RÉPONSE DE SAINT JEAN CLIMAQUE AU BIENHEUREUX JEAN DE RAÏTHOU

Jean, à Jean, salut !

La lettre dont vous avez daigné m'honorer, je l'ai reçue, non seulement avec tous les sentiments que m'inspirent la sainteté de votre vie, la victoire parfaite que vous avez si bien su remporter sur toutes vos passions, la pureté et l'humilité du coeur que vous avez

saint Jean Climaque

fresque de

Théophane

de Crète

acquises, mais encore avec les sentiments que me donne l'état de mon âme destituée de toute sorte de vertus, pauvre, misérable et forcée de demander l'aumône à mes frères. Au reste votre lettre est moins une lettre qu'un ordre et un commandement dont l'accomplissement est au dessus de mes forces.
Mais, accoutumé à nous donner tous les jours l'exemple que nous devons suivre, pour être solidement et profondément humbles, il vous convenait, oui certainement il vous convenait de demander des règles de conduite et de discipline à un homme sans science et sans expérience, à un homme qui est également impuissant en oeuvres et en paroles. Aussi je vous déclare franchement que si la crainte de secouer le joug de l'obéissance que je me suis imposé, et que je sais être la source féconde de toutes les vertus, ne m'avait en quelque sorte forcé à me faire violence, je n'aurais pas eu la témérité et la hardiesse de me laisser charger d'un fardeau trop au dessus de mes forces et de ma capacité. Vous auriez dû, mon révérend père, je le répète, oui, vous auriez dû vous adresser, pour cette oeuvre importante, à quelques pères habiles dans la science des choses spirituelles, et ne pas oublier que je ne suis encore qu'un pauvre disciple et un misérable novice. Néanmoins, sachant que nos pères les plus remplis de l'esprit de Dieu et les plus avancés dans la connaissance des vérités saintes qui nous viennent de lui, et de la discipline religieuse, nous enseignent que «l'obéissance consiste à nous soumettre aux ordres des supérieurs, même dans les choses qui surpassent nos forces», je mets de côté le sentiment intime de mon insuffisance; et, ne consultant plus que le respect que je vous dois, je vais humblement et avec une grande simplicité de coeur commencer un ouvrage qui est si fort au dessus de ce que peut ma faiblesse.
Mais, vénérable père, si je me conforme à vos ordres, ce nÕest point parce que je pense que dans l'ouvrage que vous me commandez, je puisse vous être de quelque utilité, et vous procurer les connaissances que vous possédez vous-même bien plus parfaitement que moi; car je sais bien convaincu, avec tout ce qu'il y a de gens sensés et sages, que l'oeil de votre belle âme est tellement purifié de toutes les souillures que communiquent les choses de la terre, et si bien délivré et affranchi des ténèbres de l'ignorance, que rien ne l'empêche de voir la lumière divine et d'être éclairé de ses rayons bienfaisants; mais parce que je crains qu'en vous résistant avec opiniâtreté, je ne m'attire le malheur d'une damnation éternelle : ce sont donc uniquement la crainte de vous désobéir et le désir d'accomplir vos volontés, qui me font exécuter vos ordres avec empressement.
Ainsi, comme un enfant dévoué à l'obéissance, et comme le mauvais élève d'un habile maître et d'un peintre excellent, je vais avec le pauvre et petit pinceau de ma science, et avec un style simple et sans ornement, chercher à peindre et à représenter d'une manière bien obscure des choses qui par elles-mêmes sont très vives et très éclatantes. Au reste il vous appartient, vous qui êtes le premier maître et le plus éminent, des docteurs, de mettre la dernière main à un ouvrage que je ne peux qu'ébaucher, d'en faire disparaître les nombreuses imperfections, d'y ajouter les ornements dont il est susceptible, d'en expliquer les endroits obscurs, et de suppléer à tout ce qui manquera aux préceptes et aux règles que je vais tracer.
D'ailleurs, mon révérend père, ce n'est point précisément à vous que je destine et envoie cet ouvrage : Dieu me préserve d'une folie aussi étrange ! car je ne peux ne pas savoir que par la grâce de Jésus Christ vous tenez le premier rang parmi les docteurs les plus éminents en science, et que vous êtes capable de donner des leçons de vertu, de sagesse et de discipline, non seulement aux simples religieux, mais aux supérieurs mêmes, et surtout à moi; c'est donc à cette sainte et bienheureuse compagnie que Dieu a choisie et appelée à son service dans l'état religieux, que je l'adresse et l'envoie.
Me confiant donc et m'appuyant sur vos prières et sur celles de vos chers enfants que vous nourrissez par de solides instructions, comme sur des bras tout spirituels, j'espère que vous m'aiderez à dissiper les ténèbres de mon ignorance. C'est pourquoi je tends les voiles auvent en prenant la plume, et j'abandonne avec assurance à notre excellent pilote le gouvernail du vaisseau, c'est-à-dire la conduite et la direction d'un ouvrage que je ne commence que par vos ordres et en comptant sur là secours de vos prières.
Après tout, supposé que quelqu'un trouve dans ce livre de l'utilité pour le salut de son âme, je le conjure de l'attribuer avec une amoureuse reconnaissance à la Bonté de notre souverain Maître, et de m'obtenir de Lui pour récompense de mes faibles efforts et de mon petit travail, qu'Il daigne me pardonner la grossièreté, la bassesse et la défectuosité dés expressions dont je me suis servi, et n'avoir d'égard qu'à la promptitude de mon zèle et à ma bonne volonté; car je sais que Dieu ne récompense pas précisément l'abondance des présents qu'on lui offre ni la grandeur des travaux qu'on entreprend, mais le zèle et l'ardeur d'un coeur disposé et résolu à tout faire et à tout tenter pour Lui être agréable.

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