LETTRE DU BIENHEUREUX DENYS

ARCHEVÊQUE D'ALEXANDRIE

Denys à Basilide, mon fils bien cher, frère dans le sacerdoce et serviteur digne de dieu, salut dans le Seigneur.

 

A quelle heure du samedi saint, dans la nuit, avant la pointe du saint dimanche faut-il rompre le jeûne ?

 

Vous m'avez écrit, mon fils très fidèle et très érudit, pour vous informer de l'heure où l'on doit rompre le jeûne à l'aube de Pâques; car les uns de nos frères, dites-vous, prétendent qu'il faut le faire au chant du coq, les autres, qu'il le faut faire dès la veille au soir; en effet ceux de Rome, dit-on, attendent que le coq ait chanté, tandis que ceux d'ici, le rompent plus tôt. Or vous cherchez à y mettre un terme exact et à fixer une heure fort bien calculée, ce qui est difficile et en même temps peu sûr; en effet, qu'il ne faille commencer la fête et la réjouissance qu'après l'instant de la résurrection de notre Seigneur, en humiliant jusque-là nos âmes par le jeûne, tout le monde en conviendra; vous prouvez d'autre part par les arguments que vous m'exposez et après examen des textes évangéliques, que rien de précis n'y apparaît quant à l'heure où le Seigneur ressuscita : en effet, les évangélistes donnent des temps variés pour les personnes venues au tombeau et ils nous disent qu'elles ont toutes trouvé le Seigneur déjà ressuscité; "dans la nuit du samedi" comme le dit Matthieu; et "de grand matin, quand il faisait encore obscur" comme Jean l'écrit; et "à la première pointe du jour" selon Luc; et "de grand matin, au lever du soleil" selon Marc. Or, à quel moment il est ressuscité, aucun d'eux ne nous le dit clairement mais, que tard dans la soirée du samedi, à l'aube du premier jour après le samedi, vers le lever du soleil du premier jour de la semaine, ceux qui sont venus au tombeau ne l'y trouvèrent plus, ce fait-là est attesté par tous. Ne croyons pas d'autre part que les évangélistes sont en désaccord entre eux et se contredisent; et bien que cela semble être vétilleux que de rechercher pourquoi ils diffèrent sur l'heure, tout en étant tous d'accord que notre Seigneur, la Lumière du monde, S'est levé en cette nuit-là, nous, cependant, cherchons de bon coeur et avec fidélité à accorder leurs dires.

Or, voici la teneur du texte de Matthieu : "Tard dans la nuit du samedi, à l'aube du premier jour de la semaine, Marie Madeleine vint avec l'autre Marie pour voir la tombe; et voici qu'un fort tremblement de terre eut lieu, car un ange du Seigneur descendu du ciel, s'approcha et roula la pierre tombale, et s'assit sur elle; son visage était illuminé comme un éclair et son vêtement était blanc comme la neige; à sa vue les gardiens furent bouleversés de crainte et devinrent comme des morts. L'ange prenant la parole dit aux femmes : "Vous, ne craignez point, car je sais que vous cherchez Jésus, qui a été crucifié. Il n'est point ici, Il est ressuscité, comme Il l'avait dit". Cette parole "tard" certains pourront croire qu'elle signifie le soir du samedi, mais ceux qui en saisissent le sens avec plus de connaissance diront que c'est non point le soir, mais la profonde nuit, le mot "tard", indiquant l'heure tardive et la longue durée du temps; et parce qu'il parle de la nuit et non point du soir, il a ajouté : "à l'aube du premier jour de la semaine". Et elles vinrent sans porter encore les parfums, comme le disent les autres évangélistes, mais pour voir la tombe, et elles trouvèrent le tremblement de terre déjà fait et l'ange assis sur la pierre tombale et entendirent de lui, "Il n'est pas ici, il est ressuscité". De même, Jean dit : "le premier jour de la semaine Marie Madeleine se rendit au tombeau de grand matin, alors qu'il faisait encore obscur et elle aperçut la pierre tombale roulée à l'écart du tombeau". Cependant, "alors qu'il faisait encore obscur" et pendant que le jour pointait, Lui était déjà sorti du tombeau. Tandis que Luc dit : "le jour du sabbat, elles se reposèrent conformément à la loi; et le premier jour de la semaine, à la première pointe du jour, elles se rendirent au tombeau, apportant les aromates qu'elles avaient préparées; et elles virent la pierre roulée à quelque distance du tombeau". Cette "première pointe du jour" indique sans doute l'apparition de l'aube du premier jour de la semaine, car le samedi était tout entier terminé avec la nuit qui le suivait et un autre jour commençait au moment où elles vinrent, apportant les parfums et les aromates, lorsqu'évidemment, il était depuis longtemps ressuscité. Marc suit Luc de près en disant : "elles achetèrent des aromates pour aller L'embaumer; et le premier jour de la semaine, de grand matin, elles se rendirent au tombeau, ou lever du soleil". "De grand matin" dit-il aussi, ce qui équivaut à "la pointe du jour" et il ajouta "au lever du soleil". Il est évident que leur départ et leur marche se fit à la première pointe du jour et de grand matin et elles s'attardèrent dans leur route, autant qu'autour du tombeau, jusqu'au lever du soleil, et c'est alors que le jeune homme vêtu d'une robe blanche leur dit : "Il est ressuscité, Il n'est point ici".

I

Cela étant, nous répondons à ceux qui cherchent à préciser à une heure ou une demi-heure ou un quart d'heure près, quand il convient de commencer à nous réjouir de la résurrection d'entre les morts de notre Seigneur. Ceux qui y mettent trop de hâte et se relâchent avant que la nuit ait déjà approché de son milieu, ceux-là nous les blâmons comme des gens pusillanimes et intempérants, car pour un peu ils mettent fin à leur course avant le but, alors qu'un sage a dit : "ce n'est pas peu dans la vie que de manquer le but de peu".

Tandis que ceux qui s'attardent et attendent le plus longtemps possible et persévèrent jusqu'à la quatrième veille, à laquelle le Sauveur apparut marchant sur la mer à ceux qui naviguaient, nous les approuvons comme des gens vaillants et amateurs de la pénitence. Ceux qui entre ces deux extrêmes ont cessé le jeûne selon leur mouvement intérieur ou leur possibilité, ne les troublons pas outre mesure; en effet, pas même les six jours de jeûne qui précèdent tous ne les gardent également ou semblablement, mais les uns laissent passer tous les six jours sans prendre de la nourriture, d'autres n'en laissent passer que deux, d'autres trois, d'autres quatre et d'autres aucun.

Or, ceux qui ont bien peiné en laissant passer les jours sans nourriture, qui par suite de cela épuisés, presque défaillent, on les excusera d'avoir pris de la nourriture un peu plus tôt; tandis que ceux qui non seulement n'ont pas laissé passer des jours sans nourriture, mais n'ont même pas jeûné ou même après avoir banqueté les quatre premiers jours, arrivés aux deux derniers n'ont laissé passer que ceux-ci sans nourriture, c'est-à-dire le vendredi et le samedi, et croient faire quelque chose de grand et de splendide, s'ils restent à jeun jusqu'à l'aube du dimanche, je suis d'avis que de telles gens n'ont point lutté à l'égal de ceux qui se sont exercés pendant de nombreux jours. Tels sont les réflexions et les conseils que je crois devoir vous donner par écrit sur ce sujet.

II

Que les femmes en période menstruelle ne doivent ni entrer dans l'église, ni recevoir la communion.

Quant aux femmes en période menstruelle, s'il convient qu'en cet état elles pénètrent dans la maison de Dieu, je crois qu'il est superflu d'en poser même la question. Je pense en effet, que si elles sont croyantes et pieuses, elles n'oseront en cet état ni s'approcher de la table sainte, ni toucher au Corps et au Sang du Christ; car la femme, qui avait eu une perte de sang depuis douze ans, pour obtenir sa guérison, elle non plus, ne L'a pas touché, Lui, mais le bord de son vêtement. De prier dans n'importe quel état que l'on se trouve, et se souvenir du Seigneur, quelle que soit la disposition où l'on se trouve, et recourir à Lui pour obtenir son secours, personne ne le met en discussion; mais celui qui n'est pas entièrement pur d'âme et de corps sera empêché de s'approcher du saint et du saint des saints.

 

III

Que les gens mariés doivent garder la continence d'un commun accord pour un certain temps.

Les gens mariés doivent se contenter d'être pour eux-mêmes leurs propres juges; qu'il convienne de "s'abstenir l'un de l'autre d'un commun accord pour un certain temps, afin de vaquer à la prière, puis de retourner encore ensemble", il l'ont déjà entendu lire dans la lettre de Paul.

IV

De ceux qui ont eu une perte séminale involontaire pendant la nuit.

Ceux qui ont eu un flux nocturne involontaire dans leur sommeil, qu'ils obéissent, eux aussi, à leur propre conscience et qu'ils examinent s'ils ont des doutes là-dessus ou non; de même que "celui qui a des doutes au sujet d'un aliment, dit l'apôtre, se condamne s'il en mange", en cette question aussi, que tout un qui s'approche de dieu le fasse en se jugeant lui-même en bonne conscience et toute franchise.

Telles sont les questions, mon cher, que vous nous avez présentées par déférence pour nous et non pas par ignorance, désireux de nous amener à avoir la même pensée, comme nous l'avons d'ailleurs, et la même âme que vous; pour moi, je vous ai exposé ouvertement mon opinion, pas en maître, mais en toute simplicité, comme il nous convient de converser entre nous. Jugez-en vous-même, mon très sage fils, et ce qui vous paraîtra juste et meilleur, et si vous pensez qu'il en est ainsi à propos de ces questions, vous me l'écrirez en retour. Je souhaite mon cher fils, que vous vous portiez bien, servant le Seigneur dans la paix.

 

DU MEME BIENHEUREUX DENYS
ARCHEVEQUE D'ALEXANDRIE

EXTRAIT DE LA LETTRE ÉCRITE A COLON
V

De ceux qui ont failli pendant la persécution et au moment de trépasser demandent à obtenir le pardon, c.-à-d. de recevoir la communion, et qui après l'avoir reçue ont sacrifié.

Quant à ceux qui sont près de quitter cette vie, s'ils prient et supplient d'obtenir le pardon, ayant en vue le tribunal devant lequel ils vont se présenter et considérant les châtiments à subir, s'ils y sont livrés en qualité de prisonniers et de condamnés; croyant d'autre part que, s'ils sont libérés dés ici-bas, ils obtiendront aussi soulagement dans leur punition de l'au-delà, - vu que la promesse miséricordieuse du Seigneur sur ce point est vraie et certaine -, ceux-là aussi de les laisser partir libérés de leur faute est un acte de miséricorde digne de Dieu.

Si cependant après cela ils restent en vie, les lier à nouveau et leur reprocher leurs fautes me semble un acte inconséquent; car, ceux qui ont une fois été pardonnés et admis à l'audience de Dieu et déclarés participants de la grâce divine et envoyés vers le Seigneur comme des personnes libres de toute faute, les remettre à nouveau parmi les pécheurs sans qu'ils aient entre temps commis aucune autre faute, cela est tout-à-fait déraisonnable. Comment ? la sentence de notre jugement d'absolution nous la notifions à Dieu pour qu'Il s'y tienne, et nous, nous ne l'observerons pas, en promettant aux hommes la Bonté de Dieu et en les privant de la nôtre ? Certes, si quelqu'un après sa convalescence nous semble avoir besoin d'une plus profonde conversion, nous lui conseillerons de s'exercer de plein gré dans l'humilité et la mortification et la modestie, s'appliquant à avoir une conduite avantageuse à son âme, décente envers les autres frères et irréprochable aux yeux des païens. S'il se laisse convaincre, ce sera pour son bien; si au contraire il résiste et contredit, alors ce dernier grief suffira pour l'excommunier une seconde lois.