Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes

sous la juridiction de S.B. Mgr. André

archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 53

MARS 1993

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

Tel : 00 33 (0) 4 68 96 1372

ÉDITORIAL

HOMÉLIE SUR LA TRANSFIGURATION

SUR LE REPENTIR

DE LA VIE DE SAINT MARTIN

L'ORDINATEUR HANTÉ

PARDONNE-MOI NATACHA


ÉDITORIAL

Par manque de place, je me limite à communiquer deux nouvelles :

Le baptême de Frédéric Reverte qui a eu lieu cet été à l'hermitage. Que Dieu l'affermisse dans la foi véritable !

C'est Frédéric aussi qui retape sur l'ordinateur les anciens bulletins épuisés. N° 1 & 2 sont déjà réimprimés.

Un nouveau livre est édité également : Saints Moines, qui contient les Vies de plusieurs saints pères, tels : Paul de Thèbes, Siméon le Stylite, Athanase de l'Athos, etc.

Il se peut que les prochaines publications tardent, car j'aurai des textes à publier pour la Grèce et je m'y rendrai probablement en Septembre.

Bien à vous, en Christ
hm. Cassien

HOMÉLIE SUR LA TRANSFIGURATION
de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ
Saint Ephrem le Syrien

Au champ, la réjouissance de la moisson; de la vigne les fruits délectables; et des divines Écritures, l'enseignement vivifiant. Le champ a un temps pour la moisson, la vigne a un temps pour la vendange, mais l'Écriture lue en tout temps répand un enseignement vivifiant. Le champ reste nu après la moisson, la vigne est amoindrie après la vendange; mais l'Écriture est chaque jour moissonnée, et les épis de ce qui est interprété en elle ne manquent pas; chaque jour elle est vendangée, et en elle, les grappes de l'espérance ne s'épuisent pas.

Approchons-nous donc de ce champ, jouissons de ses ruisseaux vivifiants, et moissonnons en elle des épis de vie, les paroles de notre Seigneur Jésus Christ, qui dit à ses disciples : "Quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme venir dans son règne (Mt. 16, 28), et "Six jours après, Jésus prit avec Lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les conduisit à l'écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux; son Visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière" (Mt. 17,1-2). Les hommes dont Il avait dit qu'ils ne verront pas la mort jusqu'à ce qu'ils voient la marque de sa venue sont ceux qu'Il a pris et emmenés sur la montagne; et il leur a montré comment Il viendrait au dernier jour, dans la Gloire de sa Divinité et dans le Corps de son humanité.

Il les conduisit sur la montagne pour leur montrer qui est le Fils. En effet, quand il leur avait demandé que disent les hommes qu'est le Fils de l'homme, ils lui dirent: "Les uns Élie, les autres Jérémie ou l'un des prophètes." C'est pourquoi Il les a conduit sur la montagne et leur a montré qu'Il n'est pas Élie, mais le Dieu d'Élie; ni Jérémie mais Celui qui a sanctifié Jérémie dans le ventre de sa mère; ni l'un des prophètes, mais le Seigneur des prophètes, celui qui les a envoyés et qui leur a montré qu'Il est le Créateur du ciel et de la terre, qu'Il est le Seigneur des vivants et des morts. en effet, Il commanda au ciel et il a fait descendre Élie; Il fit signe à la terre et elle a attiré Moïse. Il les conduisit sur la montagne, pour leur montrer qu'Il est le Fils de Dieu, Celui qui est né du Père avant les siècles, et dernièrement incarné de la Vierge, comme Lui le sait, enfanté sans semence et ineffablement, en gardant la virginité incorruptible. En effet, là où Dieu veut, l'ordre de la nature est vaincu; car Dieu le Verbe a demeuré dans le ventre de la Vierge, et le feu de sa Divinité n'a pas brûlé les membres du corps de la Vierge, mais Il l'a même protégée durant les neuf mois. Il a demeuré dans le ventre de la Vierge sans exécrer la mauvaise odeur de sa nature, et c'est d'elle qu'Il provint comme Dieu incarné, pour nous sauver. Il les conduisit sur la montagne pour leur montrer la Gloire de la Divinité et pour leur faire connaître que c'est Lui le Rédempteur d'Israël, comme Il l'a déclaré par les prophètes et pour qu'ils ne soient pas troublés en voyant sa Passion volontaire, qu'Il allait souffrir humainement pour nous. Car ils le connaissaient comme homme fils de Marie, les fréquentant dans le monde; et leur fit savoir qu'Il est Fils de Dieu. Ils l'ont vu manger, boire, se fatiguer, se reposer, avoir sommeil, dormir, avoir peur, transpirer, toutes choses qui ne s'accordaient pas à la nature de sa Divinité, mais seulement à son humanité. Et c'est pourquoi Il les a emmenés sur la montagne, afin que le Père appelle le Fils, et leur montre qu'Il est en vérité son Fils et Dieu. Il les conduisit sur la montagne, et leur a montré sa Royauté avant sa Passion, sa Puissance avant sa mort, sa Gloire avant son blâme, et son Honneur avant son déshonneur, afin que, lorsqu'il serait saisi et crucifié par les Juifs, ils sachent qu'Il n'a pas été crucifié par faiblesse, mais par sa Bienveillance, volontairement, pour le salut du monde. Il les a emmenés sur la montagne et leur a montré la Gloire de sa Divinité avant sa Résurrection, afin que lorsqu'il ressusciterait des morts dans la Gloire de sa nature divine, ils sachent qu'Il n'a pas reçu la Gloire pour sa peine, comme un pauvre, mais qu'elle était sienne avant les siècles en le Père, et avec le Père, comme Il l'a dit en allant vers la Passion volontaire: "Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de Toi-même de la Gloire que j'avais auprès de Toi avant que le monde fût." (Jn 17,5).

C'était donc cette Gloire de sa Divinité non manifestée et cachée dans son humanité qu'il a démontrée a ses apôtres sur la montagne, car ils virent son Visage briller comme un éclair et ses vêtements blancs comme la lumière. Les disciples voyaient deux soleils; un dans le ciel comme d'habitude, et un autre contraire à l'habitude. L'un qui leur apparaît et qui éclaire le monde dans le firmament, et l'autre qui fait apparaître à eux seuls son Visage. "Ses vêtements étaient blancs comme la lumière"; Il a montré que la gloire de sa Divinité jaillissait de tout son corps et que, de tous les membres de son Corps brillait la lumière. En effet, sa Chair ne luisait pas d'une beauté extérieure comme Moïse, mais c'est de lui-même que jaillissait la Gloire de sa Divinité. Sa lumière parut, et se rassembla en lui-même; En effet, elle ne l'a pas quitté pour aller à un autre lieu, car si elle était venue d'ailleurs pour l'embellir, elle aurait été inutile. Et Il n'a pas déployé tout l'abîme de sa Gloire, mais seulement autant qu'en pouvait contenir la dimension des pupilles de leurs yeux.

Et "voici Moïse et Élie leur apparurent, s'entretenant avec Lui." (Mt 17,3). Et telles étaient les paroles qu'ils échangeaient: ils Lui rendaient grâce, car leurs paroles, et celles de tous les prophètes avec eux, ont été accomplies en sa Présence. Ils Lui firent une prosternation pour le salut qu'Il a opéré pour le monde, -le genre humain- et parce que le mystère qu'eux-mêmes ont peint, Lui l'accomplit en oeuvres. La joie envahit les prophètes et les apôtres en cette ascension sur la montagne. Les apôtres se réjouirent de voir la Gloire de sa Divinité, qu'ils ne connaissaient pas, et d'écouter la Voix du Père rendant témoignage du Fils et à travers elle, ils connurent sa Divinité qui était cachée pour eux. Et, avec la Voix du Père, la Gloire apparue de son corps, venue de la Divinité unie avec celui-ci, sans changement et sans confusion, les a convaincus.

Et le témoignage des Trois a aussi été confirmé par la Voix paternelle, à Moïse et à Élie qui se tenaient près de Lui comme des serviteurs, et ils se voyaient les uns les autres. Les prophètes voyaient les apôtres, et les apôtres les prophètes. Là, ils se virent les uns les autres, les chefs de l'Ancien Testament [virent] ceux du Nouveau Testament. Moïse le saint vit Simon sanctifié. L'économe du Père vit l'épitrope du Fils. L'un déchira la mer pour faire passer un peuple à travers les vagues; l'autre dressa une tente pour bâtir l'Église. Le Vierge de l'Ancien Testament vit le Vierge du Nouveau Testament: Élie et Jean. Celui qui monta sur le char de feu vit celui qui se pencha sur la poitrine de feu. Et la montagne devint le modèle de l'Église; sur elle, Jésus a uni les deux Testaments que l'Église a reconnus; et Il nous a fait connaître que c'est le deuxième qui a révélé la Gloire de ses Oeuvres. Simon dit: "Seigneur, il est bon que nous soyons ici" (Mt 17,4). O Simon, que dis-tu ? Si nous demeurons ici, qui accomplira la parole des prophètes ? Qui confirmera la parole des prédicateurs ? Qui achèvera les mystères des justes ? Si nous restons ici, pour qui s'accomplira le "Ils ont percé mes mains et mes pieds" (Ps 21,19) ? A Qui s'accordera le "ils se sont partagés mes vêtements, ils ont tiré au sort ma tunique" (Ps 21,19) ? A qui arrivera le "ils m'ont donné pour nourriture du fiel, pour étancher ma soif, ils m'ont abreuvé de vinaigre" (Ps 68,22) ? Qui affirmera le "libre parmi les morts" (Ps 87,5) ? Si nous restons ici, qui déchirera la créance d'Adam ? Et qui acquittera sa dette ? Qui lui restituera le vêtement de gloire ? Si nous restons ici, comment se réalisera tout ce que j'ai dit ? Comment l'Église sera-t-elle bâtie ? Comment recevras-tu de moi les clefs du Royaume des Cieux ? Que lieras-tu ? Que délieras-tu ( 18,18) ? Si nous restons ici, tout ce qu'on dit les prophètes tardera.

Il dit encore: "Je dresserai ici trois tentes, une pour Toi, une pour Moïse, et une pour Élie" (Mt 17,4). Simon a été envoyé pour bâtir l'Église dans le monde, et il veut rester ici pour dresser des tentes sur la montagne; en effet, il voyait encore Jésus humainement et le plaça au même rang que Moïse et Élie. Et aussitôt Il lui montra qu'Il n'avait pas besoin de sa tente. C'est en effet Lui qui a créé à ses pères une tente de nuage dans le désert. "Comme Il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit" (Mt 17,5). Vois-tu, Simon, une tente faite sans peine ? Une tente qui protège de la brûlure, et qui n'a pas d'obscurité ? Une tente resplendissante et lumineuse. Et les disciples furent ébahis. "Et voici, une voix fit entendre de la nuée ces paroles: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection: écoutez-le !" (Mt 17,5). A la Voix du Père, Moïse retourna à sa place, Élie rentra dans son pays, les apôtres tombèrent à terre, et Jésus resta seul debout, car ce n'est qu'en Lui que cette Voix trouvait son accomplissement. Les prophètes partirent et les apôtres tombèrent à terre car la voix du Père qui rendait témoignage n'était pas accomplie en eux. "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection : écoutez-le !" Le Père leur a enseigné que l'oeuvre de Moïse a été accomplie pour qu'ils obéissent désormais au Fils. En effet, celui-là , comme un serviteur - de même que tous les prophètes - a parlé de ce qui lui a été ordonné, et a prêché ce qui lui a été dit, jusqu'à ce qu'arrive ce qui était espéré, c'est-à-dire Jésus - qui est Fils et non congénère; Seigneur, et non esclave; Dominant et non dominé - dans la nature divine: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé". Et ce qui leur était caché, le Père le révéla aux apôtres. Celui qui est annonce Celui qui est; le Père révèle le Fils: à cette voix, "les disciples tombèrent à terre". En effet, ce fut comme un coup de tonnerre redoutable, si bien qu'à cause de sa Voix, la terre s'effraya, et ceux-ci tombèrent à terre. Elle leur montra que le Père s'est approché et que le Fils les a appelés de sa propre Voix, et les a relevés. En effet, comme la Voix du Père les a jetés à terre, ainsi la voix du Fils les a relevés dans la Puissance de sa Divinité, qui, demeurant dans sa propre Chair, est unie à elle sans changement, et toutes deux restent sans confusion, indivisiblement en une seule hypostase et une seule personne. Il n'est pas devenu beau extérieurement comme Moïse, mais, comme Dieu, Il resplendit dans sa Gloire. En effet, l'apparence du visage de Moïse fut revêtue de beauté, mais Jésus resplendit de tout son Corps dans la Gloire de sa Divinité, comme le soleil dans ses rayons. Et le Père cria: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection: écoutez-le!", non pas séparé de la Gloire du Fils de la Divinité, car le Père, le Fils, et le saint Esprit sont une nature, une puissance, une substance et un Règne, et par une Voix, il cria une parole parfaite, d'une Gloire redoutable.

Marie aussi l'appelait Fils, non pas séparé, en ce qui concerne le corps humain, de la Gloire de sa Divinité; car un seul est Dieu, apparu aux hommes dans un corps.

Sa Gloire a annoncé la Gloire divine venue du Père; et son Corps a annoncé sa gloire humaine venue de Marie. Les deux natures se réunissent en une seule hypostase. Fils unique du Père et Fils unique de Marie, quiconque se sépare de Lui sera séparé de son royaume, et quiconque confond ses natures perd sa vie; celui qui nie que Marie a enfanté Dieu ne voit pas la Gloire de sa divinité; et celui qui nie qu'Il porta une chair sans péché est rejeté du salut, et de la vie qui est donnée à travers sa chair. Tout cela témoigne - et ses puissances divines l'enseignent - à ceux qui ont le discernement, qu'Il est Dieu vrai; et sa Passion montre qu'Il est homme vrai. Et si les faibles en esprit ne s'informent pas, ils seront jugés au jour redoutable.

S'Il n'était pas chair, à quoi bon l'intermédiaire de Marie ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui Gabriel appelait-il "Seigneur" ? S'Il n'était pas chair, qui était couché dans la crèche ? Et s'Il n'était pas Dieu, les anges descendus, qui glorifiaient-ils ? S'Il n'était pas chair, qui était enveloppé dans les langes ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui les bergers adoraient-ils ? S'Il n'était pas chair, qui Joseph circoncit-il ? Et s'il n'était pas Dieu, en l'honneur de qui l'étoile courait-elle dans le ciel ? S'Il n'était pas chair, qui Marie allaitait-elle ? Et s'Il n'était pas Dieu, à qui les mages offrirent-ils des cadeaux ? S'Il n'était pas chair, qui Siméon tenait-il dans ses bras ? Et s'il n'était pas Dieu, à qui disait-il : Tu me laisses m'en aller en paix (Lc 2,29) ? S'Il n'était pas chair, en prenant qui Joseph s'enfuit-il en Égypte ? Et s'Il n'était pas Dieu, en qui s'accomplirait le "J'ai appelé mon Fils hors d'Égypte (Os 11,1) ? S'Il n'était pas chair, qui Jean baptisa t-il ? Et s'Il n'était pas Dieu à qui le Père disait-Il : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection (Mt. 3,17) ? S'Il n'était pas chair, qui jeûnait et eut faim dans le désert ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui les anges descendus servaient-ils ? S'Il n'était pas chair, qui fut invité aux noces à Cana en Galilée ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui changea l'eau en vin ? S'Il n'était pas chair, dans les mains de qui les pains se trouvaient-ils ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui rassasia les cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, avec cinq pains et deux poissons ? S'Il n'était pas chair, qui était assis dans la barque ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui menaça le vent et la mer ? S'Il n'était pas chair, avec qui Simon le Pharisien mangea t-il ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui pardonna les péchés de la courtisane ? S'Il n'était pas chair, qui était assis sur le puits, fatigué de marcher ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui donna de l'eau vive à la Samaritaine, et qui décela qu'elle avait eu cinq maris ? S'Il n'était pas chair, qui portait des vêtements d'homme ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui faisait des prodiges et des miracles ? S'Il n'était pas chair, qui cracha à terre pour en faire de la boue ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui ouvrit des yeux avec la boue ? S'Il n'était pas chair, qui pleurait au tombeau de Lazare ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui ordonna au mort de quatre jours de sortir ? S'Il n'était pas chair, qui s'assit sur l'ânon ? Et s'Il n'était pas Dieu, à la rencontre de qui la foule sortit avec gloire ? S'Il n'était pas chair, qui les Juifs saisirent-ils ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui commanda à la terre et les jeta face contre terre ? S'Il n'était pas chair, qui reçut un soufflet ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui guérit l'oreille coupée par Pierre et la remit à sa place ? S'Il n'était pas chair, le visage de qui reçut-il des crachats ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui souffla sur les apôtres pour qu'ils reçoivent le saint Esprit ? S'Il n'était pas chair, qui se présenta devant Pilate dans le prétoire ? Et s'Il n'était pas Dieu, de qui la femme de Pilate eut-elle peur en songe ? S'Il n'était pas chair, les vêtements de qui les soldats ont-ils enlevés et partagés ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment le soleil s'obscurcit-il au moment de la crucifixion ? S'Il n'était pas chair, qui était pendu sur la Croix ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui fit trembler la terre de tous ses fondements ? S'Il n'était pas chair, les mains et les pieds de qui les clous ont-ils transpercés ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment le voile du temple se déchira t-il ? Comment les rochers se fendirent-ils et les sépulcres s'ouvrirent-ils ? S'Il n'était pas chair, qui s'écria: "Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné" ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui dit: "Père, pardonne-leur" ? S'Il n'était pas chair, qui était pendu sur la Croix avec les larrons ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment dit-Il au larron: "Aujourd'hui tu seras avec moi au paradis ? S'Il n'était pas chair, à qui offrirent-ils du vinaigre et du fiel ? Et s'Il n'était pas Dieu, en entendant la voix de qui l'enfer s'effraya-t-il ? S'Il n'était pas chair, le côté de qui la lance a-t-elle piqué, en faisant jaillir du sang et de l'eau ? Et s'Il n'était pas Dieu, qui brisa les portes de l'enfer et en rompit les liens, et à l'ordre de qui les morts enfermés en sortirent ? S'Il n'était pas chair, qui les apôtres virent-ils dans la chambre haute ? Et s'Il n'était pas Dieu, comment entra-t-Il les portes fermées ? S'Il n'était pas chair, la marque des clous dans les mains et celle de la lance dans le côté, et que Thomas toucha, à qui étaient-elles ? Et s'Il n'était pas Dieu, à qui s'écria-t-il: "Mon Seigneur et mon Dieu" ? S'Il n'était pas chair, qui mangea sur les bords du lac de Tibériade ? Et s'Il n'était pas Dieu, à l'ordre de qui le filet se remplit-il de poissons ? S'Il n'était pas chair, qui les anges et les apôtres virent-ils monter au ciel ? Et s'Il n'était pas Dieu, pour qui le ciel s'ouvrit-il, qui les Puissances adorèrent-elles avec crainte, et pour qui le Père avait-Il dit: ""Siège à ma droite, etc..." (Ps 109,1)  ?

S'Il n'était pas Dieu et chair, notre salut est donc un mensonge, mensonge aussi alors la voix des prophètes. Mais ce qu'ont dit les prophètes s'est réalisé, et leurs témoignages sont vrais. Pour tout ce qui a été ordonné, c'est le saint Esprit qui parlait par eux.; c'est pourquoi Jean aussi, le pur et vierge - celui qui se pencha sur la poitrine de feu - en certifiant la voix des prophètes et parlant de Dieu dans l'Évangile, nous a enseigné en disant : "Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle. Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous" (Jn 1,1-3 et 14). De Dieu, Verbe Dieu, et du Père Fils unique, consubstantiel au Père, être de l'être, Verbe d'avant les siècles; né du Père sans mère ineffablement avant tous les siècles; lui-même, les derniers temps, enfanté par une fille d'homme, Marie la Vierge, sans père; Dieu incarné portant la chair par elle, et devenu homme, ce qu'Il n'était pas, pour sauver le monde.

Et Il est le Christ, le Fils de Dieu, Fils unique de Père, Fils unique aussi de mère. Je confesse le même Dieu parfait et homme parfait, reconnu en deux natures selon l'hypostase - c'est-à-dire la personne - unies indivisiblement, sans confusion, sans changement, revêtu de la chair animée, avec une âme raisonnable et mentale, devenu en tout notre compagnon de souffrance sauf le péché.

Lui-même, terrestre et éternel, passager et perpétuel, avec commencement et sans commencement, dans le temps et hors du temps, créé et non-créé, passible et impassible, Dieu et homme, parfait selon l'un et l'autre, un dans les deux et un en trois. Une personne du Père, une personne du Fils, et une personne du saint Esprit. Une seule divinité, une seule puissance, un seul Règne en trois personnes - c'est-à-dire hypostases. C'est ainsi que nous glorifions la sainte Unité en Trinité, la sainte Trinité en Unité. De cette manière, le Père cria depuis les cieux: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection: écoutez-le!"

Voilà ce que l'Église universelle de Dieu a reconnu, et c'est en cette sainte Trinité qu'Elle baptise pour la vie éternelle, c'est Elle qu'Elle confesse sans partage, inséparablement, et c'est Elle qu'Elle adore sans faillir, et qu'Elle confesse et glorifie. A cette Unité tri-hypostatique reviennent la gloire, l'action de grâce, l'honneur, le règne, la grandeur, au Père, au Fils, et au saint Esprit, maintenant et toujours et aux siècles des siècles. Amen.

Il n'est de paix qu'en Jésus Christ.

Hm. Cassien

SUR LE REPENTIR
(suite)

Accompagne le jeûne des oeuvres de l'aumône, afin qu'il soit plus profitable et qu'il plaise plus à Dieu car le jeûne sans amour et sans pitié est aussi inutile que la lampe sans huile. Fais donc l'aumône afin que le Seigneur écoute ta prière, pardonne tes péchés, te délivre des maux à venir, et t'accorde des biens éternels. Le jeûne fait faner complètement les passions de la chair, et efface les causes du péché. Cependant il ne donne pas la santé parfaite sans la pommade de l'aumône, sans le fleuve de la compassion et de la bienfaisance. Le jeûne guérit les plaies du péché; cependant il n'enlève pas les stigmates sans l'huile de la compassion. L'Ecclésiaste dit que comme l'eau éteint le feu, ainsi l'aumône éteint le péché. Et le grand Ambroise dit: "la force de l'aumône est vraiment grande car avec la source de cet amour, elle éteint l'ardeur des fautes; de sorte que, même si le Juge est irrité contre celui qui a péché et qu'Il veut le châtier, grâce à la force de l'aumône, Il lui pardonne. Le prophète Daniel ne trouva pas d'autre moyen que la compassion pour délivrer le roi Nabuchodonosor de la menace du Seigneur; et il lui dit: "Reçoit mon oracle, ô roi, efface tes péchés avec l'aumône, et tes méchancetés avec les oeuvres de la bienfaisance envers les pauvres". Le saint dit cela, sachant combien l'aumône a la puissance de gagner la faveur du Très Compatissant. Donc, puisque cette vertu a tant de puissance, que celui qui veut trouver miséricorde auprès de Dieu, revête cet habit, secourant les pauvres, les veuves, les orphelins, avec ce que Dieu lui a donné; s'il est pauvre, avec le conseil et l'entremise, et quand il ne peut rien faire d'autre, au moins qu'il compatisse avec lui de coeur, et il a la même récompense, puique (selon Grégoire le Dialogue) celui qui a compassion du le pauvre avec son coeur ne donne pas moins que celui qui l'aide avec son bien, car l'un donne de l'argent, l'autre son âme.

Le grand Augustin dit que la plus grande aumône n'est pas aussi grande que de pardonner de tout ton coeur le coupable. Puisque donc, tu ne peux même pas vivre une heure sans péché, pardonne à ton frère, si tu désire que le Seigneur aussi pardonne tes fautes.

Césaire dit la même chose. Celui qui n'a pas la possibilité de délivrer un captif, ou de vêtir un démuni, qu'il s'efforce de ne pas avoir de haine envers son prochain, et qu'il ne rende pas le mal pour le mal à ses ennemis. Mais en plus de les aimer, et de prier pour eux, qu'il ait un grand espoir en la compassion et en la promesse de notre Maître en Lui disant: "Donne-moi, Seigneur, ce que j'ai donné. Pardonne-moi comme moi aussi j'ai pardonné".

La troisième partie de la réparation est la prière, qui, quand elle est accomplie avec foi et humilité, est un moyen incontestable par lequel le Seigneur nous donne tout ce que nous Lui demandons, comme Il nous l'a promis plusieurs fois dans l'évangile.

Cependant, demandons des choses raisonnables et pour le bien de notre âme, car chaque prière qui s'accomplit de manière convenable monte et se présente devant Dieu et Il exauce notre demande. Si parfois Il tarde à nous exaucer et à nous accorder la grâce que nous Lui demandons, cela le très sage Bienfaiteur le fait afin que nous soyons vigilants et assidus, et qu'ensuite une fois qu'il nous l'a accordée, nous la gardions précieusement afin de ne pas la perdre.

La prière efface les péchés de celui qui prie comme cela est apparent pour le Publicain. Elle effraie et disperse les démons, maîtrise les éléments de la nature; le ciel, le soleil, comme cela a été démontré dans divers lieux et moments. Avec la prière, Moïse a coupé en deux la Mer Rouge, et les Israélites l'ont tous traversée, et leurs ennemis se sont noyés. Ainsi Josué aussi fils de Navé grâce à la prière a traversé le Jourdain; il ordonna au soleil d'arrêter sa course pendant six heures comme abba Patermouse et certains autres. Elie ordonna aux cieux qu'il ne pleuve pas pendant quarante-deux mois; et alors, il pria encore et il arriva une pluie abondante. La prière donc peut faire sortir de l'enfer les âmes des hommes et donner la vie au corps, déraciner des montagnes et des arbres, les planter dans l'eau comme nous avons vu certains hommes vertueux le faire, et tout simplement la prière accomplit tout ce que veut un croyant, à condition qu'il prie avec piété et foi, sans douter dans son coeur, et alors le Seigneur l'exauce, comme Il l'a dit dans le saint évangile.

Le grand Basile loue grandement une telle prière. Et il dit ceci à propos d'elle: "La prière est union de l'homme à Dieu, affermissement du monde, apaisement de Dieu, mère des larmes, expiation des péchés, pont des tentations, rupture de la guerre, oeuvre des anges, source des vertus, donatrice des charismes, illumination de l'esprit, progrès invisible, nourriture de l'âme, meutrière de la détresse, atténuement de la colère, miroir du progrès, et pour résumer, la prière est, pour celui qui prie vraiment, la tribunal, la cour, la chaire du Christ, avant le tribunal futur; c'est-à-dire, la prière est, pour celui qui prie, comme un tribunal avant le redoutable Jugement du second avènement du Christ, et le pécheur se condamne lui-même ici afin de se trouver là-bas justifié . Bienheureux donc celui qui, en priant devant Dieu, pleure ici amèrement, car il ne sera pas condamné alors au redoutable tribunal.

Donc, bien-aimé, en commençant la prière, laisse les occupations et toutes les sensations du corps, abandonne la terre et la mer, dépasse l'éther et les étoiles du ciel, et regarde autour de toi les armées des puissances incorporelles, les chérubins aux yeux innombrables, et les séraphins aux ailes, et en élevant ta pensée au-dessus de toute créature et ton esprit au-delà de tout, et concentre-toi sur l'inexprimable nature divine, qui est au-delà de toute pensée, bâtie par elle-même, invariable, inaltérable, pure, illimitée, en trois hypostases, indivisible, lumière inapprochable, puissance indicible, beauté irrésistible, qui envahit grandement l'âme blessée, et qu'il est impossible de décrire en paroles. Là est le Père, le Fils et le saint Esprit, un Dieu en trois. Trois Saints, co-régnants, consubstantiels et éternels. Une seule Divinité, une seule Seigneurie et Sainteté, qui contient, crée et sanctifie tout. Une seule Divinité et Puissance, un Roi des rois, et Seigneur des seigneurs.

Songe à ce Roi-là, ô pécheur, quand tu pries, pour comprendre sa Grandeur, et combien tu dois L'aimer et craindre son Nom, car Il est Dieu parfait, "le plus beau parmi les enfants des hommes", tout-bon, très compatissant, redoutable et juste. Encore Père tendre, Bienfaiteur qui donne avec largesse, Rédempteur et Sauveur très miséricordieux; et quand tu penses à Lui avec ces qualités, tu connaîtras avec quel coeur tu dois adorer et respecter un tel Maître, tu dois Le vénérer comme Dieu, Le louer comme très glorieux, L'aimer comme beau et très bon, trembler devant Lui comme juste et redoutable, te soumettre à sa Volonté, comme Roi universel, Lui rendre grâce comme Bienfaiteur, Le glorifier comme Dieu, Lui offrir ta personne, comme Créateur et Auteur, et tout ce que tu possèdes, car tout a été donné par Lui; Lui demander dans ta prière de l'aide, comme Sauveur et Rédempteur.

Ce sont ces oeuvres de vertu et d'autres semblables que doit la créature raisonnable à son Créateur et Auteur. En effet, comme Il est Christ en tout et en tous, c'est ainsi qu'Il veut être craint et honoré par tous, avec tous les sens et les mouvements, ce qui se fait avec toutes les oeuvres qui se font à sa Gloire, mais qui avec la prière sont mieux accomplies, quand la prière est suivie de la patience de ces vertus: foi, espérance, amour, humilité et d'autres semblables. Mais, pour ne pas croire que le Seigneur est loin de toi, apprends comme Dieu est indescriptible et cause des êtres, Il est présent en tout lieu et, surtout quand tu pries, il se tient vraiment devant toi, entend tes paroles, tient compte de ta piété et se plaît à tes larmes.

En Le voyant donc avec les yeux de ton âme, aies une très profonde piété, comprenant sa Grandeur, et ta propre indignité, comme disait le juste Abraham: "Je parlerai encore à mon Maître, moi je suis terre et cendre". Et songe avec soin à la toute puissante Sagesse, la Bonté infinie et aux autres Qualités de ce très honoré, et très glorieux Maître, qui sont si merveilleuses, qui surpassent chaque esprit et chaque pensée, non seulement des hommes mais aussi des puissances célestes. Cette pensée suffit pour humilier jusqu'à la terre, et ainsi comme très indigne que tu es, tu te tiendras avec beaucoup de crainte et de tremblement devant ton Seigneur, et plus ton coeur se donnera à l'occupation d'une telle crainte, moins ton esprit retournera à des pensées terrestres, car la bride de la crainte ne laisse pas le coeur errer à d'autres pensées, devant une telle grandeur. En effet, quand tu vas rencontrer quelque roi terrestre, si tu te tiens avec tant de crainte et de tremblement, alors qu'il est homme comme toi, alors avec quelle crainte dois-tu te tenir quand tu converses dans la prière avec le Roi des anges et de toute la créature ? Quand tu pries, pécheur, tiens-toi aussi humblement et pitoyablement que se tient le condamné devant le juge, pour effacer la colère du juste Juge, avec l'attitude extérieure et intérieure, afin de recevoir un complet pardon de tes péchés.

En priant, commence par l'évocation de Dieu, et des louanges qui Lui conviennent, et quand tu l'auras glorifié avec humilité alors demande non de la nourriture ou la santé du corps, ni rien des choses terrestres, mais le royaume des cieux; car tout ce qui est nécessaire pour le corps, Il te le donne même sans que tu le demandes, comme Il nous l'a promis en disant: "Demandez d'abord le royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par surcroît."

Si donc tu veux, que ta prière monte comme l'encens et jusqu'aux oreilles du Christ-Roi, mets-Lui les deux ailes dont on a parlé, c'est-à-dire le jeûne et l'aumône, afin qu'elle vole plus facilement; car le jeûne affine l'esprit, allège la lourdeur du corps et renforce la prière, et la prière renforce le jeûne et contrit le coeur, car plus tu pries, plus la componction et les larmes viendront; et lutte autant que tu peux pour ne jamais finir ta prière sans larmes et peine du coeur.

En effet, plus tu accomplis la prière et verses les larmes, plus te vient une très douce consolation de l'esprit, de sorte que tu oublies la nourriture du corps selon David: "J'oublie même de manger mon pain" et "de mes larmes chaque jour j'inonde mon lit".

Quand tu pries, recherche le recueillement si tu veux que vienne la componction, c'est-à-dire, sois seul en un lieu et en un temps ou tu n'entends ni de bruit ni de rencontre d'homme, afin d'avoir toute ta pensée à Dieu; et cela se fait la nuit, quand tout est silencieux et tranquille; Et quand tu auras ainsi prié, et fait tout ce que l'on a dit plus haut, va avec crainte et foi à la sainte communion.

(Le Salut des pécheurs, troisième partie)

En effet, il ne suffit pas de dire : Ceci est dans l'Écriture; il ne suffit pas d'en détacher un texte au hasard, d'arracher en quelque manière ses membres à l'Écriture sainte, d'en présenter les passages isolés et séparés des choses auxquelles ils se rattachent, pour les outrager en toute sécurité et liberté. C'est ainsi que bien des doctrines corruptrices se sont répandues de nos jours, le démon inspirant à des hommes pleins de torpeur la pensée de s'emparer du témoignage de nos saints Livres détournés de leur vrai sens, mutilés ou disloqués pour obscurcir la vérité.

saint Jean Chrysostome (Homélie sur le libre arbitre)

DE LA VIE DE SAINT MARTIN

récits de Sulpice Sévère

Je viens à un fait, que Martin a toujours voulu tenir secret pour ne pas déshonorer son temps mais qu'il n'a pu nous cacher. Dans ce fait, ce qui tient du miracle, c'est qu'un ange est venu, face à face, converser avec Martin.

L'empereur Maxime, d'ailleurs très honnête homme, était perverti alors par les conseils de certains évêques. Depuis la mort violente de Priscillien, il couvrait de son autorité impériale l'évêque Ithace, l'accusateur de Priscillien, et tous ses complices que je n'ai pas besoin de nommer. Il n'admettait pas que l'on reprochât à Ithace d'avoir fait condamner à mort un homme, quel qu'il fût. Sur ces entrefaites, par de nombreux et graves procès de gens en périls, Martin, fut forcé d'aller à la cour: il tomba au milieu de la tempête et de ses bourrasques.

Des évêques, assemblés à Trèves, communiquaient chaque jour avec Ithace et faisaient cause commune avec lui. A l'improviste, on leur annonça que Martin arrivait: alors, ils perdirent leur belle assurance, ils se mirent à murmurer et à s'agiter. La veille, sur leur avis, l'empereur avait décidé d'envoyer dans les Espagnes des tribuns armés de pleins pouvoirs, pour rechercher les hérétiques, pour les arrêter, pour leur enlever leurs biens et la vie. Il n'était pas douteux que cette tempête étendrait également ses ravages sur une foule de saints religieux. C'est que, pour les persécuteurs, il n'y aurait guère de différence entre les genres d'hommes. Alors, les yeux seuls étaient juges; c'est sur la pâleur de son visage ou sur son vêtement, non sur sa foi, qu'on était déclaré hérétique. Les évêques sentaient bien que ces procédés ne plairaient nullement à Martin. Mais, dans le trouble de leur conscience, ils craignaient surtout que Martin à son arrivée, ne refusât leur communion; alors il ne manquerait pas de gens pour suivre son autorité et imiter la fermeté d'un si grand homme. Les évêques s'entendirent donc avec l'empereur: on envoya au-devant de Martin des officiers du Maître des Offices, chargés de lui interdire l'accès de la ville, s'il ne déclarait pas qu'il serait en paix avec les évêques réunis à Trèves.

Cette mise en demeure des évêques, Martin l'éluda fort adroitement, en déclarant qu'il viendrait en paix avec le Christ. Enfin, il entra de nuit dans la ville, et se rendit à l'église, mais seulement pour y prier. Le lendemain, il se présenta au palais. Outre bien d'autres requêtes, - qu'il serait trop long d'énumérer- , il en avait deux principales, en faveur du comte Narsès et du gouverneur Leucadius: ces deux personnages avaient été du parti de Gratien, ils lui étaient restés obstinément fidèles dans des circonstances inutiles à indiquer ici, et par là ils avaient mérité la colère du vainqueur. Mais la préoccupation essentielle de Martin était d'empêcher que les tribuns avec le droit du glaive fussent envoyés dans les Espagnes. Dans sa pieuse sollicitude, il voulait préserver, non seulement les chrétiens qui seraient persécutés à cette occasion, mais jusqu'aux hérétiques.

Le premier et le second jour, l'astucieux empereur tint en suspens le saint homme: il résistait, soit pour donner plus de prix à la chose, soit par servilité à l'égard des évêques qui l'avaient rendu implacable, soit, comme alors on le crut généralement par cupidité. En effet, il convoitait ardemment les biens des futurs condamnés. Cet homme, qui était doué de beaucoup de belles qualités, était, dit-on, sans défense contre la cupidité. C'était, peut-être, nécessité de gouvernement. Le trésor de l'Etat avait été épuisé par les empereurs précédents; et Maxime vécut presque toujours dans l'attente ou dans la mêlée des guerres civiles. On peut l'excuser d'avoir saisi toutes les occasions de procurer des ressources à l'empire.

Cependant les évêques, dont Martin refusait la communion, s'alarmèrent et coururent ensemble vers l'empereur. Ils se plaignirent d'être condamnés d'avance; c'en était fait de leur situation à tous, si l'obstination de Theognitus, le seul qui après la sentence les eût condamnés ouvertement, s'armait de l'autorité de Martin; on n'aurait pas dû laisser entrer un tel homme dans l'enceinte de Trèves; désormais, il n'était plus le défenseur des hérétiques, mais leur vengeur; à rien n'avait servi la mort de Priscillien, si Martin le vengeait. Enfin, ils se prosternèrent devant l'empereur avec des larmes et des lamentations, le conjurant d'user de sa puissance impériale contre un seul homme. Peu s'en fallut que l'empereur ne fût contraint par eux d'associer Martin au sort des hérétiques.

Mais Maxime, malgré sa partialité et sa servilité à l'égard des évêques, savait fort bien que Martin par la foi, la sainteté, la puissance, l'emportait sur tous les mortels. Il usa donc d'un autre moyen pour venir à bout du saint. Il le manda au palais; là, dans un entretien particulier, il s'adressa à lui en termes caressants. Les hérétiques, disait l'empereur, avaient été justement condamnés, d'après la procédure des tribunaux publics, non par les intrigues des évêques; il n'y avait aucune raison pour condamner la communion d'Ithace et des autres de son parti; si Theognitus s'était séparé de ses collègues, c'était par animosité, non pour un bon motif; d'ailleurs, il était le seul qui eût renoncé provisoirement à la communion générale; les autres n'avaient en rien changé; bien mieux, le synode tenu quelques jours auparavant avait déclaré qu'Ithace n'était pas coupable.

Comme Martin n'était guère ému de ces raisons, l'empereur fut transporté de colère, et, brusquement, disparut à ses yeux. Bientôt, on fit partir les assassins, chargés de frapper ceux pour qui intercédait Martin.

Dès que Martin apprit cette nouvelle, malgré la nuit venue, il fit irruption au palais. Il promit que, si l'on épargnait les Priscillianistes, il communierait avec les évêques; mais il spécifia encore qu'on rappellerait les tribuns déjà envoyés vers les Espagnes pour y dévaster les Églises. Aussitôt, Maxime accorda tout. Le lendemain, avait lieu l'ordination de l'évêque Félix, un homme assurément très saint, vraiment digne d'être fait évêque en de meilleurs temps. Ce jour-là, Martin, entra en communion avec les évêques, estimant préférable de céder pour une heure, plutôt que d'abandonner des malheureux au glaive suspendu sur leurs têtes. Mais les évêques s'efforcèrent en vain d'obtenir de lui une signature, on ne put la lui extorquer.

Le lendemain, à la hâte, Martin sortit de Trèves. Sur le chemin du retour, il était triste; il gémissait d'avoir été, même une heure, en communion avec des coupables. Non loin d'un bourg nommé Andethanna, dans un coin écarté d'une vaste forêt solitaire, comme ses compagnons l'avaient un peu devancé, il s'assit. Là, il méditait sur la cause de sa faiblesse, que maintenant il regrettait; tour à tour, il s'accusait ou se justifiait lui-même. Soudain apparut près de lui un ange: "Martin, dit l'ange, tu as raison d'avoir des regrets; mais, tu ne pouvais autrement sortir de là. Reprends courage, reviens à ta fermeté ordinaire; sans quoi tu mettrais en péril, non plus ta gloire, mais ton salut."

Depuis ce temps-là, Martin évita avec soin de se compromettre dans la communion du parti d'Ithace. dans la suite, s'il mettait plus de temps qu'autrefois à guérir certains énergumènes, si la grâce divine semblait moindre en lui, il nous déclarait souvent, avec des larmes, que depuis cette malheureuse communion de Trèves, acceptée par lui un seul instant par nécessité, non en esprit, il sentait en lui une diminution de sa puissance. Il vécut encore seize ans: désormais, il ne se rendit à aucun synode, il se tint à l'égard de toutes les assemblées d'évêques.

L'ORDINATEUR HANTÉ

Dans le journal "NEUE" (n° 20) traduit de l'allemand
Un ordinateur tue deux employés de C. Charles
CHILI
Le directeur d'une banque importante de Valparaíso demanda à un exorciste compétent, de libérer un ordinateur des mauvais esprits. Sur le compte diabolique de l'ordinateur s'inscrivent jusqu'à présent deux morts et une autre personne comateuse.
Si le père Hector Diaz ne réussissait pas avec son exorcisme, la banque devra être fermée par l'administration locale. L'ordinateur démoniaque ne peut ni être éteint, ni transporté.
Tant que l'ordinateur reste, il constitue un grand danger pour tout l'environnement.
"Cela ressemble à de la science fiction, mais c'est la pure vérité," dit Raoul Lopez, la porte-parole des policiers, avec une voix frissonnante. "Je ne sais, ni comment ni pourquoi, mais il y a un mauvais esprit dans cet ordinateur. Ce truc a déjà deux morts et un blessé grave sur la conscience.
Maria Catalan a été trouvée morte, à sa place devant l'ordinateur, la tête sur les genoux. Carmen de la Fuente a eu une crise cardiaque après être restée à peine deux minutes devant l'ordinateur. Cela ne peut être l'effet un simple hasard.
Lorsque les experts ont essayè d'annaliser le terminal, tout s'est mal passé. L'un d'eux déraillait lors du teste, deux autres ont été projetés par une force invisible et se sont retrouvès par terre à deux ou trois mètres de l'ordinateur ."

PARDONNE-MOI NATACHA

Les lignes qui suivent sont écrites par Sergei Kourdakov, un ancien dirigeant de la police secrète russe spécialisée dans la persécution des chrétiens. Il s'est finalement converti au Christ et refugié en Amérique où le KGB l'a assassiné.
Tiré du livre de : Sergei Kourdakov
Pardonne-moi Natacha
Interaide B.P. 165 67404 Illkirch Cedex

SERGE KOURAKOV

A peine le téléphone avait-il sonné deux coups que j'y répondis et reconnus la voix de Nikiforov. "Cette fois, ce sera important, Kourdakov", dit-il. "Assure-toi de la collaboration d'au moins dix hommes et sois ici à huit heures et demie précises !" Sans attendre une réponse, il raccrocha.

Je commençai à convoquer mes hommes. D'habitude j'avais de la peine à en aligner plus de dix, mais ce jour-là j'en assemblai quatorze. Lorsque j'arrivai au poste de police, avec un quart d'heure d'avance, certains d'entre eux s'y trouvaient déjà. D'autres entrèrent quelques minutes plus tard." Qu'est-ce qui se passe ?" demandaient-ils. "Où allons-nous ce soir ?" J'entrai dans le bureau de Nikiforov pour me renseigner.

"Soixante-six, rue Okeanskaya", dit-il, tout en me conduisant vers le plan mural. Il y désigna le troisième carrefour de la rue Okeanskaya, et dit: Il serait préférable que vous vous arrêtiez ici. Vous pourrez faire le reste du trajet à pied."

Je connaissais bien le quartier." La population y est très dense", dis-je. "Ces derniers temps, nous nous sommes rendus plusieurs fois dans ce quartier de la ville. Il est presque certain que nous y serons repérés."

"Tu es à l'armée, n'est-ce pas ?" dit Nikiforov carrément. Ce qui signifiait : utilise des tactiques militaires.

"Evidemment", dis-je en étudiant le plan de près." Je placerai deux hommes ici et un là, au coin. Ainsi je pourrai en interdire l'accès et éloigner les piétons."

"Bon."

"Vous vous attendez à ce qu'il y ait combien de croyants  ?" demandai-je.

"Quinze."

"Y a-t-il des instructions spéciales ?"

"Comme d'habitude", dit-il. Je devais ramener les deux hommes dont le nom figurait sur le bout de papier qu'il me donna. "Voici le nom des hommes qu'il nous faut."

"Et les autres ?"

"Les autres ?" hurla-il. "Ai-je besoin de te faire un dessin ? Donnez-leur un petit souvenir ! Faites-leur comprendre que le genre d'activités qu'ils exercent ne paie pas."

"A quelle heure la réunion a-t-elle lieu ?" demandai-je.

"A vingt-deux heures. Parvenez-y à vingt-deux heures trente."

Je retournai à l'arrière-salle où mes hommes étaient en train de boire et de plaisanter. La plupart étaient devenus mes amis intimes. D'autres n'étaient que des "amis de vodka".

Ce fut enfin 21 h 45 - l'heure du départ. En me dirigeant vers la porte, je criai à Yuri: "Fais gaffe à ce que tu fais ce soir! Ouvre bien les yeux avant de brandir cette matraque."

Yuri rit et me dit :"D'accord, Sergei.'

En sortant, pour nous rendre au camion, nous ramassâmes nos matraques de police et nos menottes. "Gradez les matraques rentrées," dis-je. "Nous serons à l'étroit ce soir."

Nous emportions des menottes spéciales. Une fois fixées, elles se resserraient lorsque la personne se débattait. A l'intérieur, des dents pointues s'enfonçaient de façon toujours plus douloureuse dans les poignets de la victime. Un jour, pour m'amuser, j'en avais mis une paire, et m'étais mis très rapidement à hurler pour que quelqu'un vînt me les enlever. Elles faisaient vraiment très mal et nous les utilisions souvent pour les croyants.

Nous montâmes dans le camion de police et démarrâmes à toute vitesse. Nous fonçâmes à travers la ville, avec notre feu tournant et notre sirène enclenchés, semant la panique générale dans la circulation. Arrivés à deux blocs de notre destination, nous arrêtâmes la sirène, baissâmes nos phares et ralentîmes. Nous arrivâmes bientôt à la rue Okeanskaya. "Arrête-toi", dis-je à Victor.

Dès que nous fûmes garés au bord de la rue, je désignai deux hommes sur le pont du camion, et leur dis: "Descendez, vous deux, et allez bloquer la rue ╔ Et vous deux, là-bas, faites le tour du bloc, et barrez l'autre bout de la rue. N'oubliez pas, personne ne doit passer. Vous avez compris ?"

Nikiforov nous avait intimé l'ordre d'éloigner les passants à tout prix. En effet, deux raids précédents avaient mal tourné parce que des spectateurs curieux s'étaient attroupés, attirés par les cris des croyants. Nous étions finalement parvenus à les disperser mais le mal avait été fait. Nikiforov en avait eu des échos. Il était furieux et dans des termes sans équivoque, et m'avait prié de veiller à ce que cela ne se reproduisît plus jamais.

Je tenais donc à tout prix à ce qu'il n'y ait pas de spectateurs ce soir. Les deux extrémités de la rue avaient été complètement barrés. Laissant les gardes à leurs postes, les dix d'entre nous qui restaient se dirigèrent vers la maison qui portait le n° 66 et vers ses occupants en prière qui ne se doutaient de rien. Quelques instants plus tard nous la repérâmes. C'était une maison sans prétention, pareille à toutes celles du quartier. Il y avait de la lumière à l'intérieur, qu'on percevait à travers l'épais rideau pendu devant la fenêtre. Il y avait deux fenêtres de chaque côté de la maison et une porte à l'arrière. Je plaçai à chaque fenêtre et à la porte un homme pour les surveiller. Après avoir protesté, comme d'habitude, parce qu'ils "allaient manquer l'action", ils s'y rendirent. Je leur dis qu'ils pourraient quitter leur poste une fois l'opération déclenchée et qu'ils pourraient alors entrer pour "s'amuser".

Maintenant tout était en place. Nous nous dirigeâmes vers la porte d'entrée à pas feutrés. Après m'être une dernière fois assuré que tout le monde était en place et sur le qui-vive, je fis un signe de la tête et dis: "Allons-y!" Et je m'élançai contre la porte qui s'ouvrit brusquement.

Les quinze personnes qui étaient à l'intérieur en train de prier et de chanter à genoux, levèrent les yeux, alarmées, refusant absolument d'en croire leurs yeux. Elles savaient à quoi s'attendre et une expression de surprise et de crainte se lisait sur leurs visages. Certains ne cessèrent pas de prier, et trois ou quatre continuèrent à chanter, sans manquer une seule note. Ces gens, me dis-je, sont incroyables! Je ne pouvais m'empêcher d'admirer leur courage qui pourtant me rendait fou furieux. Je hurlai: "Que faites-vous ?"

"Nous prions", répondit quelqu'un.

"Qui ?"

"Dieu."

"Il n'y a pas de Dieu, imbéciles", hurlai-je. "Ne le savez-vous pas ? Vous priez dans le vide. Votre Dieu, où est-il maintenant ? Qu'Il vous vienne en aide!" Nous les poussions et les malmenions, préparant ainsi l'attaque. Puis tout à coup, un de mes hommes brandit une matraque et la bagarre fut déclenchée. Nous passâmes à l'attaque en bousculant, en tapant et en donnant des coups de pieds.

Vladimir saisit un vieillard, lui assena un coup en plein visage, le fit voler en criant à travers la pièce et l'envoya s'écraser à terre dans une mare de sang. Anatoly, qui ne voulait pas que Vladimir l'emportât sur lui, avait saisi quelqu'un d'autre et n'en finissait pas de lui donner des coups dans le ventre, dans la poitrine et en plein visage, comme s'il s'amusait avec lui. Puis il l'acheva rapidement d'un coup formitable en pleine bouche. Les croyants qui parvenaient à nous échapper couraient ça et là dans la pièce à la recherche d'une cachette pour leurs Bibles et leur littérature. Voyant leur manège, je criai: "Prenez ces Bibles!" Sergei Kanonenko avait son couteau à la main et le brandissait sauvagement, obligeant ainsi les croyants à se baisser pour éviter la lame. Yuri souleva une vieille femme, lui empoigna ses longs cheveux gris, tira sa tête en arrière et lui donna un coup de karaté en plein sur la gorge. Sans un mot, la vieille femme s'écroula par terre.

J'aperçus un vieillard qui essayait de s'enfuir, je l'empoignai et cherchai à lui envoyer un coup de poing à la tête. Mais il parvint à éviter le coup. Cela me mit hors de moi et je levai le poing pour lui envoyer un nouveau coup, mais quelqu'un derrière moi me prit la main et hurla: "S'il vous plaît, ne le tapez pas. Ce n'est qu'un vieillard."

Je me retournai fou furieux. J'avais devant moi deux jeunes croyants, l'un d'environ dix-huit et l'autre de vingt-et-un ans. "Vous voulez me dicter ce que je dois faire! Et bien, nous allons voir ça!" Je regardai autour de moi, repérai Boris et Yuri et leur criai: "Prenez ces deux gaillards derrière la maison et apprenez-leur à ne pas nous donner d'ordres." Ils sortirent les deux jeunes gens en les poussant et en les tirant, et les rosèrent jusqu'à ce qu'ils eussent transformé leur visage en bouillie ensanglantée. Ils avaient presque tous les os du visage cassés.

Pendant ce temps, Sergei Kanonenko avait essayé son couteau sur deux femmes, elles hurlaient et se tenaient le côté. Un vieillard se traînait par terre, essayant de se lever, il avait été battu et était ouvert de sang. Yuri lui fonça dessus et lui donna un coup de pied dans les côtes avec sa grosse botte. On entendit craquer des os, comme si plusieurs de ses côtes avaient été cassées. Le vieillard se roula par terre, se tordant de douleur.

Rien dans la maison - ni les gens, ni le mobilier - n'échappa à notre fureur. Nous fracassâmes tout ce que nous vîmes. Celui qui avait transformé sa maison en église secrète apprendrait qu'il ne pouvait le faire sans perdre tout ce qu'il possédait. En quelques minutes la maison était devenue un abattoir - les tables, les chaises, la vaisselle avaient été cassées, tout était fracassé et éparpillé dans la pièce. Les croyants, certains sans connaissance, d'autres souffrant atrocement, étaient à moitié enfouis sous les décombres.

Je vis alors Victor Matveyev poursuivre et attraper une jeune fille qui cherchait à fuir vers une autre pièce. C'était une belle jeune fille. Quel dommage qu'elle soit croyante, me dis-je. Victor la saisit, il la souleva au-dessus de sa tête et la maintint dans cette position un instant. Elle suppliait: "Ne le faites pas, s'il vous plaît, ne le faites pas. Cher Dieu, viens à notre secours!" Victor la projeta si fort qu'elle alla heurter le mur à la hauteur d'où elle avait été lancée, puis elle tomba par terre, à moitié consciente, poussant des gémissements. Victor se retourna en riant, et s'éxclama: "Je parie que l'idée même de Dieu s'est envolée de sa tête." Quant à moi, je pensais: C'est vraiment une belle fille. J'aurais préféré la rencontrer dans des circonstances plus favorables.

"Cherchez les livres", criai-je. Nous fouillâmes la pièce à la recherche de Bibles et de toute littérature, même déchirée, que ces gens pouvaient avoir. J'arrachai des mains d'une vieille femme un cahier d'enfant, dans lequel des versets bibliques avaient été griffonnés. Elle n'avait pas complètement perdu connaissance et ne cessait de gémir. "Pourquoi ? Pourquoi ?" Ce n'était pas tant une question, mais plutôt un cri d'agonie, surgissant des profondeurs de son âme: "Pourquoi ?"

"Arrêtez ces deux hommes!" ordonnai-je, désignant les deux meneurs qui correspondaient à la description que Nikiforov m'avait faite. "Menez-les au camion." Et pendant que deux de mes hommes exécutaient mes ordres, le reste d'entre nous faisait le tour de la chambre en réclamant les papiers des croyants et en y relevant les renseignements nécessaires. J'obtins la carte d'identité de la belle jeune fille. Je m'intéressai particulièrement à elle. Elle s'appelait Natacha Zhdanova. Une fois que nous avions leur nom, nous pourrions les retrouver n'importe quand.

Notre mission était accomplie. Il était temps de partir. Je donnai l'ordre à mes hommes de sortir. En quittant les lieux, je jetai un dernier coup d'oeil au spectacle que nous laissions derrière nous. La pièce était jonchée de corps mutilés, de tables, de chaises et de vaisselle cassées. Tout était sens dessus-dessous dans la pièce. Les murs étaient éclaboussés de sang. Nous avions bien travaillé.

En rentrant au poste de police, je commençai à interroger les deux hommes que nous avions arrêtés. Mais ils voulurent d'abord nous poser une question. "Comment étiez-vous au courant ?"

"Que pensez-vous donc pauvres imbéciles ? Nous avons nos gens, nos espions. On arrive à vous dénicher avec une facilité déconcertante." Ils n'avaient pas du tout l'air étonné.

"Vous invitez des gens à vos églises secrètes, n'est-ce pas ?" poursuivis-je. "Si vous désirez ne pas être repérés, pourquoi faites-vous ces invitations ?"

"Vous ne comprenez pas", dit le pasteur clandestin. "Nous savons qu'il y a des espions. Nous ne sommes pas fous. Mais nous avons une grande responsabilité: celle d'inviter les gens à accepter Dieu. Comment pourrions-nous inviter des gens à Dieu et répandre notre foi en écartant les étrangers ? Quand nous parlons de Dieu aux gens, nous savons, bien sûr, qu'il y a des espions parmi eux. Nous savons quels sont les risques." Il s'arrêta un instant et je crus qu'il n'avait plus rien à ajouter, mais bientôt il reprit: "Mais pour nous il est plus important de prendre la responsabilité de partager notre foi avec d'autres que de penser à notre propre sécurité."

Quels illustres imbéciles! pensai-je. Comment pourrions-nous permettre à de tels gens de porter atteinte à la sécurité de notre pays ?

Il ne nous fallut pas longtemps pour rentrer au poste, et pendant qu'on "s'occupait" des prisonniers au sous-sol, nous nous détendîmes au petit salon tout en buvant des verres. Anatoly et Vladimir plaisantaient au sujet du raid. "Ces gens ne durent vraiment pas assez longtemps", déclara Vladimir. " On leur donne un petit coup et ils s'effacent." J'avais vu les petits coups de Vladimir. Je comprenais très bien pourquoi les croyants ne duraient pas longtemps.. "C'est trop simple", poursuivit-il. "J'aimerais bien qu'une fois ils se défendent de manière à ce que nous puissions nous exercer."

Mais ils ne résistaient jamais. Les croyants ne répondaient jamais par des coups. Ils essayaient toujours de se protéger; mais ne rendaient jamais les coups.

"Formidable, mes enfants! Formidable!" s'exclama Nikiforov; il était rayonnant tandis que je lui faisais un compte rendu du raid.

Trois jours plus tard, huit membres de mon groupe d'opérations spéciales et moi-même étions assis à attendre dans le petit salon du fond. Nous étions de piquet au cas où il y aurait des appels. Une ou deux fois par semaine nous étions ainsi de garde. Vers 19 heures le téléphone de Nikoforov sonna et quelques secondes plus tard il se précipita hors de son bureau en criant: "Kourdakov, Kourdakov, préparez-vous et partez tout de suite!"

"Où allons-nous ?" demandai-je, sentant qu'il y avait de l'action dans l'air. "A la rue Nagarnaya." Et il me donna le numéro de la maison. Soit quelqu'un avait remarqué quelque chose de suspect à l'adresse en question, soit un des espions avait découvert qu'une réunion y avait lieu et l'avait signalée. De toutes façons, elle était en train de se dérouler à l'instant même!

Je criai à mes hommes de rejoindre le camion rapidement, puis je donnai l'ordre à Victor de démarrer à toute allure. Parfois, Victor était le pire conducteur du monde, prenant d'innombrables risques inutiles, tandis qu'à d'autres moments il était le meilleur conducteur et le démontrait par son habilité inquiétante à éviter de justesse toute la circulation sur la route.

"Arrête la sirène," hurlai-je, comme nous approchions de notre destination.

Nous montâmes la rue Nagarnaya, sautâmes du camion avant même qu'il fût immobilisé et nous précipitâmes devant la maison pour y pénétrer en enfonçant la porte. A notre grande surprise, il n'y avait que des jeunes gens. Il n'y avait pas un cheveu gris! Nous avions découvert une réunion secrète de jeunes, les prenant tout à fait au dépourvu. Nous les attaquâmes, les empoignâmes, les fîmes valser, les frappâmes et les bousculâmes.

"C'est lui. Prenez-le", dis-je en désignant un jeune de vingt-trois ans qui était le chef. Quelques-uns de mes gars se précipitèrent sur lui et commencèrent à le rosser. Certains de mes hommes étaient en train de lancer des coups de poings à gauche et à droite, jouant avec eux comme s'ils étaient des punching-balls. Je jetai un coup d'oeil rapide sur la pièce et vis quelque chose que je ne puis d'abord pas croire. Elle était là, cette même fille! Ce n'était pas possible. Pourtant c'était bien ça. Il y avait à peine trois soirs qu'elle avait assisté à l'autre réunion et qu'elle avait été lancée férocement à travers la pièce. Ce fut la première fois que je pus la regarder attentivement. Sa beauté dépassait le souvenir que j'en avais gardé. Elle avait de longs cheveux blonds qui lui tombaient sur les épaules, de grandes yeux bleus et une peau douce - une des beautés naturelles les plus frappantes que j'eusse jamais vue.

Victor remarqua aussi qu'elle était là et cria: "La voilà de nouveau! Regardez, les gars, la voilà de nouveau!"

"Eh bien", m'écriai-je, "il ne semble pas que tu aies fait du si bon travail la dernière fois, Victor. Tu n'es pas parvenu à lui donner une leçon. C'est à moi maintenant."

Je la soulevai dans mes bras et la lançai à plat ventre sur une table. Deux d'entre nous lui arrachèrent ses vêtements. Un de mes hommes la maintint sur la table et je commençai à la battre avec le plat de ma main aussi fort que possible. A force de frapper mes mains commencèrent à me cuire. Elle commença à avoir des ecchymoses sur la peau. Je continuai à la battre jusqu'à ce que des morceaux de chair sanglante me collassent à la main. Elle gémissait mais cherchait désespérément à ne pas pleurer. Pour réprimer ses cris, elle se mordait la lèvre inférieure si bien qu'elle finit par se blesser et que le sang lui coula sur le menton.

Finalement elle céda et se mit à sangloter. Lorsque je fus tellement exténué au pont de ne plus pouvoir lever le bras pour la frapper encore, alors que son derrière n'était plus qu'une masse de chair vive, je la poussai de la table et elle s'effondra par terre.

Je la laissai et regardai autour de moi, quasiment épuisé, pour voir à quoi en étaient les autres. Les jeunes croyants gisaient à terre dans la pièce ravagée. Cela ne rimait à rien de faire durer les choses; comme je savais que nous tenions le chef, je criai: "Nous avons notre homme! Prenez maintenant les noms de ces gens et sortons d'ici."

Lorsque nous rentrâmes au poste de police, Nikiforov était debout à la porte et nous salua d'un sourire. "Eh bien, mes enfants," dit-il, "je vois que vous avez travaillé rapidement."

"Voici votre homme", dis-je, tout en poussant le chef du groupe vers Nikiforov, qui le fit immédiatement descendre au sous-sol pour un interrogatoire. Je pouvais concevoir que de vieux imbéciles eussent subi la contamination de la religion avant l'instauration du communisme. Mais que des jeunes gens puissent croire en Dieu! Cela me dépassait complètement. Ces jeunes avaient mon âge et étaient de ma génération. J'en étais déconcerté.

Mais cette fille avait certainement compris. Je réprimandai à nouveau Victor. "Tu n'es tout simplement pas parvenu à lui faire comprendre, mon vieux", dis-je. "Mais je m'en suis chargé ce soir. Nous ne reverrons plus jamais cette belle.

Le lendemain, lorsque je me présentai au poste de police, j'arrivai au moment où Nikiforov interrogeait le jeune chef que nous avions arrêté la veille. J'écoutai, et je restai confondu en découvrant le talent d'interrogateur de Nikiforov. Il passait de l'intimidation brutale à des accès de bonté, il employait alternativement la manière forte et la manière douce pour attendrir et confondre le jeune croyant. Il en faisait ce qu'il voulait - il coinçait l'homme de plus en plus.

"Crois-tu en Dieu ?"

"Oui."

"Dis-moi, es tu bête, idiot ou tout simplement dérangé ?"

Le jeune croyant répondit: "Eh bien, monsieur, vous ne pourrez jamais comprendre pourquoi je crois ce que je crois, car je ne peux jamais expliquer complètement ce que je crois. C'est parce que Dieu est vivant que je crois en Lui, et Il vit dans mon coeur."

Nikiforov s'emporta: "Pourquoi dis-tu que je ne peux pas comprendre ? crois-tu que je sois stupide ? Je lis aussi ce livre," dit-il en désignant la Bible qui avait été confisquée. "Imagines-tu que je ne sache pas lire ?"

Le jeune homme avait été rossé la veille et avait aussi été passablement brutalisé dans la cellule de la prison, mais il répondit avec fermeté: "Il se peut que vous sachiez lire, mais vous avez besoin d'yeux pour voir, d'oreilles pour entendre et d'un coeur pour comprendre ce que l'Esprit de Dieu dit dans ce livre." J'écoutais fasciné. Aucun de ces propos n'avait le moindre sens pour moi.

"Si vous ne la lisez que pour l'attaquer", poursuivit le jeune croyant, "vous ne saurez jamais ce qu'elle dit vraiment. Dieu seul peut vous ouvrir les yeux afin que vous voyiez ce que nous voyons et compreniez ce que nous croyons et pourquoi nous sommes prêts à payer le prix pour rester attachés à nos croyances."

Alors Nikiforov l'interrompit. "je dois reconnaître qu'il y a des choses que je ne comprends pas."

Le jeune croyant répondit: "Voyez-vous, monsieur, vous avez répondu à votre question. Vous ne comprenez pas parce que vos yeux sont fermés à la vérité. Si vous ouvriez votre coeur pour laisser Dieu y entrer, si vous ouvriez vos yeux pour comprendre sa parole, elle deviendrait aussi réelle pour vous qu'elle l'est pour moi et ces autres jeunes gens. Pourquoi ne laissez-vous pas la parole de Dieu entrer dans votre coeur ? Il changera votre vie et - ╔"

"Tais-toi," éclata Nikiforov. "N'essaie pas de me faire un sermon, imbécile sinon moi, je changerai ta vie et pour de bon! Sur ce, Nikiforov hurla des ordres aux gardes, et le jeune prisonnier fut reconduit à sa cellule. Plus tard, il fut expédié dans un champ de travaux forcés pour plusieurs années. J'avais assisté à de nombreux interrogatoires de ce genre, et je n'y avais jamais rien compris. Ces croyants n'abandonnent jamais, me dis-je. Ils essayent même de convertir la police!

Nikiforov revint et dit: "Ces gens sont fous." Je fis un signe de la tête pour signifier que j'étais tout à fait d'accord.

J'avais envie d'en savoir plus long sur Natacha Zhdanova. Comme la Ligue était responsable de tous les jeunes, nous avions des dossiers sur chacun d'eux. Nous savions précisément qui ils étaient, où ils avaient été élevés et où ils allaient à l'école. Nous étions complètement informés à leur sujet. Je recherchai le dossier de Natacha et je le sortis.

Elle était née en Ukraine, dans la région du Donetz, dans un petit village appelé Bachnaya. Ses parents étaient ouvriers dans une ferme collective en Ukraine et étaient très pauvres. Pour lui assurer un meilleur avenir, ils lui avaient fait quitter l'Ukraine lorsqu'elle était petite, pour l'envoyer vivre chez un oncle de Petropalovsk. Elle y avait fréquenté des écoles et y avait obtenu son diplôme à l'École Numéro Quatre: l'école Maxime Gorki, située dans le premier district de Petropavlovsk.

Après avoir obtenu son diplôme à l'âge de dix-huit ans, elle était devenue correctrice d'épreuves au journal la Pravda de Petropavlosk. En étudiant son dossier je fus stupéfait de découvrir qu'à l'école elle avait fait partie du Komsomol - notre Ligue des jeunesses communistes - dont elle avait été un membre actif. Le dossier révélait clairement ce qui s'était passé. En sortant de l'école, elle était tombée sous la main de croyants et bientôt elle était devenue croyante elle-même - un exemple parfait de la manière dont ils prenaient les gens dans leurs filets empoisonnés.

Je me rendis alors aux bureaux de la Pravda de Petropavlovsk et je me renseignai sur elle et sur ces collègues. "Elle est une employée parfaite", me dit l'un de ses supérieurs. "Nous n'avons jamais eu le moindre problème avec elle. Elle est sympathique, sérieuse, digne de confiance et travaille très bien." Ce genre de rapport me laissait toujours perplexe. Avec d'autres ouvriers nous rencontrions des problèmes d'ivresse, de vol de marchandise, de fainéantise ou d'incapacité. Mais chaque fois que je devais établir un rapport de police sur un croyant, le rapport fourni sur le travail était toujours formulé ainsi: "travailleur parfait" ou "excellent rapport" ou "vraiment digne de confiance" ou "jamais ivre". Une chose ressortait toujours au sujet des croyants, ils étaient sérieux et travaillaient dur. Cela me laissait songeur. Mais je n'étais pas payé pour songer. Moi, je devais agir.

"Pourquoi voulez-vous le savoir ?" me demandèrent-ils après mes questions sur Natacha.

"Nous l'avons trouvée deux fois à des réunions d'église clandestine. Elle est croyante."

Ils en eurent tous le souffle coupé. Les ouvriers se regardèrent. On aurait pu croire que j'avais dit qu'elle était lépreuse ou bien qu'elle était un assassin récidiviste. "Eh bien, maintenant que vous le dites", dit l'un d'entre eux - ils sortirent alors un torrent de médisances, tournèrent immédiatement casque et se mirent à ne dire que du mal à son sujet.

Je laissait un message à son bureau lui donnant l'ordre de se représenter au poste de police à une heure déterminée. Je savais qu'une telle visite l'effrayerait. C'était ce que je recherchais.

Elle arriva, toute hésitante, et s'assit en face de moi, sur la chaise de l'autre côté du bureau. Je pouvais voir qu'elle avait peur. Une telle beauté! pensai-je, Et elle est là, assise, les yeux baisés, à fixer le plancher. Je lui demandai pourquoi elle était croyante.

"Que devrais-je être ?" répondit-elle. "Une alcoolique ? Une prostituée ?" Puis elle demanda: "Avez-vous trouvé quelque chose à redire dans mon dossier de travail ?"

"Non, rien du tout", avouai-je.

"Alors pourquoi me reprochez-vous les convictions personnelles ? Est-ce que je fais un tort quelconque aux autres ?"

"Non" répondis-je, "mais à un moment donné, tu as pris un faux tournant et tu t'es compromise avec des gens qui représentant un grand danger pour notre pays." Je le sermonnai et l'avertis qu'elle aurait de sérieux ennuis si elle continuait dans cette voie.

Je vis finalement que je n'arriverais pas à l'ébranler. Je l'avertis une fois de plus que tout serait noté sur son dossier et qu'il ne faudrait plus jamais qu'elle soit trouvée en compagnie de croyants.

Malgré sa peur apparente, elle commença à me raconter pourquoi elle croyait en Dieu. J'avais imaginé qu'après avoir été rosée et après avoir été interrogé dans un bureau de la police, elle rentrerait dans le droit chemin et que nous n'entendrions plus parler de Natacha Zhdanova. Mais Natacha était une fille tout à fait remarquable.

Pendant notre entretien, je remarquai des marques profondes sur sa lèvre inférieure, où elle s'était mordue pendant que je la battais/ Quel dommage, pensai-je. La cicatrice défigurait son visage, parfait par ailleurs. Si seulement nous nous étions rencontrés dans d'autres circonstances, me dis-je. J'aurais pu m'intéresser à une fille comme elle.

Une fois que j'eus obtenu d'elle tous les renseignements nécessaires et que j'eus fini de la sermonner, je la renvoyai sèchement et brutalement. Cela faisait partie du programme d'intimidation. Je me félicitai alors d'avoir fait du bon travail.

Environ une semaine plus tard, nous fûmes convoqués au quartier-général de la police pour une nouvelle action contre l'église secrète. Comme de coutume je cherchai à situer l'endroit sur le plan. Cette réunion secrète avait lieu dans une maison de la rue Pograshny. Nous démarrâmes bruyamment dans le camion de police. A cette occasion nous n'étions que six: Alexandre Gulyaev, Vladimir Zelenov, Anatoly Litovchenko, Victor Matveyev, Nicolai Olysko et moi.

Lorsque nous atteignîmes le lieu de réunion, je mis des gardes en place, barrant ainsi la rue. Lorsque tout fut prêt, nous fîmes irruption en brandissant sauvagement nos matraques.

Les croyants, surpris, perdirent la tête et commencèrent à s'éparpiller, cherchant à se protéger de la pluie de coups. La salle de réunion était petite et regorgeait de monde avec les huit croyants et nous six. Il y eut beaucoup de bruit - des cris et des hurlements. Nous n'en aurons pas pour longtemps, estimai-je. Mais tout à coup j'aperçus un visage familier. Je n'en croyais pas mes yeux. La voilà de nouveau: Natacha Zhdanova.

Plusieurs de mes hommes l'avaient aussi vue. Alex Gulyaev se dirigea vers Natacha, avec un regard plein de haine et sa matraque levée bien au-dessus de sa tête.

Il se produisit alors un incident auquel je ne m'attendais vraiment pas. Sans crier gare, Victor s'interposa d'un bond entre Natacha et Alex, faisant face à Alex.

"Laisse-moi passer, hurla Alex furieux.

Les pieds de Victor ne bougèrent pas. Il leva sa matraque et dit à Alex en le menaçant: "Je t'avertis Alex, tu ferais mieux de ne pas la toucher! Personne ne la touchera!"

J'écoutais stupéfait. C'était incroyable, Victor, l'un de plus brutaux de mes hommes, protégeait une croyante. "Eloigne-toi!" cria-t-il à Alex. "Eloigne-toi, sinon je te flanquerai une raclée." Il protégeait Natacha qui se blottissait à terre.

Furieux, Alex hurla: "Tu veux la garder pour toi, n'est-ce pas ?"

"Non", répliqua Victor vertement. "Elle a quelque chose en elle que nous n'avons pas. Personne ne la touchera! Personne!"

Je devais mettre fin à tout ceci, et rapidement. Avec le tempérament violent d'Alex, les choses allaient tourner à la bagarre. "Regarde, Alex", m'écriai-je, en lui signalant un autre croyant qui cherchait à fuir. "Attrape-le!" Son attention ainsi détournée, Alex s'élança à la poursuite du fuyard. Je poussai un soupir de soulagement.

Victor protégait toujours Natacha, debout, les bras ouverts, défiant Alex ou qui que ce soit d'autre de s'approcher d'elle. Natacha se tenait debout derrière Victor, ne comprenant pas ce qui se passait. Elle ne s'attendait pas à ce que ce groupe la traitât de la sorte. D'un signe de la tête, je lui fis comprendre qu'elle devait sortir. Elle fit demi-tour et sortit précipitamment. J'approuvai d'un hochement de tête.

Ce fut l'une de rares fois de ma vie où je fus profondément ému. J'avais ressenti la même chose lors de la mort de mon ami Sacha, jadis à Barysevo. Natacha avait, en effet, quelque chose en elle. Elle avait été férocement battue, avait été avertie et menacée. Elle avait passé par des souffrances inimaginables, mais avait recommencé. Victor, un dur pourtant, avait été touché et il le reconnut. Elle avait quelque chose que nous n'avions pas. J'avais envie de lui courir après et de lui demander: "Qu'est-ce ?" J'aurais voulu lui parler, mais elle était partie. J'étais à la fois très touché et profondément troublé par cette jeune chrétienne courageuse qui avait tellement souffert entre nos mains.

Peu après, Natacha quitta le Kamchatka et retourna chez elle en Ukraine. En la ridiculisant et en se moquant d'elle, ses camarades de travail lui avaient rendu la vie insupportable.

J'envoyai son dossier à la Ligue des jeunesses communistes de son village natal d'Ukraine, leur transmettant un rapport détaillé de sa vie de croyante.

A son départ j'éprouvai une tristesse étrange. Pour la première fois, j'eus le sentiment que ces gens n'étaient peut-être pas des imbéciles et des ennemis comme je le pensais. Natacha avait ébranlé toutes mes idées sur les croyants.