Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes sous la juridiction de sa B. Mgr. André archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 48

DECEMBRE 1992

 

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

Tel : 00 33 (0) 4 68 96 1372

Editorial
NOUVELLES
TRES SAINTE ORTHODOXIE
ICONOGRAPHIE BYZANTINE (SUITE)
L'ORIGINE DES RELIGIONS
ACTIVITÉ HUMAINE ET GRACE DIVINE

NOUVELLES

Ce numéro sort plus tard que prévu. Quelques voyages (Grèce, Allemagne, Suisse) m'ont retardé de même que le changement de l'ordinateur. Nous avons pu acheter aussi un photocopieur d'occasion ce qui nous permet d'être presque indépendants - je dis presque car il faudra encore acheter un massicot.

Depuis le dernier bulletin, nous avons publié le deuxième fascicule des écrits de saint Ephrem, de même que la vie de saint Nicolas le Thaumaturge. Le calendrier de 1993 est également disponible. Lors de mon séjour en Grèce, j'ai fait imprimer la seconde édition du Livre de prières.

Pour la fête de saint Ignace le Théophore (20 XII) Nina Coutard a été baptisé à l'hermitage.

votre Hm. Cassien
TRÈS SAINTE ORTHODOXIE
Avec l'accord aimable de l'auteur, tiré du livre :
Jean Biès
ATHOS
Voyage sur la sainte Montagne
Collection "Les Pélerins de Lumière"
Dervy-Livres 6, rue de Savoie Paris VIe

 

Premier entretien vespéral, dans un pavillon turc

"Une imitation de la nature de Dieu"

Avant de relater cette rencontre, j'aimerais transcrire les intéressants propos que nous eûmes avec Père Cyrille, puisqu'ils se situent dans les jours qui la précédèrent et que, par un dernier réflexe rationnel, je me surprends encore respectueux d'une certaine chronologie.

Le suis-je bien en réalité, alors que nos deux entretiens se situent avant même notre séjour à Lavra, et qu'il nous faut redescendre momentanement jusqu'à Philothéou pour récupérer les notes que j'y ai oubliées ? Je les retrouve comme par miracle dans le petit kiosque turc situé près de là, qui domine les frondaisons de sa gracieuse fragilité : notes éparses sur le banc, sur le sol, un peu dérangées par le vent, et que je livrerai dans l'ordre où je les ramasserai.

Il y avait eu d'abord un long silence dans lequel semblaient mûrir les révélations qui allaient bousculer nos consciences trop tranquilles et tout ce qu'on y avait construit d'un style péremtoire. Il y avait eu aussi ces lentes minutes de "contemplation de la nature", - un aspect important de la mystique orthodoxe qui a quelque chose de japonais, - je devrais dire contemplation des Logooe spermatikooe, ces milliards de semences immatérielles inclus au coeur des créatures. Pétillante de ces Logooe, la nature vierge correspond à la pureté primordiale; elle est réminiscence végétale du paradis terrestre et préfiguration du paradis céleste : sanctuaire, réfraction du ciel, mystérieuse présence de l'invisible dans le visible. À contempler, ces soirs-là, la beauté du saint Athos, - "ce tabernacle non fait de main humaine", dit le Palamas, - nous découvrions l'identité d'essence entre la manifestation cosmique et son principe. Les pères disent admirablement: "Dieu a voulu manifester sa Beauté, et Il a créé la matière." Le texte grec de la Genèse dit semblablement qu'après chaque création, "Dieu vit que cela était beau " (kalon).

Autour de notre belvédère, des ravins bleus et mauves, des gouffres violets semés d'arbres de Judée, piqués de lilas et de mimosas, formaient à travers les buées comme une collection d'estampes extrème-orientales. Le pavillon se dressait parmi des jardins lustrés d'une brève pluie d'été, comme, gracile, une nacelle aux courbes persanes. (L'usage en vigueur ici de compter douze heures au soleil levant a justement été importé de Perse par les Géorgiens).

Cyrille regardait moins ces choses que leur "flamme", - filigrane de l'univers - avec la "douce tendresse",la katanyxis, et l"'éveil', la nêpsis, qui habitaient ses yeux, et qui habitent toute l'Orthodoxie. Le regard pacifié qu'il portait sur cette nature semblait la pacifier encore, la rendre à son origine non pas "première' mais 'unique'. (Ainsi, la première journée de la création n'est pas protê, mais mia: non pas première dans le temps, mais plénière dans l'ordre, hors de tout déroulement sériel ... ) Enfoui dans ses sourcils, le regard du vieillard semblait parcourir sans bouger ces jardins sauvages et ces parcs. Lui-même, enfoui dans sa barbe, allait bientôt nous apparaître comme l'expression de cette évidence que nous avons perdue et qui, pour cette raison, nous fait clamer qu'elle n'existe pas.

- Qu'est-ce que le christianisme, vénérable Père ?, lui demandâmes-nous d'abord.

Père Cyrille se signa et commença en ces termes :

- Le christianisme, frères bien-aimés, est une "imitation de la nature de Dieu", comme le dit si bien saint Grégoire de Nysse.. Mais voyez-vous, frères en Christ, avant même de se demander ce qu'est le christianisme,il convient de se refaire une mentalité chrétienne. Tant que vous n'aurez pas renoncé aux habitudes acquises dans l'Université, et renforcées par les mille conditionnements du monde profane, cette "abomination de la désolation", - (le criticisme permanent, l'exégèse, la dialectique, le doute systématique, l'angoisse philosophique qui n'a d'issue que le suicide) vous ne pourrez rien comprendre à l'essence du christianisme, lequel occupe un niveau supra-rationnel et use d'un langage analogique et symbolique. Vous êtes de sympathiques étudiants, mais comme tels, victimes de la drogue des ratiocinations, faites d'arguments antithétiques, de constructions interchangeables, qui ne mènent qu'à la négation de Dieu, puis à celle de l'homme, son image.

Regardez d'abord des êtres intemporels, des contemporains du logos; vous saisirez avec le coeur ce que l'ordre de la raison ne vous fera jamais saisir. Défaites-vous de l'esprit historiciste propre aux gens de la Dysis - l'Occident - athées ou croyants, qui tend à ne plus voir que des "événements" et n'est plus sensible qu'à l'homme Jésus, en oubliant le Christ pré-éternel, en niant miracles et Résurrection. D'où la tentation si fréquente de vos Églises de s'occuper d'histoire, puis de politique, et de se séculariser insensiblement.

Ce début ne manquait pas de tout l'insolite désirable. Intrigués, curieux, sceptiques tout ensemble, nous pressâmes Père Cyrille de préciser sa pensée.

- La vérité, reprît-il, a été limitée au simple "fait"; le relatif a reçu un caractère d'absolu, et l'Absolu lui-même a été évincé. Du coup a été créé le mythe du "sens de l'histoire", du progrès indéfini de l'espèce, qu'une simple promenade à travers les civilisations du passé et qu'une rapide analyse de l'âme humaine suffisent à démolir. Les Pères bienheureux et glorifiés se montrent indifférents à l'aspect historique du Christ Sauveur, préférant voir en Lui le Logos d'avant les siècles, la Sophia éternelle. Sa Vie terrestre, ses actions, ses paroles, ils les interprètent allégoriquement . Si vous retournez votre esprit dans ce sens, frères bien-aimés, vous commencerez à comprendre ce que signifie l"'imitation de la nature de Dieu".

Paradosis - Paradeisos

J'interviens alors en ces termes :

- Vous ne concevez pas, vénéré ancien, que I'Église puisse être amenée, tout en restant fidèle à l'essentiel de son message, à modifier ses modalités en fonction des changements d'époque ou à s'adapter à certaines circonstances ?

La réponse de l'Ancien ne se fit pas attendre :

- Savez-vous ce qui fait qu'on respecte la sainte Église orthodoxe ?

C'est qu'elle ne se laisse pas manipuler ou influencer. L'Église n'a pas à s'adapter à des "nouveautés" qui, demain, se révéleront périmées et seront remplacées par d'autres, ni à se réformer quand c'est nous qui devons l'être par elle, ni à se conformer à l'esprit du monde, ni à le consulter, quand l'esprit du monde n'est que l'emanation de ténèbres dévoyées. Elle n'a pas à subir les conditionnements et les séductions philosophiques, politiques, scientifiques de ce monde destiné à disparaître comme l'herbe des champs. Elle n'a pas, elle que les Pères saints disent supérieure à la première création, à s'ouvrir au monde; mais quiconque y entre doit laisser ce monde et son prince à la porte, s'ils refusent d'y entrer par la pénitence et la mortification de l'impudicité, de la cupidité et de l'orgueil. Prenez l'exemple de la prétendue "justice sociale" élargie à l'espace terrestre : elle restera une illusion aussi longtemps que l'homme n'aura pas trouvé Dieu dans le coeur. Tout autre attitude est le commencement de la décomposition.

Père Cyrille reprit au bout de quelques instants :

- On nous reproche une excessive rigueur, un refus d'adaption. Mais à quoi aboutit l'allègement des carêmes? A leur totale disparition. A quoi,le raccourcissement des prières ? A leur remplacement par des offices sacrilèges. A quoi, la conformité au siècle ? Au dépeuplement des églises et à la chute des vocations. Plus les Églises du Couchant s'ingénuent à inventer des méthodes nouvelles pour attirer la jeunesse, plus celle-ci perd la foi !

- Quelle est alors la mission de l'Église ?

- De transmettre la foi des ancêtres et des Pères théophores, une foi intégrale et pure. Même si cela doit déplaire aux puissants d'un jour et susciter des persécutions telles que celles de l'Empire romain ne sont rien en comparaison. L'Orthodoxie est précisément la fidélité à la Tradition, une Tradition plus claire que le cristal, sainte, scellée par Dieu, non sujette à variantes; - elle a le sens d'une continuité parfaite, sans retrait ni ajout, - d'un seul mot, d'une seule lettre. Saint Jean Damascène le Sublime a dit : "Nous ne changeons pas les bornes éternelles que nos pères ont placées, mais nous gardons la Tradition comme nous l'avons reçue." Et saint Marc d'Éphèse le Divin : "Aucune concession n'est permise en ce qui concerne notre foi." Ainsi gardons-nous dans les "vases d'argile" de notre indignité le dépôt intact et inaltéré.

- Mais, vénérable Père, qu'est-ce alors que cette Tradition ? Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

Elle est la Transmission - Paradosis - des réalités spirituelles et marque la continuité d'une connaissance issue des commencements du monde, du Paradis. Cette Tradition est la foi donnée par le Dieu-homme, notre Seigneur Jésus Christ, à ses apôtres, et enseignée par I'Église aux générations. Elle est en outre l'immense et immémorial héritage que constituent la Bible, le Credo, les décrets conciliaires,les écrits des Pères très saints, bouches d'or du Verbe, - les traités doctrinaux et canoniques, les livres liturgiques, les saintes images, la divine Liturgie.

Vous ne reconnaissez pas l'autorité de tous les Conciles ?

Les sept grands et saints Conciles oecuméniques ont posé les fondements définitifs de toute I'Église; c'est à eux que nous nous soumettons avec foi et piété. Ils ont normativement précisé le message christologique de l'Église, le mystère du Christ, vrai Dieu et vrai homme, l'unité absolue de Dieu inséparable d'une diversité non moins absolue, les hypostases, l'union en Christ des deux natures, la maternité de Marie, la vénération des icônes, gages de l'Incarnation et de la métamorphose de la matière en Esprit . Les Conciles qui ont suivi n'ont rien apporté d'autres, ou ont amorcé la série des déviations et altérations de la Vérité, source de vie. Les sept premiers Conciles, dont le premier et le dernier ont eu lieu à Ephèse, prouvent la totalité du cycle christique. Ce septénaire symbolise les sept sceaux de l'Esprit, les sept piliers de la foi du verbe sur lesquels repose I'Église une, sainte, catholique et apostolique. Or, ce que disent les Pères, nous le disons aussi.

- Pourtant, tous les Patriarches orthodoxes ne se montrent pas aussi réfractaires à des influences modernes.

- Malgré de regrettables exceptions, dues à un manque de doctrine et d'information, la sainte Orthodoxie refuse de pactiser avec l'apostasie du monde actuel, règne de l'Antichrist.

Et Père Cyrille martela cette phrase, qui était pour lui définitive :

- La civilisation de l'Antichrist n'est rien d'autre que la déshumanisation de 1'homme.

L'Antichrist et sa Majesté l'homme d'Europe

Nous n'entendions pas en rester là. Mon ami demanda :

- Qu'est-ce, vénérable Père, que l'Antichrist ?

Père Cyrille ne répondit pas aussitôt, soit qu'il fat étonné de notre ignorance, soit qu'il hésitât au seuil d'un tel sujet. Enfin :

- L'Antichrist, chers enfants, est celui en qui l'humanité verra son plus grand bienfaiteur et qui sera son pire ennemi. C'est à son avènement que travaillent les sans-Dieu et de nombreux chrétiens inconscients des conséquences les plus matérialistes, et sous couvert d'Évangile, suivent des loups-bergers ? véritables instruments des puissances ténébreuses. - L'Antichrist ne veut pas abolir la religion, il souhaite la prendre à son service. Mais il faut pour cela qu'il abolisse la foi en Christ, cette foi que le Seigneur Lui-même aura tant de peine à trouver à son retour, comme Il l'a dit. La stratégie antichristique est de faire d'abord oublier tout ce qui permet à l'homme de s'élever vers l'infiniment Vivant, et de le remplacer par des commodités technocratiques, des divertissements, des assurances sociales : balayures aux Yeux de Dieu. Son intérêt est de faire croire que le pain demandé dans le Notre Père est uniquement le "pain quotidien" dont il serait le distributeur. (On voit à quelle grisaille aboutit la pauvreté d'un tel menu). Alors qu'il s'agit du pain supra-essentiel, - c'est-à-dire de l'Esprit saint. Son intérêt est de supprimer les personnes humaines pour les remplacer par des individus, par une masse amorphe, anonyme et irresponsable, dont il satisfait les instincts immédiats tout en la séduisant à l'aide de slogans idéalistes. Tel un mendiant, le Seigneur Christ a reçu la dernière place à la table de ce monde, tandis que les premiers sièges sont réservés aux politiques, aux intellectuels, aux sportifs, aux banquiers, pour les faire acclamer par des milliers de journaux et de livres qui chaque jour blasphèment la Majesté divine. Le Christ notre Maître est ignoré, moqué; à ses temples succèdent ceux de la culture déicide.

- On a dit le Mont Athos était le rempart contre l'Antichrist. Est-ce vrai, Père très saint ?

- De toute l'Orthodoxie, il est vrai que la Sainte Montagne es la gardienne la plus rigoureuse de la Tradition chrétienne, traversant de son éperon toutes les vicissitudes de l'histoire humaine : elle a survécu à la chute de l'Empire byzantin, échappé au croissant de Mahomet, refusé la tiare de Rome et la faucille de Moscou, combattant inlassablement contre toutes les hérésies du Levant et du Couchant.

- Mais, dîmes-nous, vous êtes une infime minorité, parmi les Chrétiens d'aujourd'hui, à penser ainsi.

- La majorité peut n'être qu'une multitude de gens qu'on se garde d'informer et qui jugent de tout en ne sachent rien. Une seule Personne plus Dieu, voilà la I'Église, qui n'a jamais promesse d'une victoire terrestre, existera jusqu'à la fin, même réduite à un petit troupeau. Je sais, frères bien-aimés, qu'on dit partout de nous que nous ne sommes qu'un ramassis de moines pouilleux, fanatiques et ignorants, alors que nous ne sommes là, avec toute notre crasse et toute notre ignorance, que pour témoigner de la Gloire du Tout-Puissant. On dira bientôt de nous que nous ne sommes qu'une secte, tandis que la somme de toutes les hérésies accumulées depuis vingt siècles passera pour la vérité ! Mais nous acceptons d'être haoes des hommes pourvu que nous ne soyons jamais séparés de l'Amour théandrique. Oui, nous appartenons au "petit reste" dont parle le divin Paul, qui n'a jamais fléchi le genou devant Baal. Nous savons avec Basile le Grand que "ce n'est pas la multitude qui sera sauvée", et avec Nicéphore le Confesseur, que "si même un petit nombre reste attaché à la piété orthodoxe, c'est lui qui constitue I'Église."

- Vous nous faites pleinement comprendre, vénérable Père, l'inébranlable attachement de l'Orthodoxie à la Tradition. Et pourtant, assez curieusement, il y a en elle, à côté d'un aspect hiératique et immuable, quelque chose de très moderne, qu'ignore l'Occident. Nous pensons par exemple à l'usage des langues vernaculaires dans la Liturgie, au choix de l'évêque par le peuple, ou au mariage des prêtres.

- Ce ne sont pas là deux aspects, l'un ancien, l'autre moderne, c'est la Tradition telle qu'elle a toujours été. L'usage obligatoire du latin dans toute la chrétienté occidentale l'a rigidifiée, uniformisée, en supprimant arbitrairement la diversité des manifestations liturgique. Le mariage des prêtres a toujours existé dans le christianisme orthodoxie, où l'on n'a pas confondu l'ordre sacerdotal et l'ordre monastique. Au Concile de Nicée, un grand ascète égyptien, saint Paphnuce, rappela la chasteté spirituelle de l'amour conjugal et l'entière compatibilité du sacerdoce et du mariage. Celui-ci, comme celui-là, fait l'objet d'un sacrement . Discrète et dévouée, la femme du prêtre est la mère de tous les fidèles; il y a chez nous des générations de prêtres, comme il en existe de musiciens. Mais c'est une chose que l'Occident a oubliée, comme il a oublié aussi la "rumination" personnelle des Écritures, la vivification du Nom, et beaucoup d'autres points.

- Vous en voulez fortement à l'Occident, saint ancien. L'Église romaine n'est-elle pas, malgré des erreurs, "catholique" dans le plus large sens du terme ?

- C'est justement là que réside la confusions qui assimile abusivement catholique dans le sens d'"universel", et romain, terme servant seulement à localiser César. C'est de la même façon qu'on assiste soit à une dissolution du sacré dans des engagements extérieurs, soit à la réduction de l'Église aux structures hiérarchiques et autoritaires. D'où l'expression péjorative de "simples fidèles"; d'où le fait que l'espèce du vin soit réservée aux seuls clercs. Quand ceux d'Occident parlent d'Église, ils entendent beaucoup moins par là le Corps mystique qu'une hiérarchie disciplinaire.

- Vous parliez tout à l'heure, vénéré Père, de l'usage du latin étendu à l'ensemble de l'Occident chrétien. Mais cette langue a cimenté entre elles les nations catholiques et elle a consacré l'unité romaine face a une certaine anarchie orthodoxie.

- Vous prenez pour anarchie, frères bien-aimés, la diversité pentecostale. L'unité romaine est surtout d'ordre juridique, administratif et abstrait, tendant au centralisme. L'unité orthodoxe, au contraire, réside dans la foi commune à toutes les Églises autocéphales; c'est une unité intérieure, doctrinale et sacramentelle, celle des toutes premières communautés chrétiennes s'entreaidant tout en restant libres les unes par rapport aux autres, dans le mutuel respect des langues et des coutumes nationales. C'est l'unité dans la diversité, c'est une symphonie, non un monologue.

- Vous tenez donc pour responsable l'occident, dans l'actuelle crise du Christianisme ?

- Hélas ! oui, totalement . Sa Majesté l'Homme d'Europe a bâti la religion de l'Homme en exilant le Dieu-Homme dans le ciel.

- Comment cela ?

- L'humanisme issu de l'ancien paganisme a proclamé l'homme divinité suprême. Dans son orgueil, l'homme européen s'est prétendu Dieu, il s'est voulu la mesure de toute chose, il a nié tout ce qui le dépasse ou qu'il ne peut comprendre à la lumière de sa raison. S'il admet encore le Christ, c'est en tant qu'homme, non en tant que Dieu suprême. C'est là un clou dans l'oeil « l'Église, une kakodoxie qui a pour nom Arianisme. Le Christ est vrai Dieu, consubstantiel à Dit le Père. C'est pourquoi Il est Sauveur, Rédempteur et Seigneur. En niant consubstantialité, l'Arianisme prive Dieu de divinité. Il prétend expliquer Dieu avec la seule intelligence humaine déchue. Or, "un Dieu explicable cesserait d'être Dieu", dit saint Athanase cette langue de feu du saint Esprit. La logique est incapable de comprendre l'incompréhensible, de saisir l'insaisissable. Et aujourd'hui, la pensée moderne, en réduisant tout à l'homme, y compris le Tout, a ressuscité l'Arianisme dans sa gloire ! Toute la culture occidentale en est imprégnée d'où le combat contre l'Esprit, la pneumatomachie qu'elle mène vigoureusement avec les armes du relativisme et du positivisme. D'où la banqueroute contemporaine.

- La raison peut servir à prouver l'Existence de Dieu. Saint Anselme, par exemple ?

- Dieu se prouve par Lui-même, par sa création, sa révélation et son Incarnation. Anselme commence à vouloir prouver par déductions ( arguments ontologiques : la scolastique, fille de l'aristotélisme arabisé, est né, qui choisit pour guide la raison, qu'elle préfère au très saint Esprit. Le rationalisme naît à son tour, d'où naîtront le Protestantisme, l'individualisme ( son libre-arbitre, le rejet de le métaphysique, la critique des textes et le scientisme. Parallèlement à cet Occident dualiste, le monde grec, né de Platon et de Plotin, développera, sous le souffle biblique, un Christianisme tout pénétré de mysticisme et de poésie; L'Occident optera pour la "culture" religieuse, puis profane; l'Gréce gardera les "choses qui sont au-dessus de nous" la connaissance profonde, la gnôsis.

La nuit nous avait lentement enveloppés de linceuls faufilés d'étoiles. Elle était l'image de cette Gnose divine que recèle une Orthodoxie repliée sur ses trésors cachés. Peut-être, Père Cyrille ne nous disait-il pas tout. Nous savions qu'Irénée, Basile de Césarée, Grégoire de Nysse, Denys l'Aréopagite, Évagre le Pontique et d'autres font allusion dans leurs oeuvres à une tradition orale et secrète, émanant du Christ et transmise par les apôtres. Nous nous souvenions que le Christ avait interdit de répandre les perles devant les pourceaux; et si plusieurs phrases de la célébration des "redoutables mystères" se déroulent derrière un voile, cela doit bien correspondre à quelque chose. Mais nous saisissions du même coup qu'en perdant ces ésôtérika, l'Occident avait perdu le sens même de ce dont il parle, et que sa chute était sûrement plus grave qu'on ne l'imagine.

Mais nous nous arrêtâmes au seuil de ce vertige. Le bienheureux Hésychios nous dictait notre conduite : "L'entretien le plus élevé n'est que bavardage s'il se prolonge trop.

à suivr

La «majorité» peut m'effrayer, mais elle ne peut pas me convaincre.

saint Basile le Grand

ICONOGRAPHIE BYZANTINE (SUITE)

L'iconographe

Comme le prêtre qui sert l'Église par son ministère, ainsi l'iconographe par son charisme oeuvre pour et dans l'Église. Cela n'anéanti aucunement sa personnalité et ses dons naturels; bien au contraire, il trouve son épanouissement dans la communauté des croyants. Si l'artiste profane travaille pour sa propre gloire et cherche l'originalité, l'iconographe lui, sait que sa gloire ne consiste pas dans l'isolement mais dans la communion avec l'Église entière. Il est conscient de ce qu'il doit à cette communauté de fidèles par laquelle la Tradition de l'iconographie a pu s'eriger et s'entretient. Il ne cherche pas à copier servilement ni à inventer à tout prix, mais à transmettre d'une manière vivante ce qui elle-même est vivante - l'Orthodoxie dans son aspect artistique.

Pour être iconographe ou le devenir un certain talent artistique est nécessaire. Ce talent uni au charisme, basé sur une connaissance théologique de même qu'artistique fait l'iconographe et l'expérience le parfait.

Comme les bâtisseurs du Temple de Salomon, dont chacun avait une tâche précise à remplir, I'iconographe lui collabore à la construction du temple spirituel qu'est l'Église.

L'iconographe enseigne, sanctifie, prophétise. Son enseignement se fait par les couleurs et les formes, qui complète celui de la parole. Il sanctifie la matière qui prend un contenu religieux, se charge de grâce. Il prophétise ce qui nous attend, non seulement le temps à venir, mais l'éternité, la Jérusalem céleste.

Les icônes ne sont pas signées par lui, car ce n'est pas «son» oeuvre mais celle de toute l'Église. Il n'est que le canal à travers lequel la grâce de l'Esprit saint crée. Non d'une manière machinale mais librement il collabore en synergie avec la grâce. Tout au plus il signe : «Par la main d'un tel,» pour exprimer précisément cette oeuvre de la grâce qui se fait à travers lui.

À l'iconographe est demandé, en plus de son charisme et de son talent, une vie d'ascèse et de prière, c'est-à-dire une sainteté de vie. Sans cela ses icônes restent vides, sans vie, plates. De même que le Christ ne s'incarna que dans un être pur et sanctifié - la Vierge Marie , de même l'Esprit saint ne se communique à l'icône qu'à travers un iconographe digne dont le nom est conforme à ce qu'il représente.

Parmi les iconographes il y a eu des saints tel saint André Roublev, saint Alype et bien sûr l'apôtre Luc. Il y a eu aussi des génies célèbres comme Théophane le Grec, Emmanuel Panselinos, Daniel le Noir et tant d'autres. Il n'est pas donné à chaque iconographe d'arriver à cette hauteur, mais il est appelé à les suivre, à les imiter, à marcher sur le chemin qu'ils ont tracé, à s'inscrire dans cette lignée qui a gardé et transmis un des trésors parmi les plus précieux de l'Orthodoxie - I'iconographie byzantine.

hm. Cassien

Même si l'écriture divine applique à Dieu des images qui semblent corporelles ..., ces images elles-mêmes sont incorporelles parce que les prophètes et ceux à qui elles se sont révélées (puisqu'elles n'ont pas été vues par tous) les ont vues non pas par les yeux de chair, mais par les yeux de l'esprit.)

saint Jean Damascène (3e Traité à la défense des icônes

L'ORIGINE DES RELIGIONS

Pourquoi y a-t-il tant de religions ? D'où viennent-elles ? Laquelle est la vraie, s'il y en a une ? Ne sont-elles pas toutes plus ou moins vraie et bonnes, puisqu'elles prétendent toutes mener au même but ? Des questions qui demandent une réponse.

Essayons d'y répondre sommairement, d'une manière simple et claire.

Il nous faut remonter l'histoire de l'humanité jusqu'à sa source, c'est-à-dire jusqu'à la création de l'homme.

Au commencement, il n'y avait qu'une seule religion. Saint Athanase le Grand dit : «Le premier homme qui s'appelle en hébreu Adam, au commencement, - d'après l'Écriture -, gardait son esprit tourné vers Dieu, dans la plus candide familiarité, et vivait avec les saints dans le lieu que saint Mooese a appelé figurativement un paradis.» Cette contemplation était la religion de l'homme, qui était destinée à progresser vers l'infini, et qui n'était pas obscurcie par le péché.

Oubli, ignorance, et erreur s'emparèrent de l'homme à la suite du péché. Chassé du paradis, l'homme n'oublia pas son Créateur, et, à plus forte raison, Dieu ne Se détourna pas non plus de l'homme. Pourtant, le paradis était fermé et l'homme était sous la domination du diable - la lutte commença. L'épreuve du paradis qui aurait dû amener l'homme à la béatitude éternelle se changea en lutte, par laquelle il s'agissait de se défaire des chaînes du péché et de retrouver la félicité d'Éden. Telle fut la religion d'origine qui fut une mais qui tomba en dégénérescence.

Le péché augmenta et la religion se perdait; aussi, Dieu en voyant l'iniquité des hommes, envoya le déluge. Seuls Noé et sa faille furent trouvés justes devant Dieu, et Dieu les sauva du déluge. Après le déluge, Dieu conclut une alliance avec Noé et à travers lui, avec toute l'humanité à venir, - et même les animaux y furent inclus (Gen 9,8-17).

Par la suite, cependant, les hommes se multiplièrent et se répandirent sur la surface de la terre. La religion qu'ils avaient conservée, - héritée de leurs ancêtres et «inscrits dans leur coeur» (Rom ,15) - s'altéra inévitablement, car l'homme est versatile. La religion une de l'origine se divisa en une quantité de croyances locales qui gardaient toutes plus ou moins la vérité. «Il y a eu, au berceau de l'humanité, une religion identique qui, après la dispersion des peuples, s'est modifiée suivant les circonstances soit historiques, soit naturelles.» (Wladimir Guettée). D'anciennes religions telles que l'hindouisme, par exemple, remontent vraisemblablement à ces âges antiques. Elles sont donc des survivances de la religion d'origine et nul ne peut nier qu'elles contiennent une part de vérité.

Il y eut certes, aussi, de ces religions qui sont tombées, allant de mal en pis, qui se sont égarées dans l'idolâtrie, la superstition, la magie, etc. Et il se peut que d'autres se soient élevées de nouveau vers une connaissance plus parfaite de la vérité. Telle est l'origine des religions humaines.

Israël, le peuple élu, prend une place à part. La religion juive, bien sur, remonte aussi à l'origine de la religion, mais a pris sa forme spécifique avec le patriarche Abraham. Dans l'économie de Dieu, Abraham et le peuple d'Israël devaient jouer un rôle particulier. De la descendance d'Abraham, devait sortir le Messie, Celui qui fut envoyé par Dieu pour sauver l'humanité et apporter la révélation de toute la vérité.

«Car ténèbre couvre la terre, et obscurité les peuples. Mais sur Toi Se lève le Seigneur, et sa Gloire se manifeste sur Toi» (Is 60,2).

«L'ancienne Alliance n'a été contractée qu'avec le peuple d'Israël parce que son but était de conserver la promesse du Messie qui devait sortir de ce peuple.» (Wladimir Guettée).

L'homme, malgré sa justice et sa piété, resta exclu du paradis, - gardé par des chérubins (Gen 3,4). L'homme, à cause du péché, ne pouvait plus parvenir à la pleine connaissance de la vérité, ni retourner au paradis, et encore moins entrer dans la béatitude éternelle. La terre de la promesse où entra finalement Israël ne fut qu'un avant-goût, une ombre de la réalité que le Christ apporta.

Israël avait donc une mission particulière à accomplir. Toute l'histoire de l'ancienne Alliance, que Dieu conclut avec Abraham, et renouvela à plusieurs reprises, fut la préparation à la venue du Sauveur. «Un rejeton sortira du tronc d'Isaoee, et un rameau de sa racine portera des fruits» (Isaoee 11,1). «Le salut vient des Juifs, dit le Christ à la samaritaine» (Jn 4,22).

Nous avons dit que le Christ apporta toute la vérité. «Quand viendra l'Esprit de vérité, Il vous induira dans toute la vérité.» (Jn 16,13).

Les Juifs d'avant le Christ connaissaient bien mieux la vérité que les autres religions, mais il y avait encore des points obscurs qui ne furent révélés qu'à l'Église; par exemple la croyance en la vie éternelle, le mystère de la sainte Trinité, etc. Ce n'est que lors de la Pentecôte, quand l'Esprit saint descendit sur l'Église, que toute la vérité fut révélée.

Par sa mort sur la croix, le Christ apporta le salut au monde et lors de la Pentecôte, l'Esprit saint induisit l'Église dans toute la vérité. C'est donc dans l'Église que se trouve le salut et toute la vérité.

Il faudrait encore traiter des hérésies chrétiennes qui s'engagèrent dans l'erreur et sur le chemin de la perdition, de L'Islam, et des sectes. Mais ceci dépasse le sujet de notre article.

Disons pourtant encore quelques mots sur les juifs qui n'entrèrent pas dans l'Église, qui crucifièrent et rejetèrent le Christ. Ne serait-ce plus le même Israël ? L'Israël véritable est maintenant l'Église, comme dit l'Apôtre. Ces juifs sont devenus un rameau qui a été coupé à cause de leur incrédulité (Rom 11,20), afin que l'Église des nations y soit greffée. Ils sont donc une branche morte et sans fruits, et c'est l'Église qui est verdoyante et qui porte du fruit.

La réflexion d'un père athonite nous aidera à mieux comprendre le problème : «Si j'étais moi-même juif, je poserais à ma conscience le problème suivant : avant la venue du Christ, le peuple d'Israël donna à l'humanité une certaine catégorie d'hommes comme le prophète Mooese, qui parlait avec Dieu face à face, comme un homme parle avec son ami, des hommes comme Élie et Élisée, qui ressuscitèrent des morts, des hommes comme le prophète Daniel, qui ferma la gueule des lions, des hommes comme les trois jeunes gens vainqueurs de la fournaise ardente de Babylone, etc. Si je regarde à présent chez les descendants naturels du peuple d'Israël, je ne vois que de grands savants comme le philosophe Mooese Maoemonide, comme Einstein, de grands artistes comme Yehudi Menuhin ou de grands banquiers comme Rockfeller. Mais il ne s'agit plus des mêmes hommes, il ne s'agit plus des mêmes fruits. Alors, au fond de ma conscience s'élèverait un énorme point d'interrogation : Pourquoi ? La réponse serait alors tragique : Il ne s'agit plus du même fruit, par conséquent, il ne s'agit plus du même arbre ! C'est ce que dit l'apôtre Paul : les branches naturelles ont été retranchées et les branches sauvages ont été greffées à leur place. (Rom 11).

Après tout ce que nous avons dit, nous pouvons conclure que l'Église remonte par le peuple d'Israël à la religion de l'origine et qu'elle contient le salut et toute la vérité.

Hm. Cassien (écrit en 1978)

Il est sûr que nous devons chérir ceux dont nous pensons qu'ils seront sans fin avec nous, plus que ceux qui le sont seulement en ce monde.

saint Ambroise de Milan

ACTIVITÉ HUMAINE ET GRACE DIVINE

27e homélie de saint Macaire le Grand

Ce n'est pas une attention superficielle que tu dois prêter à la substance intellectuelle de l'âme, mon bien-aimé, car l'âme immortelle est un vase précieux. Vois combien le ciel et la terre sont grands; néanmoins, ce n'est pas en eux que Dieu a mis sa Bienveillance, mais seulement en toi. Considère ta dignité et ta noblesse ! Car ce n'est pas par l'intermédiaire des anges, mais en personne, que le Seigneur est venu te secourir (cf. Gal 3,19; Héb 2,2), afin de te rappeler, toi qui étais perdu, toi qui étais blessé, et de te rendre la forme primitive du pur Adam. L'homme exerçait sa domination depuis le ciel jusqu'aux régions inférieures, il était capable de discerner les passions, étranger aux démons, pur de tout péché, image et ressemblance de Dieu. Mais à cause de la transgression, il est maintenant perdu, blessé, mort. En effet, Satan a obscurci son intellect. A certains égards, c'est ainsi qu'il est; et à d'autres égards, il vit, discerne, a une volonté.

 

Question : Quand vient le saint Esprit, la convoitise naturelle n'est-elle pas extirpée avec le péché ?

 

Réponse : J'ai dit précédemment que le péché est extirpé et que l'homme retrouve la forme primitive du pur Adam. Assurément, par la force de l'Esprit et la nouvelle naissance spirituelle, il atteint de nouveau la mesure du premier Adam, et il devient même plus grand que lui. Car l'homme est déifié.

 

Question : Satan ne peut-il nous attaquer que dans certaines imites, ou peut-il faire la guerre comme il veut ?

 

Réponse : Ses attaques ne sont pas seulement dirigées contre les chrétiens, mais aussi contre les idolâtres et contre le monde entier. S'il lui était concédé de de faire la guerre comme il veut, il détruirait tout. Pourquoi ? Parce que telle est son oeuvre propre et sa volonté. Il en est comme du potier qui met ses vases au four, et qui le chauffe jusqu'à un certain degré, ni trop, pour que les poteries, trop chauffées, n'éclatent pas, ni trop peu, pour que, insuffisamment cuites, elles ne soient perdues. De même, l'ouvrier qui travaille l'argent ou l'or pousse lui aussi le feu jusqu'à un certain degré seulement. S'il chauffe trop, I'or et l'argent fondent, se liquéfient et sont perdus. Et si l'intellect humain sait de même mesurer le fardeau qu'on peut imposer à une bête de somme, à combien davantage Dieu, qui connaît ces vases que sont les hommes, mesure-t-il diversement le champ qu'il laisse à la puissance adverse !

De même que la terre, bien qu'elle soit une, est caillouteuse à tel endroit et riche à tel autre, apte tantôt à la culture de la vigne, et tantôt à celle du blé et de l'orge, ainsi les coeur humains et leurs dispositions offrent des terrains divers, comme sont divers aussi les charismes qui sont donnés d'en haut. A celui-ci est donné le service de la parole, à tel autre le discernement, à un autre encore le charisme des guérisons. Dieu sait en effet comment chacun est capable de gérer ses affaires, et Il distribue en conséquence des dons différents. De même, en ce qui concerne les combats, c'est seulement dans une certaine mesure, suivant la capacité et la force de chacun, qu'il laisse la puissance adverse les attaquer.

 

Question : Est-ce que celui qui a reçu la force divine et qui a été partiellement transformé, demeure cependant dans se nature ?

 

Réponse : Pour que la volonté, même après la venue de la grâce, puisse encore faire ses preuves, montrer vers quoi elle incline et avec quoi elle s'accorde, la nature reste la même. Celui qui est d'un tempérament rude reste rude, et celui qui a un caractère facile reste facile. Il arrive qu'un homme frustre connaisse une nouvelle naissance spirituelle, se trouve transformé en sage, et que lui soit donnée la connaissance des mystère cachés; il reste cependant fruste par nature. Un autre, d'un naturel dur, livre sa volonté au service de Dieu, qui l'accepte; sa nature reste rude, et pourtant Dieu se complaît en lui. Un autre a des manières douces, est attable et bon. Il se livre à Dieu, et le Seigneur l'accepte lui aussi. Mais s'il ne persévère pas dans ses bonnes actions, Dieu ne se complaît pas en lui. Ainsi, toute la nature d'Adam peut se tourner vers le bien comme vers le mal. Elle est susceptible de mal faire, mais elle peut, si elle veut, ne le point faire.

Il en est comme du parchemin sur lequel on écrit des choses diverses. Si tu as écrit ce que tu ne voulais pas écrire, tu l'effaces; le parchemin reçoit tout ce qu'on y écrit. De même, un homme rude peut livrer sa volonté à Dieu, se tourner vers le bien, et Dieu l'accueille. Dieu en effet, pour monter sa Miséricorde, accueille toute libre décision. Quand les apôtres arrivaient dans une ville, ils y restaient un certain temps et guérissaient quelques-uns des malades qui y étaient, mais non les autres. Les apôtres, quant à eux, auraient bien voulu ressusciter tous les morts et ramener tous les malades à la santé, mais leur volonté ne s'accomplissait pas entièrement; il ne leur était pas donné de faire tout ce qu'ils auraient voulu. De même, quand Paul eût été arrêté par le gouverneur, si la grâce qui était avec lui l'avait voulu, il aurait pu ensevelir le gouverneur sous les pierres et faire s'écrouler le mur, car il était un homme possédant le Paraclet. Mais on le fit descendre dans un panier (cf. Ac 9,25). Où était donc la force divine qui habitait en lui ? Ces événements s'accomplissaient en vertu d'une divine économie; si, dans certains cas, ces hommes faisaient des signes et des miracles, et, dans d'autres cas, étaient réduits à l'impuissance, c'était pour qu'apparaisse la différence de foi entre ceux qui ne croyaient pas et ceux qui croyaient, pour que le libre vouloir soit mis à l'épreuve, et pour que l'on voie manifestement si certains ne se scandalisaient pas de la faiblesse des apôtres. En effet, si les apôtres avaient pu faire tout ce qu'ils voulaient, c'est une force nécessitante qui aurait engendré chez les hommes la crainte de Dieu, du fait des miracles, et non le libre choix, et il n'aurait plus eu ni foi ni incrédulité. Or le christianisme est une pierre d'achoppement et un rocher de scandale (cf. Rom 9,33; I Pi 2,8)

Au reste, il ne faut pas prendre à la légère ce qui est écrit au sujet de Job, à savoir comment Satan fit une demande à son sujet. De lui-même en effet, il ne pouvait rien faire. Mais que dit le diable au Seigneur ? Remets-le entre mes mains, et on verra s'il Te bénit encore en face." (Job 1,11) Job, Dieu et le diable sont toujours là. Dès que quelqu'un reçoit le secours de Dieu, qu'il est zélé et bouillonnant de grâce, Satan le réclame et dit au Seigneur : Parce que Tu l'aides et que Tu le prends sous ta garde, il Te sert. Mais laisse-le, mets-le entre mes mains, et on verra s'il Te bénit encore en face." Alors, après que l'âme ait été consolée, la grâce se retire et l'âme est livrée aux tentations. Le diable s'approche d'elle et l'accable de mille maux : découragement, désespoir, mauvaises pensées; il jette l'âme dans la tribulation, pour la rendre lâche et lui enlever l'espérance en Dieu.

L'âme avisée ne désespère pas lorsqu'elle est plongée dans les maux et la tribulation, mais elle tient fermement ce qu'elle possède, et si des milliers d'épreuves fondent sur elle, elle le supporte en disant : "Même si j'en meurs, je ne le quitterai pas." (cf. Job 13,15). Alors si l'homme persévère jusqu'à la fin, le Seigneur se met à discuter avec Satan : Tu vois quels maux et quelles tribulations tu as fait fondre sur lui, et cependant il ne t'a pas obéi, tandis que Moi, il me sert et me craint. S'il avait su que Job, au milieu des tentations, resterait ferme et ne serait pas vaincu, il ne l'aurait pas réclamé, pour éviter d'être couvert de honte. Aujourd'hui encore Satan est couvert de honte par ceux qui tiennent bon dans les tribulations et les tentations, et il est plein de regret, car il n'est arrivé à rien. Mais le Seigneur se met à lui dire : Voilà que je te l'ai abandonné, je t'ai permis de le tenter; quel a été ton pouvoir ? T'a-t-il écouté ?"

 

Question : Satan connaît-il toutes les pensées et toutes les intentions de l'homme ?

 

Réponse : Si un homme vit auprès d'un autre, il connaît ce qui le concerne, et si toi, qui as vingt ans, tu es au courant des affaires de ton prochain, comment Satan qui est auprès de toi depuis ta naissance, ne connaîtrait-il pas tes pensées ? Il est âgé déjà de six mille ans ! Mais nous ne prétendons pas qu'avant la tentation, il sache déjà ce que l'homme fera. Le tentateur tente, mais sans savoir s'il obéi ou non, jusqu'à ce que l'âme lui livre en servitude sa volonté. Nous ne disons pas non plus que le démon connaît toutes les pensées et tous les désirs du coeur. Il en est comme d'un arbre qui possède de nombreux rameaux et de nombreuses branches : quelqu'un peut en prendre deux ou trois. De même, I'âme possède de nombreuses ramifications et de nombreux membres; Satan peut s'emparer de certains rameaux - des pensées et des intentions -, tandis que d'autres pensées et d'autres intentions ne sont pas en son pouvoir.

Dans certains cas, le parti du mal l'emporte quand les pensées pullulent, dans d'autres cas au contraire, la pensée de l'homme est victorieuse, car il reçoit de Dieu secours et délivrance, et il s'oppose au mal. Dans l'un, il est dominé, dans l'autre, il impose sa volonté. Parfois il s'approche de Dieu, brûlant de zèle; Satan le sait, voit qu'il agit contre lui, et ne peut s'y opposer. Pourquoi ? Parce qu'il a la volonté d'appeler Dieu à l'aide, et qu'il possède dès lors les fruits qui lui sont naturels : aimer Dieu, croire en Lui, Le chercher, marcher à sa suite dans le monde visible, le cultivateur travaille la terre; mais, malgré son travail, il a besoin de la pluie et des averses lui viennent d'en-haut. En effet, sans la pluie du ciel, il ne lui sert de rien de travailler la terre. Il en va de même dans le monde spirituel : deux agents sont à considérer. Il faut en effet que l'homme, par son libre vouloir, cultive la terre de son coeur et prenne de la peine. Car Dieu réclame la peine, le labeur et I'activité de l'homme. Mais si, d'en-haut, les nuages célestes ne paraissent pas, accompagnés des pluies de la grâce, le labeur du cultivateur ne sert à rien.

C'est la marque du christianisme que l'homme, quelles que soient la peine qu'il prend et les oeuvres de justice qu'il accomplit, se comporte comme s'il n'avait rien fait. Quand il jeûne, il dit : "Je n'ai pas jeûné"; quand il prie : "je n'ai pas prié"; quand il persévère dans la prière : "je n'ai pas de persévérance", et : Je ne fais que commencer dans l'ascèse et à prendre de la peine." Et bien qu'il soit juste aux Yeux de Dieu, il doit dire : "Je ne suis pas encore juste, je ne me donne pas de peine, mais chaque jour je commence." Il doit garder en lui, jour après jour, I'espérance, la joie, l'attente du Royaume à venir et de la délivrance, en se disant : "Si je ne suis pas encore délivré aujourd'hui je le serai demain." Celui qui plante une vigne, avant même de commencer son travail, est plein de joie et d'espérance. Il imagine en esprit sa vigne et en suppute les profits, alors qu'elle n'existe pas encore, et c'est ainsi qu'il entreprend son labeur.L'espérance et l'attente le rendent courageux au travail, et il engage dès lors des dépenses importantes. Il en est de même pour celui qui bâtit une maison, ou cultive un champ : il engage une partie de sa fortune, animé par l'espérance du gain à venir. De même ici : celui qui n'a pas devant les yeux la joie et l'espérance, en se disant : "je vais obtenir la délivrance et la vie", ne peut ni endurer les tribulations, ni porter le fardeau, ni prendre la voie étroite. C'est en effet la présence en lui de la joie et de l'espérance qui lui permettra de peiner et de supporter des tribulations.

Il n'est pas facile à un tison d'échapper au feu; de même, I'âme n'échappera au feu de la mort qu'au prix d'un grand labeur. Il arrive souvent en effet que Satan, sous couleur de bonnes pensées, suggère à l'âme qu'elle plaira à Dieu en faisant telle ou telle chose. Il présente ses suggestions à l'âme et la dépouille secrètement par des pensées subtiles et qui paraissent bonnes; l'âme, ainsi violée, ne sait pas les discerner et tombe dans les pièges et la perdition du diable. L'arme la plus appropriée pour l'athlète et le combattant est celle-ci : rentrer dans son coeur, lutter contre Satan, se haoer soi-même, renier sa propre âme, s'irriter contre soi-même et se faire des remontrances, résister aux convoitises qui nous habitent, combattre les pensées et lutter contre soi-même.

Si tu ne préserves qu'extérieurement ton corps de la corruption et de la fornication, et si, intérieurement, tu commets l'adultère, pour Dieu tu es un adultère et un fornicateur dans tes pensées, et il ne te servira à rien d'avoir un corps vierge. Si un jeune homme trompe et séduit une jeune fille et la corrompt, dans le suite celle-ci sera méprisée par son époux, parce qu'elle a forniqué; de même, I'âme incorporelle qui entre en communion avec le serpent caché en elle, I'esprit malin, commet la formication devant Dieu, comme il est écrit : «Quiconque regarde une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultère dans son coeur." (Mt 5,28) Il existe en effet une fornication que l'âme commet en entrant en communion avec Satan. L'âme en effet est compagne et soeur, soit des démons, soit de Dieu et des anges. Si elle commet l'adultère avec le diable, elle ne convient plus à l'Époux céleste.

 

Question : Arrive-t-il parfois que Satan se calme et que l'homme soit délivré du combat, ou bien celui-ci doit-il lutter durant toute sa vie ?

 

Réponse : Satan ne cesse jamais la lutte. Aussi longtemps qu'un homme vie en ce monde, revêtu de la chair, il est en guerre. Mais une fois éteints les traits enflammés du malin, quel mal Satan pourrait-il encore faire à l'homme, même s'il vient ? Il en va comme de l'ami du roi, qui mène un procès contre un adversaire. Puisque le roi est son protecteur, son ami, et qu'il lui vient en aide, rien ne peut lui nuire. En effet, lorsque quelqu'un est passé par tous les grades et toutes les dignités et est devenu un ami du roi, qui pourrait encore lui faire du tort ? Dans le monde visible, il y a de villes qui reçoivent du roi des dons et des gratifications. Si elles doivent elles-mêmes rendre quelques services, elles n'y perdent rien, puisqu'elles reçoivent et obtiennent tant de choses du roi. Il en est de même pour les chrétiens : sans doute, l'ennemi les combat, mais ils demeurent auprès de la divinité, ils ont revêtu la force et le repos d'en-haut, et ils ne se soucient pas de la guerre.

De même que le Seigneur a revêtu un corps, laissant derrière Lui toute Principauté et toute Puissance, les chrétiens revêtent le saint Esprit et sont dans le repos. Même si la guerre surgit, si de l'extérieur Satan frappe à la porte, ils sont en sécurité à l'intérieur, grâce à la Force du Seigneur. Ils ne se soucient pas de Satan. Quand celui-ci a tenté le Seigneur dans le désert pendant quarante jours, quel tort lui a-t-il fait en s'approchant extérieurement de son Corps ? A l'intérieur, il était Dieu. Semblablement, les chrétiens, même s'ils sont tentés extérieurement, sont intérieurement remplis de la divinité et ne subissent aucun dommage. Si quelqu'un a atteint ce degré, il est parvenu à l'amour parfaite envers le Christ et à la plénitude de la divinité. Mais celui qui n'en est pas rendu à ce degré doit encore combattre intérieurement. A certains moments, il se repose dans la prière, mais à d'autres, il est dans la tribulation et la guerre. Le Seigneur le veut ainsi. Parce qu'il est encore un enfant, Il l'exerce au combat; deux choses abondent au-dedans de lui : la lumière et les ténèbres, le repos et la tribulation. Il prie dans le repos, et un moment après il est dans le trouble.

N'entends-tu pas ce que dit Paul ? : «Quand j'aurais tous les charismes, quand je livrerais mon corps pour être brûlé, quand je parlerais les langues des anges, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien." (1 Cor 13,1) En effet, ces charismes sont des stimulants. Ceux qui les possèdent, bien qu'ils soient dans la lumière, sont encore des enfants. Beaucoup de frères ont atteint ce degré et ont obtenu le charisme des guérisons, des révélations et des prophéties; mais comme ils n'étaient pas parvenus à l'amour parfait, qui est le lien de la perfection, la guerre est survenue, ils ont été négligents et sont tombés. Mais celui qui est arrivé à l'amour parfait est désormais lié étroitement et captif de la grâce. Celui qui ne fait qu'approcher quelque peu de la mesure de l'amour, sans arriver à lui être complètement attaché, est encore exposé à la crainte, à la guerre et à la défaite, et, s'il ne se tient pas sur ses gardes, il sera terrassé par Satan.

C'est de cette façon que beaucoup d'âmes se sont égarées. Quand elles ont reçu la grâce, elles ont cru avoir atteint la perfection, et ont dit : "Cela suffit, nous n'avons pas besoin de plus." Mais le Seigneur est infini et insaisissable, et les chrétiens n'osent pas dire qu'ils l'ont saisi, mais ils restent humbles et Le cherchent jour et nuit. La science des choses visibles est inépuisable, mais seul le comprend celui qui a fait certaines études. Il en est de même ici. Dieu ne peut être ni compris, ni mesuré, sinon par ceux qui ont reçu de Lui Le goûter, et qui connaissent leur propre faiblesse. Si un homme de médiocre instruction vient à la campagne, où les gens sont incultes, ceux-ci le louent pour sa science, car ce sont des campagnards qui ne peuvent en juger. Si le même homme va à la ville, où se trouvent des orateurs et des savants, il n'ose ni paraître, ni parler devant eux, car les savants le regardent comme un campagnard.