LETTRE AU PASTEUR


1. Je vous ai donné, vénérable père, la dernière place dans ce petit livre de la terre; mais je ne doute nullement que vous ne soyez placé avant nous tous dans le livre du ciel, dans lequel Dieu inscrit les hommes selon leurs mérites. L'éternelle Vérité n’a-t-elle pas dit que ceux qui sont les derniers sur la terre par l'humilité du cœur, seront les premiers dans les cieux par l’éminence de leur gloire (Mt 20,16) ?
2. Le vrai pasteur est celui qui, par son habileté et par la pureté et la ferveur de ses prières, peut chercher, trouver, guérir et rétablir parfaitement un troupeau raisonnable de brebis, lequel s'était perdu par le dérèglement des passions.
3. Le pilote spirituel est celui qui, par la force et la vivacité des lumières et par la prudence qu'il a reçues de Dieu et qu'il s'est procurées par son application et son expérience, est capable, non seulement de sauver le vaisseau qu'il conduit de la fureur des flots de la mer, mais de le retirer de ses abîmes.
4. Le médecin spirituel est une personne qui, ayant le corps chaste et l'âme pure, n'a besoin ni du secours ni des remèdes des autres.
5. Le maître véritable est un homme qui possède les connaissances, les sciences et les vérités particulières que Dieu Lui-même a gravées dans son cœur par des inspirations et des lumières toutes spéciales, et qui n'a pas besoin d'aller chercher dans les livres ni dans l'érudition des autres une science qu'il a reçue lui-même de Dieu.
6. Il n'est pas moins honteux pour un docteur de puiser dans les autres les leçons qu'il donne aux personnes qu'il dirige et instruit, qu'il l'est pour un peintre de ne savoir faire des tableaux qu'en imitant ceux des autres peintres.
7. Ô vous donc qui donnez des instructions aux hommes, vous montez sur un lieu élevé pour être mieux entendu, sachez que comme vous instruisez vos semblables par le moyen des sens, c'est par l'Esprit de Dieu que vous devez vous instruire vous-même.
8. N'oubliez donc jamais cette parole de saint Paul : Je suis établi apôtre pour enseigner, non par les hommes ni par un homme, mais par Jésus Christ (Ga 1,12). En effet, est-ce la terre qui est chargée de donner des leçons au ciel ?
9. Un pilote habile sait conserver son vaisseau; un pasteur fidèle, après avoir éclairé le troupeau dont il s'est chargé, le rétablit et en prend soin; il se rappelle que le compte qu'il lui faudra rendre au tribunal du souverain Père de famille sera d'autant plus rigoureux et plus terrible, que les brebis qu'il aura dirigées auront été plus humbles, plus dociles et plus soumises. 10. Quant aux brebis qui se négligent, s'abandonnent à l'oisiveté et se livrent au dérèglement, il doit les corriger avec une certaine sévérité qui tout à la fois les humilie et les excite à mieux faire.
11. La marque et le signe d'un bon pasteur sont d'élever des mains suppliantes vers le ciel avec une ferveur toute nouvelle, et d'user d'une attention et d'une vigilance plus actives, lorsqu'il s'aperçoit que son troupeau, à cause de la chaleur ou plutôt à cause des ardeurs de la concupiscence, se relâche et ne marche plus d'un pas ferme dans les voies de Dieu; car il n'est point rare que les loups sortis de l'enfer ne profitent de ces circonstances malheureuses pour ravir et dévorer un grand nombre de brebis. Or, si dans le moment de cette épreuve elles se conduisent comme les brebis privées de raison, c'est-à-dire qu'elles abaissent la tête de leur orgueil vers la terre et qu'elles s'humilient, nous pourrons nous consoler par ces paroles de David : Un cœur broyé et humilié, Dieu ne le méprise point (Ps 50).
12. Les personnes que vous dirigez, se trouvent-elles tout d'un coup enveloppées dans la nuit obscure des passions et des tempêtes, le ciel lui-même semble-t-il ne leur présenter que des ténèbres épaisses ? faites alors, plus que jamais, l'office d'un chien vigilant et fidèle; veillez continuellement sur elles pendant cette nuit ténébreuse, et que vos cris et vos prières s'élèvent sans cesse vers le Seigneur, afin d'attirer sur vos frères les grâces précieuses dont ils ont besoin. Eh certes ! vous ne vous tromperez pas, si dans ces occasions vous vous regardez comme un nouvel Hercule destiné à donner la chasse à tous ces monstres et à toutes ces bêtes féroces qui menacent votre cher troupeau.
13. Ce n’est pas une petite marque de la Bonté de Dieu pour les hommes d'avoir fait qu'un malade, bien qu'il ne doive peut-être recevoir aucun soulagement réel de son médecin, se trouve néanmoins réjoui et satisfait en le voyant et rassuré par sa présence.
14. Vous, père admirable et digne de servir de modèle, ayez toujours avec vous toutes les amulettes et les remèdes dont vous pouvez avoir besoin pour vos malades spirituels : portez toujours les emplâtres, les cataplasmes, les poudres, les collyres, les médecines, les éponges, les eaux de senteur, les lancettes, les eaux fortes pour brûler, les caustiques, les onguents, les hypnotiques, tous les instruments de chirurgie et toutes les autres choses qui vous seront nécessaires pour les différentes opérations que vous aurez à faire; car si nous ne sommes pas munis de toutes ces choses, nous serait-il possible d'exercer avantageusement vis-à-vis de nos malades les fonctions et de remplir les devoirs de médecin ? Non, nous ne le pourrions pas. On ne paie pas aux médecins les paroles qu'ils disent, mais on leur donne des honoraires pour les actions, pour les démarches qu'ils font et pour les guérisons qu'ils opèrent.
L'emplâtre qu'on emploie et qui guérit le corps d'un mal extérieur est la figure et l'image du moyen dont on doit se servir pour guérir les maladies extérieures de l'âme; les remèdes pris intérieurement pour attaquer les fièvres et les autres maladies, nous représentent les remèdes spirituels qui purifient l'âme de ses souillures intérieures, et éteignent en elle les ardeurs de la concupiscence; le cataplasme est la figure des mépris et des humiliations qui mordent et déchirent le cœur pour en faire sortir le pus infect de la vaine gloire; le collyre est un médicament spirituel qu'on applique sur les yeux de l'âme,
afin de les débarrasser de la poussière et du trouble de la colère, et de lui donner de l'intelligence; les potions amères sont l'image des reproches et des réprimandes qui par leur amertume salutaire tourmentent et fatiguent d'abord la nature, mais produisent ensuite une heureuse guérison; la phlébotomie spirituelle procure une évacuation prompte d'une humeur morbifique qui était dans notre cœur : car tout le monde sait qu'on emploie la saignée comme un moyen prompt et efficace pour préserver des maladies et pour procurer la santé; l'éponge du chirurgien nous fait connaître qu'ayant fait une opération douloureuse sur l'âme de nos frères, nous devons employer ensuite des paroles douces et compatissantes, afin d'adoucir la douleur que nous leur avons fait souffrir; la pierre
infernale dont on se sert pour les cautères, est la figure des censures et d'autres peines canoniques que l'Église inflige à certains pécheurs pour les faire rentrer en eux-mêmes et les porter à la pénitence; les onctions qu'on fait sur un malade à qui l'on a fait une opération avec un fer chaud, nous avertissent avec quelle tendresse nous devons adresser des paroles de consolation aux personnes à qui nous avons été forcés de faire des corrections violentes; les narcotiques sont pour les supérieurs l'image des moyens qu'ils doivent employer pour alléger le fardeau de leurs inférieurs, pour leur rendre doux et léger le joug de l'obéissance, et pour leur cacher leurs bonnes actions, dans la crainte qu'un sentiment de vaine gloire ne leur en dérobe le mérite; les bandages nous font voir les liens dont il faut user pour enchaîner les personnes que nous connaissons être esclaves de la vanité et de l'ambition, afin qu'heureusement enchaînées par la modération, la patience et l'humilité, elles arrivent au port du salut; enfin on se sert du fer et du glaive, lorsque tous les autres remèdes sont inutiles, afin de retrancher les membres pourris et morts, d'empêcher que la contagion ne gagne les autres membres du corps, et de pouvoir au moins sauver la vie au malade.
15. Mais remarquons ici que si les malades sont assez heureux pour avoir des médecins à l'épreuve des mauvaises odeurs qui soulèvent le cœur, c'est un bien grand avantage pour eux et un véritable bonheur; mais seront-elles moins heureuses, les âmes qui auront pour pasteurs et pour directeurs des hommes exempts de l'esclavage des passions et possédant la paix et la tranquillité du cœur ? En effet comme les puanteurs les plus insupportables ne sont pas capables d'empêcher les médecins de tenter et d'employer les moyens qu'ils croient pouvoir procurer la guérison à leurs malades; de même les pasteurs des âmes ne craignent rien et se servent de tous les moyens qu'ils connaissent pour rappeler à la vie une âme privée de la grâce et réellement morte devant Dieu.
16. Cette cure ou plutôt cette résurrection a surtout lieu par les prières et les vœux du pasteur dans le temps qu'il administre à ses malades les remèdes qui conviennent à leur état respectif, et par une commisération toute paternelle qui le porte à compatir à leurs souffrances, à les partager et à les supporter avec eux. Mais il doit bien prendre garde qu'il ne lui arrive ce qui arriva misérablement à Jacob par rapport à Joseph et à ses frères. (cf. Gen 37,3-4) Ce malheur a lieu ordinairement lorsque les personnes que nous conduisons ne sont pas assez avancées dans la vertu, et qu'elles n'ont pas assez d'expérience pour discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais, ou ce qui n'est ni bon ni mauvais.
17. Il est bien déshonorant pour un pasteur qui doit enseigner toutes les vertus à ses inférieurs, de demander à Dieu pour ses disciples une vertu qu'il n'a pas lui-même.
18. Comme les personnes qui ont coutume de paraître souvent en la présence d'un souverain et d'être du nombre de ceux qui ont l'honneur de jouir de son amitié et de sa bienveillance, peuvent facilement, si elles en ont la bonne volonté, réconcilier des serviteurs disgraciés avec le prince qui les avait rejetés, introduire devant lui les étrangers, et même quelquefois des ennemis, et leur procurer l'avantage de voir le roi, de contempler sa majesté et de recueillir ses faveurs; de même pensez et croyez qu'un pasteur ami de Dieu peut faire tout cela vis-à-vis de ses frères.
19. Ne voit-on pas que les amis mêmes du roi honorent les personnes qu'ils savent être le plus avancées dans son amitié, leur obéissent avec empressement, leur rendent avec zèle toute sorte de services, malgré les efforts que ces personnes font pour les en empêcher ? ainsi, comme vous devez en juger, il nous est utile et très avantageux que nous ayons pour directeurs des hommes qui soient les amis de Dieu; car rien ne peut plus efficacement nous faire avancer dans la vertu que ce secours puissant.
20. Un de ces véritables amis de Dieu me dit un jour : Bien que le Seigneur ne cesse de répandre ses dons avec abondance sur ses serviteurs, c'est surtout aux grands jours de fête destinés à célébrer les mystères que Jésus Christ a opérés pour nous, qu'il les leur accorde avec une surabondance extraordinaire.
21. Il est d'une nécessité indispensable pour un médecin spirituel d'être exempt de toutes les passions qui tyrannisent le cœur humain, et d'être maître de tous les mouvements de son propre cœur; de manière que, selon le besoin et les occasions, il puisse se servir des unes et profiter des autres pour remplir sa charge de supérieur. Mais il doit donner une attention particulière aux sentiments et aux mouvements de la colère qui est selon le Seigneur. S'il n'est pas entièrement et radicalement guéri des maladies de son âme, je vous le demande, comment pourra-t-il, dans certaines circonstances, ne pas faire quelque chute ?
22. J'ai remarqué qu'un jeune cheval qui n'est pas encore dompté, marche avec assez de calme et de tranquillité, quand on le retient en serrant la bride, mais que si on la lui lâche, il veut aussitôt se débarrasser de son cavalier. Or ce que nous disons ici de ce cheval, regarde deux mauvaises passions qu'on aura sûrement pas de peine à reconnaître, pourvu qu'on cherche à le faire.

23. Il pourra commencer à croire que Dieu lui a donné la science et la sagesse, le médecin spirituel qui aura guéri certaines maladies qui jusqu'alors avaient opiniâtrement résisté à toute sorte de remèdes.
24. Je ne vois pas qu'il faille admirer un maître qui a rendu savants et érudits des disciples d'un esprit vif et pénétrant et d'un cœur bon et docile; mais je juge digne de l'admiration publique le précepteur qui, n'ayant eu affaire qu'à des personnes bornées et stupides, les a néanmoins remplies de science et d'érudition. Dans le cirque on admire avec raison ceux qui avec des chevaux vils et méprisables, conduisent leurs chariots avec tant de précaution et d'habilité, qu'ils se préservent de tout accident fâcheux, parviennent heureusement au bout de la carrière et remportent la victoire. 25. Avez-vous assez de sagesse, de lumière et de prévoyance pour connaître les orages et les tempêtes ? Vous devez le dire franchement aux personnes qui veulent s'embarquer et faire voyage sur le vaisseau que vous conduisez : si vous ne le faites pas, vous devenez responsable de toutes les pertes qui sont les tristes résultats d'un naufrage; car tout le monde s'est reposé sur votre prudence pour les chances de la navigation et du voyage.
26. J'ai vu des médecins spirituels qui, pour avoir averti trop tard leurs malades des dangers qu'ils couraient, les ont exposés au dernier des malheurs et s'y sont exposés eux-mêmes; c'est aussi ce qui arrive à un pasteur des âmes.
27. Ainsi, plus il s'apercevra que les frères qui sont sous son autorité et sa direction, et même les étrangers qui viennent
auprès de lui pour y trouver les moyens de salut, l'écoutent et lui obéissent avec une confiance aveugle et sans bornes, plus lui-même doit-il employer de soin et de vigilance dans ses paroles, dans ses actions et dans toute sa conduite; car il doit être bien convaincu que toutes ces personnes ont les oreilles et les yeux fixés sur lui, comme sur le modèle et la règle qu'elles doivent suivre dans la pratique de la vertu, et qu'elles se font une loi de marcher sur ses traces et de suivre le genre de vie qu'il mène.
28. C'est la charité qui distingue et fait connaître le vrai pasteur. Eh ! n'est-ce pas la charité qui a fait monter Jésus Christ sur la croix pour nous ?
29. Lorsque vous aurez des corrections à faire, faites-les avec douceur et bienveillance; car dans ces circonstances j'aime à croire qu'il n'est point nécessaire d'employer les moyens propres à imprimer aux cœurs la honte et la crainte.
30. Si cependant vous apercevez que votre silence serait criminel et pourrait exposer le malade à se perdre, vous êtes obligé de le reprendre avec la fermeté convenable et de ne pas craindre de lui faire de la peine. Hélas ! Il est souvent arrivé que des inférieurs ont cru par le silence de leur supérieur et par la bonté dont il usait envers eux, qu'ils suivaient le vrai chemin du ciel; et malheureusement ils sont demeurés dans cette funeste erreur jusqu'à ce que, rencontrant les écueils des tentations, ils y ont fait un triste naufrage.
31. Écoutons ici ce que le grand Apôtre dit à son cher Timothée : Reprends, lui dit-il, presse à temps et à contretemps (2 Tm 4,2). Or je pense qu'un supérieur reprend et presse ses inférieurs à temps, lorsqu'ils reçoivent de bon cœur ses corrections et ses remontrances, et savent en profiter; et qu'il les presse à contretemps, quand ses corrections ne servent qu'à les exaspérer à les irriter, et qu'ils n'en profitent pas. Mais quoique personne n'aille se désaltérer, les fontaines ne laissent pas de faire couler leurs eaux.
32. Il est une certaine pudeur naturelle qui s’empare quelquefois du cœur des supérieurs, et les empêche de reprendre avec la liberté convenable leurs inférieurs qui tombent dans quelques fautes; mais ils manquent alors à leur devoir d'une manière essentielle.
33. Que les pasteurs qui sont sujets à cette pusillanimité, imitent les professeurs; qu'ils donnent par écrit à leurs brebis spirituelles les avis et les corrections qu'ils craignent de leur donner de vive voix. Écoutons ce que le saint Esprit nous dit de certaines personnes : Coupez ce figuier; pourquoi occupe-t-il inutilement la terre ? (Lc 13,7); et ailleurs : Retranchez au plus tôt ce méchant du milieu de vous, (1 Co 5,13); et encore : Cessez de prier pour ce peuple. (Jér 7,16). Ce fut aussi la défense que Dieu fit à Samuel qui Le priait pour Saül (cf. 1 Rois 16,1). Or il faut que toutes ces sentences soient en quelque sorte familières à un pasteur, afin qu'il connaisse dans quel temps, à l'égard de quelles personnes et jusqu'à quel point il peut et doit s'y conformer et s'en servir. Car Dieu est la vérité par essence.
34. Une personne qui ne rougit pas lorsqu'on la reprend en particulier d'une faute qu'elle a faite, se fortifiera dans son impudence, si on la reprend publiquement. Elle a donc renoncé aux lumières et aux remords de sa conscience; elle a donc abandonné son salut.
35. Je comprends à présent une chose que j'ai vue bien des fois dans des religieux de bonne volonté, mais qui se laissaient facilement entraîner par leur faiblesse. Ces bons religieux, connaissant donc leur misère et leur pusillanimité, priaient avec instance leur médecin spirituel, qu'ils voyaient lui-même tout tremblant à la vue de leurs plaies, de ne pas craindre de les lier et de leur procurer la santé comme malgré eux.
Un conducteur, un pasteur des âmes ne doit pas dire indistinctement à toutes les personnes qui viennent se mettre sous sa conduite, qu'en embrassant la vie religieuse ils s'engagent à suivre une voie rude, difficile et remplie de peines et d'afflictions; et, par un principe contraire ne pas leur assurer que le joug de Jésus Christ est doux, léger et agréable pour tout le monde; mais il faut qu'il étudie les caractères et les dispositions des personnes qu'il doit diriger, qu’il proportionne avec sagesse les remèdes à la nature et à l'espèce de maladie qu'il lui faut guérir dans elles.
36. Pour ceux qu'il verra courbés et comme succombant sous le poids de leurs péchés qui les effraient tellement que le désespoir est sur le point de s'emparer de leur cœur, il cherchera à leur faire connaître et sentir la douceur du joug du Seigneur; mais quant à ceux qui, par une présomptueuse estime d'eux-mêmes, ne rêvent que beaux projets et se croient appelés à de grandes choses, il doit leur présenter le contrepoison de l'orgueil.
37. Quelques personnes qui désiraient entrer dans cette longue voie de la vie religieuse, demandèrent un jour à d'autres personnes qu'elles croyaient la bien connaître, ce qui en était réellement. La réponse qu'on leur fit leur donna à comprendre que cette voie était droite, unie, et qu'elle mettait ceux qui l'embrassaient, à l'abri des embûches et des tentations du démon. Les pauvres gens ! ils s'y fièrent. Mais qu'arriva-t-il ? hélas ! ils ne s'y furent pas plus tôt engagés, que les forces leur manquèrent, que les uns au milieu de leur course coururent le plus grand danger de se perdre pour l'éternité, et que les autres, entièrement dégoûtés et ne se croyant pas capables de souffrir des afflictions si cruelles et si désolantes, abandonnèrent tout et s'en retournèrent dans le siècle. Mais je veux que vous sachiez le contraire de ce que je viens de dire. En effet, dès lors que la charité a pu embraser un cœur de ses célestes ardeurs, les paroles et les choses les plus effrayantes ne sont pas capables de l'épouvanter et de le décourager; et lorsque la crainte des flammes vengeresses de l'enfer a pris naissance et racine dans une âme, elle ne redoute ni peines, ni travaux, ni violences, mais elle les souffre et s'y exerce avec une admirable patience; et, comme elle méprise souverainement les biens, les honneurs et toutes les choses de la terre, elle est dévorée uniquement du désir de pouvoir obtenir un diadème dans le royaume éternel de Dieu.
38. Un capitaine expérimenté doit parfaitement connaître les sentiments et les dispositions du cœur, le grade et le rang des soldats qu'il commande — autrement il arriverait souvent que des gens pleins de courage, de bravoure et de talent se trouveraient confondus et cachés dans la foule, tandis qu'ils devraient être à la tête de l'armée pour provoquer l'ennemi au combat. Or tel doit être un supérieur par rapport à ses inférieurs.
39. Un pilote ne sauvera pas son vaisseau tout seul, il a besoin du secours et des bras des matelots. Un médecin ne guérira pas un malade, si celui-ci ne demande pas à celui-là le secours de son art, s'il ne lui fait pas exactement connaître le principe et l'étendue de son mal, s'il n'exécute pas fidèlement ses ordonnances, et qu'il ne prenne pas les remèdes sagement prescrits. Hélas ! combien de pauvres malades ont misérablement péri, rongés et dévorés par les vers, pour n'avoir pas osé déclarer leurs plaies au médecin qui aurait pu les guérir.
40. Un pasteur qui est dévoré du désir de bien paître son troupeau, doit sans cesse réveiller, exciter le zèle et la ferveur de ses chères brebis, tantôt par des paroles d'encouragement, tantôt par des exhortations pathétiques et touchantes. Or cette manière de se conduire à l'égard de ses inférieurs, il doit plus que jamais s'en servir et l'employer, lorsqu'il les voit tendre au relâchement et à la paresse. Aussi le loup infernal ne redoute rien tant que la voix paternelle d'un pasteur plein de vigilance.
41. Il doit éviter deux excès également condamnables et nuisibles : le premier, c'est de ne pas se livrer par rapport à ses inférieurs à une humilité mal placée et déraisonnable; le second, de ne pas s'élever au dessus d'eux d'une manière hautaine et impertinente; il faut donc qu'il imite la conduite de saint Paul. 42. Admirez ici la Bonté du Seigneur : souvent Il ferme Lui-même les yeux aux inférieurs pour les empêcher de voir et de connaître les défauts de leur supérieur; mais, si par une fausse humilité celui-ci les leur découvre, n'agira-t-il pas contre la Bonté de Dieu, en leur ôtant ou en diminuant par là la confiance qu'ils doivent avoir dans lui ?
43. J'ai vu dans une communauté un supérieur qui, par une profonde humilité, demandait des avis et des conseils à ses religieux qu'il aimait comme ses enfants, j’en ai vu un autre, au contraire, qui, pour s'attirer auprès de ses inférieurs un vain nom d'habileté, faisait paraître une science et une sagesse qu'il était bien loin de posséder, et se conduisait avec dissimulation et sans aucune sincérité.
44. Il m'est arrivé plusieurs fois d'avoir l'occasion d'observer que des personnes qui étaient encore esclaves de leurs passions et de leurs mauvaises habitudes, avaient été choisies pour être mises à la tête des maisons habitées par des religieux d'une vie sainte et parfaite. Or ces personnes ainsi élevées, en voyant les vertus éminentes de leurs inférieurs, conçurent de la honte et une heureuse confusion de leurs défauts et de leurs imperfections, et s'en corrigèrent admirablement. Mais je crois volontiers que ce bonheur ne leur est arrivé que par le mérite et la puissante protection de leurs inférieurs auprès de Dieu qui les destinait au royaume céleste. C'est ainsi que la fonction de supérieur fournit à ces personnes l'occasion de se corriger et de parvenir encore à la perfection.
45. Un supérieur est obligé de prendre une précaution essentielle : il doit éviter avec grand soin de dissiper en haute mer ce qu'il a pu acquérir quand il était au port. Ceux donc qui sont établis pour gouverner leurs frères et qui pour cela même sont exposés à mille agitations extérieures, comprennent, sans doute, l'importance de cet avis et de ce conseil.
46. J'avoue franchement qu'il ne faut pas une vertu médiocre pour être capable de souffrir avec une généreuse constance les ennuis que donnent le silence et la retraite, de résister aux tentations de paresse et de négligence qu'on éprouve dans la solitude, de ne pas être troublé par les mépris et les humiliations, de ne pas se laisser entraîner par l'idée qu'on ferait mieux hors de la cellule, de ne pas chercher à se procurer certaines consolations, certains soulagements et certaines jouissances, et de ne pas faire comme les matelots qui, lorsque la mer est calme et tranquille, se donnent des sujets de joie et de plaisir, se divertissent et se baignent dans ses eaux; mais il faut une vertu incomparablement plus grande et un courage plus héroïque pour ne pas s'épouvanter de tous les troubles et des tumultes qui s'élèvent de toute part, pour demeurer ferme et inébranlable au milieu de tant d'affaires diverses et étourdissantes, et pour être extérieurement avec les hommes et traiter avec eux, et se conserver intérieurement avec Dieu, Lui parler et s'entretenir habituellement avec Lui.
47. Ce que nous voyons, mon révérend père, au milieu des personnes qui vivent dans le monde, doit nous servir d'exemple pour les choses qui ont lieu dans nos maisons religieuses. En effet, dans une communauté deux sortes de gens se présentent devant celui qui en est supérieur, comme devant un tribunal vraiment formidable. Les uns sont chargés d'iniquités, les autres sont vertueux et innocents : les premiers paraissent devant lui pour entendre et recevoir leur jugement et leur sentence; les derniers, pour se consacrer au culte, au service et à l'amour du Seigneur. Or, comme il est facile de s'en apercevoir, l'entrée en religion de ces deux sortes de personnes est aussi différente que leur vie; elles ne doivent donc pas être dirigées de la même manière. Par rapport à celles qui ont eu le malheur de souiller leur conscience d'un grand nombre de péchés, je pense qu'il convient au supérieur de leur demander quelles sont les différentes espèces de fautes qu'elles ont commises. Or je crois qu'il doit en agir de la sorte pour deux raisons principales : la première, afin que, par le compte qu'elles rendront de toute leur vie criminelle, et par l'aveu qu'elles feront de leurs péchés, elles reçoivent une humiliation capable de les préserver dans la suite de toute enflure du cœur, de toute intempérance dans les paroles, et de leur être pendant le reste de leur vie comme un aiguillon qui les porte à la pratique de la modestie et de la retenue; la seconde, afin de leur faire connaître et sentir combien elles sont obligées de respecter, chérir et honorer un supérieur qui, tout en les voyant couvertes de plaies spirituelles et victimes de tant de passions, les a néanmoins reçues pour tâcher de leur procurer la santé et de les délivrer du honteux esclavage sous lequel elles gémissaient.
48. Vous devez remarquer, révérend père, — et je suis bien éloigné de penser et de croire que vous ne l'ayez pas déjà fait — vous devez remarquer que Dieu même fait attention au lieu qu'ont habité ces pécheurs qui recourent enfin à la pénitence, à la résolution qu'ils ont prise de mener une nouvelle vie, à leurs dispositions actuelles; car ces choses ne sont pas les mêmes ni dans le même degré chez tous les pécheurs. En effet, il arrive assez souvent que les personnes qui sont accablées sous le poids des maladies spirituelles les plus graves, ont le cœur plus humble et plus soumis; or un supérieur doit recevoir et traiter ces pauvres personnes avec plus de douceur et de bonté que ne semblerait l'exiger leur misérable état; et dans le cas contraire, il est facile de comprendre quelle est la conduite qu'il convient de tenir.
49. Il ne convient sûrement pas à un lion de mener paître des brebis timides; mais serait-il plus convenable qu'un supérieur esclave de ses passions fût à la tête d'autres personnes gémissant sous le même esclavage ?
50. Ne voit pas, sans éprouver un sentiment désagréable, un renard au milieu des poules; mais que peut-on imaginer de plus fâcheux et de plus fatigant que de considérer un supérieur colère et emporté au milieu d'une communauté religieuse ? Le renard tue les poules, il est vrai; mais que fait le pasteur colère ? ne trouble-t-il pas et ne tue-t-il pas les âmes de ses frères ?
51. Ne soyez ni trop attentif ni trop sévère pour rechercher et corriger les petites fautes; car en agissant autrement vous ne marcheriez pas sur les traces du Seigneur.
52. Faites en sorte que Dieu soit Lui-même votre Maître et votre Directeur, qu'Il vous conduise dans toutes vos démarches extérieures et intérieures, que vous confiiez à ses soins et à sa direction tous vos projets et toutes vos résolutions, et que vous soumettiez parfaitement votre volonté à la sienne, de manière que vous soyez vis-à-vis de lui comme un petit enfant qui se laisse aveuglément conduire et mener par son conducteur.
53. Vous devez encore observer, et nous devons tous le
faire, que, lorsque Dieu par une Bonté particulière se sert de nous pour opérer de grandes choses dans les âmes, ceux qui viennent se ranger sous notre conduite, sont plutôt conduits par la vivacité de leur foi qu'attirés par l’éclat de nos vertus. N'a-t-on pas vu, en effet, plusieurs personnes qui, bien qu'elles fussent très imparfaites et couvertes même de grands défauts, ont fait des prodiges et des merveilles dans la pratique du bien de la manière que nous avons dite.
Ah ! s'il en est plusieurs qui, selon la Parole de Jésus Christ, diront au dernier jour : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en ton Nom et fait d'autres grands miracles ? (Mt 7,22), ce que nous venons de dire, ne paraîtra pas difficile à croire.
54. Le supérieur qui s'étudie sincèrement à mettre Dieu dans ses intérêts, peut par son secours soulager ses inférieurs, et, sans qu'ils s'en aperçoivent, les relever et les encourager, quand il les voit abattus. Or en se conduisant de la sorte, il fait deux choses très excellentes : il se préserve d'abord lui-même de la vaine gloire, et il est cause que les personnes en faveur desquelles Dieu s'est rendu propice, n'en rendent gloire et n'en sont reconnaissantes qu'à Dieu seul.
55. Plus le pasteur s'aperçoit que les personnes qu'il dirige, marchent avec ardeur et de bon cœur dans les voies de
la vie religieuse, plus il doit leur donner une nourriture solide et substantielle. Quant à celles qui n'y marchent qu'à pas lents, et qui manquent d'ardeur et de vivacité, il faut encore qu'il ne les nourrisse que de lait. Les différents âges de la vie exigent encore des viandes qui leur conviennent; car très souvent des mets qui ont donné des forces et de la vigueur à des personnes, en ont jeté d'autres dans la faiblesse et la langueur. Il est donc de la plus grande importance pour ceux qui sont chargés de distribuer aux autres le pain de la parole de Dieu, de faire une attention particulière à l'âge des personnes auxquelles ils la distribuent, aux personnes mêmes, à la quantité de cette divine nourriture, et à la manière dont ils l'administrent.
56. Il est des gens qui, sans faire attention au fardeau dont ils se chargent, au danger auquel ils s'exposent en consentant à conduire les autres, s’ingèrent témérairement et sans raison suffisante dans cette fonction périlleuse. Or avant d'entrer en charge, ils étaient extraordinairement riches en vertus et en grâces, et depuis, ils ont tout dissipé et tout perdu, et sont partis de ce monde, ainsi qu'on le dit communément, les mains entièrement vides, et ont distribué aux autres les grands biens qu'ils possédaient et qu'ils avaient acquis par beaucoup de travaux et de peines.
57. Parmi les enfants qui existent, les uns sont frères et sœurs, les autres beaux-frères et belles-soeurs; ceux-ci sont nés de la fornication, et ceux-là de l'adultère. C'est ainsi que parmi les supérieurs vous trouvez plusieurs manières dont ils sont entrés en charge, mais quoi qu'il en soit de ces différentes manières, ne considérons ici que le supérieur qui est entré dans la charge pastorale par des voies légitimes. Or nous disons qu'il doit être sincèrement disposé à rendre compte à Dieu de toutes les âmes confiées à ses soins et à sa vigilance; car il en devient réellement responsable.
On rencontre des directeurs qui ne veulent se charger de la conscience de leurs frères, que par rapport aux péchés qu'ils ont commis dans le monde avant de s'en séparer en entrant en religion; on en rencontre d'autres qui ne se chargent de leurs frères que pour le temps qui suit leur réception dans la communauté; enfin il en est d'autres qui ne consentent à répondre que des fautes commises par leurs pénitents contre leurs avis et leurs conseils. Mais ces derniers ne se conduisent de la sorte que parce qu'ils n'ont pas reçu la plénitude des dons et des lumières du saint Esprit, et que malheureusement ils sont encore esclaves eux-mêmes de leurs passions et de leurs mauvaises habitudes; le directeur même qui ne s'est chargé de la conduite des autres que dans des vues saintes et avec la résolution sincère de se rendre utile à ses frères en toute chose, doit toujours craindre d'attirer sur lui les Jugements de Dieu, en ne renonçant pas assez à sa propre volonté.
58. C'est surtout pendant l'absence de son père qu'un fils sage et vertueux fait paraître sa bonne conduite et sa vertu; c'est dans le temps que les inférieurs reçoivent avec peine, chagrin et de mauvaise grâce, les avis et les corrections de leur supérieur, que celui-ci est obligé de les surveiller d'une manière toute spéciale et de les corriger.
59. S'il leur arrivait de lui résister, alors sans hésiter, il doit les reprendre avec force et vigueur en présence des principaux frères de la maison, afin que les autres soient frappés d’une terreur salutaire. En effet la guérison, ou la conservation de la santé de plusieurs, doit incontestablement l'emporter sur la peine et la mortification que quelques-uns seront obligés de subir.
60. On voit des pasteurs qui, touchés et émus par ces paroles de l'Évangile : Personne ne peut avoir une plus grande charité pour le prochain, que celui qui donne sa vie pour ses frères (Jn 15,13), et brûlant des feux de l'amour de Dieu, font au-delà de leurs forces en faveur des personnes qu'ils dirigent. On en voit d'autres, qui, ayant reçu de Dieu et les lumières et la sagesse nécessaires pour bien conduire leurs frères dans les voies de la vie religieuse, ne le font néanmoins qu'avec une criminelle répugnance, comme si leur propre salut ne dépendait pas du bon usage qu'ils doivent faire des talents qui leur sont confiés, et de l'exactitude et du zèle avec lesquels ils rempliront les obligations que leur charge leur impose. Pour moi, je déclare qu'on ne saurait trop déplorer le malheur de ces sortes de pasteurs, et je les regarde comme des hommes sans charité. Quant aux premiers dont nous avons parlé, je crois que les paroles que je vais citer, leur conviennent parfaitement : Si vous séparez avec soin ce qui est vil et méprisable d'avec ce qui est grand et précieux, vous serez alors comme la bouche de Dieu. (Jér 15,19) Ces autres paroles les regardent encore : Comme tu as fait, il te sera fait. (Abd 1,15)
61. Je veux encore que vous remarquiez avec moi, qu'une faute commise par un supérieur, ne fut-elle qu'une faute de pensée ou de désir, est plus mauvaise et plus nuisible que les manquements extérieurs et publics des inférieurs. Ah ! l'on doit en comprendre la raison; car les fautes d'un simple soldat n’ont pas les suites que produisent les fautes d'un général.
62. Observons encore qu'un supérieur doit avoir soin de recommander à ses inférieurs de ne pas trop s’appliquer à considérer les péchés qu'ils auraient eu le malheur de commettre dans un temps contre la sainte vertu de pureté, mais de fixer nuit et jour les autres péchés dont ils se sont rendus coupables, et les circonstances aggravantes et particulières de ces péchés.
63. Qu'il leur apprenne bien, et les porte sans cesse à se conduire les uns à l'égard des autres avec une sincérité et une simplicité parfaites; qu'il soit leur modèle dans la pratique de ces vertus. Avertissez vos chères brebis de bien prendre leurs précautions contre les ruses et les artifices des démons.
64. Examinez avec une attention toute particulière quelles sont les dispositions intérieures, les intentions et les inclinations du troupeau confié à votre garde; car le loup infernal ne manque pas de suggérer aux personnes dont il connaît et la paresse et la négligence, de ralentir et de faire relâcher celles qu'il voit remplies de zèle et d'ardeur.
65. Ne cessez d'adresser à Dieu des prières ferventes pour les personnes que vous savez être les plus lâches et les plus négligentes dans votre communauté, non pas afin que Dieu les reçoive dans les bras de sa Miséricorde : elles en sont indignes; non pas, afin qu'Il leur pardonne leur paresse et leur négligence : elles ne mériteront cette faveur qu'en renonçant à ces vices, et votre prière faite dans ces intentions ne leur servirait de rien; mais afin que Dieu les éclaire sur leur funeste état, et que par sa grâce il les fasse sortir de leur déplorable assoupissement.
66. Gardez-vous bien de jamais permettre à ceux de vos inférieurs dont la foi n'est pas ferme et à toute épreuve, vive et ardente, de vivre et de communiquer avec les hérétiques : vous savez que les canons de l'Église l'ont très sagement défendu. Quant à ceux que Dieu par sa Grâce a confirmés dans la foi et qu'Il a remplis de zèle et de lumières pour soutenir ses intérêts, si les règles et les usages le permettent, si les incrédules, les infidèles et les autres ennemis de la foi font des instances par leurs insolentes provocations, si les intérêts de la foi l'exigent, et qu'ils veuillent entrer en lice avec eux, vous pourrez le leur permettre.
67. Mais ici remarquez qu'un pasteur, quand il s’agit de la foi et de la Gloire de Dieu, ne peut jamais, pour éviter le combat, alléguer son ignorance; car il sera terriblement puni l'homme qui fait des fautes, parce qu'il ignore les choses qu'il est obligé de savoir.
68. Il est déshonorant pour un supérieur de craindre la mort, puisque l'obéissance des simples religieux qu'il doit surpasser en vertu, est regardée comme un affranchissement de la crainte de la mort.
69. Ne perdez jamais de vue, mon bienheureux père, quelle est la vertu sans laquelle personne ne sera reçu en la Présence de Dieu, et faites tous vos efforts pour en inspirer l'amour et la pratique à vos chers enfants. Éloignez loin d'eux tous les objets séducteurs et toutes les créatures dont la vue et la présence seraient capables de nuire à leur chasteté. Que toutes les personnes qui, dans nos maisons et sous notre direction, viennent combattre sous les étendards de Jésus Christ, y trouvent des armes, des places et des logements qui puissent convenir à leur âge. Ne rejetons jamais personne de la communauté : elle est un port de salut.
70. Si quelquefois nous sommes obligés de le faire, que ce ne soit qu'après avoir employé tous les soins et toute la diligence possibles pour être solidement fondés à croire que nous ne nous sommes déterminés qu'avec la sagesse et la prudence convenables. Cependant nous ne devons pas trop nous hâter de recevoir et d'admettre tous ceux qui se présentent; mais nous ne devons le faire qu'après certaines épreuves, car il est à craindre que ces personnes, ignorant la discipline religieuse et voyant ensuite le véritable état des choses et les difficultés extrêmes qu'elles ont à vaincre, ne regardent en arrière et ne rentrent dans le siècle dont elles étaient sorties avec l'intention bien prononcée de n'y plus retourner.
71. Or si une chose semblable avait lieu, elle ne serait pas sans honte ni sans danger pour le supérieur qui aurait reçu ces personnes avec tant de facilité. Mais quel sera donc le pasteur établi de Dieu, qui soit assez riche en vertus et en bonnes œuvres pour n'avoir plus besoin pour lui-même de ses sueurs et de ses larmes, et qui puisse offrir à Dieu ses nombreux travaux et ses larmes abondantes, dans la seule intention de procurer la Gloire du Seigneur et d'aider ses frères à se purifier de leurs fautes ?
72. Ne cessez de laver et de purifier les âmes et les corps de vos ouailles des taches dont les ont souillées les fautes qu'elles ont commises, afin qu'un jour avec une confiance assurée vous puissiez demander au juste et souverain Rémunérateur la récompense et la couronne que vous aurez méritées, non seulement en sauvant votre âme, mais en conduisant au ciel les âmes de vos frères.
73. J'ai vu un supérieur malade lui-même obtenir par la vivacité de sa foi la guérison de son inférieur, mais ici nous devons vraiment être étonnés de la hardiesse extrême de ce pasteur qui, dans l'état où il était, osa demander à Dieu dans ses prières la conversion de cette brebis errante, et sacrifier en quelque sorte son âme pour sauver celle de son frère. Dieu eut égard à sa prière, et, comme ce supérieur était d'une humilité profonde et qu'il n'agissait que par une grande charité, il lui accorda et sa propre guérison et la guérison de la personne en faveur de laquelle il s'intéressait et s'était entièrement oublié.
J'en ai connu un autre qui, par un esprit d'orgueil voulut faire la même chose, mais il ne reçut que ce reproche foudroyant : Médecin, guéris-toi toi-même (Lc 4,23).
74. Un pasteur peut quelquefois pour obtenir un plus grand bien, omettre une bonne œuvre — ainsi, par exemple, il peut renoncer à la gloire du martyre, non par crainte et par lâcheté, mais afin de procurer le salut aux personnes dont il est chargé. 75. Il y a des pasteurs qui, pour le salut de leurs frères, ne craignent pas de s’exposer au déshonneur, et de passer aux yeux des hommes pour des voluptueux et des séducteurs, quoiqu'ils soient d'une chasteté parfaite et d'une exacte probité.
76. Pensez-vous qu'il ne mérite pas un châtiment sévère, l'homme qui, pouvant par de bonnes instructions être utile au salut de ses frères, ne le fait pas à cause de sa mauvaise volonté ? Hélas ! qu'ils s'exposent à de grands malheurs ceux qui, pouvant soulager les autres par leurs travaux et par leurs soins empressés, ont la cruauté de ne pas le faire.
77. Tire, m'écrierai-je ici, tire, mon ami, ton frère de l'abîme, puisque Dieu t’en a tiré toi-même; fais, je t’en prie, fais tous tes efforts pour arracher de la gueule des loups de l'enfer les âmes qu'ils veulent dévorer, et sauve de la mort éternelle ceux que tu y vois misérablement conduire : Jésus Christ ne t’a-t-il pas sauvé toi-même ? Cette action que Dieu te propose, est au-dessus des actions les plus éminentes et les plus parfaites dont soient capables les anges et les hommes : celui qui la fait, devient le coadjuteur des esprits célestes.
78. En effet, par la pureté de l'âme et du corps, qu'il a reçue de Dieu, il lave lui-même les taches et les souillures des autres, et, après les avoir ainsi purifiés et sanctifiés, il les offre à Dieu comme des dons et des présents purs qui lui sont très agréables. Cette occupation est celle qui est continuellement le partage des ministres du Tout-Puissant, selon cette parole : Faites des vœux au Seigneur votre Dieu, ô vous tous qui environnez son trône pour lui offrir des présents (cf. Ps 75,12). Or ces présents, ce sont les âmes.
79. Il n'est peut-être rien qui nous fasse mieux connaître et plus vivement sentir la grandeur infinie de la Miséricorde et de l'Amour de Dieu pour nous, que d'avoir, pour ainsi dire, abandonné les quatre-vingt-dix-neuf brebis qu'il avait dans le ciel, pour venir sur la terre chercher celle qui s'était égarée. Ainsi, mon révérend père, donnez à cette instruction une attention bien marquée, et faites en sorte par vos soins, votre charité, votre zèle, votre vigilance et vos ferventes prières de ramener au chemin du salut toutes vos brebis qui se seraient égarées et perdues. Mais observez que plus les maladies sont graves et dangereuses, les plaies profondes et envenimées, plus les médecins qui viennent à bout de procurer la guérison, méritent une grande récompense. Or pour y réussir trois choses sont nécessaires : il faut veiller sur nos ouailles, les préserver des dangers auxquels elles sont exposées, et travailler à les retirer de l'abîme quand elles ont eu le malheur d'y tomber.
80. Un pasteur ne doit pas toujours user de toute l'étendue de son autorité à l'égard de ses frères : il est quelquefois obligé de respecter leur faiblesse. J'ai vil autrefois qu'un abbé d'une grande sagesse et d'un rare jugement, ayant à prononcer entre deux frères, jugea favorablement celui qui était coupable, parce qu'il était faible, et condamna celui qui était innocent, parce qu'il connaissait la force et le courage de son cœur et la perfection de sa vertu. Or il en agit ainsi, afin d'éviter de grands maux ; mais il eut soin, ainsi que l'équité l'exigeait, de leur faire connaître en particulier les motifs qui l'avaient engagé à porter ce jugement, et surtout de donner à celui qui était le plus malade, les remèdes propres à le guérir.
81. La verdure fraîche des prairies invite agréablement les troupeaux à venir y paître pour s'engraisser. C'est ainsi que les saintes instructions et la pensée de la mort sont d'un grand secours aux brebis raisonnables, pour se préserver ou se purifier des souillures du péché.
82. Ayez soin de choisir de temps en temps dans votre communauté les religieux que vous saurez être les plus vertueux et les plus généreux, et, en présence de ceux qui sont faibles et négligents, infligez-leur quelque punition sévère et quelque grande humiliation, afin que par les remèdes que vous ferez semblant d'employer à l'égard de ceux qui se portent bien, vous puissiez guérir ceux qui sont réellement malades , et que vous rendiez forts et généreux ceux qui sont faibles et pusillanimes.
83. Dieu n'a jamais permis que la confession des péchés fût trahie et révélée : c'est afin que les hommes ne fussent pas éloignés ni détournés d'une action aussi sainte et aussi salutaire, et qu'ils ne perdissent pas l'espérance de se sauver. 84. Ainsi, quand même un pasteur, par une grâce extraordinaire, connaîtrait l'intérieur des consciences, il doit bien prendre garde de parler des fautes qu'il connaît, même de cette manière, aux personnes qui les ont commises — tout ce qu'il peut faire, c'est de se servir de certains détours et de certaines industries heureuses pour les porter à s'en confesser; car la confession leur sera très utile pour en obtenir le pardon de Dieu. Or, après qu'ils ont satisfait à ce devoir, nous devons leur témoigner plus de bonté, avoir plus de douceur envers elles qu'auparavant. Cette conduite, pleine de bienveillance et de charité , augmentera dans elles leur confiance et leur affection pour nous.
85. Nous ne devons néanmoins jamais oublier que si nous sommes obligés de donner à nos inférieurs l'exemple. de la plus profonde humilité, nous avons aussi à faire respecter en nous l'autorité dont nous sommes revêtus. C'est pourquoi, mon révérend Père, vous ne devez pas vous humilier au delà de ce qui convient; car autrement vous pourriez attirer des charbons de feu sur la tête de vos enfants. Soyez doux et patient à l'égard de tout le monde; mais ne souffrez jamais que l'on contrevienne à vos ordres.
86. Ne laissez pas dans le champ qui vous est confié, des plantes qui puissent y occuper inutilement le terrain, et qui peut-être ailleurs porteraient des fruits en abondance; usez dans cette occasion de prudence et de douceur pour les déterminer à se laisser transplanter dans un lieu qui leur sera plus favorable et plus capable de leur faire produire des fruits.
87. Il y a des supérieurs qui sont capables de bien conduire leurs frères, même lorsqu'ils sont très exposés au bruit du monde, et dans les lieux les plus commodes aux besoins de la vie, sans rien perdre du recueillement et de la vie intérieure. Mais ces sortes de supérieurs doivent donner une attention particulière aux personnes qu'ils ont à recevoir dans leurs maisons; car Dieu n'a pas, interdit tout refus.
88. Un pasteur qui a le bonheur de jouir de la paix de l'âme, n'a pas un très grand besoin de la paix du corps pour travailler au salut des âmes; mais si malheureusement il ne possède pas cette paix précieuse, je lui conseille de se la procurer en cherchant des lieux plus propres à favoriser le recueillement.
89. Que le supérieur réfléchisse avant d’accepter des disciples : car Dieu ne désapprouve pas tout refus ou toute démission.
90. Le plus beau et le plus agréable à Dieu de tous les présents que nous puissions lui faire, c'est de lui offrir des âmes vraiment pénitentes : une seule âme vaut infiniment plus que l'univers entier; car le monde passe, mais une âme est immortelle. Vous serez bien éloigné, mon bienheureux Père, de dire que les personnes qui , pour présents, offrent à Dieu de l'or ou de l'argent, fassent une action plus méritoire que celles qui lui présentent des âmes créées à son image.
91. Si vous voulez retirer de cette offrande quelque avantage pour vous-même, il faut qu'elle soit parfaite et entière.
92. Vous avez sans cesse présentes à votre esprit ces paroles de l'Évangile : Il est nécessaire que le Fils de l'homme soit livré entre les mains des pécheurs; malheur cependant à celui qui livrera de la sorte le Fils de l'homme ! (cf. Mt 14,21); de même vous considérez souvent que ceux qui , après Jésus Christ, auront été les sauveurs de leurs frères, recevront un grande récompense, et qu'un grand nombre d'eux est destiné au salut.
93. Mais avant toute chose, révérend Père, nous avons besoin du secours céleste, afin qu'aux personnes que nous avons entrepris de faire entrer dans le saint des saints, nous puissions faire voir que Jésus Christ repose dans leur cœur , comme sur une table mystérieuse, et qu'avec ce secours nous soyons capables de les prendre par la main comme de petits enfants, pour les arracher au tumulte de leurs pensées, les soutenir au milieu des troubles qui agitent leur cœur, les défendre contre les clameurs importunes du monde qui les captive et les persécute cruellement, jusqu'à ce que nous ayons la douce consolation de les voir dans les tabernacles du Seigneur. Mais si ces personnes étaient trop faibles ou trop malades, nous ne devons pas balancer à les prendre sur nos épaules, et à les porter jusqu'à ce qu'enfin elles soient capables de marcher elles-mêmes dans le chemin étroit qui conduit à la vie éternelle; car cette voie est remplie de peines et de travaux. Voilà pourquoi le Psalmiste nous dit : Un grand travail s'est présenté devant moi jusqu'à ce que je sois entré dans le sanctuaire de mon Dieu. (Ps 72,16-17)
94. J'ai parlé , ô le plus illustre des pères , de ce père des pères, de ce docteur des docteurs, de cet homme dont on ne saurait exprimer la grandeur d'âme, la sagesse céleste, la sincérité parfaite, la pénétration facile, le zèle ardent, la tempérance constante, la modestie charmante, l'inclination admirable à pardonner et la joie intérieure dont sa belle âme était inondée; mais ce qui doit vous surprendre davantage dans sa conduite, c'est que, lorsqu’il rencontrait dans sa maison des personnes qui brûlaient du désir de se sauver, il leur donnait une plus grande attention et leur prodiguait plus de soins qu'aux autres; et que, lorsqu'il en voyait d'autres qui étaient violents et emportés, il matait tellement leur volonté rebelle, et combattait avec tant de force et de vigueur leurs mauvaises inclinations, que ces personnes et tout le monde prenaient les soins les plus minutieux pour ne pas laisser paraître leurs affections et leurs penchants.
Or cet homme vraiment digne de louanges avait coutume de dire cc qu'il vaut mieux chasser d'une communauté des religieux, que de leur permettre d'y demeurer pour y suivre leur volonté, leurs caprices et leurs fantaisies; car, ajoutait-il, il arrive souvent que le supérieur qui les chasse de la sorte, les rend par cette expulsion capables d'acquérir la modération, la modestie, la soumission et l'obéissance, tandis que le supérieur qui, par une fausse charité et une bienveillance trompeuse, les souffre et les tolère dans leur mauvaise conduite, les met dans le cas, à l'heure de la mort, de le charger des plus effrayantes malédictions, pour les avoir perdus par une cruelle indulgence, au lieu de les avoir conduits au salut par une sévérité salutaire.
Lorsque les prières du soir étaient achevées, ce saint abbé se plaçait sur son siège avec une gravité qui ressemblait à la majesté des rois sur leur trône. Or ce siège, qui n'était fait que d'une vile matière, était néanmoins orné de tous les dons du ciel, et quand le saint abbé y était assis, on aurait dit que c'était Dieu même. Alors tous les religieux entouraient la chaire de leur pasteur pour écouter et recevoir ses ordres avec autant de docilité que si Dieu les leur eût donnés. Or il ordonnait aux uns de réciter cinquante psaumes avant de se livrer au sommeil; à d'autres, trente; et à d'autres, cent à ceux-ci, de faire autant de prostrations; à ceux-là, de dormir étant assis. Tantôt il commandait de lire, tantôt de faire méditation pendant un espace de temps qu'il réglait. Après quoi il choisissait deux religieux qu'il chargeait d'avoir l'œil sur les autres, de corriger ceux qui pendant le jour violeraient les saintes règles, et d'observer pendant la nuit les frères qui se livreraient à des veilles indiscrètes, ou qui feraient des choses qu'on ne nomme pas. Il portait encore plus loin son attention pastorale. Il réglait la nourriture que chaque religieux devait prendre; elle n'était pas la même pour tous, mais il la proportionnait à l'état, à l'âge et à la santé de chacun d'eux : cette père de famille faisait donner aux uns une nourriture plus succulente, aux autres, une nourriture plus substantielle. Mais ce qui doit vous remplir d'admiration, c'est la docilité parfaite et la scrupuleuse exactitude avec lesquelles ses ordres étaient exécutés.
Ce grand homme avait encore dans le désert une laure dans laquelle il envoyait les religieux qu'il connaissait pour être les plus vertueux et les plus avancés dans les voies de la perfection.
95. Je vous conjure, de bien prendre garde que votre conduite à l'égard de vos inférieurs, ne les fasse pas tomber dans la subtilité et la tromperie. Étudiez vous avec grand soin à corriger ceux qui auraient en partage la duplicité et la ruse; rappelez-les à la simplicité du cœur, qu'ils regardent peut-être comme une vertu méprisable.
96. Le supérieur qui, par la victoire parfaite qu'il a remportée sur ses passions, est parvenu au dernier degré d'une pureté parfaite, peut comme un ange du ciel punir avec raison et sévérité les fautes de ses inférieurs; mais le supérieur qui est encore esclave de ses mauvais penchants, et troublé par ses passions, éprouve, malgré lui, une certaine répugnance, quand il est obligé d'user de rigueur à l'égard de ses frères. Aussi souvent se contente-t-il de leur imposer des pénitences arbitraires et qui n'ont aucune proportion avec leurs fautes.
97. Or je ne peux ici m'empêcher, de vous conjurer de laisser pour héritage à vos enfants la ferveur de votre piété sincère et la sainteté de votre doctrine salutaire, afin que par le moyen de la vérité orthodoxe et catholique que vous enseignez, vous puissiez conduire au Seigneur, non seulement vos propres enfants , mais encore les fils de vos fils.
98. Ne craignez pas de fatiguer ni d'épuiser les jeunes dont la chair se révolte contre l'esprit, afin qu'au moment de leur mort, ils aient des actions de grâces à vous rendre pour les grands services qu'ils auront reçus de vous.
99. Mon très sage et très révérend Père, Moïse, ce grand législateur du peuple de Dieu, vous sert lui-même de modèle; car il ne put délivrer ce peuple de la servitude de Pharaon, quoique les enfants de Jacob lui fussent très soumis et qu'ils exécutassent très exactement ses ordres, qu'après leur avoir fait manger des azymes et des laitues amères. Or ces pains sans levain sont l'image d'une âme qui s'est entièrement dépouillée de sa volonté et qui ne juge plus de rien selon ses vues; car la volonté qui n'est pas mortifiée est comme un mauvais levain qui corrompt et enfle le cœur; au lieu que le renoncement à sa propre volonté figuré par les azymes, le conserve pur et innocent en le tenant toujours dans la pratique de l'humilité et de l'obéissance. Les laitues amères sont la figure tantôt des ordres pénibles que l'obéissance nous fait exactement accomplir, tantôt des austérités que l'amour de la pénitence et de la mortification nous fait pratiquer avec une fidélité constante.
100. Tandis que je vous écris ces lignes, ô le plus illustre des pères je suis frappé de terreur, en me rappelant ces paroles de l'Apôtre : Pourquoi, malheureux, avez-vous la prétention insensée de vouloir donner des leçons aux autres, n'étant pas même dans le cas de vous en donner à vous-même ? (Rom 2,21) Je finirai donc ce petit traité, en vous disant qu'une âme qui, par la pureté est étroitement unie à Dieu, n'a plus besoin des instructions des hommes car elle porte en elle-même la parole éternelle du salut qui lui sert de maître et de docteur, et qui dissipe toutes les ténèbres de son ignorance.
101. Or cette âme heureuse, très honoré Père, qui, par la victoire qu’elle a remportée sur ses passions en les immolant entièrement, par la douceur parfaite qui est son partage, et par l'humilité profonde qui est son élément, répand autour d'elle des lumières si abondantes et qu'attestent, non seulement les paroles, mais les actions, mais l'expérience, mais les avantages que j'en ai retirés moi-même, c'est votre propre âme; oui, c'est votre âme. En tout cela vous êtes parfaitement semblable à l'illustre législateur des Hébreux; vous suivez fidèlement ses traces, et vous vous conformez à sa conduite. C'est pourquoi vous vous 'élevez sans cesse et de plus en plus vers cette montagne sainte, qui est Dieu même, à qui soient honneur, gloire et adoration dans les siècles des siècles. Amen