la lecture des livres saints, là les justes sont pleins de joie, les enfants de Dieu pleins de célestes espérances, et le démon plein de rage et de confusion. Où l'on entend le bruit des harpes, le chant des choeurs profanes, des applaudissements bruyants, là les hommes croupissent dans les ténèbres de l'ignorance, les femmes ont perdu la pudeur, et les anges sont remplis de douleur, car le démon préside à ces fêtes.

Ô perfides machinations de l'ennemi du salut! Par quelle ruse trompe-t-il et abuse-t-il les chrétiens au point de leur faire abandonner les bonnes oeuvres pour les mauvaises  ? Aujourd'hui dociles au préceptes divins, ils font retentir à nos oreilles le chant des psaumes; demain, plus dociles encore aux insinuations de Satan, ils laisseront éclater un fol enthousiasme à des concerts impies, et se livreront avec fureur à des danses criminelles. Aujourd'hui il renoncent à Satan; demain ils embrasseront derechef son parti. Aujourd'hui ils font alliance avec Jésus Christ, demain ils Le renieront et déshonoreront son Nom. Aujourd'hui chrétiens et demain païens; aujourd'hui pieux et demain sans religion; aujourd'hui fidèles serviteurs de Jésus Christ, et demain apostats et ennemis de Dieu. Sortez de votre erreur, mes frères, sortez de votre erreur. Nul ne peut servir deux maîtres, comme dit Jésus Christ; "parce que nul ne peut servir Dieu et l'argent" (Mt 6,24), et courir aux fêtes licencieuses du démon. Nous sommes faits à l'image de Dieu; n'avilissons pas cette image sacrée. Nous sommes les soldats du Christ; nous devons Le suivre et Le servir uniquement. Qu'on ne vous voie pas aujourd'hui vous mêler au choeur des anges, et demain bondir aux bacchanales de l'esprit infernal. Aujourd'hui disciple chéri de Jésus Christ et occupé de saintes lectures, n'allez pas demain vous passionner pour le son des harpes, comme un prévaricateur et un ennemi du Christ. Après avoir fait aujourd'hui pénitence de vos fautes, n'allez pas demain chercher votre perdition au milieu de danses criminelles. Après avoir jeûné aujourd'hui et donné l'exemple de la tempérance, prenez garde demain de chanceler, agités par les fumées du vin, et de devenir un objet de scandale et de dérision. Je vous en conjure, mes frères, ne perdons pas un temps que Dieu ne nous a donné que pour la pénitence et pour le salut. Rappelons-nous ces menaces du Seigneur  : "Malheur à vous qui riez, parce qu'un jour vous pleurerez" (Lc 6,15). Et cette autre parole : Bienheureux les affligés" (Mt 5,5). Ne vous laissez séduire par personne, mes frères, vous les disciples chéris du Christ. La doctrine du monde n'est pas celle des apôtres qui nous disent  : "Si quelqu'un vous enseigne autre chose que ce que nous vous avons enseigné, qu'il soit anathème" (Ga 1,9). Ainsi les divertissements du monde ne conviennent nullement aux chrétiens; ils ne conviennent qu'aux infidèles qui n'obéissent point à l'Évangile; et comme dit le Seigneur : "Toutes ces oeuvres sont les oeuvres des nations" (Lc 12,30) qui n'ont aucune espérance du salut.

Vous savez, mes frères, que, tous, tant que nous sommes, qui avons été baptisés, nous avons été revêtus de Jésus Christ. Pourquoi donc voulez-vous vous dépouiller de Jésus Christ, pour servir l'Antichrist (Ga 3)   ? Nous avons reçu de l'Apôtre le précepte de prier sans cesse et de tout faire pour la gloire de Dieu (Ep 6 et 1 Co 10) : pourquoi vous montrer indociles à ces préceptes  ? pourquoi fermer vos oreilles et vos yeux  ? Les nouveautés vous seront amères comme de l'absinthe, et douloureuses comme une épée à deux tranchants. Je vous le répète, enfants chéris du Christ, les plaisirs sensuels ne conviennent nullement aux chrétiens, ils ne conviennent qu'aux nations qui n'ont pas de Dieu. N'oublions pas que l'homme est misère et vanité, que ses jours passent en un instant (Ps 143,4), comme la fleur des champs, et que toutes choses retomberont dans le néant. Ô homme, pourquoi t'agiter ainsi  ? un accès de fièvre viendra mettre un terme à toutes tes danses et à tes folâtres divertissements; une heure suffira pour te séparer à jamais des compagnons de tes plaisirs; une nuit s'écoulera et ta chair se flétrira, tes pieds, si légers à courir au mal, te refuseront leur service, tes mains tomberont sans force, tes yeux s'éteindront, ta langue s'arrêtera tout-à- coup, et ne bégaiera plus que des sons inarticulés. Alors tu te répandras en gémissements et en larmes inutiles; toutes tes pensées périront, tu n'auras de secours à attendre d'aucune créature, et, de même que tu auras méprisé et déshonoré Dieu, de même les autres se retireront de toi et te laisseront pour uniques compagnons les démons invisibles dont tu t'es fait l'esclave. Chargé de l'exécution des vengeances du Seigneur, l'ange des ténèbres, à la face hideuse et sombre, debout au loin et comme en sentinelle, n'attendra que le signal du souverain Juge pour se saisir de ton âme et pour la précipiter dans ces abîmes profonds où l'impie moissonne ce qu'il a semé; demeure affreuse où la colère divine a réuni et amoncelé les pleurs, les tribulations, les angoisses, le grincements de dents et les malédictions.

Malheureux, pourquoi te donner tant de mouvements! Là les yeux de ces heureux convives ne brilleront plus de joie; là le visage de ces légers danseurs sera couvert d'une effrayante pâleur; là les douleurs aiguës et la faim dévorante tourmenteront ceux qui boivent maintenant le vin au son de la harpe et des flûtes; là pleureront, en proie à d'atroces douleurs, là grinceront des dents, là se frapperont le visage les fornicateurs, les adultères, les voleurs, les homicides, les devins, les sorciers, les enchanteurs, et ceux qui corrompent l'enfance, et ceux qui se livrent à d'horribles voluptés, et les ravisseurs des biens d'autrui, et tous les hommes de sang : tous ces pécheurs et tous ceux qui leur ressemblent, tous ceux qui mourront dans l'impénitence finale, tous ceux qui marchent dans la voie large et spacieuse de la perdition, seront éternellement renfermés dans ces épouvantables demeures. On ne peut partager ici-bas les fêtes des démons et participer au paradis au bonheur des anges; car le Seigneur a dit : "Malheur à vous qui riez maintenant, un jour vous pleurerez et vous gémirez" (Lc 6,25). Non, mes frères, nous ne pouvons être tantôt chrétiens, tantôt païens. Et jamais, je vous le répète, les divertissements du siècle n'ont été autorisés parmi les chrétiens. Notre Seigneur n'est-Il pas venu en ce monde pour tout changer, et, comme on l'a dit, pour tout détruire, c'est-à-dire, pour détruire la doctrine de Satan, qui a corrompu l'homme, qui lui a fait transgresser les ordres de son Dieu, qui l'a fait bannir du paradis terrestre, et qui a attiré sur lui ce déluge de maux dont le monde est inondé  ? Le Seigneur n'est-Il pas venu, comme nous l'avons dit, pour tout changer et pour tout détruire, et par Lui-même et par ses disciples, auxquels Il a dit : "Allez, instruisez les nations, baptisez-les et enseignez-leur à observer toutes les choses que Je vous ai commandées" (Mt 28,19). Or, si notre Seigneur a dit à ses disciples  : "Dites-leur de faire pénitence, car le Royaume des cieux est proche", Il ne leur a pas dit : "Livrez-vous à la bonne chère et aux danses profanes"; mais : "Faites pénitence, pleurez et veillez; priez et soyez toujours prêts, parce que le jour de l'arrivée du Seigneur approche, et que le Royaume de Dieu est à votre porte". Alors, soyons prêts, soyons justes, afin que le Seigneur, quand Il viendra, nous trouve purifiés par la pénitence, qu'Il ne condamne aucun de nous, mais qu'Il nous fasse les héritiers de son Royaume; parce qu'à Lui appartient la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

 

3. De la vertu

Préface 

J'ai cru nécessaire, mon bien-aimé, de joindre à ce traité de la vertu quelques instructions qui s'y rapportent, afin qu'en le lisant tu pries le Seigneur pour moi, pauvre pécheur que ses mauvaises oeuvres couvrent de confusion, et que tu Le supplies de me remettre mes péchés et de me faire porter des fruits qui Lui soient agréables, avant le redoutable arrêt de la séparation de mon âme et de mon corps, avant ce jour où s'évanouissent pour jamais les pompes et l'éclat fastueux du monde. Malheur alors à celui qui aura offensé le Seigneur notre Dieu, et qui n'aura pas fait pénitence; c'est en vain qu'il voudra retrouver le temps perdu et réparer ses négligences. Pleurons donc en présence de notre Dieu pour obtenir ses miséricordes, et puisqu'il en est encore temps, travaillons à notre salut, efforçons-nous d'apaiser la colère du Seigneur. Ce que nous risquons, ce n'est pas de l'argent, dont la perte peut être facilement réparée; c'est notre âme qui est en danger  : si nous la perdons, c'est pour toujours, suivant cette parole de l'Écriture : "Que servira à un homme de gagner tout le monde et de perdre son âme  ? que donnera-t-il en échange de son âme  ? Le Fils de l'homme viendra dans sa Gloire, et alors Il rendra à chacun selon ses oeuvres" (Mt 16,26-27). S'Il rend donc à chacun selon ses oeuvres, et si aucune d'elles ne peut être cachée à Dieu, pourquoi ne faisons-nous pas le bien dans l'espérance de recevoir le bien en échange  ? Pourquoi ne nous abstenons-nous pas du mal, pour ne pas devenir la proie du démon, ainsi qu'il a été écrit : "Éloigne-toi du mal et tu ne craindras pas, et la frayeur n'approchera point de toi" (Is 54,14). J'ai honte de le dire, et je ne puis pas me taire, tant a été grande ma négligence et celle des hommes qui me ressemblent! Les soldats, pour un misérable salaire qu'ils reçoivent du prince, n'hésitent point à s'exposer pour lui à toutes sortes de périls, et courent avec joie au-devant de la mort. Avec combien plus d'empressement, nous à qui de riches promesses ont été faites, ne devons-nous pas, par des oeuvres de justice multipliées, prévenir les terribles effets du jugement éternel! Ne traitons pas en ennemie notre âme qui appartient à Dieu. Considérons la peine avec laquelle nous supportons l'ardeur du soleil et la violence de la fièvre, et demandons-nous pourquoi nous semblons ne pas redouter ce feu qui ne s'éteindra jamais  ? Que Dieu dispose donc de nous suivant sa Volonté, et que la force de son Bras nous protège dans les siècles des siècles.

Heureuse la ville gouvernée par des gens de bien; heureux le navire conduit par d'habiles pilotes; heureux aussi le monastère régi par des supérieurs sobres et continents. Mais malheur à la ville gouvernée par des méchants; malheur au vaisseau dirigé par des mains inexpérimentées; malheur au monastère tombé aux mains d'hommes intempérants (Qo 10, 16-17)! La ville sera envahie par les barbares, en punition de la perversité de ses magistrats; le vaisseau se brisera contre les écueils par l'impéritie de ceux qui le gouvernent, et la corruption des supérieurs ne fera du monastère qu'un lieu de désolation et d'effroi.

Quand, placé sous l'autorité de tes pères spirituels, tu es l'objet de leurs soins vigilants et qu'un mot flatteur t'est adressé en récompense de ta bonne conduite, ce n'est pas alors que peuvent éclater la force et la fermeté de ta foi; mais c'est lorsque tu as à supporter le mépris et la correction  : l'animal le plus féroce s'apprivoise sous la main qui le caresse. Étouffe tout ressentiment de haine contre celui qui t'instruit et te corrige, si tu veux devenir un vase d'élection. Sache ce qu'il te faut d'obéissance et d'humilité pour marcher dans la voie du Seigneur, et n'oublie pas l'honneur qui t'en reviendra si tu y es fidèle. Les saints, mon cher frère, y ont trouvé toute la gloire de leur vie. Moïse, serviteur de Dieu, qui avait puisé dans les sciences de l'Égypte des connaissances profondes, se soumit néanmoins à servir Jéthro, étranger à toute espèce d'étude (Ex 3,1); Josué, fils de Navé, mérita par sa parfaite obéissance d'être le successeur de Moïse (Deu 34,9 et Jos 1,16). L'obéissance au grand prêtre Héli rendit Samuel digne d'entendre la voix de Dieu (1 R 3,4-14). C'est encore par l'effet de cette grande vertu qu'Élisée reçut le manteau de son maître et les grâces qui y étaient attachées (4 R 2,13). Mais pourquoi parler d'hommes semblables à nous et sujets aux mêmes misères  ? Le Verbe Lui-même qui S'est incarné a vécu dans l'obéissance et dans l'humilité, comme nous l'apprend l'évangéliste par ces paroles : "Et Il leur était soumis" (Lc 2,51). L'Apôtre dit encore : "Et Il S'est rabaissé Lui-même, Il a été obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix" (Ph 2,8). Combien ne voyons-nous pas d'enfants qui s'exposent à de graves dangers, parce qu'ils ne veulent pas se conformer à la règle de vie que leur tracent leurs parents  ? Dans les villes, la plupart des peines qu'infligent les magistrats n'ont d'autre source que la désobéissance, l'obstination et la raideur de caractère. Les jeunes filles qui se refusent à régler leur conduite sur les bons avis qu'on leur donne, foulant aux pieds tout sentiment de honte et de pudeur, usent une vie infâme dans la débauche sur les places et les rues. Celles, au contraire, qui sont attentives au travail, gardent le silence et observent les lois de la pudeur, sont honorées des hommes, et un jour elles seront couronnées par les Mains du Seigneur. Ton oeuvre est bien commencée, sois persévérant, afin d'être honoré dans le royaume des cieux avec ceux qui sont doux et humbles de coeur.

Si ton frère tombe malade au milieu de son travail, qu'il ait besoin de ton secours, remplis sa tâche avec amour, patience et humilité; mais lorsqu'il aura recouvré la santé, ne lui prends rien de son travail, tu attirerais sur toi la condamnation de Dieu et des hommes. Peut-être as-tu eu cette pensée  : c'est la divine Providence qui a permis que mon frère tombât malade, pour que pendant ce temps je puisse profiter de son ouvrage. Mais pourquoi n'as-tu pas eu plutôt cette bonne pensée  : cela s'est fait ainsi avec la permission de Dieu qui a voulu faire éclater ta bonne volonté, et montrer si c'est toi ou ton frère que tu aimes  ? Si ton frère, après sa guérison refuse lui-même le salaire de son travail, reçois-le avec confiance, mais d'après l'avis de ton supérieur, afin que les étrangers rendent de toi bon témoignage (1 Tm 3,7); la piété ne suffit pas sans la justice. Il est écrit de saint Siméon qui prit le Seigneur entre ses bras, "qu'il était juste et pieux" (Lc 2,25 et 28).

Mon bien-aimé, que ton coeur soit ferme et constant  : la tiédeur est ennemie de la vertu. Lorsque nous sentons s'éteindre le feu qui nous animait, ne nous laissons point aller à l'abattement ni à la pusillanimité, mais reprenons courage à l'exemple de ce voyageur intrépide qui, sentant ses forces s'affaiblir et lui manquer dans le chemin, ne laisse point abattre son esprit, ne se détourne point de son but à cause de la longueur de son voyage, mais se console lui-même en disant : "Il n'y a plus qu'un peu de chemin pour arriver à l'hôtellerie et tu t'y reposeras." Et le Seigneur, voyant son courage, lui donne de nouvelles forces, lui aplanit le chemin et le lui rend plus doux. A la suite de la nonchalance et de la paresse marchent l'indigence des dons spirituels et la privation des choses nécessaires à la vie matérielle.

Si tu entres avant les autres dans l'enceinte où l'on célèbre les mystères divins, et que tu y demeures jusqu'à ce que tout soit consommé, que ton esprit ne s'enorgueillisse pas  : pense que les ouvriers emploient beaucoup de soins et d'attention à leur ouvrage. Ne te mets pas seulement de corps en présence du Seigneur, recueille aussi tes pensées et humilie-toi devant Lui. L'orgueil est-il autre chose que la caverne où le dragon se tient caché pour tuer ceux qui s'en approchent  ? Parler de l'ivresse ou des plaisirs charnels me semble superflu avec un homme que la piété éclaire, parce qu'il est évident pour tout le monde qu'il y a en cela antipathie formelle avec la vertu. Il faut, en ce point, se tenir sur ses gardes et se préserver des attaques du démon; mais ce qu'il faut éviter aussi, ce sont les conversations licencieuses avec les hommes, car elles corrompent l'âme et l'entraînent à sa perte. Ce n'est pas parce que la femme est un mal en elle-même qu'il faut fuir sa conversation; mais parce qu'il est facile à l'ennemi de se faire contre nous des armes de l'entretien et des discours des femmes et de nous faire transgresser la loi divine. Aussi devons-nous considérer tous les côtés par lesquels les traits du démon peuvent arriver jusqu'à nous, et mettre notre confiance dans la solidité de l'armure que nous avons reçue du saint Esprit. Celui qui ferme une porte à l'ennemi et lui en ouvre deux, croyant s'être mis ainsi en sûreté, se trompe certainement. Il faut donc nous fortifier de toutes parts et ne fournir aucun moyen d'attaque à ceux qui les recherchent. "On ne se moque pas de Dieu" (Ga 6,7), et "c'est une chose terrible que de tomber entre les Mains du Dieu vivant" (He 10,31). A Lui soient la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen.

Un religieux qui était sous l'autorité des pères spirituels alla trouver un de ses frères, et lui dit : "Je désire quitter mes pères spirituels et vivre tranquillement par moi-même. Le frère lui répondit en ces termes : "Un homme avait un fils qu'il confia aux soins d'un artisan chargé de lui apprendre sa profession. Mais le jeune homme était distrait et peu attentif à son travail. Quelques jours après, il alla trouver son père et lui dit : "Mon père, fais-moi sortir de chez mon maître, j'apprendrai bien mieux ce métier par moi-même." "Si tu n'as rien fait, lui répondit son père, quand d'autres t'instruisaient et te guidaient, que pourras-tu faire par toi-même, mon fils  ? toi qui n'as su ni apprendre ni obéir comme tu le devais  ? Je vois, mon fils, que tu as du dégoût pour la profession à laquelle je t'ai destiné, et je crains fort que je ne me sois donné pour toi une peine inutile. Applique-toi donc comme il convient à ton travail, afin que, devenu habile dans cette profession, tu trouves le calme et le repos : la mort, voilà le partage de ceux qui, dans leur ignorance, refusent de se soumettre au joug de la discipline." Et nous aussi, mon frère, gardons-nous de briser le frein de l'obéissance en Jésus Christ, dans la crainte de déplaire à Dieu et de n'avoir personne qui vienne nous secourir, quand nous tomberons dans quelque tentation. Lorsque Agar, servante de Sara, fuyait les regards de sa maîtresse, l'ange de Dieu vint à elle et lui dit  : "Retourne vers ta maîtresse, et humilie-toi sous sa main" (Gn 16,9). Elle fit ce qui lui avait été ordonné; mais lorsque son temps fut venu, Abraham lui donna des vivres et la renvoya paisiblement avec son fils  : et comme elle errait dans le désert, et qu'elle et son fils Ismaël étaient sur le point de mourir de soif, Dieu ne les abandonna pas (Gn 21,17 et ss.). Nous devons donc souffrir avec courage les afflictions, en nous souvenant que c'est le Seigneur que nous servons et non les hommes. Aussi, puisque nous sommes sous la puissance des autres, nous devons nous garder de rien faire par esprit de révolte, dans la crainte d'avoir à souffrir comme Giési, serviteur du prophète Élisée (4 R 5,27). Travaillons plutôt, par une pieuse et religieuse obéissance, à offrir des fruits parfaits à notre Seigneur Jésus Christ, à qui soient la gloire et le règne dans tous les siècles. Amen.

Si quelqu'un vient te trouver en secret et te dire : "Unissons-nous ensemble; et lions-nous d'une si étroite amitié que, quand je te dirai quelque chose, tu m'écoutes sans me contredire." Puis si, après avoir reçu ton serment, il veut te détourner de la bonne voie et te porter au péché, ne respecte point ses conseils, bien qu'il ait recours à de magnifiques paroles et qu'il se prosterne à tes pieds jusqu'à terre, dans l'intention coupable de te faire transgresser les préceptes du Seigneur. "Ne fais point d'acception de personnes, lorsqu'il s'agit de ton âme" (Si 4,27). Ce n'est pas seulement ainsi que le démon travaille à la corruption; il sait aussi employer à son gré des citations de l'Écriture, alléguer la faiblesse de la chair et imaginer mille artifices pour rendre l'homme prévaricateur et se glorifier de sa défaite. Mais nous qui connaissons son activité et les vains efforts dans lesquels il s'épuise, nous devons être fermes dans notre piété et inébranlables dans les résolutions que nous avons prises. Ceux qui veulent faire leur propre volonté, ou plutôt celle du démon qui agit en eux, se donnent tant de peines et de soins pour atteindre au but qu'ils se sont proposé! Quelle adresse et quelle vigilance doivent donc déployer ceux qui font profession de la vie spirituelle, de peur que l'ange des ténèbres ne parvienne enfin à les vaincre! Mais, suivant les préceptes du Seigneur notre Dieu, il ne fallait pas se lier par un serment (Mt 5,34); car te voilà pris par tes propres paroles. Ne dis pas que c'est peu de chose; la complaisance que tu as eue pour ton ami t'a fait tomber entre les mains des malins esprits. "Ne laisse point aller tes yeux au sommeil, et que tes paupières ne se ferment point; sauve-toi comme un daim qui échappe au piège et comme l'oiseau qui se tire du filet" (Pr 6,4-5). Que le découragement et la confusion ne s'emparent pas de ton esprit. Tu peux changer de vie, si d'ailleurs tu as toujours le Seigneur devant les yeux. Veille sur toi-même; ton serment est nul et tu peux encore renoncer a mal. Celui qui, par amour pour les hommes, a prêché l'évangile dans le monde, le Seigneur enfin, a ordonné aux hommes de faire pénitence et de s'abstenir de tout péché (Mt 3,2). Il faut donc prendre garde que, dans le désir de satisfaire nos passions, le serment ne soit qu'un vain prétexte de ne point nous dégager du réseau empesté de notre ennemi (1 Th 5). "On ne se moque pas de Dieu" (Ga 6,7). Il tend la main à ceux qui veulent être sauvés. "Évite le mal et fais le bien" (Ps 33,15). C'est ainsi que tu garderas ta parole selon le psalmiste  :"Je retire mes pas de toute mauvaise voie, afin d'accomplir tes Ordonnances" (Ps 118,101).

Veux-tu que je te prouve d'une manière complète et invincible que tu n'es pas lié par ta parole  ? Fuis le mal, fais le bien et sépare-toi de toute personne qui marche dans la voie du désordre (2 Th 3,6). Écoute cette parabole ou plutôt cet exemple  : Un père avait un fils qui l'entourait de ses respects, qui, toujours docile à ses ordres, se plaisait à lui obéir en toute choses. Quelqu'un, jaloux de la sagesse et de la perfection de ce jeune homme, vint lui dire en secret  : "Jure-moi que tu feras à l'égard de ton père tout ce que je te dirai, et que tu ne m'opposeras jamais la moindre résistance." Le fils eut l'imprudence de le lui jurer; et aussitôt après il lui dit : "Va outrager ton père, frappe-le, ne respecte plus sa présence, et fais tout ce qu'il t'aura défendu de faire; j'ai reçu ta promesse, et tu ne peux te refuser à m'obéir. "Ce fils serait-il assez insensé, ou plutôt assez impie, pour ne pas mépriser cet abominable conseil  ? Et le respect et la vénération qu'il a pour son père ne seront-ils pas plus puissants  ? Certes, il lui répondra : "Je vois que tu es un homme qui foules aux pieds la vérité et la justice, qui es l'ennemi de mon père et qui ne cherches qu'à perdre mon âme. Mais tu ne me tromperas pas comme le serpent séduisit Eve (Gn 3). Ta fourberie et ta méchanceté ne me feront pas commettre une impiété aussi grande. Je ne veux pas que mon père puisse m'accuser ou me reprocher d'avoir obéi à un homme aussi pervers. Je méprise ton conseil par respect pour mon père et pour le salut de mon âme. Que le signe de la croix ferme mes oreilles à tes paroles empoisonnées, qui ne pourront y entrer désormais; je fuirai tout rapport avec toi, parce que tu es plein de ruse et de dissimulation."

L'Apôtre nous avertit aussi de nous séparer de tous ceux d'entre nos frères qui mènent une vie déréglée (2 Th 3,6). On n'honore point Dieu par de mauvaises actions. Mon bien-aimé, ne te laisse pas entraîner par des hommes pervers, dans la crainte d'offenser ton Père qui est dans les cieux; si tu fais des choses contraires à ses Commandements, tu n'auras pas d'excuse au jour du Jugement. Tu irrites ton Dieu en transgressant les préceptes du saint évangile. Veille sur toi-même et profite du sublime enseignement du prophète lorsqu'il dit : "J'ai juré et j'ai résolu", non pas de violer tes Préceptes et tes Commandements, mais "j'ai juré et j'ai résolu de garder tes Préceptes et d'accomplir tout ce qu'ordonnera ta Justice" (Ps 118,106). Et il ajoute : "Je hais l'iniquité et je l'ai en abomination, mais je chéris ta Loi"(Ps 118,163). Avec ces préceptes et la miséricorde de Dieu, tu éviteras bien des tentations et bien des dangers, et ce qui est écrit s'accomplir  : "Le mal qu'il méditait retournera contre lui, et ses iniquités retomberont sur sa tête" (Ps 7,17). Travaille donc à acquérir la charité et la paix, non pas celle que peuvent donner les serments, les flatteries et tout ce qui est défendu, mais celle qui est selon Dieu et qui émane directement de l'amour que ton âme a pour Lui : alors il ne s'y glissera rien d'injuste, rien de forcé, et la grâce de notre Seigneur Jésus Christ sera avec toi. A Lui la gloire et la puissance dans les siècles. Amen.

Fuis la compagnie des hérétiques et des libertins; leurs entretiens sont contraires à la foi, et semblables à des flèches, ils font au coeur de profondes blessures. Combien de gens empoisonnent les âmes du venin de leurs discours; ce sont peut-être ceux-là que l'Écriture désigne par l'expression symbolique d'hommes couverts de la lèpre (Lv 15,22) et dévorés de maladies honteuses. Ces derniers, selon le témoignage de la loi, rendent impurs tous les meubles sur lesquels ils se reposent et tout ce que touche leur salive. Ainsi les hérétiques et les débauchés, par leurs discours empestés, rendent abominables tous ceux qui reçoivent les émanations de leur âme impure et corrompue, et, comme je l'ai déjà dit, la dépravation de leur esprit peut être comparée à la lèpre. Une foule de saints se sont serré les reins avec une ceinture qui révélait toute l'austérité de leur vie. Ils étaient couverts de l'armure du saint Esprit, dont la vertu les défendait de toutes parts. Mais les hérétiques sont privés, par leur négligence personnelle, de ce don précieux. Leurs appétits charnels ne sont pas contenus par la barrière de chastes pensées : leurs moeurs sont dissolues, leurs actions et leurs paroles, tout en eux est corrompu. Les uns, dont la foi est faible et chancelante, disent : "Quel mal y a-t-il à se lier avec un homme quelconque, qu'il pense bien ou mal, pourvu que nous conservions l'intégrité de notre foi  ?" D'autres, esclaves des plaisirs sensuels, se demandent  : "Quel inconvénient y a-t-il à manger, à boire, à vivre dans les délices  ?" La concupiscence de la chair est un mal; c'est un mal de désirer le bien d'autrui ou de le dérober. Cependant, si on leur en fait un reproche, ils répondent  : "J'y ai été contraint par la nécessité; si j'ai volé, c'était pour satisfaire la faim qui me pressait." Est-il rien de plus impie que ce langage  ? Rien de plus honteux et de plus ignominieux qu'une semblable lèpre  ? Dieu ne veut pas que tu laisses ces abominables pensées infecter les tentes de ton âme. La loi ne permet pas à ceux qu ont eu des relations avec des lépreux de dresser leurs tentes au milieu des enfants d'Israël. Celui qui ouvre dans son coeur un sanctuaire aux saintes et sublimes pensées ne peut pas, sans crime, y laisser pénétrer l'impureté et le péché. L'Écriture fait assez connaître la corruption et la dissolution des moeurs de ces hommes pervers, le but honteux qu'ils se proposaient, leur conduite que rien ne saurait excuser, lorsqu'elle dit : "Tout homme affecté de la lèpre aura ses vêtements déchirés, la tête nue, le visage couvert, et il sera déclaré impur pendant tout le temps de sa maladie; et, à cause de son impureté et de ses souillures, il sera séparé du peuple et demeurera hors du camp" (Lv 13). Certains d'entre eux ne rougissent pas de dire : "Mangeons et buvons; nous mourrons peut-être demain" (Nb 12). Ce sont là des discours de gens qui ont fait divorce avec la vérité; c'est aussi le sentiment des hérétiques.

Pour donner une base à leurs erreurs, les hérétiques s'efforcent d'emprunter aux divines Écritures des passages et des citations à l'aide desquels ils pervertissent le coeur de ceux qui ont la faiblesse de les écouter. Un de nos saints leur adresse ces admirables paroles, qui renferment une excellente leçon : "Les raisons sur lesquelles ils s'appuient ne peuvent avoir pour fondement ni les prédictions des prophètes, ni les enseignements du Seigneur, ni la tradition des apôtres. Mais, pour qu'on ne dise pas que le travail de leur imagination ne repose sur aucune autorité, ils prétendent connaître les saintes Écritures bien mieux que tous les autres, et ils y voient ce qui ne s'y trouve pas; ils bâtissent sur le sable, comme on dit, en tâchant d'ajuster des vérités dignes de foi, ou les paraboles du Seigneur, ou des discours des prophètes et des apôtres, aux principes erronés qu'ils mettent en avant; ils passent sur toutes les règles prescrites pour expliquer les saintes Écritures, ils en corrompent le sens et morcellent, autant qu'ils peuvent la vérité même. Ils transposent les passages, les retournent, les mêlent ensemble et les confondent; enfin, ils dénaturent les paroles du Seigneur pour les adapter à l'imperfection de leur doctrine; ils ressemblent à un fou qui, prenant la statue d'un roi faite par un artiste habile et enrichie de pierres précieuses, les retirerait une à une, lui ferait perdre la forme humaine, pour ne reproduire que l'image d'un chien ou d'un renard, et qui soutiendrait ensuite et ferait croire, en montrant les pierres précieuses dont l'éclat séduirait peut-être les sots qui n'ont aucune idée exacte de la vérité, que cette statue ainsi défigurée est le véritable chef-d'oeuvre de l'artisan habile qui voulut dignement représenter le prince. Ainsi les hérétiques, assemblant avec effort des contes et des fables absurdes, s'emparent des passages, des citations et des paroles éloquentes de Dieu pour les adapter à leurs folles rêveries" (st Irénée : 1 Contre les hérétiques,1). Suffisamment instruits par ces exemples, fuyons les hérétiques et leurs conversations perverses. Gardons-nous d'imiter ces hommes qui vivent dans le luxe et dans la débauche, tout en invoquant l'autorité de l'Écriture. Conservons-nous dans la pureté de la foi et des bonnes oeuvres, afin d'offrir des fruits excellents et parfaits à notre Seigneur Jésus Christ, à qui soit la gloire dans les siècles. Amen.

Considère l'habit dont tu es revêtu, humble moine; vois combien il diffère de celui des gens du monde, et examine avec soin les devoirs dont il est l'emblème et le signe. Il te montre et il t'apprend le mépris que tu dois faire des moeurs et des choses du siècle, en même temps qu'il vous rappelle que tes oeuvres doivent toutes être spirituelles. Ne néglige donc point la vertu, mais réunis toutes tes forces pour travailler à ta purification; c'est pour cela que tu as quitté le monde. Applique-toi à conquérir la chasteté et l'Esprit saint demeurera en toi. Écoute cet avis dans le Seigneur, ô mon bien-aimé, ne l'oublie jamais, et tu trouveras le repos en toi-même; loin de toi toute vaine complaisance, toute exécrable pensée de concupiscence. Garde-toi de l'appât des paroles trompeuses, ne porte point envie à ceux qui vivent dans l'iniquité et ne fais point attention aux fautes de ton prochain. Conserve-toi dans la pureté, et si l'ardeur du péché t'excite et t'embrase, que tes larmes en éteignent les flammes impures. Le Seigneur sauve ceux qui ont recours à Lui; demande-Lui donc ses grâces, car Il aime ceux qui Le servent saintement. La pureté est un précieux trésor, lorsqu'on y joint des pensées droites; si tu l'aimes, le Seigneur te glorifiera et tu prospéreras en toutes choses. Suis mes conseils, repousse le démon lorsqu'il veut étendre sur les yeux de ton esprit le voile de mauvaises pensées. Il ne viendra pas à ton secours, quand les mauvais anges t'entraîneront, lui qui ne peut se secourir lui-même; c'est pour lui et ses anges que l'enfer a été préparé (Mt 25,41); mais pour toi toutes les délices du paradis, si tu renonces à ses oeuvres. Le démon est dans la joie quand tu mènes une vie criminelle; il s'afflige, au contraire, quand il te voit avancer par de bonnes oeuvres dans la route de la vertu. Ne te rebute pas dans la carrière du bien que je t'ai tracée; la pratique est aisée et facile, et si tu crois fermement, bientôt tu en recueilleras des fruits; mais si tu es indocile à ma voix, tu t'en repentiras bientôt, et lorsque tu auras consumé tes forces, tu diras : "Pourquoi ai-je rejeté les saintes règles de la discipline  ? Pourquoi mon coeur a-t-il été rebelle a toutes les remontrances  ? Pourquoi n'ai-je point écouté la voix qui m'instruisait, ni prêté l'oreille aux leçons de mon maître  ? J'ai été presque plongé dans toutes sortes de maux, au milieu de l'église et de l'assemblée" (Pr 5,12-14). Ne négligeons donc pas notre salut, mon bien-aimé, et n'imitons point ceux qui vivent sans crainte dans l'ivresse de l'orgueil et de la volupté. Ceux qui haïssent le Seigneur seront couverts de honte et de confusion. Nos jours passent vite, notre fin approche  : pleurons devant le Seigneur notre Dieu, avant que nous ne soyons enveloppés dans les ténèbres extérieures. Comment pourrons-nous nous préparer à ce temps, en versant d'abondantes larmes, si nous l'employons à opérer l'iniquité, ou si nous ne faisons aucun progrès dans la vertu  ? "Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant les jours de salut" (2 Co 6,2). Heureux ceux qui sont sobres et vigilants, ils seront couronnés de gloire au milieu des tressaillements de joie; heureux ceux qui pleurent maintenant, ils seront consolés avec les élus de Dieu (Mt 5,5 et Lc 6,21); heureux ceux qui souffrent dans le Seigneur, les délices du paradis les attendent. Puissions-nous en jouir par l'intercession de tous ceux qui se sont rendus agréables à notre Seigneur Jésus Christ, à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.

Dévouons-nous, mon cher frère, à la vie spirituelle, unissons les oeuvres à la foi, afin que, par leur coopération mutuelle, l'homme en nous arrive à la perfection. Nous ne serons propres à étudier la science de Dieu que du moment où nous aurons réprimé nos passions, chassé loin de nous toute affection charnelle et dégagé notre esprit de toute sollicitude pour les choses du siècle. La grâce du saint Esprit pouvant alors se reposer en nous, nous aurons par elle le don d'intelligence, elle éclairera nos coeurs et les rendra si resplendissants qu'ils seront comme des lampes bien garnies, d'où le feu jaillit aussitôt qu'on l'en approche, et qui répandent partout une éclatante lumière. Mais si nous sommes encore tourmentés par nos passions et dominés par elles, si, tout couverts de leur fange immonde, nous recherchons les honneurs et les dignités, nous courons les plus grands dangers et nous sommes semblables à une lampe qui, faute d'huile, ne peut conserver la lumière ni même la recevoir, quand on veut la lui communiquer. Il faut donc, avant tout, nous préparer à recevoir la lumière de l'intelligence, afin de nous rendre dignes des dons spirituels et de la grâce, et pour que l'âme soumise à l'Esprit saint soit purifiée par sa divine Puissance et que notre corps le soit en même temps, demandons tous les jours au Seigneur les larmes de la componction, pleurons nos fautes et notre âme sortira de la corruption du péché et reprendra une vigueur nouvelle. Ne négligeons point notre âme; c'est un champ qu'il faut cultiver et engraisser, afin qu'amollie et réchauffée, la terre rapporte de bons fruits pour le Seigneur. Elle s'amollira sous la double influence de l'Ancien et du Nouveau Testament; le feu du saint Esprit la réchauffera et la rendra féconde. Abandonnons-leur le soin de notre âme, arrosons-la de nos larmes, afin qu'étant ainsi cultivée et arrosée, elle porte des fruits de justice, et de peur que par notre négligence, au jour de la séparation, nous ne disions avec crainte et en tremblant comme le roi des Amalécite : "La mort est-elle donc si amère  ?" (1 R 15,32). Ézéchias, qui n'avait pas négligé les oeuvres de justice pendant qu'il était en santé, trouva de la consolation auprès du Seigneur au milieu des souffrances et à l'approche de la mort. Le prophète lui ayant annoncé sa dernière heure de la part du Très-Haut, il tourna son visage vers la muraille et pria ainsi le Seigneur "Souviens-Toi, Seigneur, de quelle manière j'ai marché devant Toi dans la vérité et dans la pureté du coeur, et que j'ai fait ce qui T''était agréable" (4 R 20,3). Ézéchias versa aussi une grande abondance de larmes. Que lui répondit alors le Seigneur plein de miséricorde  ? Il lui fit dire aussitôt par son prophète  : "J'ai entendu ta prière et J'ai vu tes larmes, J'ajouterai encore quinze années au cours de ta vie, et Je te délivrerai des mains du roi des Assyriens" (4 R 5,6).

Tu le vois, il est bon de ne pas vivre dans l'indifférence de ses devoirs, et d'avoir toujours devant les yeux la crainte du Seigneur. Un violent orage gronde sur nos têtes. Eh bien, appliquons-nous à faire de bonnes oeuvres, afin qu'au temps de la persécution et du malheur, nous trouvions un appui et un soutien dans le Seigneur. O mon bien-aimé, que ces instructions ne sortent jamais de ta mémoire, veille sur toi-même et garde soigneusement ton âme, dans la crainte de ne pas trouver la perle que tu cherches. Chéris la piété et la tempérance, et tu feras de grands progrès dans la vertu. Mais si tu te relâches dans ta conduite, si tu t'abandonnes à l'ivresse et aux excès, tu périras avec ceux qui se nourrissent de mets délicats et recherchés. Et d'abord, tu éloigneras de toi la grâce de Dieu; puis ceux qui verront la dissolution de tes moeurs et ton intempérance te blâmeront et te condamneront. Le travail de tes mains ne pourra pas suffire à de si grandes dépenses; enfin, de là naîtront la dissipation, la curiosité, le mensonge, l'insolence, l'erreur et la folie, les flatteries et les complaisances pour les grands et pour les personnes élevées en dignité, et tant d'autres vices semblables. Que la piété et la tempérance sont de grands biens! L'avidité et l'excès des aliments corrompt les moeurs, la tempérance édifie. Ces deux manières de vivre sont opposées l'une à l'autre et s'excluent mutuellement. Si tu aimes sincèrement la piété et la tempérance, ton esprit planera au-dessus de toutes choses. La piété te fera aimer à vivre dans la solitude et à ne pas rester longtemps absent de ta cellule, et à éviter avec soin les conversations inutiles. Ne te mets point en peine d'avoir des habits somptueux  : que cela ne t'occupe même pas. N'use pas à la fois un grand nombre de vêtements, tu n'en seras que plus tranquille. Si tu vis avec tempérance, satisfait du présent, tu n'auras pas à t'inquiéter de dépenses fastueuses. Tu satisferas à tous tes besoins avec trois, quatre ou cinq petits pains cuits sous la cendre, un peu de lentilles ou d'autres légumes ou herbages  : si tu vis ainsi, le Seigneur te viendra en aide, Il fortifiera ton âme qu'Il nourrira des plus riches espérances. L'existence de ceux qui s'abandonnent à leurs honteux désirs est pleine d'inquiétude et de tourments; et ce qui est le pire de tous les maux, c'est qu'ils oublient Dieu Lui-même, jusqu'à n'en point garder le souvenir. Les misérables passions de l'âme se dissipent à la seule pensée de Dieu, comme les malfaiteurs à l'approche du magistrat; cette pensée suffit aussi pour nous purifier et faire de nous un temple où l'Esprit saint se plaît à habiter. Mais dès que le souvenir de Dieu s'efface, le règne des ténèbres et de la corruption commence, et la carrière est ouverte à toute espèce de mal. Au reste, je pense qu'il y a différents degrés qui conduisent à la vie charnelle ou à la vie spirituelle et religieuse, embellie du cortège de toutes les vertus.

Le démon, auteur du mal, ce malin esprit qui se réjouit de notre perte, s'efforce d'attirer notre âme hors de la bonne voie, pour qu'elle s'abaisse jusqu'aux choses charnelles : c'est ainsi qu'il entraîne peu à peu, qu'il pousse et qu'il précipite ceux qui ne veillent pas attentivement sur eux jusqu'à ce qu'il les ait jetés dans les profonds abîmes des enfers et qu'ils soient complètement exclus et chassés du royaume des cieux. Aussi l'Apôtre, comptant, pour ainsi dire, les degrés qui conduisent à l'enfer, s'exprime ainsi : "Il est aisé de connaître les oeuvres de la chair, qui sont la fornication, l'impureté, l'impudicité, l'idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les jalousies, les rivalités, les querelles, les dissensions, les hérésies, l'envie, les meurtres, l'ivrognerie, les débauches et autres crimes semblables" (Ga 5,19-21). Et il déclare très positivement quelle en sera la fin, en disant : "Je vous déclare, encore une fois, que ceux qui agissent ainsi ne posséderont pas le royaume de Dieu" (Ibid.). Il est donc nécessaire d'élever notre esprit et nos pensées vers le ciel, et de ne point les laisser courir vers tout ce qui est défendu.

Si l'ennemi nous renverse par terre, relevons-nous au plus tôt, de peur qu'il ne nous entraîne encore au mal, et que, nous enveloppant peu à peu, de chute en chute il ne nous porte au comble du désespoir et à notre perte éternelle. Quelle que soit donc la défense qu'il nous fasse transgresser, gardons-nous de persévérer dans notre faute, et ne désespérons point de nous-mêmes, puisque la pénitence peut nous soustraire à toutes ces horreurs, et nous conduire au sanctuaire de la piété. Voyant notre changement de vie et notre sincère pénitence, voyant en même temps que c'est Lui seul que nous désirons de tout notre coeur et que nous faisons ce qui Lui plaît et Lui est agréable, le Seigneur ne nous parlera plus comme à des serviteurs, mais, nous regardant comme ses véritables amis, Il nous exhortera aux vertus les plus parfaites et les plus sublimes, en nous disant : "Mon ami, monte plus haut!" (Lc 14,10), c'est-à-dire  : élève-toi à cette hauteur, où s'ouvrira pour toi la porte des cieux, et dont les degrés sont la foi, l'espérance, la charité et les autres fruits du saint Esprit. Devenus citoyens de la Jérusalem céleste, nous aurons notre coeur dans la joie que nul ne saurait lui ravir (Jn 16,22). Puisse le Seigneur Dieu tout-puissant nous conduire Lui-même par sa Sagesse et nous protéger par la puissance de son Bras. Malheur, malheur à l'homme que Dieu n'assiste pas! Il n'y a pas d'autre Dieu que le Dieu vivant  : Il est le Seigneur du ciel et de la terre, et Il a fait tout ce qu'Il a voulu dans le ciel et sur le terre, dans la mer et dans les abîmes (Ps 134,6), et personne ne peut résister à sa Volonté. C'est à Lui qu'appartiennent la gloire, la puissance et la grandeur dans les siècles des siècles. Amen.


SUR LA RÉSURRECTION ET LE JUGEMENT

 

1. Méditation sur la mort ou nécessité de ne jamais perdre de vue le jour qui doit être le dernier de notre vie.

 

Songez-vous, mes frères, aux terreurs qui vous assiégeront au sortir de ce monde, à l'heure de la séparation de l'âme et du corps ? Quelles angoisses, quelle perplexité pour une âme sur le point d'être initiée aux redoutables mystères de l'autre vie! Tous les anges du Seigneur, la foule des esprits célestes, toutes les puissances infernales, tous les princes des ténèbres se réunissent autour du lit d'un mourant pour se disputer son âme et pour en fixer les destinées éternelles. Si c'est un chrétien riche de vertus, dont la vie a été pure et qui a marché constamment dans les sentiers de la justice, il voit, à son heure dernière, ces mêmes vertus auxquelles il a été fidèle se changer en autant de bons anges qui le défendent contre les attaques des puissances infernales. Les esprits célestes ouvrent leurs rangs pour recevoir l'âme de ce chrétien, et, au milieu de leurs transports de joie et d'allégresse, entonnant un hymne de victoire en l'honneur du Très-Haut, ils vont la porter au pied du trône de Jésus Christ. C'est là que cette âme unit ses adorations à celles que l'armée céleste rend au Roi de gloire; c'est alors qu'elle entre en possession du royaume des cieux; lieu de repos et de joies ineffables, foyer de la lumière éternelle, séjour où l'on ne connaît ni la douleur, ni les gémissements, ni les larmes ni les soucis; séjour de la vie immortelle et de la joie éternelle, où règnent tous ceux qui se sont appliqués à plaire à Dieu. Mais si c'est un chrétien qui a mal vécu, qui s'est livré à des passions d'ignominie, qui s'est plongé dans les voluptés, qui a borné son espoir aux vanités de ce monde, maintenant que le voilà sur le seuil de l'éternité, ces passions et ces voluptés qu'il a tant affectionnées pendant sa vie, deviennent des démons qui se précipitent sur son âme et qui empêchent les saints anges d'approcher. Ce lugubre cortège des esprits infernaux et des puissances des ténèbres, entraînant cette âme malgré sa résistance et ses supplications, malgré ses pleurs et ses cris, la précipite dans ces lieux d'épaisses ténèbres, dans ces noirs cachots où tous les pécheurs attendent, en compagnie des démons et de ses suppôts, le jour du jugement et des supplices éternels. Il faut donc que dès maintenant la fin de notre vie soit l'objet de notre attention et de notre sollicitude; il faut que nous acquérions ces vertus qui nous accompagneront dans l'autre monde, et qui nous protégeront à l'heure fatale.

Or quelles sont ces vertus, quels sont ces anges qui luttent pour nous contre les démons, c'est-à-dire contre nos passions ? Ce sont la charité, la longanimité, la continence, la patience, la discrétion, la soumission, le calme et la force de l'âme, et enfin la justice. Ces vertus, et toutes celles qui s'en rapprochent, se rassemblent autour de nous à l'heure de la mort, et nul ennemi n'est assez ferme pour leur tenir tête. Quant à ces passions qui se changent en démons, ce sont la haine, la fierté, la dureté du coeur, la tiédeur, les discours oiseux, l'aigreur, l'animosité, la jalousie, l'envie, l'orgueil, la vaine gloire, le ressentiment, la nonchalance, la négligence, l'ignorance, le désespoir, l'emportement, la colère, la paresse, le mépris, la méchanceté, la cupidité, la vanité, la mollesse, la gourmandise, l'intempérance, et, par-dessus tout, l'avarice et l'esprit de ruse, esprit vraiment satanique. Ce seront là autant de démons acharnés à notre perte à l'heure de notre mort, sans que nous ayons le droit de nous plaindre. Si nous nous enrôlons sous la bannière de nos ennemis, n'est-ce pas leur reconnaître sur nous un empire absolu ? Or nos passions nous suivent après la mort; elles dominent en nous, et nul ne peut leur échapper. Élevons donc notre esprit et nos pensées, tandis qu'il en est temps encore, vers les célestes intelligences; invoquons les anges de tout notre coeur, conjurons-les de nous accorder leur assistance à l'heure où nous la réclamerons; prions-les de nous délivrer de nos ennemis, et ces ennemis, quelle que soit leur perversité, quelque noirs complots qu'ils trament contre nous, fuiront devant eux comme on fuit devant un reptile ou devant la flamme d'un incendie. Mais si malheureusement ces ennemis sont parvenus à nous éloigner des voies de la vertu, et qu'ils aient élevé une barrière entre Dieu et nous, efforçons-nous en temps propice, alors que la vie nous est laissée, efforçons-nous de déjouer leurs funestes desseins. Recourons aux larmes de la pénitence et à la pratique des vertus les plus saintes pour désarmer la justice divine et pour nous préparer à la mort. Il ne faut pas que le Seigneur frappe à la porte avant que nous soyons prêts à Le recevoir. L'heure de la visite du Seigneur est inconnue; lors donc qu'Il se présentera et qu'Il frappera à la porte, soyons prêts à marcher à sa rencontre, parce que la gloire Lui appartient avec le Père et le saint Esprit, à présent et toujours, dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

2. Sur le second avènement de notre Seigneur Jésus Christ.

 

Mes frères bien-aimés de Jésus Christ, prêtez-moi une oreille attentive : je vais parler du second et terrible avènement de notre Seigneur. En pensant à ce redoutable moment, je tremble; je suis glacé d'effroi, quand je songe à tout ce qui sera découvert et mis au grand jour. Qui pourrait peindre ce désolant tableau ? quelle langue peut décrire ces lugubres scènes ? quelle oreille pourra en entendre le récit ? Descendant du trône de sa Gloire, le Roi des rois viendra faire la revue de tous les habitants de la terre, leur demander un compte d'où sortira pour les justes le digne prix de leurs vertus, et le châtiment pour les malheureux qui l'auront mérité; car s'Il est juge, Il est juste aussi. A cette image qui obsède ma pensée, je me sens accablé, mes membres palpitent, mes yeux se remplissent de larmes, ma voix s'éteint, mes lèvres se serrent, ma langue frémit, et ma pensée s'arrête silencieuse et sombre. Excité par l'intérêt que vous m'inspirez, je veux parler, et la crainte enchaîne mes paroles; car jamais, depuis sa création, pareils prodiges n'ont effrayé la terre, et jamais rien de semblable ne viendra consterner le coeur des générations successives. Un coup de tonnerre qui vient tout à coup retentir à nos oreilles porte la terreur au fond des âmes; tous les fronts s'inclinent vers la terre. Que deviendrons-nous, mon Dieu! quand les accents de la trompette, mille fois plus éclatants que ceux du tonnerre, iront éveiller dans leurs tombeaux, les justes et les pécheurs qui dorment depuis les premiers jours du monde ? Alors, à ce bruit terrible, les ossements s'arrachant à la terre qui les enferme courront se rassembler pour reformer des corps. Quel spectacle! Tout le genre humain, renaissant à la fois, viendra, des quatre coins de la terre, comparaître aux pieds du souverain Juge! Le Roi dont le pouvoir s'étend sur toute chair n'aura qu'à dire un mot, et soudain la terre ébranlée s'empressera à rendre les morts qu'elle a reçus dans ses entrailles; ceux que la mer avait engloutis, que des animaux féroces dévorèrent, ceux qui avaient péri victimes des habitants des eaux ou des oiseaux de proie, reparaissent tous ressuscités, sans qu'ils aient à regretter la plus petite partie de leur corps!

Comment pourrons-nous voir sans trembler, mes chers frères, un fleuve de feu, s'élançant avec l'impétuosité d'une mer en furie, embraser les montagnes et les vallées, consumer le monde entier avec tous les travaux des hommes ? Soudain les fleuves se dessèchent, les fontaines se tarissent, les étoiles s'effacent, le soleil s'éteint, la lune a disparu, et le ciel a plié son pavillon comme les feuillets d'un livre, ainsi qu'il est écrit (Mt 24). Les anges courent rassembler de tous les points d'où soufflent les vents, comme dit le Seigneur, d'une extrémité à l'autre de la terre, les fidèles serviteurs de Dieu (II. Pi 3). Un nouveau ciel, une nouvelle terre apparaissent bientôt selon les promesses du souverain Maître (Ap 1; Is 45;46). Tout-à-coup, un trône majestueux s'élève, mes bien-aimés, et l'étendard de la croix, où le Christ expira volontairement pour nous, resplendit de lumière. A l'éclat dont il remplit l'horizon, tous les peuples ont reconnu le sceptre redoutable du grand Roi, et ils se rappellent que le Seigneur a prédit que le signe du Fils de l'homme apparaîtra dans le ciel (Mt 24), et personne ne doute plus alors que le moment est venu. Comment oser se présenter à Jésus-Christ ? Chacun, dans ce fatal moment, sera poursuivi par le souvenir de toutes es actions qui se dresseront devant lui, bonnes ou mauvaises. Les hommes au coeur miséricordieux, et qui ont sincèrement pratiqué la pénitence, se réjouiront en voyant s'accomplir les voeux qu'ils avaient formés. Ceux qui ont compati aux souffrances des pauvres, et les pauvres qu'ils n'ont pas repoussés, plaidant pour leurs nobles patrons, dont ils proclameront les vertus devant les anges et les hommes, tout en rappelant les larmes qu'ils ont versées et leurs pénitences laborieuses, seront tous dans la joie, et plein de l'ivresse du triomphe, et attendant avec confiance "la bienheureuse espérance et le glorieux avènement du grand Dieu sauveur, notre Seigneur Jésus Christ" (Tit 2,13).

Et pourquoi ne pas dérouler devant vous un tableau plus imposant encore ? A cette grande voix, à ce cri terrible parti des sommités du ciel: "Voici l'Époux qui arrive" (Mt 25,6), voici que le Juge approche, que le Roi paraît, voici le Juge des juges qui se révèle à tous les yeux, voici le Dieu de l'univers qui vient juger les vivants et les morts; ô vous les bien-aimés du Christ, un frémissement général agite la terre sur ses bases; tout tremble, la mer et ses profonds abîmes. Les angoisses, la crainte, la stupeur sont dans tous les coeurs; tout est consterné dans l'attente des malheurs qui vont fondre sur la terre: "Les puissances des cieux seront ébranlées" (Mt 24,25), comme il est écrit. Soudain les anges et les choeurs des archanges développent à la fois leurs célestes bataillons; les chérubins et les séraphins, les puissances et les vertus chantent l'hymne de gloire "Saint, saint, saint est le Seigneur des armées, qui est, qui était et qui doit venir, le Tout-puissant!" (Ap 4,8). Toute créature du ciel et de la terre répond d'une voix tremblante et respectueuse: "Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur" (Mt 21,9). A ce moment le ciel s'entrouvre et laisse voir le Roi des rois, notre Dieu sans tache et plein de gloire, semblable à la foudre, revêtu de force et d'une incomparable majesté. Ainsi Jean le Théologien l'avait annoncé: "Le voici qui vient sur les nuées. Tout oeil Le verra et ceux même qui L'ont méprisé; et tous les peuples de la terre se frapperont la poitrine en Le voyant" (Ap 1,7). Quel homme assez audacieux pourra soutenir ce spectacle devant lequel fuiront le ciel et la terre, comme le dit le même apôtre: "J'ai vu un grand trône blanc, et quelqu'un qui était assis dessus, devant la face duquel la terre et le ciel s'enfuyaient, et il n'en resta pas même la place ?" (Ap 20,11) Jamais pareil effroi a-t-il brisé un coeur d'homme ? Jamais vos yeux ont-ils rien vu de plus redoutable ? Quand le ciel et la terre fuient, qui donc pourra se tenir debout ? Pécheurs, hélas! où fuirons-nous, quand devant nous se dressera le trône où s'assied le Dieu des siècles; quand nous verrons se déployer autour de ce trône majestueux les armées innombrables du ciel ?

Alors s'accomplira la prophétie de Daniel: "J'étais attentif à ce que je voyais, jusqu'à ce que les trônes furent placés, et que l'Ancien des jours s'assit. Son vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa Tête étaient comme la laine la plus pure; son trône était de flammes ardentes, et les roues de ce trône un feu brillant. Un fleuve de feu sortait de devant sa Face; un million d'anges assistaient devant Lui, et mille millions Le servaient. Le Juge s'assit, et le livres furent ouverts" (Dan 7,9-10). De quel effroi, mes frères, ne serons-nous pas saisis, quand, sans acception de personnes, Il prononcera ses arrêts, et que seront ouverts ces livres redoutables où sont inscrits nos oeuvres, nos discours dans cette vie, et que nous avons espéré cacher à Dieu qui, selon l'Écriture, sonde les reins et les coeurs: "Car tous les cheveux de votre tête ont été comptés" (Luc 12,7); c'est-à-dire les pensées et les paroles dont il nous faudra rendre compte. Que de larmes à répandre dans ces cruels instants, et nous n'y pensons même pas! Que de soupirs s'exhaleront avec effort de nos poitrines, à l'aspect des riches présents dont le Roi de gloire comblera ceux qui ont vaillamment combattu! A l'aspect de ce royaume ineffable des cieux, à l'aspect des plus horribles tourments, et de toutes ces générations d'hommes depuis Adam, notre premier père, jusqu'au dernier-né, placées devant la Face de Dieu, comme il est écrit: "Je vis, Moi, dit le Seigneur, et tout genou se courbera devant Moi" (Is 49,18 et 45,24; Rom 14, 11; Ph 11,10).

C'est alors, ô vous les bien-aimés du Christ, que l'homme, se tenant debout entre le royaume et le tribunal, entre la vie et la mort, entre la liberté et l'esclavage, attendra que l'heure terrible du jugement ait sonné pour lui, l'heure où personne, hélas! ne pourra venir au secours de son prochain. Alors chacun confessera quelle a été sa foi, à chacun sera demandé le signe du baptême, une conscience que les hérésies n'auront pas souillée, s'il a été fidèle, s'il n'a pas flétri la pureté de sa robe, ainsi qu'il est écrit: "Car tous environnant l'autel offriront des présents à ce Roi terrible" (Ps 75,12). En effet, tous ceux dont les noms sont inscrits sur les livres de la sainte Église, au nombre des citoyens, auront à rendre compte, chacun selon son mérite: "Les puissants seront examinés rigoureusement" (Sg 6,7), comme il est écrit; "il sera beaucoup demandé à qui il a beaucoup été donné; et l'on appliquera à chacun la mesure dont il se sera servi pour les autres" (Luc 12,48; Mt 7,2; Mc 4,24). N'est-il pas vrai que, grands ou petits, nous avons professé la même foi, nous avons été marqués du même signe; nous avons tous renoncé au démon, nous l'avons rejeté loin de nous; nous nous sommes tous unis à Jésus Christ, et nous L'avons adoré ? Oui, vous avez été initié au mystère de la piscine, vous avez renoncé à l'ennemi du salut, et la renonciation qu'on exige de vous dans le saint baptême ne semble pas d'abord fort grave, mais quand l'esprit en pénètre bien le sens, il en conçoit toute l'importance, et mille fois heureux celui qui sait en accomplir le devoir! Quelques mots, en effet, suffisent pour déclarer que nous y renonçons à tout ce qui est mal, à tout ce que Dieu abhorre; il ne s'agit pas d'un, de deux ou de mille, c'est du mal en général; il n'y a pas de distinction, c'est tout ce que Dieu hait. Ainsi: "Je renonce à Satan et à ses oeuvres". Quelles sont ces oeuvres ? Écoutez : La débauche, l'adultère, l'impureté, le mensonge, le vol, l'envie, les maléfices, la divination, les sortilèges, l'emportement, la colère, les blasphèmes, les inimitiés, les querelles, les rivalités jalouses. Je renonce encore à l'ivresse, aux vains discours, à l'orgueil, à la paresse; je renonce aux frivoles amusements, aux danses animées par les sons de la harpe, aux chants impies, aux outrages à la pudeur, aux augures, à l'esprit d'interrogation, aux chairs étouffées et au sang (Ac 15,21). A quoi bon s'étendre plus au long ? Je n'ai pas le temps de tout dire; passons donc sous silence une foule d'autres abominations, et disons simplement: Je renonce à toutes les oeuvres dont nous rendons complices le soleil, la lune, les étoiles, l'eau des fontaines, l'ombrage des arbres, les chemins, les liqueurs et les coupes du festin; je renonce à tant d'autres actes absurdes, dont je rougirais de dire même les noms. Oui, plongés dans les eaux du baptême, nous renonçons à tout ce que nous savons bien n'être que des oeuvres du démon. C'est à son école, quand nous étions enveloppés dans ses profondes ténèbres, que nous avons appris à les connaître, avant que la lumière vint briller à nos yeux, quand nous étions vendus au péché (I Jn 1; I Pi 2). Mais du moment où le Dieu plein de bonté et de miséricorde a daigné nous arracher à toutes ces misérables déceptions (Rom 7), "l'Orient d'en haut est venu nous visiter" (Luc 1,78), la grâce du salut nous est apparue, elle s'est donnée comme rançon pour nous, elle nous a arrachés au culte des idoles, et s'est plu à nous renouveler par les eaux et en esprit. Nous avons donc tout quitté, nous avons dépouillé le vieil homme et ses actes impurs, nous avons revêtu le nouvel Adam (Ep 4; Col 3). Ainsi se laisser entraîner aux péchés dont j'ai parlé, c'est, après avoir reçu la grâce, en perdre tous les heureux effets; et à quoi servira le Christ Lui-même à celui qui persévère dans le crime ?

Bien-aimés de Jésus Christ, avez-vous entendu à combien de vos péchés vous avez renoncé dans le peu de mots qui expriment cette renonciation ? Eh bien! c'est en ce moment terrible que chacun de nous aura à répondre, quand il lui sera demandé s'il a gardé ses promesses. Il est écrit: "Vous serez justifiés par vos paroles" (Mt 12,37). Et ailleurs : "Méchant serviteur, je te condamne par ta propre bouche" (Luc 19,22). Il est donc évident que c'est à nos discours qu'est attachée la condamnation ou la justification de notre vie. Mais comment les hommes sont-ils interrogés ? D'abord les pasteurs, je veux dire les évêques, sont interrogés sur leur propre administration et sur leur troupeau, et on leur demande compte des brebis qu'ils ont reçues du Christ, le premier des pasteurs; si donc une seule brebis a péri par la négligence de l'évêque, c'est de son sang qu'il doit payer le sang répandu. Après eux s'avancent les prêtres, puis les diacres, ensuite tous les fidèles, qui doivent déclarer ce qu'ils ont fait, les premiers des églises qui leur avaient été confiées, les seconds de leur propre famille, de leur femme, de leurs enfants, de leurs serviteurs et de leurs servantes (Ep 6), s'ils les ont élevés, instruits dans la connaissance et la crainte de Dieu, comme le veut l'Apôtre. Ensuite vous voyez paraître les rois, les princes, les riches, les pauvres, les grands et les petits, qui tous viennent déposer aux pieds du souverain Juge l'aveu de ce qu'ils ont fait sur la terre; car on lit dans les Écritures: "Nous paraîtrons tous devant le tribunal de Jésus Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes et aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il était revêtu de son corps" (Rom 14,10; II.Cor 5,10). Et ailleurs: "Nul n'est délivré de ma Main" (De 32,39).

Ne nous apprendras-tu pas ce qui vient à la suite ?

Je vous parlerai dans la douleur de mon coeur; vous n'êtes pas en état d'entendre ce qui doit suivre ces premiers instants. Reposons-nous quelque temps, bien-aimés de Jésus Christ.

Ils s'écrièrent de nouveau :

- Quoi donc! y a-t-il quelque chose de plus terrible que ce que nous avons déjà entendu ?

Et Ephrem leur répondit en pleurant :

- Je le dis avec des larmes amères; car qui pourrait retenir ses pleurs au récit de ce qui va suivre ? Mais puisque l'Apôtre dit: "Donnez en dépôt à des hommes fidèles ce que vous avez appris" (II.Ti 2,2), et puisque vous êtes fidèles, mes frères, je vais donc vous raconter ce que vous aurez soin à votre tour à apprendre aux autres. Bien que mon coeur soit en proie à la plus vive douleur, quoiqu'il recule d'horreur à ce récit, écoutez cependant, mes frères, et partagez ma souffrance.

Lorsque chacun, après ce redoutable examen, aura fait l'aveu de ses oeuvres en présence des anges et des hommes, "tous ceux qui s'opposaient à Dieu seront mis sous ses Pieds, toute domination, toute puissance sera détruite, et tout genou fléchira devant le Seigneur" (I.Cor 15,24; Rom 14,11; Is 45,24; Ph 2,10), et ainsi qu'il est écrit: "Il séparera les uns d'avec les autres, comme un berger sépare les brebis des boucs" (Mt 25,37). Ceux qui sont riches en bonnes oeuvres et qui ont produit de bons fruits sont séparés à jamais des pécheurs et de ceux qui ont été stériles. Les premiers brilleront de tout l'éclat du soleil, parce que, fidèles aux commandements du Seigneur, ils ont été miséricordieux, ils ont aimé les pauvres et les orphelins, les ont reçus dans leurs demeures, les ont vêtus quand ils étaient nus, ont visité les prisonniers dans leur cachots, sont venus en aide aux travailleurs, ont couru aux lits des malades et de ceux qui sont dans l'affliction, comme dit le Seigneur; ils aspirent aux richesses qui ont été placées dans le ciel; pleins d'indulgence pour les fautes de leurs frères; ils ont gardé sur leur front, inaltérable et pur de toute hérésie, le signe de la foi. A eux la droite, la gauche aux boucs. Quels sont ces derniers ? Tous ceux qui ont langui sans rien produire, ont allumé le courroux du bon Pasteur, et qui, dans leur orgueil et leur ignorance, insensibles à la voix de leur Maître, ont, dans ce temps de pénitence, livré leurs coeurs aux voluptés et ont usé les restes d'une vie honteuse dans l'ivresse et les plus sales débauches; vraies images de ce riche au coeur dur, qui vit sans pitié les maux du pauvre Lazare. Ainsi ceux qui sont rejetés à la gauche (Luc 16,10) sont condamnés, car ils ont manqué de miséricorde, la pitié ne s'est jamais fait entendre à leurs coeurs, ils ont résisté aux exhortations de la pénitence, et leur lampe s'est éteinte faute d'huile. Mais les justes, qui ont rempli leurs vases de l'huile achetée des pauvres, resplendissants de gloire, le front joyeux, portant dans leurs mains des lampes éclatantes, prennent place à leur droite, et recueillent avec délices la douce parole qui leur est adressée: "Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé depuis le commencement du monde" (Mt 25,34). A l'oreille des autres, au contraire, retentissent ces mots terribles, cet arrêt sévère: "Arrière, maudits, allez au feu éternel qui a été allumé pour les démons et pour ses anges" (Mt 25,41). Vous n'avez pas été miséricordieux, vous n'obtiendrez pas aujourd'hui miséricorde. Ma parole n'a pu pénétrer jusque dans vos âmes, eh bien, Je serai sourd aujourd'hui à vos cris et à vos plaintes. Vous avez dédaigné de Me servir; vous M'avez refusé des aliments quand la faim torturait mes Entrailles; quand J'avais soif, vous ne M'avez pas donné à boire; quand J'étais voyageur, vous ne M'avez pas reçu; J'étais nu et vous M'avez laissé sans vêtements; malade, Je ne vous ai pas vus près de ma couche, et vous n'êtes pas descendus pour Me consoler dans les ténèbres de ma prison. Vous avez été les ministres et les serviteurs d'un autre maître, du démon; éloignez-vous donc de Moi, artisans d'iniquité. "Et alors ceux-ci iront dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle" (Mt 25,46).

Ils vont tous au supplice; mais y a-t-il différentes sortes de supplices ? Il y a différents lieux assignés aux tourments qui les attendent, comme nous l'apprend l'Évangile; il y a des ténèbres extérieures (Mt 8,12; Mc 9,42), mais on ne peut douter qu'il n'y en ait aussi d'intérieures. Ailleurs est la géhenne de feu, ailleurs sont les grincements des dents. Le ver qui ne dort pas est dans un autre endroit (Ap 19.20); dans un autre aussi se trouve l'étang de feu (II.Pi 2,4); ici le lieu assigné particulièrement au Tartare; là la région du feu inextinguible; l'enfer et la perdition ont chacun leur place; plus loin sont les parties les plus basses de la terre (Ep 4,9); l'abîme de l'enfer, lieu plus horrible encore, où les pécheurs sont livrés aux peines les plus cruelles. Ces malheureux se rendent aux différents lieux qui leur sont marqués; chacun selon la gravité de ses péchés, est traité avec une rigueur dont elle est la mesure même, comme il est écrit; car "chacun est lié par la chaîne de ses péchés" (Pro 5,22). Et cette autre parole: "L'un sera battu rudement, l'autre le sera moins" (Luc 12,47-48). Il y a sur la terre une gradation dans les peines, il en sera de même dans le ciel. Ceux qui mourront sans avoir éteint les feux de la haine qui les a divisés seront impitoyablement condamnés au jour du Jugement, et ils seront rejetés dans le feu extérieur, dans les ténèbres éternelles, parce qu'ils n'auront eu que du mépris pour ce commandement si facile à suivre du Seigneur qui a dit: "Aimez-vous les uns les autres, et pardonnez-vous jusqu'à soixante-dix-sept fois sept fois" (I Jn 3,11; Mt 18,22). L'homme qui a péché ne doit pas se reposer dans une sécurité perfide, ni se livrer non plus au désespoir, "parce que nous avons, un avocat auprès du Père, Jésus Christ qui est juste, et c'est Lui qui est la Victime de propitiation pour nos péchés" (I.Jn 2.12) : non pour ceux qui laissent s'écouler leurs jours dans une molle incurie, livrés tout entiers aux joies et aux plaisirs, mais pour ceux qui pleurent, font pénitence et crient vers Lui le jour et la nuit : ils recevront du saint Esprit un trésor de consolation. Mais celui qui oublie la faute qu'il vient de commettre sera frappé, en mourant, par les traits de la colère divine qui tomberont sur lui et il dira avec Manassé : "Redoutable est la colère qui a inspiré tes Menaces contre les pécheurs" (Prière de Manassé 5; Is 5).

Malheur au débauché, à l'ivrogne; malheur à ceux qui se gorgent de vin au bruit des instruments de musique, qui, sans égard pour les oeuvres de Dieu, ne se rappellent jamais sa sainte Parole! Malheur à ceux qui outragent ses divines Écritures! Malheur à ces hommes qui consacrent le temps de pénitence aux triomphes de l'orgueil, et diffèrent de se convertir, pour ne s'occuper que d'objets frivoles et ridicules! Le temps qu'ils ont perdu, ils le chercheront alors; mais ils ne le retrouveront plus. Malheur à ceux qui se sont livrés aux esprits de l'erreur et à des doctrines diaboliques (I.Ti 4,1), car ils seront condamnés avec leurs maîtres insensés! Malheur à ceux qui écrivent l'iniquité! à ceux qui s'abandonnent à des pratiques sacrilèges, aux enchantements, à la divination, qui corrompent la jeunesse (Sg 18) et commettent mille autres détestables crimes! à ceux qui privent l'ouvrier de son salaire, car c'est répandre son sang que de lui enlever le prix de son travail! Malheur aux juges iniques qui, en absolvant l'impie, dépouillent le juste de ses droits! Malheur à ceux qui souillent leur foi par des hérésies et qui suivent les drapeaux des apôtres du mensonge! à ceux que dévorent une incurable maladie, c'est-à-dire l'envie et la haine! Mais pourquoi cette fatigante énumération ? pourquoi ne pas borner à se dire: Malheur à ceux qui, dans ce jour terrible, seront placés à la gauche; car ils seront enveloppés de ténèbres, et ils pleureront amèrement quand ils entendront prononcer, les uns, ce funeste arrêt: "Arrière, maudits!" (Mt 25,41) les autres: "Les pécheurs seront précipités aux enfers!" (Ps 9,18); ceux-ci: "En vérité, Je vous le dis, Je ne vous connais pas, éloignez-vous, artisans d'iniquité!" (Luc 13,27) ceux-là, je veux dire les envieux: "Recevez ce qui vous appartient et allez!" (Mt 20,14) Où donc ? aux mêmes lieux que ceux à qui il a été dit: "Éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu de l'enfer!" (Mt 25,41) Quelques-uns: "Liez leurs pieds et leurs mains, et jetez-les dans les ténèbres extérieurs", quelques autres enfin seront, comme l'ivraie, précipités dans le feu qui doit les consumer (Mt 22).

Plus d'une voie est ouverte au salut, plus d'une demeure est réservée au juste dans le royaume des cieux, et comme il y a mille sortes de péchés et d'erreurs, il y a aussi mille différents supplices. O vous qui avez des larmes dans les yeux, de la componction dans le coeur, pleurez, pleurez avec moi au souvenir de ce terrible partage dont l'idée m'épouvante, frères bénis de Dieu! car c'est à ce moment cruel que nous serons séparés les uns des autres, et que chacun se rendra dans le séjour qui lui sera assigné et qu'il ne devra plus quitter. Quel coeur serait assez dur pour ne pas pleurer, quand évêques, prêtres, diacres, sous-diacres et lecteurs seront à jamais arrachés des bras de ceux qui ont été leurs compagnons dans la vie et qui ont porté les mêmes fardeaux ? Et ceux qui ont été rois sur la terre, ils pleureront aussi et seront chassés comme de vils esclaves; avec eux s'en iront, le coeur gros de soupirs, les princes, les riches sans miséricorde; ils jetteront de tous côtés de regards inquiets, ils imploreront des secours que nul ne pourra donner à leur faiblesse. Plus de trésors, plus de flatteurs, point de pitié pour eux; car leurs oreilles furent toujours fermées aux cris du malheur, et ils ne se sont pas fait à l'avance des provisions de salut dont ils puissent user maintenant. C'est en parlant de ces hommes que le prophète a dit : "Ils ont dormi leur sommeil, et ils n'ont rien trouvé" (Ps 75,6). Alors, mes frères, le père sera séparé de son fils, l'ami de son ami; alors seront entraînés loin l'un de l'autre les époux qui n'ont pas conservé pur le lit nuptial; alors seront rejetées ces vierges dont le corps fut chaste, mais dont le coeur fut sans pitié. Car il n'y aura pas de miséricorde pour celui qui n'a pas eu la miséricorde. Mais l'effroi que m'inspire ce récit, la crainte que jettent dans mon coeur ces cruelles images, m'empêchent d'entrer dans de plus longs détails; et, pour tout dire en peu de mots, les pécheurs, hélas! seront repoussés du saint tribunal, chassés, frappés par les gens irrités,les membres palpitants, ils tourneront les yeux sur les justes et vers cet asile de paix et de bonheur d'où ils seront bannis. L'éclat d'une lumière ineffable vient baigner leurs regards avides qu'éblouissent toutes les beautés du paradis, où ils voient ceux qu'ils ont connus sur la terre s'empresser de recevoir les riches dons que leur a préparés le Roi de gloire. Puis, arrachés d'avec les justes, d'avec leurs amis et leurs proches, ils seront éloignés violemment de la vue de Dieu même, dont les joies pures et l'éclatante lumière s'effacent à jamais pour eux. Enfin, ils arrivent au seuil du séjour affreux des supplices qui les attendent.

A l'aspect de l'isolement où ils sont tombés, l'espoir s'éteint, plus de secours à attendre, plus de défenseurs, car le jugement de Dieu est juste, et ils s'écrient en hurlant: Ah! combien avons-nous perdu de temps dans l'oisiveté! De quelles illusions nous avons été le jouet! Hélas! comme nous nous sommes raillés des saintes Écritures! C'était la voix de Dieu qui s'y faisait entendre, et nous ne l'avons pas écoutée! Nos cris implorent aujourd'hui sa Bonté, mais Il a détourné de nous sa Face indignée! Oh! pourquoi nous sommes-nous laissés aller aux séductions du siècle ? A quoi nous a-t-il servi d'obéir au monde ? Où sont les parents de qui nous avons reçu le jour ? Où sont nos frères, nos fils, nos amis, nos richesses ? Où sont les biens, les plaisirs, ces trésors inutiles que nous avions amassés ? Que sont devenus les rois et les princes ? Eh quoi! pas un d'eux ne peut nous sauver ? pas un d'eux qui puisse nous prêter quelque appui ? ... Nous sommes, hélas, abandonnés de Dieu et des saints! Que faire, malheureux ? le temps du repentir est passé. Que pourrait faire une vaine protection ? que pourraient faire des larmes superflues ? Plus de pauvres, plus d'indigents qui se pressent autour de nous et nous vendent le fruit de leur travail; nous voilà seuls maintenant! Quand nous avions le temps et le moyen, et que ces infortunés nous criaient en pleurant: "Achetez", nous fermions les oreilles et nous n'achetions rien. C'est à notre tour de chercher, d'implorer; et rien, rien ne vient à nous. Nous n'avons pas à espérer d'être délivrés de nos misères; nous n'avons pas à compter sur la pitié, nous n'en sommes pas dignes. Le jugement de Dieu est juste. Nous ne verrons plus les saintes légions des justes, nous ne verrons plus la véritable lumière. Tout nous abandonne. Et que dire encore ? Adieu, adieu à jamais, saints et justes! adieu, prophètes, apôtres et martyrs du Seigneur! adieu, patriarches et solitaires! adieu, croix, source de vie et de gloire! royaume des cieux, adieu! adieu, céleste Jérusalem! délices du paradis, adieu! auguste mère du Sauveur, d'un Dieu plein de miséricorde, adieu! adieu, parents, famille, enfants que nous ne verrons plus jamais!" Ils partent alors pour le séjour des douleurs où leurs crimes ont marqué leurs places, où le remords, comme un ver rongeur, se dresse sans cesse contre eux, où brûle un feu qui ne s'éteint jamais.

Eh bien, mes frères, j'ai satisfait à vos désirs, j'ai répondu à vos voeux! Vous savez maintenant quel sort nous nous préparons par nos fautes; vous savez maintenant ce qu'on gagne à se laisser aller à cet engourdissement du coeur, à cette paresse d'esprit qui s'oppose à la pénitence. Vous avez entendu les sarcasmes cruels qui sont tombés sur ceux qui se rient des préceptes de Dieu; je vous ai dit à combien d'illusions nous livre le siècle en corrompant nos âmes; quelle amertume empoisonne ceux qui se font un jeu des saintes Écritures. Gardons-nous de ces vaines chimères, mes bien-aimés frères; défendons-nous de ces pensées d'incrédulités qui ne nous présentent le Jugement que sous les couleurs du mensonge. Mais croyons fermement en Dieu, croyons à la résurrection des morts, au jugement et à la rétribution que chacun a méritée par ses bonnes et par ses mauvaises actions; et, foulant aux pieds toutes les choses de la terre, pensons à nous mettre à l'abri, par nos actes, des arrêts du tribunal terrible qui nous jugera dans ce moment redoutable. Car c'est l'heure des gémissements, de la douleur, des souffrances: c'est l'heure où la vie tout entière est justifiée ou condamnée.

Mais cette heure qui nous épouvante, ce jour qui doit se lever si plein de menaces, les saints prophètes et les apôtres l'ont prédit. D'un bout de la terre à l'autre, les églises, les villes ont retenti du bruit de cette grande voix qui l'annonce: "Ouvrez les yeux, veillez, soyez sobres, miséricordieux, priez, tenez-vous prêts, parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure où le Seigneur viendra" (Mt 25,14). Voilà, comme je le disais, les saintes paroles que nous adressent, en versant des larmes, ces hommes inspirés de Dieu, dans l'attente de ce grand jour. Écoutez le prophète Isaïe : "Voici que le Seigneur va venir pour dépeupler la terre et perdre les pécheurs" (Is 13,9). Écoutez encore : "Voici le Seigneur qui vient, apportant à chacun la récompense de ses oeuvres" (Is 40,10 et 62,12). Un autre prophète s'écrie: "Voici le Seigneur qui vient; qui pourra seulement penser au jour de son Avènement, ou qui pourra en soutenir la vue" (Mal 3,2) ? Un autre dit aussi: "Seigneur, j'ai entendu tes paroles, j'ai tremblé, mes entrailles se sont émues" (Hab 3,16). Le Seigneur dit par la bouche d'un autre prophète : "A Moi la vengeance et la rétribution" (De 32,35) et "nul n'est délivré de ma Main" (De 32,39). David dit en parlant de ce jour fatal: "Dieu viendra manifestement, notre Dieu viendra, et Il ne se taira point. Le feu s'enflammera en sa Présence, et une tempête violente L'environnera" (Ps 49,3). L'apôtre Paul dit encore: "Au jour où Dieu jugera tout ce qui est caché dans le coeur des hommes, selon l'Évangile que je prêche" (Rom 2,16). Et ailleurs : "Voyez donc dans quelle voie vous marchez" (Ep 5,15) : "il est redoutable de tomber dans les mains du Dieu vivant" (Hé 10,30). Et le bienheureux Pierre, le prince des apôtres, s'écrie en parlant de ce jour : "Le jour du Seigneur viendra comme un larron pendant la nuit; et les éléments embrasés se dissoudront, et la terre sera brûlée avec tout ce qu'elle contient" (II.Pi 3,10). Mais que parlé-je ici de prophètes et d'apôtres ? Notre Seigneur, notre Maître et notre Dieu rendu témoignage de ce jour funeste: "Prenez donc garde à vous, de peur que vos coeurs ne s'appesantissent par l'excès de viandes et du vin et par les inquiétudes de cette vie, et que ce jour ne vous vienne tout d'un coup vous surprendre; car il enveloppera comme un filet tous ceux qui habitent sur la surface de la terre" (Luc 21, 34-35). "Tenez-vous donc aussi toujours prêts, parce que le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous n'y penserez pas, et efforcez-vous d'entrer par la porte étroite qui conduit à la vie" (Luc 12, 40).

Marchons dans cette voie, mes frères, pour arriver un jour à l'héritage de la vie éternelle. En effet, c'est le prix réservé à l'homme qui la suit. Cette voie, n'est-ce pas la vie ? Même si peu de chrétiens savent la trouver, sachons, mes bien-aimés, ne pas nous en écarter. Qu'aucun de vous n'en sorte, s'il ne veut pas se perdre; car le Prophète a dit: "Prenez garde que le Seigneur ne s'irrite, et que vous ne périssiez hors des voies de sa Justice" (Ps 2,12). Écoutez encore cette parole du Seigneur: "Je suis la Lumière du monde, Je suis la Vie; Je suis la Porte, si quelqu'un entre par Moi, il sera sauvé. Je suis la Voie, et celui qui Me suit ne se heurtera point, parce qu'il verra la lumière de la vie" (Jn 8,12; 10,9 et 11,9). Marchons donc dans l'heureux sentier qu'ont parcouru tous ceux qui ont voulu s'unir à Jésus Christ; il est étroit sans doute, mais le bonheur nous attend au terme; il est âpre et triste, mais la récompense qu'il promet est douce et riante; il est resserré entre les défilés, mais le lieu de repos est vaste; sur les bords se trouvent la pénitence, le jeûne, la prière, les veilles, l'humilité, la pauvreté d'esprit, le mépris de la chair, la vigilance, une couche sur la terre, l'abstinence du bain, une nourriture aride et sèche, la faim, la soif, la nudité, la pitié, les larmes, les gémissements, les soupirs, les génuflexions, l'ignominie, la persécution, le larcin, les mauvais traitements, les travaux des mains, les dangers, les embûches; c'est là qu'il faut se résoudre à ne pas répondre à un outrage par un autre outrage, à ne pas haïr ceux qui nous haïssent, à souffrir le mal et à rendre le bien en échange; à pardonner à ceux qui nous ont offensés, à mourir pour ses amis, et enfin à répandre son sang pour le Christ, quand il le faut. Si quelqu'un est assez heureux pour entrer par cette porte étroite, il recevra pour prix le bonheur dans les cieux, le bonheur éternel.

Mais l'autre porte est large et spacieuse, elle conduit à la mort; l'abord en est plein de charmes, mais la douleur est assise derrière; ici des objets charmants, là empoisonnés d'amertumes; ici rien ne nous pèse, là tout est lourd et accablant; ici on les juge futiles, sans importance, sans conséquences dangereuses; là, semblables à des bêtes féroces, ils entourent le pécheur qui ferme son coeur à la pénitence, selon ces paroles du Prophète: "Je serai enveloppé dans ce jour funeste dans l'iniquité de ma voie" (Ps 48,6); il veut dire l'iniquité de la vie, et par ce mot il entend chacun des pas que l'on fait dans la voie large, et dont l'Apôtre a fait en partie l'énumération : "La fornication, l'adultère, l'impudicité, l'idolâtrie, la discorde, la jalousie, la colère, les séditions, l'envie, le meurtre, et autres choses semblables" (Ga 5,19-21). Voilà les degrés de cette voie spacieuse, de cette vie qu'accompagnent, pour l'enivrer de leurs philtres corrupteurs, les jeux, les délices, les cris de joie, les harpes et les flûtes, les danses, les bains, les moelleux tissus, les festins somptueux, les applaudissements et les félicitations de la foule, des hymnes d'un triomphe anticipé, des couches délicates, des unions illégitimes, des appétits charnels que rien ne peut satisfaire, la discorde allumant sa torche dans le sein des frères, et ce qui est plus affreux mille fois, l'impénitence et l'oubli de la mort. C'est un sentier rude où trop de malheureux s'engagent témérairement, et au bout duquel les attend un séjour digne d'eux, où ils verront la faim succéder aux plaisirs, la soif à l'ivresse, la douleur au repos, les pleurs aux rires, les gémissements aux accords de la harpe, la maigreur à un heureux embonpoint, les chagrins à une douce quiétude, la société des démons aux orgies de la danse, et enfin à tout ce qui excitait les désirs, charmait les esprits, à toutes les passions extravagantes ou criminelles les ténèbres extérieures, le feu de l'enfer, et cent autres tourments, tribut imposé par la mort qui déchire ses propres brebis, ses propres disciples, et ses amis qui ont suivi la voie large et spacieuse, comme dit le Prophète: "Ils ont été placés dans l'enfer comme des brebis, et la mort les dévorera" (Ps 48,15).

Pour nous, mes frères bien-aimés en Jésus Christ, fuyons ce sentier empesté, et ne fermons pas les oreilles à cette parole du Seigneur: "Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite; car Je vous le dis, plusieurs chercheront à y entrer, et ils ne le pourront" (Luc 13,24). Voilà ce que nous crient le Seigneur et les hommes qu'Il a inspirés de son Esprit. C'est en pensant à ce grand jour que les saints martyrs, sans être arrêtés par les douleurs du corps, ont enduré les plus cruels supplices, dans l'espérance de mériter la couronne de gloire; d'autres, enfoncés dans la profondeur des solitudes, cachés dans les antres des montagnes, ont jeûné et jeûnent encore, ont lutté sans cesse contre les désirs de la chair : ce ne sont pas seulement des hommes, ce sont même des femmes, ce sexe si faible et si délicat, qui, se précipitant par la porte étroite, ont conquis le royaume des cieux. Qui donc ne rougira pas de honte quand des femmes seront couronnées au jour du Jugement, et qu'une foule d'hommes seront couverts d'ignominie ? "Il n'y a plus ici ni d'homme, ni de femme" (Ga 3,28); mais "chacun recevra sa récompense selon ses oeuvres" (I.Cor 3,8). Ce ne sont pas les montagnes et les déserts seulement qui ont été témoins de ces prodiges, c'est dans les villes surtout, dans les îles, dans les églises qu'ils ont éclaté, lorsque les élus de Dieu, chacun dans sa condition, observaient fidèlement ses pieux Commandements, tous fidèles à la loi, évêques, prêtres, et les autres ordres de l'Église, rois et princes, grands et nobles. Car Dieu n'admet pas de distinction de classes, Dieu n'a pas de prédilections exclusives; mais Il le dit Lui-même: "Partout où ils sont réunis en mon Nom" (Mt 18,20), dans les déserts, sur les montagnes, dans les grottes, dans tous les lieux où s'exerce mon empire, "Je suis au milieu d'eux" (Mt 18,20) et J'y resterai jusqu'à la consommation des siècles, et après cette vie Je ferai paître cet heureux troupeau dans l'éternité.

En pensant au Jugement et à l'inflexibilité du Juge, David mouillait toutes les nuits sa couche de larmes, et implorait le Seigneur en disant: "N'entre pas en jugement avec ton serviteur" (Ps 142), ne me cite pas à ton Tribunal, Miséricordieux; et permets-moi, sans défense comme je le suis, de Te supplier de désarmer ta Justice irritée, et de me traiter avec bonté. Car si Tu appelles devant Toi tous les hommes, il n'y aura pas même un qui sera justifié. Voyez, mes frères, quelles craintes ce jour et cette heure inspirent à David, tombé aux pieds de Dieu et préparé à ce terrible appel.Venez donc, ô vous les bien-aimés de Jésus Christ, avant que ce jour ne se lève, avant que les liens qui nous unissent ne soient brisés, venez avec moi avant que Dieu ne se manifeste et ne nous surprenne dans notre imprévoyance; venez et "disposons-nous à paraître devant sa Face par la confession", la pénitence, la prière, le jeûne, les larmes, l'accueil envers les voyageurs: voilà, mes frères, ce que nous avons à faire, les précautions qu'il nous faut prendre. Ne cessons point de faire pénitence, de prier, de nous tenir prêts à recevoir le Seigneur, hommes et femmes, riches et pauvres, esclaves et hommes libres, vieux et jeunes.

Veillons à ce qu'aucun de nous ne puisse dire: "Parce que j'ai beaucoup péché, mes fautes ne me seront pas remises". Ce langage dans la bouche d'un chrétien prouve qu'il ignore que Dieu est le Dieu de ceux qui se repentent, qu'Il vient pour punir ceux qui vivent dans le mal, et qu'Il a dit: "Il y a grande joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence" (Luc 15,7); et ailleurs: "Je suis venu pour appeler non les justes mais les pécheurs à la pénitence" (Luc 5,32). Et la véritable pénitence consiste à s'abstenir du péché, à le haïr, selon cette parole du Prophète: "J'ai haï l'iniquité et je l'ai eue en abomination" (Ps 118,163). Et encore : "J'ai juré, j'ai résolu fortement de garder les jugements de ta Justice" (Ps 118,106). C'est alors que Dieu accueille avec joie celui qui vient à Lui.

Que personne ne dise dans son fol orgueil : "Je n'ai point péché"! Parler ainsi, c'est être aveugle, c'est vouloir se tromper soi-même, c'est ne pas savoir comment le démon, comme un larron adroit, se glisse dans nos paroles, dans nos oeuvres, entend par nos oreilles, voit par nos yeux, touche par nos mains et inspire nos pensées. Qui donc osera dire que son coeur est pur, et que ses sens ne l'ont pas égaré ? Nul n'est sans péché, nul n'est sans souillure, nul parmi les hommes n'est tout à fait innocent, si ce n'est pourtant Celui qui, riche, S'est fait pauvre pour nous. Oui, Celui-là seul est sans péché, qui est venu délier les péchés du monde, qui veut sauver tous les hommes et qui ne veut pas la mort du pécheur; Il aime l'homme, son Coeur est un trésor de miséricorde; Il est bon, propice, tout-puissant, rédempteur du genre humain, le père des orphelins, le justicier des veuves, le Dieu de ceux qui font pénitence, le médecin des âmes et des corps, l'espérance des affligés, le port de ceux qui sont battus par la tempête, l'appui des infortunés que tous ont abandonnés, la voie de la vie enfin, et qui nous appelle tous à la pénitence, et qui ne rejette pas les pécheurs repentants. Réfugions-nous dans ses Bras; c'est en Lui que nous trouverons notre salut.

Ne désespérons pas de notre salut, mes frères; avons-nous péché ? faisons pénitence. Avons-nous péché mille fois ? que mille fois aussi le repentir pénètre dans nos âmes. Toute bonne oeuvre est agréable à Dieu; mais c'est surtout un coeur repentant qu'Il aime : Il va tout entier à lui, Il lui tend une main secourable, Il l'appelle en disant: "Venez à Moi, vous tous qui êtes dans la peine"; Je ne rejetterai point le pécheur qui vient à moi; "venez à Moi, vous tous qui êtes chargés, Je vous soulagerai" (Mt 11,28), dans la cité éternelle. C'est là que mes saints se reposent dans une douce joie. Venez boire à cette coupe de félicité inépuisable, dont les charmes ne peuvent se comparer à rien, que le langage est impuissant à expliquer; venez vous rassasier des biens "après lesquels soupirent les anges" (I.Pi 1,12) et l'assemblée des justes.

Le sein d'Abraham s'ouvre à tous ceux qui, comme le pauvre Lazare, ont gémi dans les douleurs; là sont étalés mes riches trésors; là s'élève le Jérusalem céleste, heureuse patrie des premiers-nés de mon Père; là vous offre un abri la douce région des coeurs pacifiques. "Venez tous à Moi et Je vous soulagerai"; car dans ces lieux charmants tout est repos et liberté, tout s'éclaire de la lumière de Dieu; point d'esclaves, point de tyrans; point de péchés, point de remords; tout y brille d'un pur éclat, tout y est inondé d'ineffables délices. "Heureux ceux qui pleurent" (Mt 5,5). Laissez donc couler vos larmes, soyez repentants, convertissez-vous à Moi, et J'effacerai la trace de vos maux; alors plus de chagrins, plus de pleurs amers, plus de soucis cuisants, plus de dévorantes inquiétudes, plus de plaintes. Convertissez-vous, fils des hommes; et Je vous rendrai la tranquillité, Je ne ferai point de distinction entre l'homme et la femme; le double empire du démon et de la mort sera détruit. Vous n'aurez plus de jeûnes à pratiquer, plus de tristesse qui vous perce le coeur, plus de haines jalouses et d'ardentes rivalités; mais partout et toujours, la joie, la paix, le repos et le bonheur. Convertissez-vous, et Je ferai couler pour vous des sources d'eau vive, J'étendrai sous vos pas les frais tapis de gazon, de mes Mains divines Je cultiverai la vigne de chacun de vous; venez dans la contrée où habitent les coeurs humbles et doux; "c'est Moi qui suis la vraie Vigne dont mon Père est le Vigneron" (Jn 15,1).

"Venez, vous tous qui êtes fatigués et courbés sous le joug, venez, et Je vous soulagerai" (Mt 11,28). Avec Moi est la vie, mais pure, mais inaltérable; avec Moi tous les plaisirs vous attendent. Venez, il n'y a près de Moi rien que d'aimable, rien que du bonheur, rien que d'éternel; avec Moi est la lumière, mais inextinguible, et mon soleil ne s'éclipse jamais. "Prenez mon joug sur vous et apprenez de Moi que Je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes" (Mt 11,29). Ici se font entendre les sons joyeux des instruments de fête; ici vous sont enfin découverts les trésors cachés de la sagesse et de la science. Venez tous à Moi, et Je vous soulagerai; c'est ici que vous attendent une grande récompense, une joie incomparable, une félicité immuable, des concerts de louanges sans fin, de perpétuelles actions de grâces, des entretiens dont Dieu seul est l'objet, un royaume éternel, des richesses infinies, des siècles qui vont se déroulant sans cesse, un abîme de miséricorde, une mer de propitiation; tout ce qu'enfin ne saurait expliquer la parole imparfaite de l'homme, et dont on ne peut vous offrir qu'une image enveloppée d'un voile épais. Venez et vous verrez près de Moi les régions innombrables des anges, des premier-nés, les trônes des apôtres, les sièges des prophètes, les sceptres des patriarches, les couronnes des martyrs et le triomphe des justes. Ici tout reçoit le prix qu'il a su mériter; ici, chacun a un séjour tout préparé. Venez, vous tous qui avez faim et qui avez soif de la justice, Je vous rassasierai des biens que vous avez désirés et "que l'oeil n'a point vus, que l'oreille n'a point entendus et qui ne sont jamais montés au coeur de l'homme. C'est là que je les tiens en dépôt pour ceux qui ont déserté la voie du mal, pour les hommes miséricordieux, pour les pauvres d'esprit, pour ceux qui versent les larmes de la pénitence, pour les pacifiques, pour tous ceux qui ont souffert à cause de Moi la persécution, et qui ont été en butte à la calomnie et à l'amère dérision.

Venez à Moi, vous tous qu'un poids pesant accable; rejetez loin de vous le fardeau de vos péchés; quiconque se réfugie dans mes Bras est soulagé. Mais renoncez à de funestes pratiques, oubliez les artifices que vous a enseignés le démon, pour ne vous souvenir que des pieuses leçons que Je vous ai données. En s'approchant de Moi, les mages renoncèrent à leur art imposteur, et reçurent en retour la connaissance de Dieu. Les publicains ont abandonné leurs comptoirs pour Me suivre, et ils se sont rassemblés en mon Nom. Les persécuteurs ont été désarmés, et de bourreaux sont devenus victimes sans se plaindre. Les femmes débauchées ont déserté leurs immondes plaisirs pour embrasser une vie de continence. Le fer est tombé des mains de l'assassin, son coeur s'est rempli de foi, et, renonçant à son infâme métier, il s'est acquis une place dans le paradis. Venez donc à Moi, parce que "Je ne mettrai pas dehors celui qui vient à Moi" (Jn 6,37).

Vous avez entendu, mes chers frères, les grandes et belles promesses, les douces paroles du Sauveur de nos âmes. Quel père fut jamais plus tendre! quel meilleur médecin! venez donc, adorons-Le, tombons à ses Pieds et faisons l'aveu de nos fautes. Gloire à sa Bonté! Gloire à sa Patience, à sa Générosité, à son Indulgence! Gloire au Dieu miséricordieux! Gloire à son règne éternel! Gloire, honneur et adoration à son Nom dans tous les siècles! Amen.

Je vous le dis, mes frères, et je ne cesserai de le répéter, ne nous laissons point entraîner à la paresse, à la crainte; ne cessons de crier vers Lui nuit et jour, et de pleurer. Car Il est plein de miséricorde, sa parole est sincère, et sa vengeance sera désarmée en faveur de ceux qui s'adressent à Lui, pendant le jour ou quand il s'éteint; Il est le Dieu des coeurs pénitents, Père, Fils et saint Esprit; à Lui gloire et puissance dans les siècles des siècles! Amen.


HOMÉLIE SUR LA DIVINE TRANSFIGURATION

de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ

 

Du champ, la réjouissance de la moisson; de la vigne les fruits délectables; et des divines Écritures, l'enseignement vivifiant. Le champ a un temps pour la moisson, la vigne a un temps pour la vendange, mais l'Écriture lue en tout temps répand un enseignement vivifiant. Le champ reste nu après la moisson, la vigne est amoindrie après la vendange; mais l'Écriture est chaque jour moissonnée, et les épis de ce qui est interprété en elle ne manquent pas; chaque jour elle est vendangée, et en elle, les grappes de l'espérance ne s'épuisent pas.

Approchons-nous donc de ce champ, jouissons de ses ruisseaux vivifiants, et moissonnons en elle des épis de vie, les paroles de Notre Seigneur Jésus Christ, qui dit à ses disciples : "Quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme venir dans son règne (Mt. 16, 28), et "Six jours après, Jésus prit avec Lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les conduisit à l'écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux; son Visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière" (Mt 17,1-2). Les hommes dont Il avait dit qu'ils ne verront pas la mort jusqu'à ce qu'ils voient la marque de sa venue sont ceux qu'Il a pris et emmenés sur la montagne; et il leur a montré comment Il viendrait au dernier jour, dans la Gloire de sa Divinité et dans le Corps de son humanité.

Il les conduisit sur la montagne pour leur montrer qui est le Fils. En effet, quand il leur avait demandé que disent les hommes qu'est le Fils de l'homme, ils lui dirent : "Les uns Élie, les autres Jérémie ou l'un des prophètes." C'est pourquoi Il les a conduit sur la montagne et leur a montré qu'Il n'est pas Élie, mais le Dieu d'Élie; ni Jérémie mais Celui qui a sanctifié Jérémie dans le ventre de sa mère; ni l'un des prophètes, mais le Seigneur des prophètes, celui qui les a envoyés et qui leur a montré qu'Il est le Créateur du ciel et de la terre, qu'Il est le Seigneur des vivants et des morts. en effet, Il commanda au ciel et il a fait descendre Élie; Il fit signe à la terre et elle a attiré Moïse. Il les conduisit sur la montagne, pour leur montrer qu'Il est le Fils de Dieu, Celui qui est né du Père avant les siècles, et dernièrement incarné de la Vierge, comme Lui le sait, enfanté sans semence et ineffablement, en gardant la virginité incorruptible. En effet, là où Dieu veut, l'ordre de la nature est vaincu; car Dieu le Verbe a demeuré dans le ventre de la Vierge, et le feu de sa Divinité n'a pas brûlé les membres du corps de la Vierge, mais Il l'a même protégée durant les neuf mois. Il a demeuré dans le ventre de la Vierge sans exécrer la mauvaise odeur de sa nature, et c'est d'elle qu'Il provint comme Dieu incarné, pour nous sauver. Il les conduisit sur la montagne pour leur montrer la Gloire de la Divinité et pour leur faire connaître que c'est Lui le Rédempteur d'Israël, comme Il l'a déclaré par les prophètes et pour qu'ils ne soient pas troublés en voyant sa Passion volontaire, qu'Il allait souffrir humainement pour nous. Car ils le connaissaient comme homme fils de Marie, les fréquentant dans le monde; et leur fit savoir qu'Il est Fils de Dieu. Ils l'ont vu manger, boire, se fatiguer, se reposer, avoir sommeil, dormir, avoir peur, transpirer, toutes choses qui ne s'accordaient pas à la nature de sa Divinité, mais seulement à son humanité. Et c'est pourquoi Il les a emmenés sur la montagne, afin que l Père appelle le Fils, et leur montre qu'Il est en vérité son Fils et Dieu. Il les conduisit sur la montagne, et leur a montré sa Royauté avant sa Passion, sa Puissance avant sa mort, sa Gloire avant son blâme, et son Honneur avant son déshonneur, afin que, lorsqu'il serait saisi et crucifié par les Juifs, ils sachent qu'Il n'a pas été crucifié par faiblesse, mais par sa Bienveillance, volontairement, pour le salut du monde. Il les a emmenés sur la montagne et leur a montré la Gloire de sa Divinité avant sa Résurrection, afin que lorsqu'il ressusciterait des morts dans la Gloire de sa nature divine, ils sachent qu'Il n'a pas reçu la Gloire pour sa peine, comme un pauvre, mais qu'elle était sienne avant les siècles en le Père, et avec le Père, comme Il l'a dit en allant vers la Passion volontaire : "Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de Toi-même de la Gloire que j'avais auprès de Toi avant que le monde fût." (Jn 17,5).

C'était donc cette Gloire de sa Divinité non manifestée et cachée dans son humanité qu'il a démontrée a ses apôtres sur la montagne, car ils virent son Visage briller comme un éclair et ses vêtements blancs comme la lumière. Les disciples voyaient deux soleils; un dans le ciel comme d'habitude, et un autre contraire à l'habitude. L'un qui leur apparaît et qui éclaire le monde dans le firmament, et l'autre qui fait apparaître à eux seuls son Visage. "Ses vêtements étaient blancs comme la lumière"; Il a montré que la gloire de sa Divinité jaillissait de tout son corps et que, de tous les membres de son Corps brillait la lumière. En effet, sa Chair ne luisait pas d'une beauté extérieure comme Moïse, mais c'est de lui-même que jaillissait la Gloire de sa Divinité. Sa lumière parut, et se rassembla en lui-même; En effet, elle ne l'a pas quitté pour aller à un autre lieu, car si elle était venue d'ailleurs pour l'embellir, elle aurait été inutile. Et Il n'a pas déployé tout l'abîme de sa Gloire, mais seulement autant qu'en pouvait contenir la dimension des pupilles de leurs yeux.

Et "voici Moïse et Élie leur apparurent, s'entretenant avec Lui." (Mt. 17,3). Et telles étaient les paroles qu'ils échangeaient : ils Lui rendaient grâce, car leurs paroles, et celles de tous les prophètes avec eux, ont été accomplies en sa Présence. Ils Lui firent une prosternation pour le salut qu'Il a opéré pour le monde, - le genre humain - et parce que le mystère qu'eux-mêmes ont peint, Lui l'accomplit en oeuvres. La joie envahit les prophètes et les apôtres en cette ascension sur la montagne. Les apôtres se réjouirent de voir la Gloire de sa Divinité, qu'ils ne connaissaient pas, et d'écouter la Voix du Père rendant témoignage du Fils et à travers elle, ils connurent sa Divinité qui était cachée pour eux. Et, avec la Voix du Père, la Gloire apparue de son corps, venue de la Divinité unie avec celui-ci, sans changement et sans confusion, les a convaincus.

Et le témoignage des Trois a aussi été confirmé par la Voix paternelle, à Moïse et à Élie qui se tenaient près de Lui comme des serviteurs, et ils se voyaient les uns les autres. Les prophètes voyaient les apôtres, et les apôtres les prophètes. Là, ils se virent les uns les autres, les chefs de l'Ancien Testament [virent] ceux du Nouveau Testament. Moïse le saint vit Simon sanctifié. L'économe du Père vit l'épitrope du Fils. L'un déchira la mer pour faire passer un peuple à travers les vagues; l'autre dressa une tente pour bâtir l'Église. Le Vierge de l'Ancien Testament vit le Vierge du Nouveau Testament : Élie et Jean. Celui qui monta sur le char de feu vit celui qui se pencha sur la poitrine de feu. Et la montagne devint le modèle de l'Église; sur elle, Jésus a uni les deux Testaments que l'Église a reconnus; et Il nous a fait connaître que c'est le deuxième qui a révélé la Gloire de ses Oeuvres. Simon dit : "Seigneur, il est bon que nous soyons ici" (Mt. 17,4). Ô Simon, que dis-tu  ? Si nous demeurons ici, qui accomplira la parole des prophètes  ? Qui confirmera la parole des prédicateurs  ? Qui achèvera les mystères des justes  ? Si nous restons ici, pour qui s'accomplira le "Ils ont percé mes mains et mes pieds" (Ps. 21,19)  ? À Qui s'accordera le "ils se sont partagés mes vêtements, ils ont tiré au sort ma tunique" (Ps. 21,19)  ? A qui arrivera le "ils m'ont donné pour nourriture du fiel, pour étancher ma soif, ils m'ont abreuvé de vinaigre" (Ps. 68,22)  ? Qui affirmera le "libre parmi les morts" (Ps 87,5)  ? Si nous restons ici, qui déchirera la créance d'Adam  ? Et qui acquittera sa dette  ? Qui lui restituera le vêtement de gloire  ? Si nous restons ici, comment se réalisera tout ce que j'ai dit  ? Comment l'Église sera-t-elle bâtie  ? Comment recevras-tu de moi les clefs du Royaume des Cieux  ? Que lieras-tu  ? Que délieras-tu (Mt. 18,18)  ? Si nous restons ici, tout ce qu'on dit les prophètes tardera.

Il dit encore : "Je dresserai ici trois tentes, une pour Toi, une pour Moïse, et une pour Élie" (Mt 17,4). Simon a été envoyé pour bâtir l'Église dans le monde, et il veut rester ici pour dresser des tentes sur la montagne; en effet, il voyait encore Jésus humainement et le plaça au même rang que Moïse et Élie. Et aussitôt Il lui montra qu'Il n'avait pas besoin de sa tente. C'est en effet Lui qui a créé à ses pères une tente de nuage dans le désert. "Comme Il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit" (Mt 17,5). Vois-tu, Simon, une tente faite sans peine  ? Une tente qui protège de la brûlure, et qui n'a pas d'obscurité  ? Une tente resplendissante et lumineuse. Et les disciples furent ébahis. "Et voici, une voix fit entendre de la nuée ces paroles : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-le!" (Mt 17,5). À la Voix du Père, Moïse retourna à sa place, Élie rentra dans son pays, les apôtres tombèrent à terre, et Jésus resta seul debout, car ce n'est qu'en Lui que cette Voix trouvait son accomplissement. Les prophètes partirent et les apôtres tombèrent à terre car la voix du Père qui rendait témoignage n'était pas accomplie en eux. "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-le!" Le Père leur a enseigné que l'oeuvre de Moïse a été accomplie pour qu'ils obéissent désormais au Fils. En effet, celui-là , comme un serviteur - de même que tous les prophètes - a parlé de ce qui lui a été ordonné, et a prêché ce qui lui a été dit, jusqu'à ce qu'arrive ce qui était espéré, c'est-à-dire Jésus - qui est Fils et non congénère; Seigneur, et non esclave; Dominant et non dominé - dans la nature divine : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé". Et ce qui leur était caché, le Père le révéla aux apôtres. Celui qui est annonce Celui qui est; le Père révèle le Fils : à cette voix, "les disciples tombèrent à terre". En effet, ce fut comme un coup de tonnerre redoutable, si bien qu'à cause de sa Voix, la terre s'effraya, et ceux-ci tombèrent à terre. Elle leur montra que le Père s'est approché et que le Fils les a appelés de sa propre Voix, et les a relevés. En effet, comme la Voix du Père les a jetés à terre, ainsi la voix du Fils les a relevés dans la Puissance de sa Divinité, qui, demeurant dans sa propre Chair, est unie à elle sans changement, et toutes deux restent sans confusion, indivisiblement en une seule hypostase et une seule personne. Il n'est pas devenu beau extérieurement comme Moïse, mais, comme Dieu, Il resplendit dans sa Gloire. En effet, l'apparence du visage de Moïse fut revêtue de beauté, mais Jésus resplendit de tout son Corps dans la Gloire de sa Divinité, comme le soleil dans ses rayons. Et le Père cria : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-le!", non pas séparé de la Gloire du Fils de la Divinité, car le Père, le Fils, et le saint Esprit sont une nature, une puissance, une substance et un Règne, et par une Voix, il cria une parole parfaite, d'une Gloire redoutable.

Marie aussi l'appelait Fils, non pas séparé, en ce qui concerne le corps humain, de la Gloire de sa Divinité; car un seul est Dieu, apparu aux hommes dans un corps.

Sa Gloire a annoncé la Gloire divine venue du Père; et son Corps a annoncé sa gloire humaine venue de Marie. Les deux natures se réunissent en une seule hypostase. Fils unique du Père et Fils unique de Marie, quiconque se sépare de Lui sera séparé de son royaume, et quiconque confond ses natures perd sa vie; celui qui nie que Marie a enfanté Dieu ne voit pas la Gloire de sa divinité; et celui qui nie qu'Il porta une chair sans péché est rejeté du salut, et de la vie qui est donnée à travers sa chair. Tout cela témoigne - et ses puissances divines l'enseignent - à ceux qui ont le discernement, qu'Il est Dieu vrai; et sa Passion montre qu'Il est homme vrai. Et si les faibles en esprit ne s'informent pas, ils seront jugés au jour redoutable.

S'Il n'était pas chair, à quoi bon l'intermédiaire de Marie  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui Gabriel appelait-il "Seigneur"  ? S'Il n'était pas chair, qui était couché dans la crèche  ? Et s'Il n'était pas Dieu, les anges descendus, qui glorifiaient-ils  ? S'Il n'était pas chair, qui était enveloppé dans les langes  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui les bergers adoraient-ils  ? S'Il n'était pas chair, qui Joseph circoncit-il  ? Et s'il n'était pas Dieu, en l'honneur de qui l'étoile courait-elle dans le ciel  ? S'Il n'était pas chair, qui Marie allaitait-elle  ? Et s'Il n'était pas Dieu, à qui les mages offrirent-ils des cadeaux  ? S'Il n'était pas chair, qui Siméon tenait-il dans ses bras  ? Et s'il n'était pas Dieu, à qui disait-il : Tu me laisses m'en aller en paix (Lc 2,29)  ? S'Il n'était pas chair, en prenant qui Joseph s'enfuit-il en Égypte  ? Et s'Il n'était pas Dieu, en qui s'accomplirait le "J'ai appelé mon Fils hors d'Égypte (Os 11,1)  ? S'Il n'était pas chair, qui Jean baptisa t-il  ? Et s'Il n'était pas Dieu à qui le Père disait-Il : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection (Mt 3,17)  ? S'Il n'était pas chair, qui jeûnait et eut faim dans le désert  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui les anges descendus servaient-ils  ? S'Il n'était pas chair, qui fut invité aux noces à Cana en Galilée  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui changea l'eau en vin  ? S'Il n'était pas chair, dans les mains de qui les pains se trouvaient-ils  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui rassasia les cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq pains et deux poissons  ? S'Il n'était pas chair, qui était assis dans la barque  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui menaça le vent et la mer  ? S'Il n'était pas chair, avec qui Simon le Pharisien mangea t-il  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui pardonna les péchés de la courtisane  ? S'Il n'était pas chair, qui était assis sur le puits, fatigué de marcher  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui donna de l'eau vive à la Samaritaine, et qui décela qu'elle avait eu cinq maris  ? S'Il n'était pas chair, qui portait des vêtements d'homme  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui faisait des prodiges et des miracles  ? S'Il n'était pas chair, qui cracha à terre pour en faire de la boue  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui ouvrit des yeux avec la boue  ? S'Il n'était pas chair, qui pleurait au tombeau de Lazare  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui ordonna au mort de quatre jours de sortir  ? S'Il n'était pas chair, qui s'assit sur l'ânon  ? Et s'Il n'était pas Dieu, à la rencontre de qui la foule sortit avec gloire  ? S'Il n'était pas chair, qui les Juifs saisirent-ils  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui commanda à la terre et les jeta face contre terre  ? S'Il n'était pas chair, qui reçut un soufflet  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui guérit l'oreille coupée par Pierre et la remit à sa place  ? S'Il n'était pas chair, le visage de qui reçut-il des crachats  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui souffla sur les apôtres pour qu'ils reçoivent le saint Esprit  ? S'Il n'était pas chair, qui se présenta devant Pilate dans le prétoire  ? Et s'Il n'était pas Dieu, de qui la femme de Pilate eut-elle peur en songe  ? S'Il n'était pas chair, les vêtements de qui les soldats ont-ils enlevés et partagés  ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment le soleil s'obscurcit-il au moment de la crucifixion  ? S'Il n'était pas chair, qui était pendu sur la Croix  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui fit trembler la terre de tous ses fondements  ? S'Il n'était pas chair, les mains et les pieds de qui les clous ont-ils transpercés  ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment le voile du temple se déchira t-il  ? Comment les rochers se fendirent-ils et les sépulcres s'ouvrirent-ils  ? S'Il n'était pas chair, qui s'écria : "Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné"  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui dit : "Père, pardonne-leur"  ? S'Il n'était pas chair, qui était pendu sur la Croix avec les larrons  ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment dit-Il au larron : "Aujourd'hui tu seras avec moi au paradis  ? S'Il n'était pas chair, à qui offrirent-ils du vinaigre et du fiel  ? Et s'Il n'était pas Dieu, en entendant la voix de qui l'enfer s'effraya-t-il  ? S'Il n'était pas chair le côté de qui la lance a-t-elle piqué, en faisant jaillir du sang et de l'eau  ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui brisa les portes de l'enfer et en rompit les liens, et à l'ordre de qui les morts enfermés en sortirent  ? S'Il n'était pas chair, qui les apôtres virent-ils dans la chambre haute  ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment entra-t-Il les portes fermées  ? S'Il n'était pas chair, la marque des clous dans les mains et celle de la lance dans le côté, et que Thomas toucha, à qui étaient-elles  ? Et s'Il n'était pas Dieu, à qui s'écria-t-il : "Mon Seigneur et mon Dieu"  ? S'Il n'était pas chair, qui mangea sur les bords du lac de Tibériade  ? Et s'Il n'était pas Dieu, à l'ordre de qui le filet se remplit-il de poissons  ? S'Il n'était pas chair, qui les anges et les apôtres virent-ils monter au ciel  ? Et s'Il n'était pas Dieu, pour qui le ciel s'ouvrit-il, qui les Puissances adorèrent-elles avec crainte, et pour qui le Père avait-Il dit : "Siège à ma droite, etc..." (Ps 109,1)  ?

S'Il n'était pas Dieu et chair, notre salut est donc un mensonge, mensonge aussi alors la voix des prophètes. Mais ce qu'ont dit les prophètes s'est réalisé, et leurs témoignages sont vrais. Pour tout ce qui a été ordonné, c'est le saint Esprit qui parlait par eux.; c'est pourquoi Jean aussi, le pur et vierge - celui qui se pencha sur la poitrine de feu - en certifiant la voix des prophètes et parlant de Dieu dans l'Évangile, nous a enseigné en disant : "Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. ( ) Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous" (Jn 1,1-3 et 14). De Dieu, Verbe Dieu, et du Père Fils unique, consubstantiel au Père, être de l'être, Verbe d'avant les siècles; né du Père sans mère ineffablement avant tous les siècles; lui-même, les derniers temps, enfanté par une fille d'homme, Marie la Vierge, sans père; Dieu incarné portant la chair par elle, et devenu homme, ce qu'Il n'était pas, pour sauver le monde.

Et Il est le Christ, le Fils de Dieu, Fils unique de Père, Fils unique aussi de mère. Je confesse le même Dieu parfait et homme parfait, reconnu en deux natures selon l'hypostase - c'est-à-dire la personne - unies indivisiblement, sans confusion, sans changement, revêtu de la chair animée, avec une âme raisonnable et mentale, devenu en tout notre compagnon de souffrance sauf le péché.

Lui-même, terrestre et éternel, passager et perpétuel, avec commencement et sans commencement, dans le temps et hors du temps, créé et non-créé, passible et impassible, Dieu et homme, parfait selon l'un et l'autre, un dans les deux et un en trois. Une personne du Père, une personne du Fils, et une personne du saint Esprit. Une seule divinité, une seule puissance, un seul Règne en trois personnes - c'est-à-dire hypostases. C'est ainsi que nous glorifions la sainte Unité en Trinité, la sainte Trinité en Unité. De cette manière, le Père cria depuis les cieux : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-le!"

Voilà ce que l'Église universelle de Dieu a reconnu, et c'est en cette sainte Trinité qu'Elle baptise pour la vie éternelle, c'est Elle qu'Elle confesse sans partage, inséparablement, et c'est Elle qu'Elle adore sans faillir, et qu'Elle confesse et glorifie. À cette Unité tri-hypostatique reviennent la gloire, l'action de grâce, l'honneur, le règne, la grandeur, au Père, au fils, et au saint Esprit, maintenant et toujours et aux siècles des siècles. Amen.


DISCOURS DE POLÉMIQUE

 

La perle évangélique

 

Un jour, mes frères, une perle me tomba entre les mains. Un travail merveilleux réunissait en elle les insignes de la royauté, les images et les symboles de cette majesté imposante et sublime. Je compris qu'elle était la source à laquelle je pourrais puiser en abondance les secrets du Fils de Dieu. Étendant aussitôt la main, je la saisis, et, tandis que je la tiens et que je l'examine avec attention, je m'aperçois qu'elle n'a pas une seule face; qu'elle est sans aspérités, et ne présente à la vue qu'un seul aspect. Aussi je compris qu'elle était le type du Fils de Dieu dont la divinité reste encore impénétrable, incompréhensible, bien qu'elle soit toute lumière. Le lustre, l'éclat brillant de cette perle représentait cette nature supérieure dont la splendeur n'est obscurcie par aucune ténèbre et dont la paix n'est troublée par aucune guerre. Son exquise blancheur indiquait l'inaltérable pureté du Corps du Seigneur, et sa nature simple et indivisible attestait aussi que la vérité est une. On voyait en elle la figure de l'Église, enfant immaculé de cette perle; dans ses bras le Fils de Dieu, et près du Fils, sa Mère assise avec la gloire qui lui échut autrefois dans les nuées et dans les cieux, d'où cette lumière, émanation de la Lumière est venue briller sur nos têtes. De tels symboles laissaient voir en elle l'image de ses victoires et de ses triomphes, indiquaient ses services et ses fruits admirables; en sorte que je ne compris pas seulement les beautés offertes à ma vue, mais que j'en imaginais une foule qu'elle recélait.

Je me félicitais d'avoir trouvé une arche plus précieuse que celle de Noé, et je ne pouvais me lasser d'en contempler la magnificence. J'admirais en elle des chambres nuptiales, qui, pour être fermées, n'étaient pas cependant obscurcies par les ténèbres, parce qu'elle est fille du soleil. J'admirais des signes éloquents, la réponse donnée dans le silence de l'oracle, une harpe immobile et résonnant sans bruit, lorsque tout-à-coup le son de la trompette vint frapper mes oreilles, les nuées se rompirent et ces paroles retentirent avec un éclat épouvantable: "Garde-toi de désirer orgueilleusement ce que l'on te refuse; passe avec une admiration discrète et silencieuse sur les secrets et les mystères, et poursuis avec modestie ce que l'on te permet de connaître." Je fus de nouveau saisi d'étonnement à la vue d'une pluie sans nuages; l'eau qui semblait tomber du ciel était la source qui remplissait mes oreilles de l'interprétation d'une infinité de mystères. Aussi la perle était pour moi cette rosée de miel qui suffit pour faire subsister le peuple sans qu'il eût besoin d'une autre nourriture. Elle m'a dégoûté de tout autre aliment : déjà je ne recherche plus les livres, leur interprétation me semble inutile, encore qu'il me reste mille secrets que j'eusse désiré découvrir; je vois pourtant que cette perle n'a ni bouche pour me parler quand je l'écoute, ni oreilles pour m'entendre quand je l'interroge. Enfin je reconnais qu'elle n'est douée d'aucun sens, elle qui me transmet des facultés nouvelles pour pénétrer les divins mystères.

Tout-à-coup elle s'exprime en ces termes: "Je suis fille de l'immense océan, et de cette mer qui m'a donné l'être; j'apporte dans mon sein le trésor des mystères. Pour toi, mesure les flots qui ont été mesurés à tes forces, respectes-en le Maître et crains de lever tes yeux jusqu'à Lui. J'ai vu des plongeurs expérimentés dans leur art me suivre dans cette mer, et reculer aussitôt épouvantés de ses profondeurs, et n'en pouvant supporter un instant le murmure, tremblants, ils regagnaient la terre. Et qui donc pourrait sonder à loisir la divine immensité ?" Le Fils de Dieu est la mer qui prépare aux navigateurs d'heureux retours ou des naufrages; n'avez-vous jamais remarqué les flots en courroux briser votre navire qui lutte tandis qu'ils le conservaient, lorsque, docile, il leur obéissait sans résistance ? La mer a englouti les Égyptiens; et cependant ils avaient respecté la religion des saints mystères, leur témérité n'avait pas osé les violer. De même les Hébreux innocents de ce crime furent abîmés sous la terre : voyez quel châtiment vous menace, vous qui voulez tout connaître. La flamme consuma Sodome; ah! redoutez, redoutez cette fin. La mer transmit les gémissements des mourants, et les poissons et les énormes baleines tremblèrent de frayeur. Vous avez un coeur de fer, je le crois, vous qui lisez que de semblables supplices ont été infligés aux coupables et qui méditez des crimes pareils à ceux qu'ils ont commis. Pour moi, je tremble, je l'avoue, alors que je vois qu'on s'efforce de cacher à Dieu ses forfaits, pour les soustraire à sa Justice.

La soumission religieuse et la dispute impie entrent ensemble dans la lice: de quel côté mettez-vous la victoire ? La même bouche célèbre un hymne harmonieux et fait retentir le sanctuaire sacré de ses bruyants débats. Laquelle des deux voix, selon toi, arrive au Seigneur ? Celle-ci L'interroge avec arrogance, et l'autre Le supplie humblement; quels accents pensez-vous que le Seigneur écoute ? Quand les monstres marins aperçurent Jonas, fuyant son Dieu, devenant comme eux habitant des ondes, seulement durant trois jours, ils eurent horreur de son crime, et ils s'écrièrent : "Qui peut échapper au Seigneur ?" Jonas cherchait à L'éviter; et vous, impies, vous vous obstinez à Le poursuivre.

 

II.

 

A qui te comparer, ô perle admirable ? J'écoute avec anxiété, oh! de grâce, que ton silence m'instruise; parle, mais sans bruit; tes paroles muettes, à qui les comprendra, révéleront que le mystère que tu présentes exprime silencieusement le Réparateur de notre salut. Ta mère est vierge et pourtant elle est femme de l'Océan: l'Océan ne l'a point épousée, c'est de son propre mouvement qu'elle s'est précipitée dans son sein. Elle t'a conçue en état de virginité; ta mère vierge dédaigne les femmes juives qui se parent de colliers de perles; nulle autre ne rappelle comme toi par son origine le Verbe divin que seul engendra le Très-Haut. Les perles sorties des mains de la nature semblent n'avoir été formées que pour rehausser l'éclat des perles célestes. Un fruit délicieux est offert à nos yeux; le sein qui l'a conçu est encore ignoré; ô perle! ta conception est d'autant plus admirable qu'elle a été opérée sans le secours d'un époux et des principes fécondants; ton origine est unique, jamais tu n'auras de rivale. On dit que le Seigneur eut des frères, et certes, c'est à tort, puisque par sa nature Il est seul et unique. Ô admirable et merveilleux enfant, qui n'as rien de semblable à toi que le Fils seul-engendré! Eh bien, je veux qu'on dise que tu as autant de frères et de soeurs que les diadèmes royaux font briller de rubis. Daigne accepter pour frères et pour amis les précieux béryls et les pierres étincelantes. Que l'or soit aussi admis au nombre de tes parents, il n'en est pas moins vrai que nul, si ce n'est tes élus, ne peut venir prendre place sur le diadème du Roi des rois. Tu étais sortie de la mer, sépulcre d'êtres vivants, lorsque tes bien-aimés vinrent au-devant de toi; en les considérant, tu t'es écriée : "Je suis venue ici, troupe de saints, parce que je voulais vous avoir pour proches, pour parents et pour frères." Les épis portent les grains de blé enveloppés dans leurs cellules, mais les diadèmes des rois te tiennent enchâssée dans une élégante cavité d'or. Cet honneur si bien mérité t'a été rendu, afin que tu puisses monter, du lieu où tu étais ensevelie, au plus haut degré de la gloire. C'est dans un champ que l'épi de blé porte le froment; mais c'est à sa tête et comme un ornement de prix qu'un roi, traîné dans un char magnifique, te promène partout avec orgueil. Ô bienheureuse fille de la mer qui, des ondes où tu as été engendrée, es venue sur la terre pour chercher ceux qui t'aiment. Dès ton apparition, ils se sont emparés de toi pour te faire servir à leur parure. De même les nations ont embrassé le Fils seul-engendré dès sa Venue au milieu d'elles; elles L'ont aimé, et chacune à l'envi L'a porté sur sa tête comme un glorieux diadème.

Les hommes ont battu le serpent par la secrète force de la vérité, et le serpent a été foulé aux pieds; alors aussi les vainqueurs ont rejeté leur vêtement d'ignominie et, se plongeant bientôt dans les eaux pures, ils se sont revêtus du Christ par l'onction sacrée; c'est aussi de son Sein qu'ils t'ont tirée. De là ils sont sortis nus et rejetant loin d'eux les vêtements qu'ils avaient déjà dépouillés. Par cette résolution ils ont retiré leurs âmes de la gueule du serpent qui, dans sa douleur, poussa de vaines plaintes. Et toi, tu as acquis ce calme paisible, cette sérénité d'esprit comparable à la douceur de cet agneau qu'on mena à la mort et qui n'ouvrit pas même la bouche. Hélas, une main t'a saisie, pour te placer sur sa croix, c'est-à-dire que les méchants t'ont suspendue à leurs oreilles. C'est ainsi que les Juifs ont suspendu le Seigneur sur le mont du Calvaire, et cependant tu ne refuses pas ta lumière à ceux qui te regardent, mais tu la répands même avec libéralité sur ceux qui en sont indignes.

Sur ton front est empreinte la radieuse beauté du Fils de Dieu qui a souffert sur la croix attaché par des clous sur ce bois de douleur. Eh quoi ? ne t'a-t-on pas infligé une peine semblable, et, malgré ton innocence, tes mains ne sont-elles pas percées ? Si la croix lui a valu le royaume des cieux, tes souffrances et tes travaux t'ont mérité l'éclat de la grâce. La constance et la cruauté de ses persécuteurs ont été d'un grand prix pour elle. Simon Pierre, ému de compassion pour les douleurs de la Pierre, a prédit au nom de la vérité que, blessée par ceux qui l'attaqueraient, elle les blesserait à son tour: et loin qu'on puisse douter que sa splendeur ait été obscurcie par les persécutions, on peut donner l'assurance qu'elle était plus belle au sortir de ce combat et qu'elle a répandu une lumière nouvelle dans les cieux et dans les enfers.

 

III.

 

Que j'aime à te voir, ô perle divine, chercher dans ta simplicité précieuse l'éclat de la lumière et fuir l'obscurité des ténèbres! Le marchand, plein de ton amour, s'est dépouillé de ses vêtements, non point pour te couvrir, puisque tu n'étais point nue car ton éclat te protège, t'embellit et te revêt des vêtements qui te manquent. Par là tu représentes Eve, qui ne fut jamais plus voilée que tant qu'elle conserva sa nudité. Aussi combien mérite-t-il notre haine, ce fourbe qui, enveloppant la femme de ses pièges, la dépouilla de son innocence et l'abandonna sans voile. Il n'en sera pas ainsi pour toi, le serpent n'enlèvera pas ta parure, il n'en a pas la puissance; et, dans ton jardin de délices, une lumière nouvelle te couvre d'une robe semblable à celle de la femme innocente.

L'Éthiopie produit des perles d'une étonnante blancheur, ainsi que nous l'enseignent les saintes Écritures; qui donc t'a donnée au pays de la Nigritie, toi la plus éclatante de toutes les perles précieuses ? C'est sans doute Celui qui donne le jour à toutes les nations et qui éclaire en même temps et l'Inde et l'Éthiopie. Philippe, aussi pur qu'un agneau, revenait du bain lorsqu'il rencontra un eunuque de ce pays qui s'avançait traîné dans son char; il s'approche de l'homme de couleur noire, et, après l'avoir instruit par une lecture sacrée, il le purifie dans les eaux saintes. L'Éthiopien, éclairé par une lumière soudaine, reprend son voyage un moment interrompu (Ac 8, 27-39). De retour dans sa patrie, il enseigna à ses concitoyens à changer leur couleur et à transformer en perles blanches les noirs Éthiopiens: lorsque le Fils de Dieu les eut agréées, Il offrit à son Père un diadème enrichi des perles de l'Éthiopie.

La reine de Saba, brebis venue parmi des animaux féroces, se rendit au pays de Chanaan (1 R 11). Salomon fit briller à ses yeux le flambeau de la vérité, lui qui penchait déjà vers l'idolâtrie des nations et qui s'inclina aussi devant elle. La reine, après avoir reçu la lumière, se retira joyeuse et laissa les Hébreux livrés à un aveuglement déplorable, vice habituel de cette nation. Cependant, l'heureuse étincelle qu'elle avait apportée dans cette région d'ignorance y conserva sa lumière jusqu'à ce que, fortifiée d'une lumière nouvelle, l'étincelle, si faible d'abord, brille comme un soleil, et, après avoir dissipé les ténèbres de l'erreur, répande ses clartés sur toute cette province .

La mer contient d'énormes poissons, une foule d'entre eux arrivent à une prodigieuse grosseur, et ils sont cependant véritablement bien petits. Mais toi, divine perle, quelle que soit ta petitesse, tu décores le diadème des rois avec splendeur et magnificence : par là je veux dire que tu es le symbole du Fils de Dieu, dont l'humilité a élevé Adam à la dignité souveraine. Attachée au diadème, tu couronnes le front, ton aspect flatte les yeux, et tu es l'ornement des oreilles. Assez longtemps tu es restée sous les eaux, toi à qui la nature avait assigné la terre pour demeure. Pourquoi retourner dans ta patrie ? tu dois t'habituer à nos oreilles, vraiment, il est naturel qu'elles conçoivent pour toi le même amour que pour la parole de salut, parole qui pénètre en elle, tandis que toi, tu restes en dehors: que notre oreille, à qui tu as été destinée par ton Créateur, apprenne de toi à rechercher la parole de vérité: sois-en le miroir, que ta beauté nous rende l'éclat du Verbe, et que par toi nous connaissions tout son prix! Suppose que l'oreille est un rameau, pense que le corps est un arbre, et que tu es entre eux comme le principe de la divine lumière; peut-être aussi tes symboles représentent-ils la source de la lumière elle-même. Le Seigneur a dit que tu ressemblais au royaume des cieux, royaume dont Il dit dans un autre passage que les cinq vierges en obtinrent l'entrée parce qu'elles avaient su conserver la lumière de leurs lampes (Mt 25,1). Et toi aussi, tu ressembles aux vierges et tu brilles de la même lumière qu'elles.

N'offrez jamais une perle à la femme pauvre, cette parure ne lui convient pas: qu'elle se borne à acquérir gratuitement la foi qui s'unit et s'adapte à tous les organes de l'homme. Mais qu'une dame noble n'échange pas sa perle pour de l'or. Toi qui saisis le sens de ces paroles, quelle honte, quelle infamie, tu le vois, pèserait sur ta tête, si tu pensais à jeter dans la boue une perle d'un si grand prix. La valeur de la perle éternelle, il faut l'apprécier en la comparant à ce frêle diamant que nous gardons dans un écrin, que nous portons enchâssé dans un anneau, et qu'ensuite nous cachons sous clef, avec tant de précautions et de soins. Quant à ta perle, c'est dans ton coeur que le Très-Haut a marqué sa place; car Celui qui a mis un prix aux choses sait demander et tenir compte des bienfaits et de la reconnaissance.

 

IV.

 

Le bon larron avait ouvert son coeur à la foi; la foi s'en empara, et, l'attachant par des liens spirituels à l'arbre de la croix où il avait été suspendu pour ses crimes, elle l'emporta avec elle dans un jardin de délices. Dans la faim qui le pressait, dans cette soif de justice qui le dévorait, ce bois était pour lui le bois sauveur de l'immortalité; et, en mangeant le fruit qui pendait à ses rameaux, il a été l'image d'Adam notre premier père. Égaré dans les voies de l'erreur, un homme insensé s'attaque à la foi, et, pour calmer l'irritation de son oeil trompé, il prétend l'enlacer dans les filets de ses questions captieuses; mais si le plaisir attaché à cette satisfaction passagère trouble un instant son regard, combien la manie de disputer contre la foi aveugle davantage l'esprit! Le plongeur examine-t-il avec une triste anxiété la perle qu'il vient de trouver ? Les marchands, qui se réjouissent qu'elle soit tombée entre leurs mains, s'inquiètent-ils d'où elle peut venir ? Et le roi prend-il la peine de demander qui l'a placée à sa couronne ?

Balaam, sous l'enveloppe grossière d'une brute, fut justement forcé d'obéir à la voix impérieuse d'un animal, lui qui avait refusé d'écouter la parole dont l'honorait son Dieu; mais vous, c'est une perle qui vous sert aujourd'hui de maître et de guide. Autrefois un rocher, docile à sa parole, servit à Dieu d'instrument pour châtier son peuple au coeur de pierre, et le rocher, soumis à la puissance de sa Volonté, fit rougir les hommes de leur rébellion. Vous tous qui fermez l'oreille à la vérité, c'est la perle qui vous invite à entrer aujourd'hui dans le bon chemin. La tourterelle et le milan vinrent, à l'appel de Dieu, porter témoignage contre l'égarement des hommes; le boeuf et l'âne en firent autant; et voici que la perle, pour sceller de son autorité l'accusation portée contre leur folie, se joint aux habitants de l'air, de la terre et des mers.

Gardez-vous de penser qu'elle est semblable à une lune qui croît et décroît sans cesse, qui tantôt brille de tout son éclat, et tantôt nous cache sa lumière. Comparez-la plutôt au roi des astres, au soleil; car, bien qu'elle soit petite, dans cette petitesse même elle représente le Fils de Dieu, cette source de lumière dont un seul rayon éclipse le soleil lui-même. Oui, la perle est un astre dont la splendeur ne s'altère jamais, et qui ne ressemble en rien aux diamants vulgaires auxquels le lapidaire peut enlever quelque chose; elle est protégée par sa forme, qui la conserve dans son intégrité; elle ne peut être ni usée, ni diminuée; en quelque lieu qu'elle soit, elle y est toute entière. Qu'on ose la diviser, et, après en avoir retranché la plus faible partie, se l'approprier, elle cesse tout-à-coup d'être elle-même et nous rappelle cette fable imaginée par les déserteurs de la sainte religion, qui, à force de subtiliser sur la foi, finissent par l'anéantir. Je doute qu'il y ait plus de vérité dans la parole de ceux qui disputent ainsi sur les dogmes de la sainte doctrine. La nature de la foi est parfaite et ne souffre pas d'altération; en essayant de l'attaquer, on se blesse soi-même, et quiconque s'en éloigne n'est pas conséquent avec lui-même. Celui qui fuit la lumière n'en obscurcit pas moins la beauté; il ne fait qu'enlever à ses yeux la faculté de voir. L'air et le feu sont divisés par l'interposition des corps, la lumière seule et indivisible; semblable à son Créateur, la lumière est féconde, et, sans rien perdre de sa force, engendre ces êtres qui lui ressemblent.

Ô perle! s'imaginer que tu es composée de la réunion de plusieurs parties, c'est une grossière erreur; ta nature atteste que tu n'es pas une oeuvre de main d'homme et que tu n'es pas divisible comme toute espèce de pierre. Non, non, tu es l'image du Fils unique engendré et non créé; l'image! et voilà pourquoi tu n'es pas comparable au Fils de Dieu ; car tu tires ton origine d'un lieu obscur, et le Fils de ton Créateur est sorti du Très-Haut, aux pieds duquel rampe tout ce qu'il y a de plus grand; et c'est de sa similitude parfaite avec le Père qu'il faut conclure sa dissemblance avec Lui-même. On peut assigner deux berceaux à ta naissance; en descendant du ciel ta nature était fluide et subtile; puis tu es sortie des eaux solides et compactes comme le cristal, et alors tu t'es complu dans le commerce des hommes; mais dès ce moment tu as pris un corps, pour ainsi dire, tu as été enchâssée dans l'or par la main habile de l'artisan, puis attachée au diadème, comme sur une croix, par ceux qui ont eu le bonheur de te posséder, tu ornes le front des vainqueurs comme l'insigne du courage; tu brilles suspendue aux oreilles, et tu en es comme le complément et la force, et tu as ainsi l'heureux privilège de t'appliquer à tout avec grâce.

 

V.

 

Admirons maintenant ce trésor, c'est-à-dire la perle, qui est sortie des eaux de son propre mouvement pour venir au-devant des désirs du plongeur, nous rappelant la lumière qui s'offre d'elle-même à nos yeux, brillante image du soleil divin qui, sans qu'on le lui demande, fait luire un jour éclatant, non pas à nos sens, mais dans nos esprits. C'est avec la même habileté que le peintre reproduit ton portrait sous les couleurs de sa palette, mais de manière que nous reconnaissions en toi la figure de la foi exprimée non par l'effort du pinceau, mais par des caractères, des figures et des symboles, en même temps que nous voyons dans les traits dont il t'a embellie ceux de ton divin Auteur. Tu es sans parfum; cependant tu nous réjouis et nous enivres par l'odeur des mystères divins; tu n'es pas un aliment, et pourtant tu communiques une saveur délicieuse à notre palais; tu n'es pas une liqueur et tu ne saurais étancher la soif de l'homme altéré, cependant tu es pour nos oreilles une source mystique, dont le doux murmure charme ceux qui l'écoutent.

La bassesse de ton origine n'ôte rien à ta grandeur. Ton volume, ta masse et ton poids atteignent le dernier degré de la petitesse; cependant tu donnes au diadème une dignité que nul ne saurait imaginer. Celui qui, n'apercevant pas ta grandeur cachée sous ton petit volume, te dédaigne et ne s'afflige pas de ta perte, déplorera bientôt son imprudence lorsqu'il te verra orner le diadème des rois et qu'en même temps il t'entendra lui reprocher son ignorance.

Des pêcheurs se plongèrent nus dans les flots de la mer, et te firent briller à nos yeux. Perle admirable, ce n'est pas de la main des rois que tu as passé d'abord dans celle d'un autre; ce sont de vils mercenaires qui, dépouillés de leurs vêtements, t'arrachèrent pour notre usage du fond de la mer. Ils étaient la figure des apôtres du Seigneur, pauvres, pêcheurs et Galiléens. L'accès jusqu'à toi n'est en effet possible ni par une autre voie, ni pour d'autres hommes; ceux qui ne se sont pas défaits de leurs anciens vêtements espéreraient en vain te posséder; ceux que tu as enrichis ont été nus comme de petits enfants et ont enseveli leurs corps sous les eaux; ils sont descendus vers toi; mais tu les as reçus avec tendresse, heureuse de l'amour que tu leur inspirais. Ils proclamèrent aussitôt ta grandeur et ta beauté; et ces hommes que pressaient l'indigence et la misère tirèrent de leur sein et offrirent aux regards étonnés des lapidaires la perle nouvelle qu'ils avaient conquise. Le peuple était ravi du don précieux qu'on daignait lui faire; il t'embrassa de ses deux mains : tu étais à ses yeux le baume consolateur des maux de la vie.

Tous ceux qui, prêts à descendre sous les flots, se sont dépouillés de leurs vêtements, figurèrent ton ascension du sein des eaux. Les apôtres qui devaient être les prédicateurs de la vérité du Créateur, attendirent sur le bord de la mer que le Fils seul-engendré fût revenu des enfers, et bientôt la mer fut honorée de ta présence et de celle du Seigneur. Quiconque sortit des eaux saintes après s'y être plongé reprit ses vêtements; c'est ainsi que Simon Pierre, après avoir traversé la mer à la nage, cherchait à couvrir sa nudité, regrettait les habits qu'on lui avait dérobés. Les uns et les autres, en effet, s'étaient revêtus de ton amour et de l'amour de ton Dieu.

Mais où me laissé-je entraîner ? Je reviens à moi, et jusqu'ici spectateur oisif, je veux désormais m'efforcer de te ressembler. Et puisque tu te tiens constamment enfermée tout entière en toi-même, et que dans ton unité tu restes toujours semblable à toi-même, je veux demeurer en toi, toujours fidèle à cette grande loi d'unité et de constance. J'ai recueilli des perles; j'ai l'intention d'en faire une couronne pour l'offrir au Fils de Dieu. Aussi je m'étudie à effacer les taches empreintes sur mon corps. Accepte mon offrande, Seigneur, je T'en conjure. Je suis loin de croire que Tu aies besoin du présent que je T'offre; mais c'est pour que Tu viennes en aide à ma misère que je Te prie de me purifier de mes souillures. Ma couronne où brillent des perles, ouvrage de l'intelligence et de la raison, n'est point d'or, il est vrai, mais la charité l'a tressée; la foi en est toute la force et toute la solidité; ce ne sont pas mes mains, c'est ma langue qui, célébrant tes Louanges, l'élève jusqu'au trône du Très-Haut.

 

VI.

 

Plût à Dieu que l'odeur qui s'exhale du tombeau de nos ancêtres vînt inspirer plus souvent leurs enfants! Doués d'une sagesse éminente, ils voulurent y joindre la simplicité et la modestie: aussi, rejetant toute question oiseuse, ils s'en tinrent au témoignage de la foi, et, entrés dans la voie qu'elle leur indiquait, ils résolurent d'y marcher avec persévérance. Quand Dieu promulgua sa loi, les montagnes, à l'aspect d'un si grand Législateur, se fondirent comme une cire molle sur leur base, et les hommes, dans l'égarement de leur raison, ont méprisé la loi. Dieu se servit de corbeaux pour envoyer de la nourriture à Élie caché près d'un torrent, dans une solitude profonde. D'un cadavre décharné il fit couler du miel pour Samson. Ni l'un ni l'autre ne s'emportèrent jusqu'à interroger Dieu, et à Lui demander pourquoi Il avait attaché la pureté à certaines substances et à quelques autres l'impureté.

Dieu abolit les fêtes du Sabbat et délivra les nations de l'antique superstition qui pesait sur elles. Samson alla chercher une épouse chez un autre peuple, et nulle plainte ne fut élevée par les justes sur ce mariage avec la fille de l'étranger. Un prophète même épousa une courtisane, et aucun homme de bien n'osa l'en blâmer. Ainsi, le Seigneur réprimande sévèrement certains hypocrites qui veulent plutôt paraître juste que l'être réellement; Il découvre à tous les yeux les vices dont ils sont infectés; mais combien de fois aussi ne Le vit-on pas plaindre le pêcheur et le relever avec bonté! Combien de fois ne l'a-t-Il pas déchargé du poids des crimes qui pesaient sur lui! Il a établi et sanctionné ses droits sans que personne osât réclamer. Vrai Seigneur et véritable Maître, Il eut des serviteurs dociles et obéissants, fidèles comme l'ombre au Corps qui la projette : même but, même esprit et même volonté; Soleil levé sur le monde chrétien, Il a dissipé les ténèbres où étaient plongés les apôtres.

Ce qui étonne, c'est de voir dans combien d'embarras se sont jetés les hérétiques, en des matières d'ailleurs évidentes et faciles! N'est-il pas clair que le nouveau Testament que nous suivons a été annoncé de la manière la plus positive par celui que Dieu donna aux prophètes ? Néanmoins ces hommes à la vue bornée, encore sous le charme du sommeil profond qui les accablait, et comme perdus, en lisant l'un et l'autre, au milieu de ténèbres épaisses, virent s'éteindre les lumières de leur intelligence, et dans la route que les hommes de la plus grande sainteté, sans s'écarter de la vérité qu'on leur avait enseignée, avaient frayée et aplanie sous leurs pas, ils ne rencontrèrent que des précipices. Qu'attendre de bien, en effet, d'hommes gorgés de vin ? Ils ont abandonné le droit chemin pour se jeter d'eux-mêmes dans d'inextricables détours. Il ne faut pas s'étonner qu'ils se soient honteusement égarés, puisqu'ils s'obstinaient à suivre pour guide aveugle la funeste manie de disputer. Ils ont changé en ténèbres, afin sans doute que leur égarement fût libre et plus complet, la lumière qui s'offrait à leurs yeux; la perle de la foi tomba entre leurs mains, et bientôt, tout occupés qu'ils étaient du soin de l'examiner en tous sens, dans leur indiscrète curiosité, elle échappa à leurs mains imprudente et fut à jamais perdue pour eux. C'est ainsi que la perle devint pour eux une pierre d'achoppement contre laquelle ils se heurtèrent de plein gré.

Ô précieux remède contre la mort, que des hommes insensés ont changé en poison! Le Juif a tout fait pour détourner les flots limpides de leur source sacrée; mais l'événement a trompé ses efforts. C'est par une ruse semblable que les hérétiques, ne pouvant anéantir ta beauté, ont cherché à la séparer de son Principe. Mais tout ce qu'ils ont entrepris pour te détourner de ton Auteur a tourné contre eux, et sans te séparer de Lui, les en a rejetés bien loin, et ils sont tombés, vaincus par ta puissance. N'avons-nous pas vu les rameaux qu'avait produits la vigne de Sion, arrachés et dispersés, et les sectes des hérétiques avoir le même sort ? Ô foi sainte et sacrée, mesure ta grandeur à notre petitesse; tant qu'il n'est pas possible à l'oeil de te voir tout entière et de saisir toute ton étendue, c'est en vain qu'on exigerait de l'amour repos et silence. Daigne rester en des limites plus étroites, abaisse-toi autant que tu le pourras; car si ta tête domine tout ce qui l'entoure, tu répands cependant, partout et sur tous, les trésors de ta grâce.

Ce qui suffirait pour réfuter ceux qui examinent notre perle avec trop de curiosité, c'est que du moment où la charité s'éloigne, le discours éclate entre les frères, leur audace s'accroît au point qu'enflammés du désir de connaître tes beautés, ils essayent de lever le voile qui couvre ton visage, persuadés sans doute qu'elle est l'effet de l'art, tandis que son origine et sa naissance sont ineffables. Toutefois tu as daigné, en certains temps, accorder aux incrédules la faveur de te considérer de plus près, pour leur faire voir de quel archétype tu es le symbole; mais lorsqu'ils se sont aperçus que tu es toute lumière, leur esprit s'est arrêté épouvanté et troublé à un tel point qu'ils ont voulu te diviser en autant de parties qu'il y a de sectes qui les partagent. Qu'arriva-t-il ? c'est qu'en se séparant de toi, ils ne s'accordaient plus avec eux-mêmes, quand, au contraire, toujours semblable à toi-même, tu restais dans ton immutabilité, privés des yeux de la vérité, il ne leur fut pas même possible de contempler ton visage. Le voile merveilleux tissé par la main des prophètes et qui enveloppe leurs mystérieux symboles couvrait la splendeur de ta face radieuse et la dérobait à leurs yeux; de là vint leur erreur, ils te virent autre que tu n'es; et tu ne fus pas pour eux ce miroir de la vérité que, dans leur aveuglement, ils s'efforcent de ternir.

Mais parce que les uns ont voulu t'élever au-dessus de ta nature, et les autres te rabaisser au-dessous, pour les ramener au vrai, descends, tu le peux, des hauteurs où les païens et les barbares te placèrent et relève-toi de l'abîme où les Juifs t'ont précipitée, bien que le ciel soit à jamais ton partage. Toujours fidèle à la vérité que tu aimes, sois notre médiatrice entre les hommes et Dieu; qu'à ta voix accourent les prophètes, et qu'ils disent hautement ce qu'ils ont cru du Sauveur, et que Dieu qui L'a engendré fasse retentir la parole que les Juifs et les païens s'efforcent en vain d'étouffer.

Viens embraser nos coeurs, ô foi, don précieux fait par le ciel à la sainte Église, demeure, je t'en supplie, repose-toi dans son sein! Si les circoncis cherchent à t'en chasser, il ne faut pas t'en étonner; les insensés s'attachent à la poursuite d'illusions mensongères qui les entraînent; ils conspirent les uns contre les autres, et ne se plaisent qu'au milieu des querelles et des plus violents débats. Sois reconnaissante envers Celui qui t'a donné une pieuse et brillante famille, qui promène glorieusement ton trône par tout le monde. Tes traits légèrement esquissés dans le Testament de Moïse brillent dans le Nouveau de tout l'éclat de la perfection, et ta lumière s'est étendue des premiers hommes jusqu'à nous. Il ne nous reste qu'à rendre des actions de grâce à Celui qui d'abord nous a montré l'aurore de ta lumière et nous inonde maintenant de tous les feux du midi.

 

VII.

 

Je cherchais une retraite, j'entrai par hasard dans une académie, des sophistes y étaient assemblés. Dans leur oisiveté, ils voulaient examiner la nature du feu, les couleurs dont il brille, l'élasticité et la mobilité de la lumière; un rayon de soleil qui était venu les frapper avait lancé ces grands génies dans ces hautes questions. Ils prétendaient, dans leur folie, toucher du doigt la nature du Fils de Dieu qui est moins accessible à la faiblesse de nos sens que la pensée elle-même. Ils se vantaient d'avoir rendu palpable l'Esprit saint qui échappe également à toutes nos facultés; le Père Lui-même, que l'on regarde généralement comme placé au-dessus de la sphère de l'intelligence humaine n'avait pu se dérober à leurs savantes recherches, à leur sublime analyse. Pour nous, humbles d'esprit, nous avons dans Abraham un modèle parfait de la foi; de pénitence dans les Ninivites et la maison de Rahab; enfin les prophètes et les apôtres sont les archétypes de nos espérances.

Le poison fatal de la jalousie est entré dans le monde par le démon; bientôt les égyptiens sont tombés dans une religion impie; ils placent le honteux simulacre d'un veau sur leurs autels profanes; les éthéens, un spectre horrible, une idole à quatre visages. Un insecte rongeur, la dialectique des sophistes, est sorti du cerveau des Grecs. Un ennemi de la foi orthodoxe, qui s'est infecté du poison de leurs livres, a de nos jours corrompu la saine parole, répandu des opinions impies, et ébranlé les fondements de notre espérance. Ah! sans doute celui qui alluma le premier la passion des disputes a donné au monde un fruit plus empoisonné que le venin des serpents.

Lorsque le démon vit ses armées renversées par la vérité qu'il combattait, et qu'il la vit grandir et étouffer l'ivraie qu'il avait semée, il se déroba à la lumière du jour; il dressa contre notre croyance des embûches cachées et tendit partout ses dangereux filets. D'abord, il s'attaqua aux prêtres et alluma dans leur coeur le feu de l'ambition. Bientôt les clercs, renversant toutes les barrières, franchissant toutes les distances, tentèrent toutes les voies qui pouvaient les conduire à des postes plus élevés, à toutes les dignités ecclésiastiques; d'autres y marchèrent par des routes souterraines; d'autres au contraire se frayèrent un chemin par la violence et à main armée, pour ainsi dire; la plupart les achetèrent à prix d'argent, par le mensonge et l'hypocrisie. Ils ne prirent pas tous le même chemin, mais tous avaient le même but. Les jeunes gens, comptant sur leurs années, ne virent pas, ne réfléchirent pas, que le poste qu'ils convoitaient ne convenait pas à leur âge; et les vieillards étendirent au-delà des jours de la caducité leurs espérances et les songes dont ils se berçaient. C'est ainsi que le fourbe enveloppa tout dans son réseau d'iniquité. Aujourd'hui, jeunes et vieux, et même les enfants, aspirent dans l'église aux dignités les plus élevées.

Laissant de côté ses armes usées, le démon s'en forgea de nouvelles. L'ancien peuple juif (et s'il en reste encore quelque chose, ce n'est plus qu'un squelette décharné) est en proie à la dent corrosive des vers; à de nouvelles nations, comme à de nouveaux vêtements, s'attachent de nouveaux insectes. Voyant les meurtriers du Christ avilis et méprisés, et exclus comme des étrangers du commerce des hommes, il alla chercher dans le sein même de la famille chrétienne des esprits curieux qu'il façonna de ses mains, leur souffla l'aigreur de la dispute, les courba sous son joug et fit éclore le ver rongeur au manteau même de la foi, l'y laissa caché, se promettant les mêmes fléaux qu'auparavant. Puis, lorsqu'il vit toutes les moissons infestées, le grain corrompu dans les greniers, il s'assit dans son repos. Soudain les blés, fruits de tant de peines, ne furent plus qu'une vile poussière; les tissus précieux, insignes honorables de la dignité et de la puissance, furent de même en proie à ses ruses infernales : tant il se joue de notre crédulité! tant nous nous faisons illusion à nous-mêmes, quand notre raison s'est éteinte dans le délire de l'ivresse! Satan sema l'ivraie, et les épines envahirent un champ auparavant si bien cultivé. Il infecta la bergerie et les brebis; il attira à lui tout le troupeau dont il s'enrichit. Il commença le combat contre le peuple juif, et après l'avoir vaincu, il s'élança sur les nations, dont il fit un trophée à sa victoire.

Le vieux peuple, en insultant le Fils de Dieu, Lui offrit un roseau pour sceptre. Criminels imitateurs de nos pères, c'est d'un roseau que se servirent leurs enfants pour L'abaisser, dans leurs écrits, à la simple condition d'homme. C'est l'arme que le démon aiguisa contre le Réparateur de notre salut, et, au lieu des vêtements dont ses meurtriers L'avaient revêtu par dérision et par mépris, il Lui attacha la flétrissure de ses stigmates, en désignant l'Auteur de toutes choses tantôt par le mot de créé, et tantôt par celui de fait; comme on Lui avait tressé jadis une couronne d'épines naturelles, il Lui fit aussi, au bruit d'une trompeuse harmonie, comme une couronne d'épines intelligentes, et cacha ainsi le chardon sous les fleurs.

Après s'être aperçu qu'on avait découvert son iniquité, et que le vinaigre et les crachats, les épines et les clous, la croix et les vêtements ignominieux, le roseau et la lance, les tourments et les outrages n'inspiraient plus que le dégoût et l'horreur, nautonier prudent, il changea de voiles et lança sa nacelle vers d'autres rivages. Aux soufflets dont notre Seigneur fut meurtri, il substitua la licence et l'erreur, il remplaça les outrages par la fureur des querelles, il mit les machinations clandestines à la place des insignes ignominieux, et la discorde fut le nouveau spectre dont il s'arma. Il ne négligea rien pour nous diviser et nous perdre. De l'orgueil naquit la haine; la jalousie et la colère, l'arrogance et la dissimulation conspirèrent contre notre Sauveur avec la même ardeur qu'elles déployèrent autrefois pour Le faire mourir. L'hérésie secrète fut substituée à la croix, instrument public du supplice; les disputes impies aux clous de fer, et l'abandon de la vérité orthodoxe à la descente de notre Sauveur aux enfers. Satan fit tous ses efforts pour renouveler le type de la croix usé par le temps. Au lieu d'une éponge imbibée de vinaigre et de fiel, il suscita l'inquiète curiosité au regard empoisonné, et si le Seigneur refusa autrefois le fiel qu'on lui offrait, l'esprit de révolte fut accepté par des hommes insensés comme un don plein de charme et de douceur.

En ce temps-là les juges vengèrent la mort du Sauveur: maintenant, au contraire, je vois les juges conspirer contre nous, pour ainsi dire, et au lieu d'un acquittement, prononcer une sentence de condamnation. Et ce que nous devons surtout déplorer, c'est que les prêtres, dont les mains consacraient les rois, multiplient sous leurs pas les occasions de chute, au lieu de prêcher la paix, allument les brandons de la guerre, dont le feu dévore les nations. Seigneur, nous Te demandons la paix pour les prêtres et les rois; fais que les prêtres et le peuple réunis dans l'unité de l'église offrent à Dieu leurs prières et leurs voeux pour le salut de ceux qui gouvernent et qu'ils implorent la clémence des princes pour leurs sujets. Seigneur, apaise les troubles qui agitent l'empire, calme les haines intestines, Toi qui au-dedans et au-dehors, étends ta Puissance sur toutes choses.