Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes

sous la juridiction de S.B. Mgr. André

archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 67

JANVIER 1996

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

Tel : 00 33 (0) 4 68 96 1372

 

ÉDITORIAL

HOMÉLIE DE LA NATIVITÉ

GUERRE DU CRUCIFIX

LE CALENDRIER DE L'ÉGLISE

LA VÉNÉRATION DES SAINTS

LES TROIS STARTSY

SUR LA VIE ASCÉTIQUE

LES SEPT JOURS DE LA CRÉATION

COMMENT DIEU A CRÉÉ LE MONDE


ÉDITORIAL

Depuis la dernière publication, les fêtes de Noël et de l'Épiphanie sont passées et bientôt nous rentrerons dans la période du Triode.

En décembre, j'étais finalement, pour deux semaines, en Grèce afin de m'occuper de mes affaires là-bas et de voir de près la situation de notre Église, après le schisme. Le schisme est consumé, hélas, et maintenant dans chaque paroisse et monastère les deux groupes essayent à s'attribuer les bâtiments. Cela se passe généralement devant les tribunaux civiles et dans l'ensemble nous avons gain de cause car les églises et monastères sont inscrits au Synode qui est toujours présidé par l'archevêque André. Au niveau théologique, la vérité fait son chemin et les fidèles comprennent peu à peu que "tout ce qui brille n'est pas de l'or" comme on dit, c'est-à-dire que certaines icônes n'ont rien à faire avec l'iconographie byzantine, - la seule transmise par les pères.

Ici en France rien de nouveau parmi les fidèles si ce n'est le mariage de Frédéric Reverte avec Nina Coutard qui à eu lieu samedi le 31 XII 1995 à l'hermitage. Que Dieu leur accorde de rester fidèles dans la concorde tout au long de leur vie !

Le calendrier pour cette année est disponible et déjà envoyé aux habitués.

Pour finir encore quelques mots sur le contenu de ce numéro :

Il y a, cette fois, en abondance de la matière pour publier ce qui m'a poussé à serrer les textes. Je ne me gênerai pas de publier quelques pages de plus, mais malheureusement cela augmenterai encore considérablement plus le frais pour les timbres. Le temps est bien révolu où j'envoyé le bulletin pour 32 centimes. Entre-temps l'envois comme imprimé est supprimé et l'envois comme journal m'est refusé vu le petit nombre des abonnés. Heureusement, il y a toujours la Providence divine et la générosité de quelques lecteurs qui me permettent de faire face aux problèmes financières.

Les deux articles à la fin : Comment Dieu à créé le monde, et Les sept jours de la création, sont extraits de la revue VALEURS ACTUELLES et publié avec l'accord aimable de la rédaction. Les points de vue scientifique qui y sont exprimés confirment ce que la Tradition de l'Église enseigne depuis des siècles. Mais autre la science et autre la théologie qui dans le meilleur cas et idéalement se complètent.

L'histoire sur les trois startsy m'est bien connue oralement mais jamais je n'y ai pu un texte écrite. Je publie donc l'histoire conté par Tolstoï. Peu importe si oui ou non l'histoire a un fondement historique. L'essentiel c'est la leçon qu'il faut en tirer - la simplicité du coeur vécu qui prime sur les théories abstraites et cérébrales.

La «guerre du crucifix continue, et apparemment 700 000 personnes ont signés pour le maintient de la pratique chrétienne.

Sur le calendrier de l'Église je viens de lire un article intéressant dans DOSSIER DE LA SCIENCE (janvier 1996) dont je ferai peut-être écho dans le bulletin suivant.

En souhaitant encore une bonne année à tous nos lecteurs et la bénédiction de Celui qui bénit les cycles des années, comme disent les textes liturgiques,

je reste dans l'Amour du Christ
hm. Cassien

HOMÉLIE DE LA NATIVITÉ

Le mystère d'aujourd'hui figure parmi les plus sublimes de notre croyance. Dieu devient homme, le Créateur devient créature. Quelle chose paradoxale ! Dieu, pour ainsi dire, Se crée Lui-même, en naissant de la Vierge.

Comme une fontaine intarissable, à laquelle on peut tout au plus étancher sa soif, mais que l'on ne saurait jamais épuiser, ainsi, me semble la fête d'aujourd'hui. Je me contenterai donc de mettre en relief un seul aspect de ce que nous vivons ce jourd'hui liturgiquement :

Les contraires qui s'unissent sans se confondre.

L'Immatériel prend corps et revêt la matière. L'Éternel entre dans le temps et devient temporel. L'Infini devient un être limité. L'Invisible Se rend visible. L'Impassible Se charge de notre passibilité, en ayant faim, soif, sommeil et le reste de notre déchéance, hormis le péché. Le Fort et le Tout-Puissant devient faible à tel point qu'Il S'expose à la poursuite d'Hérode qui cherche à Le tuer.

Je pourrais continuer ainsi encore des heures en énumérant tout ce que le Christ est devenu pour nous.

Mais pourquoi Dieu agit-Il ainsi ? Afin de Se donner en spectacle et faire voir ce qu'Il est capable de faire ? Non, mais pour que nous, à notre tour, faisons de même, en sens inverse.

Nous qui sommes mortels sommes appelés à l'immortalité; nous, les charnels à devenir spirituels. Passionnés - l'impassibilité nous est proposée. Versatiles et instables - l'immuabilité nous attend (immuabilité qui est stabilité et mouvement à la fois).

Je pourrais également continuer à narrer tout ce qui nous est proposé comme but de notre vie. Mais je le résume en deux mots. De notre égocentrisme, de notre repliment sur nous-mêmes, nous sommes incités à nous ouvrir sur la seule liberté, l'unique bonheur qui consiste à nous unir à Dieu. «Dieu est devenu homme, comme dit saint Irénée, afin que l'homme devienne Dieu.»

L'estime, l'admiration, l'amour que nous attendons des autres deviendra alors réalité. Car pour le moment c'est plutôt de la pitié qu'ils éprouvent pour notre pauvre misère. Nous sortirons alors de notre impasse, en cessant de tourner autour de nous-mêmes et en nous avançant sur le chemin de Dieu où tous nos problèmes se résoudront peu à peu, pour arriver enfin à la paix que les anges ont prêchée lors de la Nativité et que le Sauveur est venu nous apporter.

hm. Cassien


«GUERRE DU CRUCIFIX»
en Bavière

Le tribunal de Karlsruhe a profité des vacances de la mi-août pour publier un jugement qui a fait grand bruit : il a déclaré inconstitutionnel le règlement du land de Bavière qui oblige les écoles publiques à accrocher croix ou crucifix dans chaque salle de classe. Autrement dit, sous prétexte de «tolérance», était ouverte la «guerre du crucifix».

Pour une fois, I Église catholique - y compris l'Osservatore Romano - et plusieurs organisations catholiques allemandes ont manifesté leur opposition à cette décision. Le chancelier Kohl est intervenu publiquement pour dire qu'il estimait ce jugement «incompréhensible». Il n'a pas hésité à rappeler que les valeurs chrétiennes étaient la base de la société allemande et que les Allemands ne pouvaient y renoncer après «les expériences amères des idéologies antichrétiennes de ce siècle...». «Cela va, a-t-il ajouté, beaucoup plus loin que de savoir si, concrètement, les croix et les crucifix sont accrochés dans les salles de classe : il s'agit de la tradition chrétienne de notre pays.»

Théo Waigel, ministre des finances et président de l'Union chrétienne sociale (CSU) a proposé de limiter les pouvoirs du Tribunal constitutionnel, suggérant qu'il «ne lui soit plus permis de telles interventions dans les lois des États fédérés» du pays. Le ministre de la Coopération, Carl Dieter Spanger, a bien résumé le problème : «La tolérance ne signifie pas seulement le respect de l'opinion des minorités, mais aussi la conviction de la majorité.»

L'Église bavaroise a rappelé que seul le régime nazi avait déjà procédé ainsi (en faisant enlever les crucifix des écoles). Les voisins polonais ont évoqué leur expérience récente: les communistes avaient procédé de la même façon il y a quelques années chez eux. De nombreux parents allemands ont aussitôt réagi en menaçant de retirer leurs enfants des écoles publiques si elles enlevaient les crucifix.

Les autorités constitutionnelles ont été surprises de ces réactions assez vives; elles ont commencé à expliquer qu'elles n'avaient exprimé qu'un avis, qu'il était localement possible de s'entendre... La Gauche (SPD, les Verts, le Parti libéral) a évidemment pris la défense du Tribunal constitutionnel en organisant une manifestation. Mais elle a avoué sa surprise devant la violence de réaction des catholiques.

Claude VIGNON

dans LECTURES FRANÇAISES N° 463


LE CALENDRIER DE L'ÉGLISE

(suite)

C. SIGNIFICATION ECCLÉSIOLOGIQUE DU CALENDRIER

a. Introduction

Comme tout le monde sait, les saints canons (voir ci-dessous) interdisent, sous peine d'excommunication et de destitution, la communion in sacris et même la prière en commun avec les hérétiques et les schismatiques. Les orthodoxes ne peuvent fraterniser avec les hérétiques, non seulement en ce qui concerne les choses sacrées, mais si possible, pas même aux manifestations de la vie courante.

1. Saint Jean l'Évangéliste et Théologien refusa d'entrer dans un établissement de bains publics où se trouvait le fameux hérétique de l'antiquité Cyrinthe.

2. Le 11e canon du 6e Concile oecuménique prescrit : «Aucune personne inscrite dans la liste sacerdotale ou laïque, ne peut manger les azymes offerts par les juifs, ni fraterniser avec eux, ni faire appel à eux pour cause de maladie, ni recevoir leurs soins, ni se baigner avec eux dans les établissements de bains. Si quelqu'un ose faire une telle chose, s'il est clerc, qu'il soit destitué; s'il est laïque, qu'il soit excommunié.»

Ceci est tout-à-fait naturel car nous ne pouvons séparer la vie spirituelle de la vie quotidienne. Nous serions alors obligés d'introduire dans notre vie des parenthèses sans la mémoire continuelle de Dieu, où toutes nos activités, profession, famille, distractions, etc. ne concourent et ne visent pas le but final de toute notre existence, à savoir l'union totale avec Dieu notre Sauveur.

Autrement se comporte le chrétien orthodoxe dans la vie de tous les jours et autrement le païen ou l'hérétique. Autre direction, autre raison, autre horizon, autre espérance, en un seul mot : autre homme !

Mais les modernistes d'aujourd'hui, adeptes de «l'amour» sentimental, ont perdu la notion de la relation étroite et de la compénétration qui existe entre l'aspect dogmatique et administratif, spirituel et disciplinaire, de la manifestation de la vie de l'Église en tant que corps d'une part; de la vie de chacun de ses fidèles d'autre part. Ainsi d'une façon toute superficielle et sans aucune base théologique, ils attribuent les canons en question à une disposition haineuse ou fanatique d'une époque ecclésiastique révolue. Mais tel n'est pas le sens de la discipline canonique. L'Église n'est ni passionnelle, ni fanatique, ni misanthrope. Mais elle aime les hommes de l'amour de Dieu. «Afin d'être sauvé et parvenir à la connaissance de la vérité.» Voyons donc la signification de l'interdiction de la communion in sacris avec les hérétiques.

b. L'adoption des fidèles en Jésus Christ

Dans l'épître aux Ephésiens (1,5) l'apôtre Paul nous dit que «Dieu le Père de notre Seigneur Jésus Christ» nous a «choisis et prédestinés à être ses enfants d'adoption» et cette «adoption» a lieu «par Jésus Christ» non selon nos soit-disant mérites, mais exclusivement selon «le bon plaisir de sa Volonté à la louange de la Gloire de sa Grâce.»

En effet, par la communion aux divins sacrements, nous nous rendons «concorporels» au Christ (Eh 3,16) et «consanguins». Comme l'apôtre Paul dit : «La coupe de bénédiction que nous bénissons, n'est-elle pas la communion du Sang de Christ ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas la communion du Corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous formons un seul corps; car nous participons tous à un même pain.» (I Cor 10,16). Le Sauveur Lui-même affirme d'ailleurs : «Celui qui mange ma Chair et boit mon Sang, demeure en Moi et Moi en lui,» et la sainte Église invite : «Recevez le Corps du Christ, buvez à la source immortelle.» (chant de communion).

Si donc tous nous nous rendons «concorporels» et «consanguins» du même Christ, par conséquent nous sommes aussi entre nous frères. Pour cela la sainte et divine Écriture appelle le Christ «Premier-né parmi plusieurs frères» (Ro 8,29) et nous «conformes à l'image du Fils» de Dieu notre Père.

Par l'adoption en Christ donc nous devenons frères non selon l'idée de la simple adhérence à une société, une corporation ou même l'acceptation d'une idéologie commune, mais sur la base d'une réalité charismatique et spirituelle. Nous sommes frères parce que nous sommes tous sortis de la même matrice, des mêmes entrailles : les fonds baptismaux de l'Église catholique du Christ.

Selon l'enseignement de saint Cyprien «qui n'a pas l'Église comme mère ne peut avoir Dieu comme Père». En effet, l'assemblée des hérétiques ne dispose pas d'une piscine baptismale pour engendrer des fils et des filles pour le royaume des cieux. Ainsi l'hérétique n'est pas mon frère, car il n'a pas la même mère que moi, par conséquent ni le même père. La paternité divine relève du surnaturel.

Si j'osais appeler avec l'hérétique le Dieu du ciel : «Notre Père», il s'agirait d'une folie et d'un mensonge. Car comment pourrais-je attribuer à l'hérétique des qualités filiales et fraternelles dont il ne dispose pas par nature des choses ? Si je suis adopté par le Père en Jésus Christ et ensuite je redescends au même niveau que l'hérétique, alors je ne considère en rien la grâce de l'adoption qui m'a été accordé; je sous-estime le don et je méprise et déshonore le donateur «paraissant ingrat envers le Bienfaiteur».

c. Nette démarcation entre fils et étrangers.

Étant par la grâce les fils de la «femme libre» à savoir de l'Église qui est la mère de nous tous, nous n'avons aucun droit de nous considérer égaux des enfants d'Agar l'Égyptienne «l'esclave», dont les enfants n'héritent pas le royaume des cieux, car spirituellement elle est stérile. En outre l'Écriture nous enseigne que les fils n'héritent pas avec les enfants de l'esclave.

Ainsi les canons interdisent la prière commune avec les hérétiques et les schismatiques, manifestent tangiblement la réalité sacrale de l'adoption en Christ et la parenté spirituelle des membres frères d'un seul corps. Car l'hérétique ne dispose ni de Temple, ni d'autel, ni de sacerdoce, pour qu'il puisse devenir mon «consanguin» et invoquer par conséquent, commun avec moi, le Père qui est dans les cieux.

Voilà pourquoi la sainte Église ordonne :

71e canon apostolique

«Si un chrétien apporte de l'huile au sanctuaire païen ou à la synagogue des juifs durant leurs fêtes, ou allume leurs lampes, qu'il soit excommunié.»

32e canon du Concile de Laodicée

«Il n'est pas permis de recevoir les bénédictions des hérétiques, qui sont plutôt des illogismes que des bénédictions.»

33e canon du Concile de Laodicée

«Il n'est pas permis de prier avec les hérétiques ou les schismatiques.»

38e canon du Concile de Laodicée

«Il n'est pas permis de recevoir des azymes de la part des juifs, ni de communier à leurs impiétés.»

46e canon apostolique

«Nous ordonnons qu'un évêque ou un prêtre qui aurait accepté le baptême ou le sacrifice des hérétiques soit destitué, car quel accord entre Christ et Bélial, ou partage entre le fidèle et l'infidèle.»

68e canon apostolique

«Si un évêque ou prêtre ou diacre reçoit par quelqu'un une deuxième ordination, qu'il soit destitué aussi bien lui, que celui qui l'ordonna, sauf s'il prouve le fait d'avoir reçu l'ordination par les hérétiques. Car ceux qui ont été baptisés ou ordonnés par eux, ne peuvent être ni fidèles ni clercs.»

65e canon apostolique

«Si un clerc ou un laïque entre dans une synagogue des juifs ou d'hérétiques pour y prier, qu'il soit destitué et excommunié.

6e canon du Concile de Laodicée

«Il n'est pas permis aux hérétiques d'entrer dans la maison de Dieu, en persistant à l'hérésie.»

9e canon du Concile de Laodicée

«Il n'est pas permis à ceux qui appartiennent à l'Église, de se rendre aux cimetières ou les dits lieux de martyrs des hérétiques pour y chercher une prière ou une guérison. S'ils sont fidèles, qu'ils soient excommuniés jusqu'à un certain temps et qu'on les accepte de nouveau après qu'ils se soient repentis et aient confessé leur erreur.»

9e canon de saint Timothée d'Alexandrie

Question : Si un clerc doit prier, en présence d'Ariens ou d'autres hérétiques; et s'il peut sans dommage célébrer l'office à savoir l'offrande ?»

Réponse : Dans la divine Liturgie, le diacre s'écrie : «Les non-communiants, retirez-vous.» Ils ne peuvent donc pas être présents, sauf s'ils promettent de se repentir et fuir l'hérésie.»

d. Démarcation à travers le calendrier

A l'encontre de ce qu'ont décrété les adeptes du Phanar de fêter en même temps que les hérétiques et aux mêmes dates, les canons interdisent que les dates de nos fêtes coïncident volontairement avec celles des hérétiques.

7e et 70e canons apostoliques

«Si un évêque ou prêtre ou diacre célèbre le saint jour de Pâques avant l'équinoxe du printemps avec les juifs, qu'il soit destitué.»

«Si un évêque ou prêtre ou diacre ou un autre membre du clergé, jeûne avec les juifs, ou fête avec eux ou reçoit d'eux des offrandes relatives à leur fête, à savoir des azymes ou quelque chose de semblable, qu'il soit destitué et si c'est un laïque, qu'il soit excommunié.»

37e et 39e canons du concile de Laodicée

«Il n'est pas permis de recevoir de la part des Juifs ou des hérétiques les offrandes envoyées à l'occasion de leur fête, ni de fêter avec eux.» «Il n'est pas permis de fêter avec les païens et communier à leur athéisme.»

L'histoire nous enseigne que les Hébreux cachaient aux Samaritains la date de la fête pascale, de sorte que les Samaritains chaque année étaient obligés de recourir à différentes astuces pour apprendre la date véritable. Mais les hébreux recouraient aussi à des ruses diverses pour égarer les Samaritains et les obliger ainsi à fêter leur Pâque à une date différente de la leur.

L'antiquité nous apprend donc que le peuple de Dieu évite toute coïncidence volontaire des dates de ses fêtes avec les fêtes des hérétiques.

e. Notre séparation des nouveau-calendaristes

A cause de tout ce qui précède, nous fûmes obligés en 1924 de séparer nos responsabilités d'avec la hiérarchie officielle, à la suite de la réforme du calendrier, car cette réforme :

- sape les bases dogmatiques et canoniques de l'Église orthodoxe et expose les fidèles de l'Église aux influences dangereuses des différentes hérésies,

- altère le canon pascal, comme l'ont jugé les conciles et les pères d'avant nous dans leur décisions,

- détruit la Tradition de l'Église respectée par les siècles, tandis que les conciles nous ordonnent : «Il faut observer les anciennes coutumes» ( 6e du 1e con. oecum.). Il s'agit d'un usage imposé et d'une ancienne tradition» (7e canon idem) «d'après les canons des saints pères et l'usage antique» (8e du 3e oecum.) (N.B. : Les conciles s'expriment ainsi pour des questions administratives inférieures à la signification du calendrier).

- non seulement ne représente pas la catholicité de l'Église, mais elle constitue un agissement arbitraire et une action révolutionnaire pour la dislocation de l'Orthodoxie catholique.

Nous nous sommes séparés, car la question du calendrier se rapporte à la «piété» à cause de laquelle le 31e canon apostolique autorise notre séparation, mais à plus forte raison parce que, comme nous l'avons dit plus haut, le calendrier fut utilisé comme l'avant-garde de l'oecuménisme, qui malgré toute la «jurisprudence» de nos adversaires, constitue une hérésie reconnue comme telle par les conciles et les pères d'après le 15e canon du «premier-second» concile de Constantinople.

à suivr


LA VÉNÉRATION DES SAINTS

Qu'est-ce qu'un saint et pourquoi les vénérons-nous ? Voilà des questions auxquelles je tâcherai de répondre.

Un saint n'est ni plus ni moins qu'un chrétien accompli, un chrétien qui est allé jusqu'au bout, en qui le dessein de Dieu a su se réaliser parfaitement compte tenu de l'engagement de l'homme. Certes, tous ces baptisés sont appelés à la sainteté, mais peu y arrivent, se contentant d'une vie chrétienne médiocre. En eux pourtant la Miséricorde de Dieu se manifestera et au jour du Jugement, ils seront sauvés aussi.

A quoi reconnaît-on un saint ? A sa foi droite et sa vie intègre, ce qui se manifeste généralement déjà dès cette vie par des miracles et des signes surnaturels.

Et c'est l'Église qui rend témoignage à la sainteté d'une personne. D'abord, le peuple de Dieu commence à le vénérer et ensuite la hiérarchie de l'Église confirme le culte. Dès ce moment, on ne prie plus pour le salut de cette personne mais on le prie pour notre salut car elle qui a reçu miséricorde, saura ensuite efficacement l'implorer pour nous. Il, le saint, est devenu intercesseur auprès de Dieu. Il est devenu entièrement membre du Christ - le seul Médiateur auprès de Dieu. Ce n'est plus lui qui vit, comme dit l'Apôtre, mais le Christ qui vit en lui, et c'est donc le Christ que nous vénérons en lui, Lui(le Christ) la sainteté, le seul vrai Médiateur qui a rempli et transfiguré la personne du saint.

La sainteté n'est pas quelque chose de surajoutée à la personne, comme on enseigne en Occident, mais c'est l'énergie de l'Esprit saint qui s'est unie à l'être entier et l'a sanctifiée. Si je dis, à l'être entier, cela veut dire non seulement à l'esprit et à l'âme, mais jusqu'aux os. Toute vénération des reliques est basée sur cette réalité.

Un saint, pourtant, a dû traverser des épreuves, a eu des faiblesses, des chutes même, mais il s'est relevé chaque fois, s'est repentit de tout son coeur et l'icône que nous vénérons de lui, et sa vie que nous lisons ont déjà pris une forme stylisée, épurée, liturgique. La réalité, que nous appelons «humaine», le saint l'a vécu autant et plus que nous. Ni souffrance, ni faiblesse, ni besoin humain ne lui furent épargné. Il a eu son caractère propre, son tempérament qui lui sont restés. La grâce n'a fait que les purifier. C'est pour cela qu'il y a des saints rustres, à côté des saints cultivés, et des saints paisibles et passifs par nature à côté d'autres saints pleins d'énergie naturelle. Dieu les a sanctifiés sans anéantir leur personnalité. Ils ne sont pas plongé dans le Nirvana pour ne plus faire qu'une parcelle d'une grand tout, mais ils sont entrés dans la communion des saints qui vivent tous en Dieu, parfaitement uni entre eux, tout en restant distinct et ayant chacun sa sainteté propre, symbolisée par cette pierre blanche dont parle l'Apocalypse.

Cette même Apocalypse parle aussi de ces 144 000 élus qui sont restés vierges, qui ne se sont pas souillés. (Il ne s'agit pas de la virginité corporelle mais celle qui est spirituelle). Ce sont les mêmes saints qui sont passés dès cette vie déjà, par la première résurrection, qui ont anticipé dès cette vie la seconde résurrection et qui sont déjà passé par le Jugement. Les âmes innombrables qui se distinguent de ces 144 000 élus sont tout ceux qui seront sauvés grâce à la prière de l'Église - qui ne cesse de prier pour les défunts - et la Miséricorde du Christ Sauveur qui dépasse tout entendement humain.

hm. Cassien


LES TROIS STARTSY

L'archevêque d'Arkhangelsk avait pris place sur un bateau qui faisait voile de cette ville au monastère de Solovki. Parmi les passagers se trouvaient aussi des pèlerins qui allaient consulter les «saints». Le vent soufflait en poupe, le temps était beau, il n'y avait ni roulis ni tangage. Les pèlerins, les uns couchés ou mangeant, les autres assis par tas, devisaient entre eux. L'archevêque sortit de sa cabine et se mit à marcher d'un bout à l'autre du pont. Arrivé à la proue, il vit un groupe qui s'y était rassemblé. De la main, un petit paysan désignait quelque chose au large et parlait tandis que les autres l'écoutaient. L'archevêque s'arrêta, regarda dans la direction indiquée par le petit paysan : rien de visible que la mer rutilant sous le soleil. L'archevêque s'approcha pour mieux écouter. Le petit paysan l'ayant aperçu ôta son bonnet et se tut. Les autres de même, à la vue de l'archevêque, se découvrirent et s'inclinèrent avec respect.

- Ne vous gênez pas, mes amis, dit le prélat. Je suis venu, moi aussi, écouter ce que tu dis, brave homme.

- Le petit pêcheur nous parlait des startsy, dit un marchand qui s'était enhardi.

- De quels startsy s'agit-il ? demanda l'archevêque, et il vint près du bastingage s'asseoir sur une caisse. Raconte-moi donc cela, je t'écoute. Que montrais-tu ?

- Là-bas, cet îlot qui pointe, dit le paysan en indiquant devant lui à bâbord. Il y a là-bas, dans cette île, des ermites qui vivent pour le salut de leur âme.

- Où donc y a-t-il une île ? demanda l'archevêque.

- Tenez, veuillez regarder en suivant ma main. Voyez ce petit nuage, eh bien, un peu à gauche au-dessous, il y a comme une bande étroite. L'archevêque regarda. L'eau miroitait au soleil. Faute d'habitude il n'apercevait rien.

- Je ne la vois pas, dit-il. Et quels sont donc les ermites qui vivent dans cette île ?

- Des hommes de Dieu, répondit le paysan. Il y a longtemps que j'entends parler d'eux, mais je n'avais jamais eu l'occasion de les voir. Or, l'an dernier, je les ai vus.

Et le pêcheur raconta comment, parti pour la pêche l'année précédente, une tempête l'avait jeté sur cet îlot qui lui était inconnu. Au matin, comme il explorait les lieux, il tomba sur une petite hutte au seuil de laquelle il vit un ermite et d'où ensuite deux autres sortirent. Ils lui donnèrent à manger, firent sécher ses vêtements et l'aidèrent à réparer son bateau.

- Comment sont-ils d'aspect ? s'enquit l'archevêque.

- L'un est petit, légèrement voûté, très vieux. Il porte une soutane vétuste et doit être plus que centenaire. La blancheur de sa barbe tourne au vert; cependant il sourit toujours et il est pur comme un ange des cieux. L'autre, un peu plus grand, est vieux aussi et porte un caftan tout déguenillé. Sa barbe chenue s'étale, jaunâtre, mais l'homme est fort : il a retourné mon bateau comme un simple baquet avant que j'eusse le temps de lui donner un coup de main. Lui aussi a l'air radieux. Le troisième est très grand, sa barbe lui descend jusqu'aux genoux comme un fleuve de neige. Il est tout nu, sauf une natte en guise de ceinture.

- Ont-ils causé avec toi ? demanda l'archevêque.

-Ils besognaient en silence et se parlaient fort peu. Il leur suffit d'un regard pour qu'ils se comprennent. J'ai demandé au grand s'ils vivaient là depuis longtemps. Il se renfrogna, murmura quelque chose, comme si décidément il était fâché. Mais aussitôt le petit vieux le saisit par la main, sourit, et le grand se tut. Le vieux dit seulement « Aie pitié de nous » et sourit. Tandis que le paysan parlait ainsi, le navire s'était rapproché des îles.

- Voici qu'on l'aperçoit tout à fait maintenant, dit le marchand. Veuillez la regarder, Éminence, ajouta-t-il avec un geste. L'archevêque regarda et il vit en effet une bande noire : c'était un îlot. L'archevêque regarda, puis il passa de l'avant du navire à l'arrière pour questionner le pilote.

- Quel est donc cet îlot qu'on aperçoit là-bas ?

- Il n'a pas de nom. Il y en a un grand nombre par ici.

- Est-il vrai que des ermites y vivent pour le salut de leur âme ?

- On le dit, Éminence. Mais je n'en sais rien. Des pêcheurs, à ce qu'on prétend, les auraient vus. Mais ce sont peut-être des racontars.

- Je voudrais m'arrêter un peu dans cet îlot, voir ces ermites, dit le prélat. Comment faire ?

- Impossible au navire d'accoster, répondit le pilote. On le pourrait en canot ; mais il faut demander l'autorisation au commandant. On alla chercher le commandant.

- Je voudrais voir ces ermites, dit l'archevêque. Ne pourrait-on me conduire là-bas ? Le commandant eut une réponse évasive :

- Pour ce qui est de pouvoir le faire, on peut le faire ; mais nous perdrons beaucoup de temps, et j'ose déclarer à Votre Éminence qu'il ne vaut vraiment pas la peine de les voir. J'ai entendu dire que ces vieillards étaient stupides. Ils ne comprennent rien et sont muets comme des poissons.

- Je désire les voir, insista le prélat. Je paierai pour la peine : qu'on m'y conduise.

Il n'y avait rien à faire. En conséquence, des ordres furent donnés aux matelots et l'on changea la disposition des voiles. Le pilote ayant tourné le gouvernail, le navire mit le cap sur l'île. On apporta une chaise à l'avant pour le prélat qui s'assit et regarda.

Pendant ce temps, les pèlerins, qui s'étaient aussi rassemblés à l'avant, tenaient les yeux fixés vers l'île. Ceux dont les regards étaient le plus perçants voyaient déjà les pierres de l'île et montraient une petite hutte. Il y en eut même qui distinguaient les trois ermites. Le commandant prit sa longue-vue, la braqua dans la direction, puis la passant à l'archevêque :

- C'est exact, dit-il, voyez sur le rivage, à droite du gros rocher, il y a trois hommes debout.

A son tour, l'archevêque regarda par la lunette après l'avoir mise au point. En effet, trois hommes étaient debout sur le rivage : l'un grand, l'autre moindre et le troisième de très petite taille. Ils se tenaient par la main.

Le commandant s'approcha de l'archevêque :

- C'est ici, Éminence, que nous devons stopper. Si vraiment vous y tenez, vous prendrez place dans un canot pendant que nous resterons à l'ancre.

Aussitôt on mollit les drisses, jeta l'ancre, largua les voiles. Puis on retira le canot et on le mit à la mer. Des rameurs y sautèrent ; l'archevêque descendit par l'échelle. Quand il fut assis sur le banc du canot, les rameurs donnèrent une poussée sur leurs avirons et s'éloignèrent dans la direction de

l'île. Arrivés à la distance d'un jet de pierre, ils virent apparaître les trois ermites : un grand tout nu, ceint d'une natte ; un de taille moyenne au caftan déchiré et un petit, voûté, couvert d'une vieille soutane. Tous trois se tenaient par la main.

Les rameurs s'arrêtèrent pour amarrer l'embarcation. L'archevêque descendit. Les ermites firent un salut profond. L'archevêque les bénit, et eux le saluèrent encore plus bas. Puis l'archevêque leur adressa la parole :

- J'ai entendu dire que vous étiez ici, ermites du bon Dieu, afin de sauver votre âme en priant notre Seigneur pour les péchés des hommes. Et j'y suis

par la Grâce de Dieu, moi indigne serviteur du Christ, appelé pour paître ses ouailles. Aussi ai-je voulu vous voir, serviteurs de Dieu, pour vous enseigner, si je le puis.

Les ermites sourirent en silence et se regardèrent.

- Dites-moi comment vous faites votre salut et servez Dieu ? demanda le prélat. Le second des ermites poussa un soupir et regarda le grand, puis le petit ; le grand se renfrogna et regarda le plus vieux. Quant à ce dernier, il dit avec un sourire :

- Nous ignorons, serviteur de Dieu, comment on sert Dieu. Nous ne servons que nous-mêmes en pourvoyant à notre subsistance.

- Comment faites-vous donc pour prier Dieu ?

Et le petit vieux dit :

- Nous prions en disant : «Trois êtes-vous, trois sommes-nous, pitié pour nous. »

Et à peine eut-il prononcé ces mots, que les trois vieillards levèrent les yeux vers le ciel et reprirent en choeur :

- Trois êtes-vous, trois sommes-nous, pitié pour nous.

L'archevêque sourit et demanda :

-Vous avez sans doute entendu parler de la sainte Trinité, mais vous ne priez pas comme il faut. Je vous aime beaucoup, ermites du bon Dieu, je vois que vous voulez Lui être agréables, mais vous ne savez pas comment Le servir. Ce n'est pas ainsi qu'il faut prier. Écoutez-moi, je vais vous instruire. Ce n'est pas d'après moi-même que je vous enseignerai, mais d'après l'Écriture sainte qui nous apprend comment Dieu a voulu qu'on Le prie. Et le prélat se mit à apprendre aux ermites comment Dieu s'était révélé aux hommes : il leur parla de Dieu le Père, de Dieu le Fils et du saint Esprit...

et il disait :

- Dieu le Fils est descendu sur la terre nous sauver les hommes et leur enseigner à tous comment Le prier. Écoutez et répétez ensuite mes paroles.

Et l'archevêque dit :

- Notre Père.

L'un des ermites répéta :

- Notre Père.

Le second et le troisième à tour de rôle :

- Notre Père.

- ... Qui êtes aux cieux.

- ... Qui êtes aux cieux...

Mais le second des ermites s'embrouilla dans les mots et ne prononça pas comme il fallait ; l'ermite nu ne parvenait pas non plus à bien articuler : les poils de sa moustache lui obstruaient les lèvres ; quant au petit vieux, un bredouillement inintelligible sortait de sa bouche édentée.

L'archevêque répéta encore ; les ermites répétèrent après lui. Ensuite le prélat s'assit sur une pierre et les ermites, debout autour de lui, regardaient sa bouche et s'efforçaient de l'imiter pendant qu'il leur parlait. Toute la journée, jusqu'au soir, l'archevêque poursuivit sa tâche ; dix fois, vingt et cent fois il répétait le même mot, que les ermites reprenaient ensuite. Quand ils s'embrouillaient, il les corrigeait en les obligeant à tout recommencer. L'archevêque ne quitta pas les ermites qu'il ne leur eût enseigné tout le Pater. Ils étaient parvenus à le réciter d'eux-mêmes. Ce fut le second ermite qui le comprit le plus vite et le redit tout d'une traite.

Le prélat lui ordonna de le répéter plusieurs fois de suite jusqu'à ce que les autres eussent appris à le réciter.

Le crépuscule tombait déjà et la lune montait de la mer quand l'archevêque se leva pour rejoindre le navire. Il prit congé des ermites qui tous trois se prosternèrent devant lui. Le prélat les releva et, après avoir embrassé chacun d'eux, il les engagea à prier ainsi qu'il le leur avait enseigné. Puis il prit place dans l'embarcation et s'éloigna du rivage. Et tandis que l'archevêque revenait vers le navire, il entendit les trois ermites réciter tout haut le Pater. Quand il accosta, on n'entendait plus leur voix, mais on les voyait encore au clair de lune, tous trois debout sur le même point du rivage, le plus petit au milieu, le grand à droite et le moyen à gauche.

Une fois à bord, l'archevêque se dirigea vers l'avant, on leva l'ancre et le vent ayant gonflé les voiles poussa le navire qui reprit sa route. L'archevêque avait gagné la poupe et ne cessait de regarder l'îlot. Les ermites étaient encore visibles, mais ils s'effacèrent bientôt, et l'on ne vit plus que l'îlot. Puis l'îlot s'évanouit de même, et il n'y eut plus que la mer qui scintillait au clair de lune. Les pèlerins s'étaient couchés pour dormir, et tout reposait sur le pont. Mais l'archevêque n'avait pas sommeil. Il se tenait seul à la poupe, regardant là-bas la mer où l'îlot avait disparu, et se rappelant les trois bons ermites. Il songeait à leur joie quand ils eurent appris la prière. Et il remercia Dieu de l'avoir conduit là pour enseigner à ces ermites les divines paroles.

Assis sur le pont, l'archevêque songe en regardant la mer du côté où l'îlot a disparu. Soudain une lueur papillote à ses yeux : quelque chose comme une lumière qui vacille ça et là au gré des flots. Cela brille tout à coup et blanchoie sur le sillage lumineux de la lune. Est-ce un oiseau, une mouette, ou bien une voile qui pose cette tache de blancheur ? Le prélat cligne des yeux pour mieux voir : «C'est un bateau, se dit-il : sa voile nous suit. Il ne tardera certes pas à nous rejoindre. Tout à l'heure il était encore fort loin, maintenant on le distingue tout à fait. Et ce bateau n'a rien d'un bateau, la voile ne ressemble pas à une voile. Mais quelque chose court après nous et cherche à nous rattraper. » L'archevêque ne parvient pas à distinguer ce que c'est. Un bateau ? Non, et ce n'est pas un oiseau non plus. Un poisson ? Pas davantage. On dirait un homme ; mais il serait bien grand, et comment croire qu'un homme puisse marcher sur la mer ? L'archevêque se leva de son siège et alla trouver le pilote :

- Regarde, qu'est-ce donc, frère ? Qu'y a-t-il là-bas ? demande l'archevêque.

Mais déjà il voit que ce sont les trois ermites. Ils marchent sur la mer, tout blancs, leurs barbes blanches resplendissent, et ils se rapprochent du

navire qui a l'air d'être immobilisé. Le pilote regarde autour de lui, terrifié ; il quitte le gouvernail et crie tout haut :

- Seigneur ! Les ermites qui nous suivent courant sur la mer comme sur la terre ferme ! Les pèlerins, qui avaient entendu, se levèrent et vinrent précipitamment sur le pont. Tous voyaient les vieillards accourir en se tenant par la main ; les deux du bout faisaient signe au navire de s'arrêter

Tous trois couraient sur l'eau comme sur la terre ferme, sans que leurs pieds parussent remuer. On n'eut pas le temps de stopper, que déjà ils étaient à hauteur du navire. Ils avancèrent tout près du bord, levèrent la tête et dirent d'une seule voix :

- Serviteur de Dieu, nous avons oublié ton enseignement ! Tant que nous avons redit les mots, nous nous en sommes souvenu ; mais une heure après que nous eûmes cessé de les redire, un mot a sauté de notre mémoire. Nous avons tout oublié, tout s'est perdu. Nous ne nous rappelons rien de rien. Enseigne-nous de nouveau.

L'archevêque fit un signe de croix, se pencha vers les ermites et dit :

- Votre prière a monté jusqu'à Dieu, saints ermites. Ce n'est pas à moi de vous enseigner. Priez pour nous, pauvres pécheurs !

Et l'archevêque se prosterna devant les ermites. Et les ermites qui s'étaient arrêtés se détournèrent et reprirent leur chemin sur les eaux. Et jusqu'à l'aube il y eut une lueur sur la mer, du côté où les ermites avaient disparu.

Dans : La mort d'Ivan Ilich de L. Tolstoï (GF-Flammarion)

Le récit de Tolstoï repose sur une légende populaire contée par Chtchegolionik à Iasnaïa Poliana en août 1879. Elle repose sur une tradition méditerranéenne relative aux apparitions de saint Augustin, évêque d'Hippone, mentionnées par Maxime le Grec ou le Confesseur, moine byzantin, né vers 580 et mort en 662, et que A.M. Kourbski aurait connue en Russie au XVIe siècle.


SUR LA VIE ASCÉTIQUE

L'un des principes fondamentaux sur lesquels s'appuie la croyance chrétienne est le sacrifice de Celui qui est le seul Être sans péché, pour effacer les péchés du monde entier. C'est ce dogme qui est la base de la vie ascétique des moines qui sont appelés à servir Dieu. Dès le commencement du christianisme il y a eu des Aètes qui avaient renoncé à la vie sociale et se sont adonnés à la pénitence dans les déserts de Thébaïde, et ailleurs, pour se soumettre entièrement aux épreuves du renoncement et de la solitude, en échappant ainsi aux tentations d'un monde versatile. Dans leur retraite, ces âmes assoiffées de vérité luttaient sans cesse, afin de mourir au monde et à la chair et ne plus vivre que pour Dieu.

Seuls, ces ermites priaient et méditaient continuellement sur la vie qui passe, sur la mort et l'éternité. Se purifiant de leurs péchés, ils se dressèrent, peu à peu, vers les plus hauts sommets de la vie contemplative, en préférant, tel l'apôtre Paul, être répudiés de leurs semblables dans le monde. Chaque jour ils portèrent leur croix, se sacrifiant à l'image du Fils de Dieu. Vite leur nombre augmentait et le désert commençait à fleurir. L'époque des martyrs fut ainsi supplantée par la vie ascétique des moines, une autre forme de martyr.

Le grand Basile alla lui-même au désert voir ces anachorètes et ensuite il rédigea la règle monastique qui est encore en vigueur dans l'Église orthodoxe.

De même, l'Orthodoxie n'a connu, jusqu'à aujourd'hui, que cette vie monastique, adonné à la prière et l'ascèse, et elle ignore les ordres religieux spécifiés dans tel ou tel activité. D'ailleurs, en Occident cet idéal ne fut abandonné qu'à partir du 11e siècle, c'est-à-dire après le schisme, pour mettre l'accent, non plus sur la prière et l'ascèse, mais sur des oeuvres charitables, sociales, éducatives ou autre.

Fidèles à l'idéal et la conduite des premiers moines, les moines d'aujourd'hui s'efforcent de réaliser l'idéal d'autrefois qui est toujours en vigueur - une vie de prière, de pénitence et d'ascèse, loin du monde, dans la solitude et le silence.

père Olivian Bindiu


LES SEPT JOURS DE LA CRÉATION

par Nathan Aviézer

LE PREMIER JOUR

- Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. Or la terre était informe et vide, et les ténèbres étaient à la surface de l'abîme et l'esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. Et Dieu dit: Que la lumière soit; et la lumière fut. Et Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres. Et Dieu nomma la lumière, jour, et nomma les ténèbres, nuit . Et il y eut un soir, et il y eut un matin - un jour. (Genèse, 1,1-5.)

Les événements associés avec le premier jour de la Création sont décrits dans les cinq premiers versets du Livre de la Genèse. Ces versets contiennent un certain nombre d'affirmations qui semblent incroyables.

Premièrement, nous lisons que Dieu a créé l'Univers. Mais le concept de création ex nihilo (à partir de rien) contredit les lois, pourtant bien connues et admises, de la nature, comme celle de la conservation de la masse et de l'énergie. Cette loi naturelle affirme qu'il est impossible de créer quelque chose à partir de rien.

Nous lisons que Dieu créa la lumière. Quelle lumière ? Les sources de lumière connues de nos jours incluent le soleil et les étoiles, ainsi que la lumière réfléchie par la lune. Elles comprennent aussi la lumière produite en allumant une allumette ou en tournant le commutateur électrique. Mais le premier jour il n'y avait ni soleil ni étoiles et pas d'êtres humains. La nature de cette lumière reste un mystère profond qui n'est expliqué dans aucun des versets suivants.

COMMENT LE CHAOS A-T-IL ÉTÉ RÉSOLU ?

Nous lisons que Dieu, ensuite, « sépara » la lumière des ténèbres. Les ténèbres ne sont pas une substance qui peut être « séparée » de la lumière. Le mot « ténèbres » signifie simplement l'absence de lumière. S'il y a des ténèbres, il n'y a pas de lumière; et s'il y a de la lumière, il n'y a plus de ténèbres.

Dans ces conditions, il n'y a pas de logique dans la notion de séparation de la lumière et des ténèbres.

Nous lisons que l'Univers commença à l'état de chaos (en hébreu tohu

va-bohu). Aucune indication n'est donnée dans le texte à propos de la nature

de ce chaos. Qu'est-ce qui était chaotique, et comment le chaos a-t-il été résolu, pour autant qu'il ait été résolu ?

Finalement, nous lisons que cette série complexe d'événements, qui font nécessairement partie de la Création, s`est passée en un seul jour, ( 1,5). Il est bien connu que la durée des événements cosmologiques n'est pas mesurée en jours, ni même en années mais en millions et en milliards d'années.

Ce sont quelques-unes des questions que l'on peut se poser. Nous allons maintenant dresser l'état des connaissances scientifiques actuelles en relation avec chacune des questions. Aussi improbable que cela paraisse, elles fournissent une explication au texte biblique.

1. LA CRÉATION «EX NIHILO»

A travers la théorie du big-bang, élaborée à partir des travaux d'Edwin Hubble, George Gamow, Arno Penzias, Robert Wilson, ce concept qui va à l'encontre d'un certain bon sens est devenu le modèle cosmologique établi. En 1978, Penzias et Wilson ont reçu le prix Nobel de physique pour lui avoir donné sa formulation définitive.

Autre Prix Nobel, Paul Dirac, de l'université de Cambridge, écrit en 1972: « 11 semble certain qu'il y a eu un moment défini où se situe la création... »

Peter Atkins, de l'université d'Oxford, intitule son traité de cosmologie la Création (W. H. Freeman, 1981). Joseph Silk, de l'université de Californie, choisit un titre voisin: la Main gauche de la Création (Heinemann, 1983). Vilenkin a publié en 1982 dans l'une des revues théoriques faisant autorité en matière de physique, Physics Letters, un article intitulé de façon encore plus explicite: la Création de l'Univers à partir de rien.

2. LA LUMIÈRE

Le passage biblique « Que la lumière soit » peut être compris comme une référence à la boule de feu primordiale: le big-bang. Toute la matière et l'énergie qui existent aujourd'hui à travers l'Univers résultent directement de cette « lumière ».Il convient de noter en particulier qu'il n'y a pas deux créations séparées pendant le premier jour - l'Univers et la lumière - mais une seule.

3. LA SÉPARATION DE LA LUMIÈRE

Le modèle du big-bang explique qu'à l'origine l'Univers consistait en un mélange de plasma et de la lumière de la boule de feu primordiale. A ce moment-là, l'Univers était sombre, à cause du plasma. La transformation

soudaine du plasma en atomes, très rapidement après la création, a permis aux radiations électromagnétiques (« lumière ») de la boule de feu primordiale de se « séparer » de ce qui était auparavant les ténèbres de l'Univers et de briller librement dans l'espace. La séparation biblique - « Et Dieu sépara la lumière des ténèbres » - peut être comprise comme se référant au découplement de la lumière du mélange sombre, boule de feu-plasma. Cette radiation décuplée (la lumière) a été détectée quinze milliards d'années plus tard par Penzias et Wilson, ce qui leur a valu le prix Nobel.

4. LE CHAOS

Depuis le début des années quatre-vingt, le modèle du big-bang a été enrichi par de nouvelles approches théoriques fondées sur le concept de chaos, c`est-à-dire d'un « ordre du désordre », de nature aléatoire. A. H. Guth et P. J. Steinhardt écrivent en 1984, dans un des premiers articles rendant compte de cette évolution, publié dans Scientific American: « L'univers commença dans un état de chaos aléatoire. » J. D. Barrowand et J. Silk, dans la Main gauche de la Création, discutent en détail les implications du phénomène du chaos primordial sur le modèle cosmologique.

En 1987, le professeur Andrei Linde, de l'Institut Lebedev de Moscou a publié dans Physics Today un article proposant un scénario d'« expansion chaotique » de l'Univers. D'après lui, l'Univers que nous observons ne serait qu'une partie d'une structure plus vaste, où l'Univers observable serait soudain apparu, à la suite d'un « déclic » chaotique.

5. LA CRÉATION EN UN SEUL JOUR

C'est une erreur commune de croire, parce que les changements cosmologiques sont extrêmement lents de nos jours, qu'il en a toujours été ainsi. En fait c'est la philosophie qui se trouve derrière les théories modernes du big-bang-, une longue série de changements spectaculaires se sont déroulés pendant un temps extrêmement bref. Ce point a été mis en évidence par le professeur Steven Weinberg dans le choix du titre de son livre de vulgarisation de la cosmologie moderne, les Trois Premières Minutes de l'Univers (Seuil). Il a eu besoin de cent cinquante et une pages de texte et de diagrammes pour décrire les changements cosmologiques capitaux qui se sont déroulés pendant quelque trois minutes.

LE DEUXIEME JOUR

$Puis Dieu dit: Qu'il y ait une étendue entre les eaux; et qu'elle sépare les eaux d'avec les eaux. Et Dieu vit l'étendue et sépara les eaux qui sont au-dessous de l'étendue d 'avec les eaux qui sont au-dessus; et cela fut ainsi. Et Dieu nomma l'étendue cieux. Et il y eut un soir, et il y eut un matin; ce fut le second jour. (Genèse, 1, 6-8.)

Le deuxième jour de la Création a trait à la formation du ciel. L'événement astronomique essentiel qui est décrit dans la Genèse paraît extrêmement improbable.

Après que l'on nous a dit que Dieu créa le firmament (c'est-à-dire les cieux; « l'espace » serait aujourd'hui le terme moderne), nous lisons que sa fonction était de séparer « les eaux qui (étaient) au-dessous de l'étendue d'avec les eaux qui (étaient) au-dessus » (1,7). Ce que signifie « les eaux qui étaient au-dessous de l'étendue » est clair; la phrase se réfère aux océans, aux lacs et aux rivières.

Mais quel sens attribuer aux « eaux qui étaient au-dessus de l'étendue » ? Existe-t-il des preuves que de grandes masses d'eau soient capables de flotter dans l'espace ? Certes, cette idée frôle l'irrationnel .

UN IMMENSE RÉSERVOIR DE COMÈTES AUX CONFINS DU SYSTÈME SOLAIRE

Mais ouvrons le Cambridge Atlas of Astronomy, l'oeuvre de référence qui fait autorité en ce qui concerne tous les aspects des sciences planétaires et qui est constamment tenue à jour:

« Le matin du 30 juin 1908, une fantastique explosion eut lieu en Sibérie centrale... Les témoins décrivaient un énorme bolide météorique, visible quelques secondes dans le ciel. D'autres, qui se trouvaient à soixante kilomètres du point d'impact, furent précipités à terre. Des séismes furent enregistrés dans le monde entier... L'explication acceptée de nos jours est que cet événement était dû à la collision avec la terre d'un bloc de glace pesant 30 000 tonnes qui libéra une énergie équivalente à une bombe thermonucléaire de 12 mégatonnes. »

D'où provenait cette immense masse de glace ? Y a-t-il davantage de glace dans l'espace ? Et si oui, où se trouve-t-elle ?

Nous savons aujourd'hui que les régions extérieures du système solaire contiennent d'énormes quantités de glace. Les comètes en sont une source importante.

Une petite comète contient environ un milliard de tonnes de glace. Une grande comète peut en contenir mille fois plus. Aux confins du système solaire se trouve un immense réservoir de comètes, nommé le nuage d`Oort, d'après la découverte faite par l'astronomc néerlandais Jan Oort. Dans ce nuage d`Oort on estime qu'il y a mille milliards de comètes. En fait, les eaux terrestres ne représentent qu'une goutte d'eau, comparées avec l'incroyable quantité de glace que l'on trouve dans les comètes.

UNE COUCHE DE GLACE DE DIX MILLE KILOMÈTRES

Les eaux extraterrestres ne se limitent pas aux comètes. Des constatations spatiales récentes ont démontré que des quantités de glace

existent pratiquement partout dans le système solaire, depuis les calottes polaires de la planète Mars jusqu'aux anneaux de Saturne.

L'intérieur des immenses planètes Saturne et Jupiter contient d'énormes quantités de glace (les proportions exactes restent inconnues) concentrées en couches d'une épaisseur de l'ordre de 10 000 kilomètres.

C'est la raison pour laquelle les planètes extérieures: Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, sont souvent appelées les « planètes de glace ».

De plus, leurs satellites naturels, leurs lunes, sont communément considérés comme « des boules de billard de glace », car la surface de chacune de ces lunes (Io, la lune de Jupiter, est une exception) consiste en une couche de glace de centaines de kilomètres d'épaisseur.

Ainsi, les planètes extérieures et leurs lunes contiennent une immense

quantité de glace - bien plus grande que celle qui existe sur terre.

On admet généralement, maintenant, que la grande majorité de la glace et de l'eau du système solaire est contenue dans les comètes ainsi que dans les planètes lointaines et dans leurs satellites, et que seule une petite fraction peut être trouvée Sur la terre sous forme de glace polaire, d'océans, de mers, de lacs et de rivières. Néanmoins, cette petite quantité d'eau terrestre est vitale: l'homme ne pourrait pas survivre sans elle.

LE TROISIEME JOUR

Puis Dieu dit : Que les eaux qui sont au-dessous d es cieux se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse; et cela fut ainsi. Et Dieu nomma le sec, terre, et il nomma l'amas des eaux, mers; et Dieu vit que cela était bon. Puis Dieu dit: Que la terre produise de la végétation, des herbes portant semences, des arbres fruitiers portant du fruit selon leur espèce, qui aient

leur semence en eux-mêmes sur la terre. Et cela fut ainsi. Et la terre produisit de la végétation, des herbes portant semences et des arbres portant du fruit, qui avaient leur semence en eux-mêmes, selon leur espèce; et Dieu vit que cela était bon. Et il y eut un soir, et il y eut un matin; ce fut le troisième jour. (Gen 1, 9-13)

 

Le troisième jour de la Création traite de deux événements séparés: l'apparition des terres émergées et l'apparition de la vie botanique, qui sont décrits dans le texte de la Genèse (1,9-13). Les principaux événements géologiques décrits dans le texte biblique semblent incroyables.

Nous lisons que les eaux terrestres soudain « se rassemblent en un seul lieu et que la terre (paraît) » (1,9). Il n'y a en fait pas la moindre preuve apparente que l'eau des océans et des mers se soit déplacée ainsi. En vérité, la notion de grands courants océaniques qui auraient permis « que le sec paraisse » semble totalement fantaisiste. De plus, aucune indication n'est donnée sur le lieu où les océans se mirent à couler.

Une autre partie du texte qui intrigue est l'association d'un deuxième sujet, sans lien réel avec le premier, avec le même troisième jour de la Création. Nous lisons que la vie botanique apparut réellement en ce troisième jour de la Création (1,12).

Pourquoi ces deux événements très différents - l'apparition des terres

émergées et l'apparition des plantes- sont-ils réunis ? Quel est le lien qui les unit ?

Il y a peu de choses sur notre planète qui nous paraissent aussi stables

que les continents. Ces grandes surfaces de terres, ces très hautes montagnes, ces canyons profonds, sont le résumé de la permanence et de l'immuabilité. C'est ainsi que cela paraît au public non averti. Ce fut également le point de vue des géologues professionnels pendant longtemps.

UN CONTINENT UNIQUE BAPTISÉ «PANGÉE»

C'est pourquoi, quand un météorologiste allemand inconnu, Alfred Wegener, émit l'idée, en 1912, que des continents entiers avaient bougé et franchi des distances de plusieurs milliers de kilomètres, cette proposition fut considérée avec méfiance et fut même tournée en dérision. Comme Wegener ne pouvait fournir aucune suggestion quant au mécanisme qui aurait été la cause de ce mouvement des continents, cette idée fut écartée par ses collègues. Wegener passa le reste de sa vie à essayer, en vain, de faire accepter sa théorie de la dérive des continents.

Aujourd'hui, la théorie de la dérive des continents est admise par tous les géologues, et se trouve être considérée comme un des plus grands progrès de la géologie au XXe siècle. Ce changement radical dans l'opinion des professionnels est le résultat de la croissance des connaissances scientifiques amassées par les géologues depuis le début des années soixante. Ces connaissances récentes ont mené à une nouvelle compréhension, solidement fondée, de nombreux aspects de la géologie.

En particulier, elles établissent que les terres émergées actuelles ont d'abord formé un continent unique, baptisé « Pangée », avant de se fractionner en plusieurs continents.

Cet événement semble se situer à l'époque du permien (il y a un peu plus de 280 millions d'années).

Le permien a été marqué par une période glaciaire particulièrement rigoureuse, qui a entraîné une baisse du niveau de la mer, et donc l'apparition progressive de terres sèches. Fatalement, ce changement provoqua la disparition d'une forme antérieure de vie animale, adaptée à un milieu marin. Selon Niles Eldredge, 90 % des espèces vivantes s'éteignirent alors.

Mais simultanément le permien fut marqué par l'apparition d'une nouvelle forme de vie, les végétaux tels que nous les connaissons aujourd'hui. Une forme antérieure de flore avait existé, mais son

organisation était totalement différente de celle des végétaux actuels. La « révolution végétale » marque la transition entre le paléozoïque, le premier âge du vivant sur la terre, et le mésozoïque, le deuxième âge.

LE QUATRIEME JOUR

Puis Dieu dit : Qu'il y ait des luminaires dans l'étendue des cieux, pour séparer le jour d 'avec la nuit; et qu'ils servent de signes, et pour les saisons, et pour les jours, et pour les années; et qu'ils servent de luminaires dans l'étendue des cieux, pour éclairer la terre; et cela fut ainsi. Et Dieu fit les deux grands luminaires, le grand luminaire pour dominer sur le jour, et le petit luminaire pour dominer sur la nuit; il fit aussi les étoiles. Et Dieu les mit dans l'étendue des cieux, pour éclairer la terre; Et pour dominer sur le jour et sur la nuit, et pour séparer la lumière d 'avec les ténèbres; Et Dieu vit que cela était bon. Et il y eut un soir, et il y eut un matin; ce fut le quatrième jour. (Genèse. 1, 14-19.)

Le quatrième jour de la Création a trait au soleil et à la lune et à leurs fonctions dans le ciel. Le texte biblique soulève les questions suivantes.

La formation du système solaire, incluant le soleil et la lune, correspond à une étape antérieure de la cosmologie (le « deuxième jour »). S'il en est bien ainsi, quel événement astronomique peut être associé avec le quatrième jour de la Création ?

Nous lisons que les fonctions de la lune et du soleil comprennent la détermination « des saisons, des jours et des années » (1,14).

DEUX GRANDS «LUMINAIRES», LA LUNE ET LE SOLEIL

Il est évident que le soleil remplit ce rôle, mais pourquoi la lune est-elle également mentionnée ? La lune n'a pas la moindre influence sur la durée du jour ou de l'année; les deux sont déterminées uniquement par le mouvement de la terre par rapport au soleil.

On se réfère au soleil et à la lune en parlant « des deux grands luminaires » (1, 16), mais immédiatement derrière dans le même verset, on les appelle « le grand luminaire » (le soleil) et « le petit luminaire » (la lune).

Pourquoi le soleil et la lune ont-ils, dans un premier temps, été mal décrits, comme s'ils étaient de même taille, et seulement après, différenciés en un « grand » soleil et une « petite » lune ?

Il paraît évident que le jour compte 24 heures, que l'année est composée de 365 jours, que l'aiguille d'une boussole pointe toujours vers le nord et que dans l'hémisphère nord l'été commence en juin et l'hiver en décembre. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Des indices géologiques permettent de penser qu'au milieu de l'ère paléozoïque, voici environ

30() millions d'années, le jour n'avait que 21 heures, tandis que l'année comptait plus de 400 jours. L'étude des sédiments marins montre que le pôle magnétique s'est déplacé. Il y a eu des périodes où l'été commençait en décembre dans l'hémisphère nord, et l'hiver en juin.

DES COINCIDENCES REMARQUABLES

Si les années, les jours et les saisons sont fondamentalement réglés par la double rotation de la terre sur elle-même et autour du soleil, les modifications qu'ils ont pu subir au cours de l'histoire du globe semblent dues notamment à l'attraction de la lune. Cette hypothèse a été formulée voici plus d'un demi-siècle par l'astronome yougoslave Milutin Milankovitch, puis modélisée de façon définitive en 1976 par John Imbrie J. D. Hays et N. J. Shackleton. En 1986, Imbrie a reçu, pour ce travail, le prix de l'Union géophysique américaine, le « Nobel » de la géophysique.

L'apparition puis l'évolution de l'homme sur la terre sont directement liées au climat, qui est lui-même fonction, selon la théorie de Milankovitch lmbrie, de l'inclinaison de l'axe de la terre. Considéré dans la longue durée, l'âge dans lequel l'homme vit actuellement, l'holocène, commencé voici 10 000 ans environ, est une période chaude succédant à une période glaciaire. Cette « chaleur » semble avoir été une condition indispensable du développement exponentiel des sociétés humaines.

«La Bible incorpore la notion du développement des animaux à partir d'espèces précédentes...»

Le récit biblique coïncide donc avec l'état actuel de la science à propos de couple soleil-lune, du rapport précis que ces deux astres entretiennent avec le globe terrestre. Non moins saisissante - et exacte - est la mention des « deux luminaires », d'abord présentés sur un pied d'égalité, puis sur un pied d'inégalité.

Un corps astronomique est caractérisé par sa grandeur réelle et par sa grandeur apparente. La grandeur apparent, est la grandeur telle qu'elle apparaît à un observateur situé sur la terre. C'est pour quoi la taille apparente d'un objet est donnée par le rapport entre sa grandeur réelle et sa distance le séparant de la terre. Elle est mesurée par l'angle que cet objet sous-tend par rapport à la position d'un observateur terrestre.

Appliquant ce concept au soleil et à la lune, on trouve des coïncidences remarquables. Les tailles apparentes du soleil et de la lune sont exactement les mêmes. Chacun de ces corps astronomiques a une grandeur apparente de 0,53 degré. Bien que le diamètre du soleil soit 400 fois plus grand que celui de la lune, le soleil est également 400 fois plus loin de la terre. L'égalité de cette grandeur apparente est très frappante pendant une éclipse totale du soleil. Le fait que le disque de la lune recouvre exactement le disque du soleil-ni trop grand, ni trop petit - est responsable des effets visuels qui captivent tous les observateurs d'une éclipse totale du soleil.

Les versets bibliques qui décrivent le soleil comme « le grand luminaire » et la lune comme « le petit luminaire » se réfèrent à leurs grandeurs réelles.

LE CINQUIEME JOUR

Puis Dieu dit : Que les eaux produisent en abondance des êtres vivants; et que les oiseaux volent sur la terre devant l'étendue des cieux. Et Dieu créa les animaux marins, et tous les êtres vivants qui se meuvent, dont les eaux foisonnèrent selon leur espèce, et tout oiseau ailé selon son espèce; et Dieu vit que cela était bon.

Et Dieu les bénit en disant: Croissez et multipliez, et remplissez les eaux des mers; et que les oiseaux multiplient sur la terre. Et il y eut un soir, et il y eut un matin; ce fut le cinquième jour. (Genèse 1, 20-23)

L'événement associé avec le cinquième jour et le début du sixième jour de la Création est la formation du règne animal. En contraste avec la théorie de l'évolution de Darwin, les données bibliques assurent que la création de chaque espèce animale connue de nos jours est un acte divin.

Depuis la publication de l'Origine des espèces en I859, le darwinisme a été affine et corrigé. Mais aujourd'hui, ce sont des éléments centraux de la théorie qui sont en « crise », mis en question par des données scientifiques. Stephen Gould observe que « l'extrême rareté des formes transitionnelles dans les fossiles continue d'être un des secrets de la paléontologie »: « les arbres évolutionnaires qui illustrent les livres ne sont pas preuves... et n'ont pas été vues dans les rochers. » Nils Eldredge remarque que « de grands groupes-I'ordre des mammifères, par exemple - apparaissent trop soudainement... pour que l`on rationalise ce fait en termes de modification graduelle due à l'adaptation ».

Steven Stanley parle quant à lui dans la Nouvelle Chronologie de l'évolution (Basic Books) de « l'échec général de montrer à travers des fossiles la transition graduelle d'un groupe majeur à un autre ». Il ajoute: « Les fossiles révèlent que des espèces survivent pendant cent mille générations ou même des millions sans beaucoup évoluer. »

Inversement, la disparition des espèces ne semble pas nécessairement liée à « l'élimination des moins aptes », comme le postulait le darwinisme classique. Sept extinctions massives et soudaines d'espèces au moins ont eu lieu depuis l'apparition de la vie sur la terre. Le Prix Nobel Luis Alvarez, de l'université de Californie, a lancé en 1984 l'hypothèse - aujourd'hui très largement vérifiée - selon laquelle la collision de la terre avec une météorite géante a provoqué l'extinction des dinosaures et de beaucoup d'autres espèces à la fin du mésozoïque.

FAIRE DU COMPLEXE A PARTIR DU SIMPLE

Si l'on s'en tient à une théorie moins restrictive de l'évolution, impliquant seulement que les animaux actuels se sont développés à partir de formes animales plus anciennes, le texte biblique n'est pas incompatible avec les données scientifiques.

En ce qui concerne la formation des créatures marines primitives, nous lisons dans la Genèse que Dieu les créa (1, 21),

en hébreu, bura. En ce qui concerne les animaux terrestres qui se sont formés après, nous lisons que Dieu les fit (1, 25), en hébreu, assa. Les verbes créer et faire dénotent deux processus très différents. La création implique quelque chose de fondamentalement neuf, soit physiquement (comme dans la création ex nihilo), soit dans sa conception (comme dans la création d'une nouvelle entité, comme la vie).

Par contre, le processus de faire implique la fabrication de quelque chose de complexe à partir de quelque chose de simple (comme dans la fabrication de meubles à partir de morceaux de bois).

La présentation ci-dessus suggère l'interprétation suivante du texte biblique.

La première expression, « Dieu créa », en relation avec les créatures marines, peut être comprise comme se référant à la création de la vie animale elle-même, qui est apparue initialement dans le milieu marin. L'expression suivante, « Et Dieu fit », en relation avec les animaux terrestres, peut être comprise comme se référant à la formation des diverses espèces terrestres à partir des espèces marines primitives.

Cette interprétation du texte biblique, qui ne dévie pas du sens littéral des mots, incorpore la notion que les animaux connus de nos jours se sont développés à partir d'espèces précédentes.

LE SIXIEME JOUR

Puis Dieu dit: Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce, bétail, reptiles et animaux de la terre selon leur espèce; et cela fut ainsi. Et Dieu fit les animaux de la terre selon leur espèce; le bétail selon son espèce, et tous les reptiles du sol selon leur espèce; et Dieu vit que cela était bon.

LA CRÉATION DE L'HOMME

Puis Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les animaux marins, et sur les oiseaux des cieux, et sur le bétail, et sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. Et Dieu créa l'homme à son image; il le créa à l'image de Dieu; il les créa mâle et femelle. Et Dieu les bénit; et Dieu dit : Croissez et multipliez, et remplissez la terre, et l'assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux des cieux, et sur tout animal qui se meut sur la terre.

Et Dieu dit : Voilà, je vous ai donné toute herbe portant semence, qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre qui a en soi du fruit d'arbre portant semence; ce sera votre nourriture. Et à tous les animaux des champs, et à tous les oiseaux des cieux, et à tout ce qui se meut sur la terre, qui a en soi une âme vivante, j'ai donné toute l'herbe verte pour nourriture et cela fut ainsi; Et Dieu vit tout ce qu 'il avait fait, et voici, c 'était très bon. Et il y eut un soir, et il y eut un matin; ce fut le sixième jour. (Gen 1, 24-31)

Le développement du règne animal s'est effectué en deux étapes. La première étape s'est terminée à la fin du paléozoïque et vit l'apparition des animaux marins et des insectes. Cette étape est caractérisée par deux explosions spectaculaires de la population de la terre: l'apparition soudaine de la vie marine et, plus tard, des insectes, et dans quelle abondance.

La deuxième étape de la formation des animaux eut lieu après l'ère paléozoïque, qui a vu la colonisation des terres par de nombreuses espèces d'animaux terrestres. Les animaux dominants étaient de grands reptiles et de grands mammifères. Pendant cette seconde phase, aucune explosion de population, d'aucune sorte, ne s'est produite.

A cause des différences spectaculaires dans la nature des animaux dominants dans chacune des deux étapes, les géologues les considèrent comme deux ères différentes. Les deux étapes bibliques du développement animal sont exactement parallèles aux deux étapes ainsi définies.

Le sixième jour de la Création concerne plus particulièrement l'homme.

Nous lisons que « Dieu créa l'homme... à l'image de Dieu » ( 1, 27), ce qui implique clairement que l'homme est unique parmi les créatures vivantes. Mais cela semble aller à l'encontre de la continuité biologique qui existe entre les animaux et l'homme.

Nous lisons que « Dieu les bénit (Adam et Eve), leur ordonnant de remplir et de soumettre la terre » (1, 28). Quel sens peut-on attribuer à cette bénédiction ?

Les hominiens - qui ressemblent à l'homme - ne comprennent actuellement qu'une seule espèce vivante. C'est l'homme contemporain dont la désignation scientifique est Homo sapiens.

DES DONS APPARUS DE FACON SOUDAINE

Cette espèce est apparue de soudaine voici 40 000 ans seulement.

Elle avait été précédée par une espèce hominienne à la fois très proche et totalement différente, l'homme de Neandertal, qui a vécu pendant 60 000 ans environ, avant de disparaître de façon soudaine. La disparition « abrupte » du néandertalien et l'apparition brusque de l'Homo sapiens coïncident dans le temps, sans qu'on puisse établir une relation de cause à effet.

Niles Eldredge, du Museum américain d'histoire naturelle, Steven Stanley, de l'université Johns Hopkins, et David Pilbeam, de Harvard, sont d'accord pour estimer qu'aucune « relation ancestrale » ne peut exister entre les deux espèces. Stanley écrit: « Notre menton effilé, nos faibles arcades sourcilières, notre front

haut et bombé n'apparaissent jamais chez les autres hominiens. Ces particularités sont imprévisibles sur la base de ce qui les a précédé. »

L'homme de Neandertal utilisait quelques outils - des pierres taillées - et semble avoir eu quelques préoccupations « culturelles »: en particulier, il enterrait ses morts. Mais ce niveau n'est pas fondamentalement différent de celui de certaines espèces de singes: Eldredge note que les chimpanzés « écorcent et préparent des rameaux pour attraper des termites » tandis que les singes capucins et les babouins « utilisent des pierres pour ouvrir des noix ou enlever leur dard à des scorpions en vue de les manger ». N. Toth, dans un article publié en 1987, observe que « certains chimpanzés fabriquent des outils pour les utiliser plus tard... Et qui plus est, cette attitude est apprise: les jeunes chimpanzés deviennent habiles en imitant leurs aînés ».

En revanche, I'Homo sapiens a fait preuve immédiatement d'une inventivité technologique et culturelle extraordinaire. En l'espace de 30 000 ans - la moitié de la durée totale d'existence des néandertaliens - il crée des outils de pierre de plus en plus complexes, domestique le feu, invente l'habillement, l'art (« aucune caverne n'a jamais été décorée par des néandertaliens ») et enfin l'agriculture. Au cours des 10 000 ans qui suivent, il invente - de façon cumulative - l'élevage, la métallurgie, la roue, l'écriture, l'architecture, avant d'en arriver à la machine à vapeur, à l'électricité et aux ordinateurs.

Quand la Bible dit que « l'homme a été créé à l'image de Dieu », Dieu créateur et omniscient, elle fait allusion à ces dons mentaux exceptionnels, apparus de façon soudaine.

Les commentateurs traditionnels de la Bible ont noté que le verbe hébraïque bara - signifiant « créer totalement, là ou rien n'existait auparavant »-est employé à propos de la création de l'homme. Ils estiment tous que cette expression ne peut s'appliquer au corps de l'homme, qui s'inscrit dans une continuité biologique avec le reste de l'univers, mais à son esprit, qui est, lui, hétérogène par rapport à toutes les formes de vie antérieures.

LE SEPTIEME JOUR

Ainsi furent terminés les cieux et la terre, avec tout ce qu'ils renferment. Dieu mit fin, le septième jour, à l'oeuvre faite par lui, et Il se reposa, le septième jour, de toute l'oeuvre qu 'il avait faite. Dieu bénit le septième jour et le proclama saint, parce qu'en ce jour il se reposa de l'oeuvre entière qu'il avait produite et organisée. (Gen 2, 1-3.)

Ayant créé le monde en six étapes, Dieu consacre une septième étape à un « repos » qui est aussi une sanctification et une bénédiction. L'homme, créé à l'image de Dieu, sera appelé à se conduire de manière identique, en agissant les six premiers jours de la semaine et en réservant le septième jour - le sabbat des juifs, le jour du Seigneur chrétiens - à la vie spirituelle.

LE DIVIN PRIVILÈGE DU SENS DE LA MORALE ET DE LA RESPONSABILITÉ

Ce qui est remarquable, c'est que celle-ci semble être un besoin inné chez l'homme, quels que soient par ailleurs ses échecs et ses erreurs dans ce domaine.

L'homme, et seulement l'homme, est capable de prendre des décisions fondées sur les principes abstraits du bien et du mal. Un homme peut sacrifier son bien-être personnel, et même jusqu'à sa vie, pour des raisons morales.

La condition terrible de millions de personnes mourant de faim en Afrique a généré un appel à l'aide qui a fait le tour du monde. Ces Africains n'ont absolument rien en commun avec l'Américain ou l'Européen moyen - ni la race, ni la religion, ni le langage, ni l'idéologie, ni le style de vie. Pourtant, la vue d'enfants mourant de faim sur l'écran de la télévision touche le coeur du téléspectateur, et sa conscience « exige » de lui qu'il contribue à aider ceux qui souffrent.

De toutes les espèces du règne animal, seul l'homme est aux prises avec des problèmes de morale. Et seul l'homme possède les facultés spirituelles qui lui permettent de faire des jugements moraux. Ce divin privilège et le sens de la responsabilité qui l'accompagne sont à nous seuls, parce que seul l'homme a été « créé à l'image de Dieu ».

« Regarde, j'ai mis aujourd'hui devant toi la vie et le bien, ainsi que la mort et le mal... C'est pourquoi il faut que tu choisisses la vie. » (Deutéronome 30, 15-19 )

Valeurs Actuelles du 23 décembre 1994

L'incroyable rencontre de la Bible

COMMENT DIEU A CRÉÉ LE MONDE
Par Michel Gurfinkiel
Le Genèse est-elle littéralement vraie ?
Des scientifiques l'affirment.
« Valeurs Actuelles » présente le débat.

Pourquoi Dieu a-t-il créé l'Univers à un instant précis ? Pour le grand public cela ne saurait être qu'une question de théologien ou de philosophe. Or cette question, c'est un scientifique du Commissariat à l'énergie atomique qui

la pose, l'astrophysicien Michel Cassé, dans un numéro récent (septembre 1994) du magazine Pour la science. Et il ne s'agit pas de la « méditation » qu'un savant pourrait consacrer à la religion en marge de ses activités habituelles, mais d'une réflexion rigoureuse sur l'état actuel de la cosmologie.

Le grand public, même cultivé, est nécessairement « en retard » par rapport au milieu scientifique. Il ne peut avoir accès à la recherche elle-même, dans la mesure où celle-ci repose sur des concepts et un langage mathématique à la fois complexes et spécialisés que les scientifiques mettent une dizaine d'années à maîtriser au cours de leurs études universitaires, mais à une « vulgarisation », une « traduction » dans un langage commun, dont la mise au point, à son tour, a été ardue et longue. Il en va en quelque sorte de la science comme de la lumière des étoiles: ce que nous voyons n'est que ce qui a brillé dans un passé plus ou moins lointain.

L'idée et l'image que le grand public se fait des relations entre pensée religieuse et pensée scientifique sont tout particulièrement décalées par rapport à celles qui ont cours dans le milieu scientifique. Le grand public s'en tient à un modèle général du savoir, un « paradigme », selon lequel science et religion sont deux mondes, deux domaines intellectuels, totalement séparés et hétérogènes.

« L'origine de l'Univers, le big-bang et l'évolution sur terre seraient dans le récit de la Genèse...»

Le fait est que cette dichotomie a été la condition sine qua non de la révolution scientifique. « Dieu est une hypothèse dont je n'ai plus besoin », disait sous Napoléon, avec une irrévérence toute voltairienne, l'astronome et mathématicien Pierre Laplace. Mais sous Mazarin, cent cinquante ans plus tôt, le janséniste Blaise Pascal avait déjà dit la même chose, en formulant une distinction radicale entre les trois « ordres »: l'ordre social, celui du savoir et celui de la religion - César, Archimède, Jésus.

DIEU EST REVENU DANS LA SCIENCE

Ce paradigme, si fécond, appartient pourtant à un passé déjà reculé: Dieu, au XXe siècle, est peu à peu revenu dans la science, appelé par la science elle-même. Les modèles physiques et cosmologiques élaborés, et sans cesse révisés et affinés depuis Einstein et Hubble, dans un contexte intellectuel vierge de toute théologie, ont abouti, selon Michel Cassé, à « des concepts extraordinairement troublants », car « susceptibles de faire renaître des mythes originels, plus profonds et plus puissants que les concepts scientifiques ».

Ce qui est peut-être encore plus marquant dans ce retour, c'est qu'après avoir concerné un Dieu abstrait et impersonnel il a fini par toucher le Dieu de la Bible. Nous présentons, dans les pages qui suivent, un document: la « relecture » des Sept Jours de la Création - le premier chapitre de la Genèse et le début du deuxième chapitre - par un scientifique israélien de tout premier plan, le professeur Nathan Aviézer. Ce texte, dont la version intégrale a été publié en français par un jeune éditeur de Genève, MJR, vous surprendra, tout comme il nous a surpris quand nous l'avons parcouru pour la première fois.

Ce n'est pas un manifeste « créationniste »: rien n'y est gratuit, rien n'y est dogmatique, tout y est inscrit dans le cadre d'un débat rigoureux. Les conclusions n'en sont que plus saisissantes: selon Nathan Aviézer, le récit de la Genèse recouvre presque littéralement les représentations scientifiques en cours en cette fin du XXe siècle, tant sur l'origine de l'Univers (le big-bang) que sur l'apparition de la vie sur la terre (l'évolution).

François Lurçat, professeur émérite à l'université Paris-Sud (Orsay), a bien voulu procéder à une analyse critique- et distancée - des thèses d'Aviézer. René Bernex fait le point sur l'histoire de la cosmologie moderne et les nouvelles données qui pourraient infirmer en partie le modèle, dominant depuis une vingtaine d'années, du big-bang.

Lisez. Comparez. Jugez par vous-même. Est-il, dans toute l'année, moment plus approprié ?

Valeurs Actuelles du 23 décembre 1994