LETTRE A ADRIEN PAPE DE L'ANCIENNE ROME

de saint Taraise le très saint patriarche de Constantinople la nouvelle Rome

Qu'il ne faut pas faire d'ordination pour de l'argent.

 

Au tout saint et bienheureux frère et comministre Adrien, pape de l'ancienne Rome, Taraise indigne évêque donne le salut dans le Seigneur.

 

A maintes reprises et sous maintes formes l'évangile, les apôtres et les pères nous enseignèrent d'avoir une conduite exempte de cupidité dans l'exercice de la dignité pontificale, et de ne point chercher d'amasser de l'or ou de l'argent ou de nous approprier quoi que ce fût, à l'occasion de l'ordination de n'importe quel clerc, ainsi que nous allons le prouver par les citations ci-après, tirées des divines paroles de l'écriture et des enseignements des pères. En effet, ceux qui imposent les mains sont des serviteurs de l'Esprit saint, non pas des vendeurs de l'Esprit saint; car, puisqu'ils reçoivent gratuitement le don de l'Esprit, ils le donneront aussi gratuitement à ceux qui le reçoivent d'eux, déclarèrent ceux qui apprirent cette libéralité de la bouche du Seigneur; et si quelqu'un est reconnu coupable de l'avoir acheté à prix d'or, un tel est déclaré déchu du rang sacerdotal; car bien qu'il ait reçu en partage le nom de prêtre, cependant ce titre est démenti par la réalité : "Personne, en effet, ne peut servir Dieu et mammon", comme nous l'apprirent les évangiles.

Or, comme nous avons entendu Dieu nous disant par la voix du prophète : "O prêtres, parlez au coeur de Jérusalem", et de nouveau menaçant et disant : "Si la sentinelle a vu venir l'épée et n'a pas sonné du cor, si bien que le peuple n'a pas été alerté, et que l'épée survient et fait chez eux une victime, je demanderai compte de son sang à la sentinelle"; par crainte de la condamnation que mérite le silence, nous faisons la présente déclaration aux pasteurs des églises de notre région, afin de pouvoir en toute liberté dire avec le divin apôtre : "Nous sommes innocents du sang" de ceux qui transgressent les prescriptions canoniques, et encore plus, du sang de ceux qui ont conféré ou reçu les ordres contré de l'argent, vu que Pierre le divin apôtre, dont votre sainteté confraternelle a reçu le siège en partage, a condamnée tous ceux-là en la personne de Simon le magicien. Pour cette raison nous n'hésitons pas d'annoncer la vérité, en fidèles observateurs et gardiens des décisions canoniques des saints et glorieux apôtres et de nos pères de sainte mémoire, et nous avons en abomination toute transgression en cette matière.

Or, votre confraternelle sainteté pontificale, qui préside selon la Tradition et la Volonté de Dieu à l'exercice de la charge épiscopale, possède une gloire proclamée par tous; car le premier et grand pontife, le Christ notre Dieu a dit par la bouche du prophète : "Je le jure par Moi-même, je glorifierai ceux qui Me glorifient". Mais savez-vous,"à homme des désirs" de l'esprit, que l'hérésie impie de Macédonius et des pneumatomaques, ses disciples, est de beaucoup plus supportable ? Car ils avaient, eux, déclaré dans leur délire que le saint Esprit est créature et esclave de Dieu le Père, tandis que ceux-ci font de lui, pensent-ils, l'esclave d'eux-mêmes, puisque le maître peut vendre à volonté ce qu'il possède, soit un esclave, soit une autre de ses propriétés, et de même, l'acheteur aussi, désireux d'être le maître de l'objet acheté, l'acquiert à prix d'argent. A tel point déshonorent le saint Esprit ceux qui commettent cet acte illicite, péchant à l'égal de ceux qui blasphémèrent en prétendant que le Christ chassait les démons avec l'autorisation de Béelzebub ! ou même, pour dire plus vrai, ils ressemblent au traître Judas, qui vendit le Seigneur à prix d'argent aux Juifs déicides; or, comme le saint Esprit est consubstantiel au Christ notre Dieu, ils auront, cela est évident, de toute façon le même sort que lui. Mais, si le saint Esprit ne peut être objet de vente, et il est évident qu'il ne l'est en aucune façon, sans contredit ils n'ont pas en eux la grâce du saint Esprit, c.-à.-d. la charge pontificale, et s'ils ne l'ont pas reçue, ils ne la possèdent pas non plus.

Qu'ils se rappellent saint Pierre parlant comme il suit à celui qui a fait cela : "Vous n'avez point de part ni de droit dans cette affaire". Si en effet la dignité sacerdotale est objet de vente, alors, selon eux est inutile chez eux l'honnêteté dans le gouvernement de la vie de chacun et la conduite pure et vertueuse; inutile aussi selon eux l'enseignement de Paul le divin apôtre :

"il faut que l'évêque soit irréprochable, prudent, modeste, capable d'enseigner, sobre, circonspect, attaché à la catéchèse reçue de la parole de la foi, afin d'être capable d'enseigner selon la saine doctrine et de réfuter ceux qui y contredisent". Tout cela est bien loin de celui qui vend ou achète la dignité sacerdotale. Or, les citations ci-après des textes sacrés déclarent par le fait même privé totalement du sacerdoce celui qui a jamais donné ou reçu quelque chose à n'importe quel moment, soit avant l'ordination, soit après l'ordination, soit même pendant l'ordination, vu que recevoir c'est recevoir quel qu'en soit le temps; elles annulent aussi toutes les nominations aux charges d'église faites pour de l'argent.

 

I. Canon des saints apôtres, 29e.

Si un évêque a obtenu sa dignité à prix d'argent, de même qu'un prêtre ou un diacre, qu'il soit déposé, lui, et aussi celui qui l'a ordonné, et totalement exclu de la communion, comme le fut Simon le magicien par moi, Pierre.

 

2. Des actes des apôtres

Lorsque Simon vit que l'imposition des mains par les apôtres donnait le saint Esprit, il leur offrit de l'argent et dit : "Donnez-moi ce pouvoir, à moi aussi, pour que ceux à qui j'imposerai les mains reçoivent le saint Esprit". Mais Pierre lui répondit : "Maudit soit ton argent, et toi-même aussi, puisque tu as cru pouvoir acheter à prix d'argent le don de Dieu ! Tu n'auras ni part ni droit dans cette affaire, car ton coeur n'est pas pur devant Dieu. Repens-toi plutôt de ton méfait et prie Dieu qu'il veuille bien te pardonner cette pensée de ton coeur. Car, je vois que tu es en plein fiel d'amertume et prisonnier de l'iniquité".

 

3. Du troisième livre des Rois.

Jéroboam ne se détourna point de son iniquité et il s'appliqua à installer pour les hauts lieux des prêtres choisis parmi le peuple; celui qui le désirait lui remplissait la main de présents et devenait prêtre des hauts lieux. Cette pratique fut pour la maison de Jéroboam comptée comme un péché et causa sa destruction et son extermination de la face de la terre.

 

4. Du quatrième livre des Rois, au sujet de la lèpre de Giézi.

Alors Nééman retourna chez Elisée, lui et toute sa suite; il entra et se présentant à lui, il dit : "Je reconnais désormais qu'il n'y a point de Dieu sur la terre sauf en Israël; et maintenant accepte ce présent de ton serviteur", Elisée répliqua : "Par la vie du Seigneur que je sers, je n'accepterai rien". Il le pressa d'accepter, mais lui, refusa.

Et peu après :

Et Giézi, le serviteur d'Elisée, se dit : "Voilà que mon maître ménagea Nééman le Syrien, refusant d'accepter de sa main ce qu'il a apporté; par la vie du Seigneur, je courrai après lui et j'obtiendrai quelque chose de lui". Et Giézi s'élança sur les pas de Nééman.

Et peu après :

Et Nééman dit : "Veuille accepter un talent d'argent", Et il prit deux talents d'argent dans deux sacs et deux vêtements d'apparat.

Et peu après:

Elisée lui dit : "D'où viens-tu Giézi ?".

Giézi dit : "Ton serviteur n'est allé nulle part".

Elisée lui répliqua : "Mon esprit n'était-il pas avec toi ? je sais que l'homme a sauté de son char à ta rencontre; et voici que tu as reçu l'argent, voici que tu as reçu les vêtements, et tu t'en achèteras des vergers et un champ d'oliviers et un vignoble et des brebis et des boeufs et des serviteurs et des servantes; et la lèpre de Nééman va s'attacher à toi et à ta descendance pour toujours".

Et Giézi sortit de chez Elisée couvert d'une lèpre blanche comme la neige.

 

5. De saint Basile, extrait du commentaire d'Isaïe.

Il leur donna la loi pour aide, ainsi pourront-ils dire : "il n'en est pas comme de la parole du ventriloque, on ne peut faire des présents pour l'avoir".

Cette loi ne ressemble point à l'oracle du ventriloque, car elle n'a pas été inventée, comme ces oracles, pour la tromperie, mais au contraire elle enseigne la vérité; et puis, ceux-là prononcent leurs oracles pour de l'argent, - c'est là en effet le comble du ridicule, que les victimes de la tromperie leur donnent de l'argent pour prix du mensonge -, tandis que cette parole, c.-à-d, la parole de la loi, n'est pas telle, qu'on puisse faire des présents pour l'avoir; personne ne vend le don gratuit de la grâce : "Ce que vous avez reçu gratuitement, dit l'Écriture, donnez-le gratuitement". Ne voyez-vous pas comment Pierre s'indigna contre Simon, qui offrit de l'argent pour avoir la grâce de l'esprit ? "Maudit soit ton argent, et toi-aussi, puisque tu as cru pouvoir acheter à prix d'argent le don de Dieu". La parole de l'évangile n'est donc pas semblable aux oracles des ventriloques qui se vendent; que pourrait-on en effet donner d'équivalent en échange ? Écoutez David qui se demande et dit : "Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu'il m'a donné ?". Il n'est donc pas possible de faire des présents dignes de la grâce qu'elle nous procure; il n'y a qu'un digne présent, de garder fidèlement le don; celui qui vous a donné le trésor n'exige pas que vous payiez un prix pour le don, mais que vous ayez une vigilance digne de ce qui vous fut donné.

 

6. Du même, extrait de la lettre à ses suffragants, de ne pas conférer l'ordination contre de l'argent.

Ils croient ne pas pécher, du fait de ne pas recevoir de l'argent dés avant l'ordination, mais d'en recevoir après l'ordination; or, recevoir c'est recevoir quel qu'en soit le temps. Je vous prie donc de renoncer à ce revenu ou plutôt à ce moyen d'aller en enfer et de ne pas vous rendre indignes d'accomplir les saints mystères, en ayant les mains souillées par de tels revenus.

 

7. De la vie de saint Jean Chrysostome.

Il se présenta celui qui valut à nous tous évêques de si longs discours, Eusèbe, l'accusateur des autres six évêques, réclamant d'être admis à la communion. Quelques évêques s'y opposèrent : il ne fallait pas l'admettre, comme calomniateur. Alors il se mit à supplier en disant : "Puisque la plus grande partie des actes du procès a déjà été examinée pendant deux ans et que le procès a été renvoyé jusqu'à l'audition des témoins, je prie votre piété de m'accorder de produire aussitôt ces témoins; car, bien qu'Antonin qui reçut l'argent et fit les ordinations soit déjà décédé, cependant, ceux qui le donnèrent et furent ordonnés sont encore en vie. Les évêques présents à l'assemblée accordèrent qu'on procédât à l'examen de l'affaire. On préluda par la lecture des protocoles déjà consignés. Les témoins firent leur entrée; les six qui ont donné de l'argent et furent ordonnés entrèrent à leur tour. Au début ils nièrent le fait; mais devant l'insistance des témoins dont les uns

étaient des laïcs, d'autres des prêtres, sur qui ils comptaient, paraît-il, comme certains sur des femmes, d'abord ils nièrent; mais comme les témoins les reprenaient, en leur rappelant lieux et circonstances et détaillant les diverses espèces de gages remis et les lieux et les circonstances et la quantité de ces gages, alors leur conscience n'étant plus bien rassurée, sans y avoir été bien pressés, ils confessèrent d'eux-mêmes : "nous avons donné de l'argent, c'est entendu, et nous sommes devenus ce que nous sommes, parce que nous croyions que tel était l'usage, afin de nous voir libérés du service de l'état; et maintenant nous vous prions de rester, si la loi divine le permet, dans nos fonctions ecclésiastiques, sinon, qu' au moins nous reprenions l'or que nous avons donné; car nous avons dû donner des bijoux de nos femmes". Alors Jean fit au synode la promesse : "Du tribunal public je les ferai libérer, moi, avec l'aide de Dieu, en le demandant à l'empereur; quant à vous, donnez l'ordre qu'ils reçoivent des héritiers d'Antonin ce qu'ils avaient donné". Le synode ordonna donc qu'ils recevraient bien des héritiers d'Antonin l'or et qu'ils communieraient à l'intérieur du sanctuaire, mais qu'ils cesseraient d'exercer les fonctions sacerdotales, de peur qu'en leur pardonnant, on n'établît l'usage judaïque ou égyptien, de vendre et d'acheter le sacerdoce; on dit en effet que ce fléau de soi-disant patriarche des Juifs change chaque année ou tous les deux ans les chefs de synagogue pour amasser de l'argent et de même, son émule, le patriarche des Égyptiens, afin que s'accomplît la parole du prophète : "Ses prêtres prononcent leur sentences de juge, quand on leur fait des présents; et ses prophètes vaticinent contre de l'argent".

 

8. Des canons des six-cent-trente saints pères, réunis à Chalcédoine, canon 2.

Si un évêque fait une ordination à prix d'argent et met à l'encan la grâce sans prix, et ordonne pour de l'argent un évêque ou un chorévêque ou un prêtre ou un diacre ou quelqu'un de ceux inscrits au catalogue des clercs, ou nomme à prix d'argent un économe ou un avoué ou un tuteur d'église ou en général quelqu'un de la curie, poussé par un bas sentiment de lucre, celui qui entreprend une telle chose, s'expose, si le fait est prouvé, à perdre son propre grade, et celui qui a été ordonné de cette manière ne tirera aucun profit de l'ordination ou de la promotion, mais perdra la dignité ou la place acquise ainsi à prix d'argent, Si de plus quelqu'un s'est entremis pour ce commerce honteux et prohibé, il devra, s'il est clerc, déchoir de son grade, et s'il est laïc ou moine, être frappé d'anathème.

 

9. De la lettre encyclique de Gennade, le très saint archevêque de Constantinople, et du synode réuni auprès de lui.

Qu'il soit donc, et il l'est déjà, excommunié et déchu de toute dignité et fonction ecclésiastique et soumis à la malédiction de l'anathème, tant celui qui a cru acquérir cette dignité pour de l'argent, que celui qui a promis de la donner contre de l'argent, qu'il soit clerc ou laïc, qu'il soit convaincu ou pas convaincu de l'avoir fait; car il n'est pas possible que Dieu s'accorde avec mammon, ou que les serviteurs de celui-ci servent Dieu. Cela aussi est une décision indiscutable du Seigneur : "Vous ne pouvez servir Dieu et mammon".

 

10. Des canons du sixième saint concile, canon 22.

Ceux qui ont été ordonnés pour de l'argent, qu'ils fussent évêques ou autres clercs, et non pas après avoir été éprouvés et sur la foi de leurs bonnes moeurs, nous ordonnons qu'ils soient déposés, eux et ceux qui leur ont conféré les ordres. Entendons tout cela et imprimons-le dans notre esprit, non seulement, nous évêques, et ceux qui sont inscrits parmi le clergé, mais aussi tous ]es habitants de la terre; "car il nous faut, plus qu'à d'autres, faire attention à ce que nous avons entendu, pour ne pas déchoir", vu que "nous n'avons pas été rachetés de la vaine manière de vivre de nos pères au prix de choses périssables, d'argent ou d'or, mais au prix du Sang précieux d'un agneau pur et immaculé, le Sang du Christ".

Apprends-nous, homme très sacré, à suivre ainsi les préceptes de l'Écriture, des évangiles et des apôtres, ceux des canons et des pères; car, nous obéissons aux paroles de votre bouche. "Montez sur les hauteurs, élevez avec force la voix, marchez souverainement, élevez la voix sans crainte", afin que soit déracinée et anéantie l'imposition des mains faite pour de l'argent et toute chose qui l'accompagne, faite avec cupidité, injustice et marchandage, par désir de lucre malhonnête. Car, si l'on arrive à l'enlever elle et ses compagnes, du milieu du peuple élu, qui porte le nom du Christ et obtint gratuitement la rédemption, alors toutes les souillures qui sont attachées à ce vice seront aussi déracinées et les prêtres refleuriront comme le phénix, répandant le parfum du Christ parmi les rachetés et chantant pour l'église le chant de victoire : "Le Seigneur t'a effacé tes iniquités"; de plus, ils rendront doux les fruits cueillis et les multiplieront jusqu'à une vieillesse pleine sève, en faisant d'eux, dis-je, les héritiers de la bienheureuse et éternelle vie.