Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes sous la juridiction de S.B. Mgr. André archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 45
JUIN 1992

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

Tel : 00 33 (0) 4 68 96 1372

SOMMAIRE
ÉDITORIAL
LA TRADITION NON-ÉCRITE
DE LA VIE DE SAINT JEAN L'AUMONIER
VERS LA MARQUE DE L'ANTICHRIST
ICONOGRAPHIE BYZANTINE : La beauté de l'icône
DE LA VIE DES APOTRES
JE COURS ME SACRIFIER
DIX SAINTS A LA CELLULE DE LA SAINTE TRINITÉ

DEVENIR UN SAINT

Tout ce que la sainte Église a adopté et chéri doit être aimable au coeur du chrétien. Observe tout ce que l'Église a prescrit aux sept conciles oecuméniques. Malheur à celui qui y ajoutera ou en ôtera un seul mot.

Saint Séraphim de Sarov
ÉDITORIAL

 

Pendant l'édition de ce numéro, je me rendrai en Allemagne, afin de résoudre des problèmes qui ont surgi dans notre mission germanique. J'en reparlerai dans le bulletin suivant.

En côtoyant - "par écrit ou de vive voix", comme dirait l'Apôtre -, certains milieux hétérodoxes, je me sens amené à préciser le fondement sur lequel est basé l'Orthodoxie, à savoir la sainte Tradition dont les Écritures sacrées font partie. Toute cette Tradition qui nous est parvenue sans interruption à travers les siècles par écrit, oralement, secrètement, et par les coutumes, n'est rien d'autre que la vie de l'Esprit saint se manifestant dans toutes les dimensions de l'Église : sacrements, théologie, monachisme, iconographie, canons etc.

L'Écriture sainte y occupe une place privilégiée certes, mais elle n'est pas toute la Tradition. Avant que ne fussent écrits les textes de la Bible, le peuple de Dieu vivait pleinement déjà cette Tradition; que ce soit sous l'Ancienne Alliance, que ce soit dans la Nouvelle. Tous ces écrits ne furent écrits qu'occasionnellement comme par exemple les épîtres de l'apôtre Paul. Le Christ Lui-même n'a rien écrit si ce n'est dans le sable - les péchés des pharisiens.

Le canon de la Bible ne fut défini par les pères que quelques siècles après les apôtres, et même des écrits, comme par exemple le Livre d'Hénoch, qui date probablement d'avant les textes de l'Écriture sainte, n'y figurent pas, car l'Église, par qui et pour qui l'Écriture existe, a sélectionné progressivement ce qui est authentique, falsifié ou faux. C'est cette même Église qui est le gardien et l'interprète sûr des Écritures.

Ferme et vivante à la fois, la Tradition a gardé l'Église au cours des siècles, et la gardera aussi dans ces temps difficiles qui sont les derniers, ou règne la confusion et l'apostasie, et où chacun se tourne vers ce qui þatte l'oreille, selon l'Apôtre.

C'est dans la même intention que je publie ci-après le canon de saint Basile sur la tradition non-écrite.

Hm. Cassien

ARCHEVEQUE ANDRÉ

Si nous possédons la Tradition de l'Église, il ne faut rien chercher d'autre.

Saint Jean Chrysostome

LA TRADITION NON-ÉCRITE

 

91e Canon de saint Basile le Grand

 

Les dogmes et enseignements que l'Église garde en dépôt nous sont en partie parvenus par l'enseignement écrit, le reste nous l'avons reçu de la Tradition apostolique transmise jusqu'à nous sous la discipline de l'arcane; mais les unes et les autres ont la même autorité en matière de foi, et personne, qui ait la moindre idée des institutions ecclésiastiques, n'oserait y contredire. Si en effet nous essayions de laisser de côté les traditions non-écrites, parce qu'elles n'auraient point grande valeur, nous porterions, sans nous en apercevoir, atteinte à des points capitaux de l'évangile, bien plus, nous ne laisserions à la prédication catéchétique qu'un vain nom. Par exemple, pour ne mentionner tout d'abord qu'un point, le premier et le plus commun : le fait que se signent du signe de la croix ceux qui ont mis leur espérance dans le Nom de notre Seigneur Jésus Christ, qui nous l'a enseigné par écrit ? De nous tourner vers l'orient pendant la prière, quelle proposition écrite nous l'a enseigné ? Les paroles de l'invocation du saint Esprit pour la consécration du pain d'action de grâces et du calice de la bénédiction, quel saint nous les a-t-il laissés par écrit ? En effet, nous ne nous contentons pas de ce dont l'apôtre ou l'évangile ont gardé le souvenir, mais nous faisons précéder et ajoutons autre chose, parce que nous estimons que cela a grande valeur pour le mystère eucharistique, l'ayant ainsi reçu de la Tradition non-écrite. Nous récitons des prières sur l'eau baptismale et l'huile de l'onction et de plus sur le candidat au baptême, d'après quel texte ? N'est pas d'après la Tradition arcane et secrète ? Même plus : l'onction même de l'huile, quelle proposition écrite nous a appris à le faire ? Et la triple immersion baptismale, d'où provient-elle ? Et tout le reste qui se rapporte au baptême, de renoncer à Satan et à ses messagers, de quelle écriture provient-il ? N'est-ce pas de cet enseignement non-public et secret, que nos pères ont gardé en l'entourant d'un silence à l'abri de toute curiosité et indiscrétion, sachant bien par expérience que le caractère vénérable des sacrements est bien gardé par la discipline de l'arcane ? En effet ce que les non-initiés ne devaient même pas soupçonner, était-il normal d'en rendre l'enseignement public en le mettant par écrit ?

La raison d'être de la Tradition non-écrite, c'est que la connaissance des dogmes, exposées à des discussions, ne soit avilie par suite de l'accoutumance. Autre chose les dogmes, autre chose la prédication catéchétique, car les dogmes restent enveloppées de silence, le catéchisme est publié. Une sorte de silence est aussi le manque de clarté qu'emploie l'Écriture pour rendre le sens des dogmes difficile à comprendre, en vue de l'utilité de ceux qui les lisent.

De là vient que tous nous nous tournons vers l'orient pendant la prière, mais nous sommes un petit nombre à savoir que nous cherchons par là l'antique patrie, le paradis. Et nous faisons nos prières debout le premier jour de la semaine, mais nous n'en connaissons pas tous la raison; car, ressuscités que nous sommes avec le Christ et obligés d'aspirer vers les choses célestes, nous ne rappelons pas seulement à notre esprit par la station debout pendant la prière la grâce, qui nous a été accordée en ce jour de résurrection, mais aussi que ce premier jour de la semaine semble être en quelque sorte l'image de l'éternité à venir; c'est justement parce qu'il est le début des jours que Moïse dit à son sujet non pas "le premier ", mais le jour "un". Vu que ce jour revient à plusieurs reprises, il est en même temps un et huitième, manifestant par lui-même le jour vraiment un et huitième que le psalmiste rappelle dans l'inscription de certains psaumes, et qui représente par lui-même l'état qui suivra notre temps présent, ce jour sans fin, sans nuit, sans succession, l'éternité sans terme et toujours nouvelle. Il est donc nécessaire que l'Église enseigne à ses disciples de faire leurs prières en se tenant debout, afin que par le continuel rappel de la vie sans fin, nous ne négligions point les moyens d'atteindre ce passage.

De même, toute la sainte cinquantaine des jours après Pâques est un rappel de la résurrection espérée. Car ce jour un et premier, multiplié sept fois par sept constitue les sept semaines de la sainte cinquantaine; commençant et finissant par un, elle déroule ce même un cinquante fois; elle imite ainsi l'éternité, commençant, comme dans un mouvement cyclique, au même point et terminée au même; pendant cette cinquantaine la coutume de l'Église nous a appris à préférer la station debout pour la prière, transportant pour ainsi dire notre esprit du présent à l'avenir par ce rappel manifeste. Par ailleurs chaque fois que nous plions les genoux et que nous nous relevons, nous démontrons en acte avoir été jetés à terre par notre péché et rappelés au ciel par la Miséricorde de Celui qui nous a créés.

Le jour entier ne me suffirait pas pour exposer le sens caché des traditions non-écrites de l'Église. Je laisse tout le reste de côté mais la profession même de la foi, de croire à un Père et un Fils et un saint Esprit, de quelle tradition écrite la tenons-nous ? Si c'est par suite de la Tradition baptismale, selon le principe de notre foi, de devoir croire ce en quoi nous avons été baptisés, que nous confirmons notre profession à notre baptême, alors qu'ils nous permettent aussi de confirmer notre doxologie à notre foi. Si cependant ils rejettent la forme de notre doxologie parce qu'elle n'est point contenue dans la Tradition écrite, qu'ils nous donnent les preuves par la Tradition écrite de notre profession de foi et de tout ce que nous avons énuméré. Après tout cela, alors qu'il y a tant de choses non-écrites et d'une si grande importance pour le mystère de notre foi, ne nous permettront-ils pas d'employer un mot qui est venu jusqu'à nous, transmise par nos pères, et que nous avons trouvé, nous, conservé dans la simplicité de la Tradition des Églises non-perverties, mot qui possède une vertu non des moindres et contribue grandement à la compréhension du mystère ?

 

La violation de l'ancienne législation ou même d'une seule de ses règles prive l'Église locale de la Grâce de Dieu et la transforme en société schismatique.

Nicodème, évêque de Dalmatie

DE LA VIE DE SAINT JEAN L'AUMONIER

 

Lorsque l'on rapportait à ce sage hiérarque que quelqu'un aimait à faire l'aumône, il le faisait venir avec joie et lui disait : "Comment es-tu devenu si charitable ? Est-ce par ton propre penchant ou en te faisant violence ?" Sur quoi, quelques-uns de ceux qu'il interrogeait de la sorte avaient honte de lui avouer la vérité et d'autres la lui disaient tout franchement. L'un deux lui parla en ces termes : "En vérité, Monseigneur, je ne fais rien de bien, pas même mes aumônes et ce peu que je fais je ne le fais que grâce à l'assistance que j'ai reçue de Dieu et de vos prières qui m'ont accoutumé à agir comme je le fais car j'étais auparavant cruel et impitoyable envers les pauvres, mais ayant subi une perte qui me mit dans le besoin, je me dis en moi-même : "Si tu étais charitable, Dieu ne t'abandonnerait pas" et je résolus de donner chaque jour aux pauvres cinq grosses pièces de monnaie de cuivre. Au début, le diable me disait pour m'en détourner : "Ce que tu donnes suffirait à acheter des légumes pour ta maison ou à couvrir les frais des bains"; et je cessai de faire l'aumône comme si en la faisant j'avais ôté le pain de la main à mes enfants. Mais reconnaissant que je me laissais ainsi emporter à un mauvais penchant, je dis à mon serviteur : "Vole-moi tous les jours cinq pièces de monnaie sans que je le sache et donne-les aux pauvres" (car ma profession est d'être changeur). Ce garçon qui était fort charitable en prenait dix au lieu de cinq et quelquefois même une petite pièce d'argent de plus. Puis voyant ensuite que Dieu répandait ses bénédictions sur moi et que je devenais riche, il augmenta ses larcins pour donner aux pauvres. Un jour que j'admirais en moi-même les grâces que Dieu me faisait, je lui dis : "En vérité, mon ami, ces cinq pièces de monnaie que tu donnes chaque jour aux pauvres nous ont merveilleusement profité; c'est pourquoi je veux qu'à l'avenir tu en donnes dix au lieu de cinq." Il me répondit en riant : "Ne vous mettez point en peine, mon maître, mais rendez seulement grâces à Dieu de mes larcins, puisque sans cela nous n'aurions pas de pain à manger; s'il y a dans le monde quelque larron qui soit homme de bien, je puis dire que je le suis." Il m'avoua ensuite qu'il donnait beaucoup plus que je ne l'avais ordonné, aussi, je pris l'habitude, Monseigneur, de faire l'aumône de très bon coeur." Le bienheureux patriarche fut si édifié de ce récit qu'il lui déclara : "En vérité, mon fils, je n'ai rien vu de semblable dans tout ce que j'ai lu des actions des saints pères."

 

Un des traits essentiels de l'Orthodoxie, qui est à la base de toute sa structure et de son système canonique, est l'interdiction d'enfreindre les définitions immuables établies par les pères de l'Église. Cette position seule peut refouler les forces et les aspirations modernes qui sont, comme le dit l'apôtre, le fruit de la sagesse terrestre, charnelle et démoniaque. Car comment ce qui fut pendant tant de siècles plein d'ordre et d'harmonie peut-il perdre sa puissance et son caractère sacré pour le reste des jours ?

Patriarche Joachim III de Constantinople

VERS LA MARQUE DE L'ANTICHRIST

"(La Bête) fait donner à tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, une marque sur le front, afin que personne ne puisse acheter ni vendre, s'il n'est marqué du nom de la Bête ou du chiffre de son nom. Ici est la sagesse ! Que le possesseur d'intelligence calcule le chiffre de la Bête ! C'est un chiffre d'homme : son chiffre est 666." (Ap 13,17-18).

Les textes suivants annoncent un pas de plus vers le signe de la Bête dont parle l'Apocalypse. Après le chèque, c'est la carte, et après la carte, ce sera le signe invisible sur le front ou la main droite qui est déjà à l'essai dans divers pays. Il paraît même qu'on imprime à des nouveaux-nés, à l'insu de leurs parents, ce signe qui débute par le "666".

Hm. Cassien

La "carte à puce" des professionnels de santé serait disponible dès la fin 1993.

 

Jean-Louis Bianco a mis en place, mardi, le groupement d'intérêt public chargé de préparer la future carte à puce des professionnels de santé. Complément indispensable de la carte de l'assuré social, elle pourrait être prête d'ici à la fin 1993.

 

La révolution informatique de notre système de santé est en marche. Après la carte de l'assuré social, actuellement expérimentée par la Caisse nationale d'assurance-maladie à Boulogne sur Mer, voici la carte des professions de santé. Cette carte à puce doit en effet permettre aux professionnels d'avoir accès aux dossiers administratifs et médicaux de leurs patients tout en procédant à une identification, condition sine qua non pour préserver le secret médical.

C'est un groupement d'intérêt public (GIP) mis en place par le ministre des Affaires sociales, Jean-Louis Bianco, qui devra définir les modalités techniques et informatiques de la future carte. Présidé par Michel de Virville, conseiller-maître à la Cour des comptes et ancien directeur de cabinet de Jean-Pierre Soisson, il réunit une quinzaine d'organismes concernés par la mise en place progressive de la carte de l'assuré social.

Cette carte qui concernera 1 million d'utilisateurs (médecins, chirurgiens-dentistes, sages-femmes, pharmaciens ainsi que toutes les professions paramédicales) sera attribuée par les ordres des professions concernées et les services extérieurs du ministère des Affaires sociales (DDASS).

L'informatisation de notre système de santé par le biais de ces deux cartes vise, selon le gouvernement, à une meilleure efficacité pour l'assuré social et le professionnel. Il s'agit aussi de supprimer, à terme, les 800 millions de feuilles de soins que traite, chaque année, la Sécurité sociale. "Il n'y a pas de raison que notre système de protection sociale ne soit pas à la pointe du progrès", a ainsi souligné Jean-Louis Bianco, qui souhaite que la France soit la première à mettre en place la révolution informatique de son système de santé".

 

Céline Roudin

La Carte vitale, qu'est-ce que c'est ?

En partenariat avec la MSA, la branche maladie expérimente une carte informatisée de l'assuré social.

Ainsi, plus de 100 000 assurés sociaux de la caisse primaire de Boulogne sur Mer sont progressivement munis d'une carte à puce. Celle-ci, sous l'aspect maintenant habituel d'une carte bancaire, réunit toutes les informations administratives de l'assuré et de ses ayants-droits. Nom, adresse et immatriculation, mais également niveau des droits ouverts (avec notamment mention d'une éventuelle prise en charge à 100 %) sont inscrits dans quelques millimètres de silicium. Ce dossier peut être consulté par l'assuré grâce à un code confidentiel et des bornes télématiques, par la caisse qui en assurera bientôt la mise à jour à distance, et par les professionnels de santé habilités à la lire.

Ce test à l'échelle d'une circonscription, une des expériences les plus larges de l'utilisation pour la santé d'une carte à microprocesseur à travers le monde, pourrait être une plate-forme pour de nouveaux outils. Le télétraitement des dossiers est déjà à étude. Viendront très certainement ensuite le télépaiement, règlement par carte des actes et des prescriptions.

 

ESPACE SOCIAL EUROPÉEN DU 13-12-1993

On raconte à propos d'un moine qui vivait dans un des monastères que, bien qu'il fût assidu aux veilles et à la prière, il négligeait cependant la prière de l'assemblée. Et voici qu'une nuit il vit une splendide colonne de lumière fulgurante qui, de l'endroit où les frères étaient réunis, s'élevait jusqu'aux cieux. Il vit aussi une brillante étincelle voler autour de la colonne : parfois elle était brillante et parfois elle était éteinte. Or, comme il était étonné de cette vision, Dieu la lui expliqua : "La colonne que tu vois, dit-Il, est la prière des frères réunis, qui monte vers Dieu et Lui est agréable. L'étincelle est la prière de ceux qui font partie du monastère mais négligent les offices communs prescrits. Toi aussi, si tu veux être sauvé, accomplis ces prescriptions avec tes frères, et alors si tu le veux et le peux, tu pourras prier en privé." Alors il raconta tout cela à la communauté, et tous glorifièrent Dieu.

ICONOGRAPHIE BYZANTINE

La beauté de l'icône

L'icône est ce qu'il y a de plus beau sur la terre après l'homme déifié. Pourtant elle n'est pas de ce monde. A la fois terrestre par ses moyens d'expression, elle est également céleste par son contenu. La beauté qu'elle reþète est au-dessus de la beauté de ce monde, - celle-ci ambiguë quoique réelle. C'est la beauté que "l'oeil n'a pas vue ni l'oreille entendue", c'est-à-dire l'image de la réalité spirituelle, qui s'entrouvre à travers l'art de l'icône.

L'icône n'est pas nécessairement belle selon le critère esthétique de ce monde. Généralement elle est pleine d'imperfections de ce côté-là et les chefs-d'oeuvres artistiques en sont plutôt rares. Mais l'iconographe ne cherche pas absolument cette perfection artistique dans une beauté terrestre qui risque même d'égarer à cause de son ambiguïté due à la chute. C'est la beauté surnaturelle qui donne grâce et harmonie à l'icône et cette beauté est étroitement liée à la vérité et la bonté avec lesquelles elles ne fait qu'une. La beauté terrestre a brisé, disloqué cette union avec le vrai et le bien et tout l'art profane en témoigne.

La beauté attire vers le vrai, autant que la laideur en repousse. La beauté de l'icône qui est toute spirituelle a donc pour mission de témoigner de la vérité de l'autre monde, vérité qui n'est finalement que la Beauté divine elle-même se reþétant dans le monde qu'elle sauve et transfigure.

Dans le paradis terrestre tout était beau et bon ("kalos" en grec). Le péché a introduit la laideur, le mal, le faux et c'est dans l'Église, le paradis céleste, que ce "kalos" est restauré. L'icône en est la forme visuelle par excellence comme le chant sacré l'est pour l'oreille.

L'icône est une théophanie de la Beauté divine et c'est elle qui sauvera le monde. Elle semble être inutile dans un monde utilitaire et pratique et pourtant c'est elle précisément qui ouvre, fait une brèche dans ce monde clos et étouffant qui aboutit le plus souvent au désespoir, au suicide. Elle sauve car elle est vraie. Elle dirige l'homme vers l'unique, non pas utile mais nécessaire et c'est en cela qu'existe sa raison d'être.

La beauté de l'icône est toute intérieure, - comme celle de la fille du roi, dont parle le psalmiste -, et consiste moins dans sa forme d'expression que dans son contenu mystérieux. Une beauté cachée et chaste qui se révèle à celui qui purifie ses sens.

Cette beauté exclut toute sensualité et toute sentimentalité et semble même austère (comme toute l'Orthodoxie d'ailleurs). Cependant elle ne manque pas de tendresse, d'affectivité, d'intimité. De la beauté charnelle elle est l'antipode comme la femme chaste l'est de la prostituée.

Si l'homme moderne est si attiré vers l'icône ce n'est pas tellement à cause de son contenu théologique, qu'il ignore le plus souvent, mais plutôt à cause de sa beauté spirituelle qui se révèle à travers la beauté artistique. Même si cette dernière n'est pas parfaite, c'est la beauté céleste qui lui donne grâce, comme une femme âgée dont la grandeur d'âme rend gracieuses même les rides.

La beauté spirituelle de l'icône doit être toujours parfaite, car toute imperfection serait signe d'erreur, d'hérésie. La beauté artistique, esthétique, elle par contre est toujours perfectible comme tout ce que l'homme fait, et c'est précisément cette imperfection qui fait ressortir la Beauté divine parfaite.

 

Hm. Cassien

Celle qui immortalise nos corps, c'est la virginité.

Méthode d'Olympe.

DIX SAINTS A LA CELLULE DE LA SAINTE TRINITÉ
traduit du livre : "GERONTIKO TOU AG. OROU"

 

Au Mont Athos, non loin du monastère des Ibères, sur un sommet, il y a de nombreuses années, se trouvait une cellule (ermitage à plusieurs moines) avec une église dédiée à la sainte Trinité.

Neuf moines avec leur ancien formaient la communauté de cette cellule qui était comme un petit monastère cénobitique. Ces frères, au nombre de dix, vivaient comme une seule âme, dans l'amour et la paix et, ce qui leur arriva montre qu'ils avaient dû prier Dieu de les rendre dignes de mourir tous en même temps; que leur fin soit paisible et sans reproche; et que la mort les trouve prêts, s'étant confessés et ayant reçu le dernier viatique du chrétien qui est la sainte communion au Corps et au Sang du Christ Sauveur.

Dieu, qui dans sa grande Bonté entend la prière et fait la volonté de ceux qui Le craignent a entendu, semble-t-il, la prière de ces pères.

Après plusieurs jours sans les voir, leurs voisins, s'inquiétèrent et partirent à leur recherche. S'étant présentés à leur cellule, ils frappèrent à leur porte en disant selon la coutume : "Par les prières de nos pères saints, Seigneur Jésus Christ, notre Dieu, ait pitié de nous," et ils attendirent que leur vint de l'intérieur la réponse "Amen" et qu'en même temps la porte s'ouvrit.

N'ayant obtenu aucune réponse, trois d'entre eux après avoir fait le signe de la croix entrèrent. Ils parlèrent et appelèrent en vain. Ils sentirent alors venant de l'église une très bonne odeur et ils s'y rendirent. Quel ne fut pas leur étonnement ! Au milieu de l'église, tout autour de leur higoumène se trouvaient les corps des moines dans la position où l'on se prosterne après les Complies pour se demander mutuellement pardon et tous ensemble à l'ancien qui les bénit après avoir lui aussi auparavant demandé pardon. Il avait dû dire selon l'habitude : "Pères et frères, bénissez, pardonnez-moi et que Dieu vous pardonne et vous bénisse et fasse resplendir sur nous sa Face."

Ces bienheureux moines avaient remis leurs âmes dans les Mains de Dieu et s'étaient envolés comme des oiseaux au royaume des cieux pour se réjouir éternellement avec les anges et tous les saints. Ils étaient dans cette position depuis 15 jours lorsque leurs voisins les découvrirent et leurs corps n'étaient ni raides ni décomposés mais dégageaient au contraire un parfum inexprimable.

Ils les enterrèrent selon les règles de l'Église tels qu'ils étaient car, ils portaient, tous, leurs vêtements monastiques et tenaient à la main leurs chapelets. Ainsi prêts et armés ils s'en allèrent vers la vie éternelle.

A ce jour il ne reste que quelques ruines de cette cellule ainsi que de nombreuses autres, car il n'y a plus de vocations.

Que Dieu ait pitié de notre génération par les prières de ces saints !

Il n'existe absolument rien au monde qui vaille la peine de perdre son calme. Car qu'y a-t-il de plus précieux que l'âme et sa paix ? Cette paix est détruite par la colère. Quand l'homme s'irrite, il joue le jeu de la médisance, il soufþe sur les þammes, il en fait un grand feu, s'exagérant par l'imagination l'offense qui lui a été faite. La raison en est qu'il n'est plus attentif à lui-même, alors ses mauvais sentiments éclatent. Au fond du coeur, nous tenons à notre droit de juger et punir les autres pour leurs péchés, au lieu de nous juger nous-mêmes. Si l'on se reconnaissait pécheur, vivement conscient de toutes les conséquences du péché, il ne serait pas question de colère.

Théophane le Reclus

DE LA VIE DES APOTRES

 

L'apôtre et évangéliste Matthieu.

Avant l'invitation de notre Seigneur Jésus Christ à Le suivre, l'évangéliste et apôtre Matthieu se nommait Lévi. La racine de ce nom est hébraïque et la terminaison grecque se traduit par : "Théodore".

L'apôtre Matthieu a eu une vie ascétique. Il n'a jamais mangé de viande, se nourrissant seulement de légumes et de céréales. Il était consacré depuis l'enfance à Dieu.

Il exerçait le métier de percepteur d'impôts. Le père de Matthieu se nommait Alphée et était originaire de Galilée. Il y avait aussi un autre Alphée nommé Clopas, père de Jacques le Petit.

Un jour que l'apôtre se tenait assis au lieu des péages à l'extérieur de Capharnaüm et recueillait les impôts de gens de la ville, soudain le Seigneur passa avec ses disciples et lui dit : "Suis-Moi !" Matthieu se leva et suivit Jésus dont il avait sans doute entendu auparavant l'enseignement. Il invita aussitôt chez lui le Seigneur et ses disciples, ainsi que ses parents et amis pour les inciter eux aussi à croire, et devint l'un des plus fervents disciples du Christ.

Voyant cela, les scribes et les pharisiens dirent aux disciples du Seigneur : "Pourquoi votre Maître mange-t-Il avec les publicains et les pécheurs ?" Ce que Jésus ayant entendu, Il dit ces mots merveilleux : "Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades... Je ne suis pas venu appeler les justes à la pénitence, mais les pécheurs."

L'apôtre Matthieu a été témoin oculaire de tous les miracles que le Seigneur fit avant sa crucifixion et sa glorieuse résurrection. Après avoir enseigné à Jérusalem avec les autres apôtres la foi en Christ, il est allé ensuite en d'autres lieux de la Palestine, et plus tard en Éthiopie, à Parthe, en Médie, et en Grande Arménie. Ainsi, après avoir enseigné les Éthiopiens, les Mèdes et les Parthes, il fonda des Églises, et consacra de nombreux prêtres et évêques.

Les martyres que l'évangéliste Matthieu a subis au cours de sa période apostolique sont indescriptibles. Il a été éprouvé par la þagellation, la prison, la faim, la soif, et toutes sortes de mauvais traitements pour christianiser les pays barbares, et les amener à la connaissance de Dieu.

 

L'apôtre André, le premier appelé

Betsaïda était une petite ville de Palestine inconnue et insignifiante jusqu'au temps du Christ. Elle se fit connaître et sa renommée s'étendit au monde entier par ses trois glorieux enfants : les frères André le premier appelé, Pierre le coryphée, et Philippe. Ces trois apôtres avaient pour patrie Betsaïda qui signifie en hébreu : "lieu des pêcheurs".

Le pauvre Jonas, père d'André et de Pierre pratiquait aussi le métier de pêcheur. Ses fils apprirent le même métier que lui, car il n'avait pas les moyens de leur offrir des études. Mais la Providence divine fit de ces pauvres pêcheurs des pêcheurs d'hommes.

Lorsqu'ils furent en âge de se marier, Pierre épousa la fille d'Aristobule, frère de l'apôtre Barnabé. Quant à André, il ne voulut point se marier. Il avait entendu dire qu'un prophète avec une ceinture de peau parcourait la Judée et les alentours du Jourdain, prêchant la venue du Messie. Ce prophète était Jean le Baptiste dont André devint le disciple. Il le suivit avec zèle et dévouement.

Après l'arrestation et l'emprisonnement de Jean, André retourna dans sa patrie où il se remit à la pêche.

Un jour, alors que les deux frères pêchaient au Lac de Génésareth, le Christ S'approcha d'eux et leur dit : "Laissez vos filets et suivez-Moi. Je vais faire de vous des pêcheurs d'hommes." Les deux frères suivirent le Christ avec empressement et plus tard, ils donnèrent leur vie pour que l'enseignement du Christ s'étende et porte des fruits.

La vertu et la sainteté n'ont qu'une limite, c'est l'Illimité. Saint Grégoire de Nysse

JE COURS ME SACRIFIER
 

Pour échapper aux persécutions de l'empereur, les chrétiens du IVe siècle se rendaient pour prier dans des endroits isolés.

Le gouverneur accomplissant les ordres du tyran se mit en marche vers ces lieux secrets avec une partie de son armée pour dissoudre ces rassemblements des chrétiens.

En route, il vit une femme qui courait en tenant son enfant dans ses bras. Il l'arrêta et lui dit : "Où vas-tu ?"

- "Je cours à l'endroit où vont prier les chrétiens", répondit sans peur la femme.

- "Ne sais-tu pas que j'ai l'ordre de vous tuer ?"

- "Je le sais, répondit hardiment cette mère chrétienne, et c'est pour cela que je cours pour arriver afin de ne pas perdre une occasion aussi importante de sacrifier ma vie pour le Christ !"

- "Et pourquoi emportes-tu avec toi cet enfant ?"

- "Pour qu'il partage ma gloire et mon bonheur !"

Combien en vérité était admirable l'héroïsme de la foi des premiers chrétiens !

Ne cesse d'exhorter ton frère quand tu vois qu'il se perd, même s'il t'injurie, t'outrage, te menace de devenir ton ennemi ou de toute autre chose; supporte tout vaillamment, afin d'obtenir son salut. S'il devient ton ennemi, Dieu sera ton ami et te récompensera au jour du jugement par de grands biens.

Saint Jean Chrysostome

DEVENIR UN SAINT

Tiré du livre de Virgil Gheorghiu :

"Pourquoi m'a-t-on appelé Virgil ?"

J'ai cherché un jour mon père pour discuter avec lui, sur mon malheur de m'appeler Virgil. Mon père ne disait pas comme la mama presbytera (épouse d'un prêtre) que les discussions théologiques excitent les diables. Il a essayé de me répondre de son mieux.

- Père, ai-je dit en lui baisant respectueusement la main. A genoux. Avec respect et intimité. Car s'il était mon père selon la chair, il était aussi prêtre. Donc mon père spirituel. Il m'avait engendré deux fois. Il était père de tous les hommes de la terre. Et je ne pouvais pas être intime avec mon père comme les autres enfants avec le leur. Il y avait une très grande distance entre nous. Malgré le fait qu'il fût si proche par la chair. Car rien n'est plus grand sur la terre, après les saints, que les prêtres. Imaginez que les milliards d'hommes qui vivent en ce moment sur terre tombent à genoux et prient. Leur prière ne vaut pas celle d'un prêtre. Car le prêtre a sur la tête le feu descendu à la Pentecôte sur les apôtres : le sacerdoce. Et le sacerdoce est aussi divin que le nimbe des saints sur les icônes. Saint Cosme d'Étolie écrit : "Si vous rencontrez un prêtre et un roi, honorez plutôt le prêtre. Si vous rencontrez un prêtre et un ange, honorez encore le prêtre. Le prêtre est supérieur aux anges. Quant à moi, je n'ai rien à vous dire de plus au sujet des prêtres. Mon devoir, quand j'en rencontre un, est de m'incliner devant lui, de lui baiser les mains et de solliciter ses prières pour mon salut. Si tous les êtres humains se mettaient à prier Dieu, ils ne pourraient pas accomplir le mystère de la consécration des espèces. Mais un seul prêtre, même pécheur, le peut par la Grâce du saint Esprit."

C'est parce qu'il était prêtre que mon amour pour mon père était mélangé de vénération.

- Maman affirme, père, que tous les Virgil qui ont vécu avant moi furent des misérables, car aucun n'a réussi à dépasser la condition humaine et à devenir saint. Est-ce vrai ?

- Des misérables, non, répondit mon père. Ils ont été des hommes. C'est tout. Déchus et sans désir de retour à leur état originel, à la sainteté. Mais nous sommes tous pareils. Les Virgil n'ont pas été pires que les autres qui portaient d'autres noms...

- Père, je veux te poser une question très sérieuse et très grave : Qu'est-ce que l'on doit faire pour devenir un saint ?

J'attendais la réponse, le soufþe suspendu. Selon la réponse, je pouvais être ou ne pas être. Pourrais-je compléter le calendrier, y ajouter le beau nom de saint Virgil qui y manque, qui a été illustré, certes, mais que personne n'a sanctifié ?

- Qu'est-ce qu'il te demande, mon fils ? cria mama presbytera. Elle entra dans la pièce où je parlais avec mon père, comme à son habitude. En tempête. Quand on l'attendait le moins. Ses apparitions étaient comme les éruptions des volcans. Comme les tremblements de terre. Comme les cyclones qui se déchaînent en plein soleil, subitement, déracinent les arbres, détruisent tout et s'en vont ensuite, laissant le soleil briller sur les dégâts. Mama presbytera, c'était une tempête mobile. Un volcan qui n'éclatait jamais au même endroit.

- Qu'est-ce qu'il te demandait encore, ton fils ? De nouveau, des explications sur les choses saintes. Je l'ai averti qu'il irait en enfer. Car les hommes ignorants, s'ils parlent théologie, éveillent les diables.

- Il ne parlait pas théologie, chère presbytera, dit mon père, souriant. Calme. Sage.

- J'ai entendu le mot saint, dit mama presbytera. Ce n'est pas de la théologie, quand on parle des saints ? Et tu permets qu'on éveille le diable, ici, sous notre toit, au presbytère╔

- Ce n'était pas de la théologie. C'était une gaminerie. Va t'occuper de tes affaires, chère presbytera. Virgil me demandait, tout simplement, ce qu'un homme doit faire pour devenir un saint. C'est tout. Et c'est une question qui plaît à Dieu.

- Et qui veut devenir saint ? Pas lui, j'espère !

- Personne, chère presbytera. Malheureusement personne ne veut plus devenir saint. C'est une question qu'il pose comme ça, comme les gosses en posent parfois.

- Alors, puisque c'est à toi qu'il l'a demandé, réponds-lui que de nos jours, personne, absolument personne, ne devient plus un saint. De nos jours, les hommes deviennent assassins, voleurs, ministres, soldats, cabaretiers╔ Tous embrassent les métiers du diable. Personne ne devient saint de nos jours. Tu dois lui dire la vérité, à ce gosse. Afin qu'il sache dans quel monde il va vivre╔

La presbytera est partie. Comme partent les tempêtes. En claquant les portes. En portant les désastres ailleurs.

- Ce n'est pas vrai, ce que maman a dit, me confia mon père.

- On peut donc devenir saint même de nos jours comme autrefois, père ? ai-je demandé. J'étais rouge de bonheur. Car je voulais - s'il était encore possible de nos jours à un homme d'acquérir la sainteté - devenir un saint. Faire inscrire sur le calendrier le nom de saint Virgil. Pour le bonheur des anges, des autres saints et des gosses qui s'appelleraient plus tard Virgil. Et qui ne vivraient pas sans fête onomastique comme moi-même.

- Bien sûr qu'on peut devenir saint de nos jours, dit mon père avec calme.

Je me suis approché des genoux de mon père. Dans sa soutane qui n'était pas encore abîmée par les années, car son sacerdoce était tout neuf, il était droit, souple comme une tulipe noire. Une très belle tulipe noire.

- Dieu a toujours eu à coeur de transformer les hommes en dieux, en les sanctifiant, en les déifiant, dit mon père. Dieu a mêlé son Sang au nôtre pour faire de nous, les hommes, un seul être avec lui.

- Cela, c'était autrefois, père, mais de nos jours, dans les temps que nous vivons, il n'y a plus de saints.

- De nos jours, c'est plus facile qu'autrefois, répondit mon père. "Dieu ne permet pas que notre génération soit attaquée par le diable comme l'étaient les générations de nos ancêtres, car Dieu sait très bien que les hommes d'aujourd'hui sont faibles et ne peuvent plus soutenir des combats comme autrefois." (Sentences des Pères).

Cela me donna énormément de courage. Mon idée était arrêtée. Je devais absolument devenir saint. Mais dans toutes mes lectures, j'avais vu que pour cela on doit supporter d'avoir la tête tranchée, d'être enterré vivant, d'être jeté aux fauves. Il fallait vivre dans le désert en se nourrissant de sauterelles et de racines, ou habiter des grottes dans la montagne, avec les ours, les loups et autres bêtes sauvages╔ La vie de certains saints m'avait tant ému, que j'avais déjà écrit un petit poème sur la sainte dont on avait coupé les deux seins avec un glaive parce qu'elle refusait de renier le Christ. Et un autre poème, plus long, sur saint Maxime le Confesseur, ce noble secrétaire de l'empereur de Byzance, qui avait abandonné ses habits d'or et ses palais de marbre pour devenir moine. Saint Maxime avait une très belle écriture et une très belle éloquence. On lui a coupé le bras droit, afin qu'il ne puisse plus écrire la vérité, et on lui a coupé la langue à la racine, afin qu'il ne puisse plus parler de l'évangile╔ J'avais commencé aussi un autre poème sur saint Jean Damascène qui fut, lui, secrétaire du sultan de Damas et qui avait une parole d'or et un style de grand poète et de grand philosophe. Un jour, le sultan a ordonné de lui couper la main droite d'un coup de yatagan, afin qu'il ne puisse plus écrire des vers sur la Mère de Dieu. Mais, la Nicopeiala, Reine victorieuse du ciel descendit dans la prison, ramassa la main coupée de son poète et la lui colla à l'épaule. Plus tard, en récompense, saint Jean Damascène offrit à l'icône de la Vierge de son monastère une main d'argent, en souvenir de celle qu'il avait récupérée. Et à cause de cela, à l'église de notre village, il y avait une Enfantrice de Dieu, avec trois mains, la Trichéréoussa, copie de l'icône à laquelle le saint Damascène avait offert une main d'argent╔ Après toutes ces histoires, je me rendis compte qu'il est presque impossible de devenir un saint. Mais comme devise une phrase d'Origène, écrite sur la couverture d'un livre de prières : "Il vaut mieux mourir en route en allant à la recherche de la vie parfaite que de ne pas partir."

- Devenir un saint, c'est la plus naturelle des choses qu'un homme puisse accomplir sur terre, me dit mon père.

- N'est-ce pas extrêmement difficile, impossible même ?

- C'est une chose naturelle; la plus naturelle pour l'homme. Plus ! Nous avons tous, absolument tous, le devoir de devenir des saints. Nous avons ordre de devenir des saints. Comme l'affirme saint Basile le Grand : "L'homme est une créature qui a reçu l'ordre de devenir Dieu."

J'avais une confiance absolue en mon père. D'abord comme père selon la chair. Comme homme supérieur aux autres, par sa nature angélique, et comme père spirituel, comme prêtre, comme co-auteur de ma nouvelle et véritable naissance, celle de mon baptême. La facilité avec laquelle il parlait des saints n'était pas convaincante. Pas du tout

- Sais-tu, Virgil, ce qu'est un saint ?

- Certes, ai-je dit. C'est un homme qui est au ciel. Et dont on voit l'image sur les icônes. Entourée de la lumière qu'on appelle nimbe.

- Certes. Mais un saint est un homme. Et un homme, tu sais ce qu'est un homme ? C'est une créature qui cherche le bonheur. C'est cela, l'homme. Par essence, tout homme ne fait, tout au long de sa vie, que chercher le bonheur. Les saints et les assassins, les voleurs et les bienheureux, les pécheurs et les vertueux absolument tous les hommes qui ont vécu, vivent et vivront sur terre ne font qu'une chose : ils cherchent leur bonheur. Ce qui différencie les hommes, c'est uniquement la manière, l'endroit et les moyens qu'ils choisissent pour devenir heureux. C'est en cela que le saint est différent de l'assassin. Car tous les deux, le saint comme l'assassin, ne font que chercher le bonheur. Ils cherchent différemment.

J'étais poète. J'avais sept ans. Je ne comprenais pas tout. Surtout, tout était trop neuf pour moi. Trop inattendu. Ensuite, la peur me paralysait. Car si ma mère, l'admirable mama presbytera, était entrée à ce moment-là, si elle avait entendu mon père dire que les saints et les assassins sont pareillement des hommes qui cherchent le bonheur, cela aurait fait un drame. Irréparable. Pire que la fin du monde. Car ma mère n'aurait jamais admis qu'on prononce dans la même phrase les mots assassin et saint. Pour elle, le sacré, le saint était aussi séparé du mal et du profane que l'huile de l'eau, le ciel de la terre et le blanc du noir╔ Heureusement, mama presbytera n'avait rien entendu. La foudre ne tomba pas sur moi ni sur mon père. Pas cette fois.

- Père, toi qui es prêtre, peux-tu dire qu'il est facile de devenir saint. Même devant tout le monde ? Ou tu me dis cela parce que je suis un enfant ?

- Certes, je le dirais à tout le monde. Car devenir saint, être déifié, "ne signifie pas être transformé en ce que nous n'étions pas, mais être renouvelé glorieusement par la transformation en ce que nous étions avant." (saint Diadoque de Photicé) Devenir saint, c'est retrouver sa propre nature. L'état primitif de l'homme était le bonheur et le paradis. En essayant de devenir saint, on essaye de devenir meilleur et heureux, comme on y est destiné par nature.

- S'il est facile de le devenir, pourquoi y a-t-il si peu de saints sur la terre ? Pourquoi, par exemple, toi, qui es mon père selon la chair et selon l'esprit, n'as-tu jamais essayé d'en devenir un ?

Je le regardais. Et je me disais qu'il aurait été le plus beau saint de l'Église. Aussi beau que l'archange qui est peint sur les portes diaconales de l'iconostase╔

- Réponds, pourquoi n'as-tu pas essayé de devenir saint ? Tu dis que c'est si facile╔ Réponds !

Personne ne veut devenir saint, dit mon père. Moi non plus, je n'ai pas voulu. Tout simplement. Cela ne m'a pas passé par la tête.

J'étais étonné. Car cela manquait de logique. Pourquoi accepter d'être soldat, quand on peut devenir général ? Pourquoi être valet quand on peut devenir empereur ? Si la sainteté est à la portée de tout le monde, pourquoi tout le monde veut-il devenir n'importe quoi, sauf un saint ? Je l'ai demandé ensuite à tous les garçons du village. Puis à ceux de la ville. A tous mes condisciples, à l'école. Aux étudiants. Aux séminaristes. Aux prêtres. Aux évêques. Personne, absolument personne, jusqu'à ce moment, depuis que j'existe sur la terre, ne m'a dit vouloir devenir un saint. Et personne n'y a pensé. Jamais. Cela me semble le comble de l'absurdité. Le plus terrible manque de logique. De nos jours, on veut aller dans l'espace, dans la lune, dans les planètes Mars, Vénus, Mercure. Partout. C'est beau. Et c'est très haut. Mais au paradis, qui est encore plus haut et plus beau, personne ne veut y aller. Personne ne veut devenir un saint.

- Pourquoi n'as-tu pas voulu devenir un saint ? Pourquoi n'as-tu même pas pensé ?

Mon père ne mentait jamais. Il me répondit :

- J'ai pensé, rêvé et décidé d'abord de passer mes examens au séminaire. Ensuite de devenir prêtre. Ensuite de donner un bon exemple à mes enfants et à mes fidèles. Mes pensées et mes rêves étaient immédiats. On dit qu'on rêve toujours d'un ailleurs. Mais cet ailleurs n'est jamais très haut. Ni très loin. Ailleurs, c'est la maison du voisin. La ville. La capitale. On ne rêve jamais d'un ailleurs lointain : par exemple du paradis, du ciel. Devenir un saint. J'ai presque honte de l'avouer. Je n'ai jamais pensé à devenir un saint. Ni moi, ni aucun des hommes que j'ai rencontrés dans ma vie. Jamais. On pense et on rêve à l'immédiat. A ce qu'on a sous les yeux, sous les sens╔

Un long silence s'ensuivit. Mon père était humilié pour la première fois de sa vie. Et très profondément. A cause de moi. Car moi, qui étais poète, et qui avais sept ans, je lui avais dit des vérités amères.

- Tu as renoncé à être saint, tout en sachant que tu le pouvais ? ai-je demandé.

- Tous les hommes renoncent à quelque chose de formidable pour devenir moins╔ On renonce à être saint pour devenir curé ou meunier ou officier╔ C'est dû à notre état de déchéance générale.

Mon père avait presque les larmes aux yeux. On ne les voyait pas. Les larmes véritables ne se voient pas, seulement leur lumière. Il se rendit compte de son échec total. Qu'il avait gâché son existence. Et il apprenait cela de moi. Qui lui montrais que comme les autres, il ressemblait aux herbivores qui broutent uniquement ce qui se trouve autour de leur museau. Personne n'a le courage de la grande, la véritable aventure de l'homme, qui est le ciel, le paradis. Le maximum de l'aventure humaine, c'est un autre continent, l'océan ou une autre planète╔ C'est terriblement peu. Humiliant. Pour nous qui sommes fils de Dieu.

Surtout que Dieu, le Créateur, nous a construits pour les grandes entreprises. Non pas pour des buts et des tâches mesquines. Prenons la position verticale de l'homme. La position de l'homme est droite, tendue vers le ciel; il regarde en haut. Cette attitude le rend apte au commandement et symbolise son pourvoir royal. Parmi tous les êtres, seul l'homme est ainsi fait, tandis que le corps de tous les autres animaux est penché vers le sol. C'est pour indiquer clairement la différence de dignité qu'il y a entre les êtres courbés, sous le pouvoir de l'homme et cette puissance placée au-dessus d'eux. Chez les bêtes, en effet, les membres antérieurs du corps sont des pieds, parce que l'inclinaison de leur corps demandait un appui en avant. Dans la constitution de l'homme, ces membres sont devenus des mains. Pour "une position verticale, un seul appui suffisait qui, grâce aux pieds, permet de se tenir solidement." (saint Grégoire de Nysse)

- Père, comment expliques-tu que l'homme, créature libre et souveraine, comme Dieu et les anges, puisse se contenter de tâches d'esclave ?

- C'est le diable qui nous empêche de regarder le ciel et nous fait tenir les yeux fixés sur la terre et les questions mesquines╔ Quand les Juifs étaient en esclavage, en Égypte, le pharaon leur avait assigné une tâche qui les obligeait à rester tout le temps les yeux fixés sur la terre et à ne jamais regarder le ciel. C'est la même chose qui nous arrive, à nous. Pour les empêcher de voir le ciel, les pharaons obligeaient les Juifs à fabriquer des briques. Nous aussi, nous tous les hommes nous fabriquons des briques toute notre vie, et ce faisant, c'est-à-dire en regardant uniquement la terre, nous ne voyons rien d'en haut. Le démon cherche à nuire à notre nature et à la détruire. Ainsi s'efforce-t-il d'empêcher ceux qui sont sous son empire de regarder vers le ciel et au contraire les fait-il s'incliner vers la terre pour en fabriquer des briques.

J'étais étonné. Les activités humaines, presque toutes ou absolument toutes, étaient assimilées à la fabrication des briques. N'y a-t-il pas de noblesse dans les créations, dans les activités humaines ? Certes, à cet âge, je ne comprenais pas tout. Mais plus tard, beaucoup plus tard, je me suis rendu compte que toute activité strictement humaine, sans ouverture vers le ciel, n'est que fabrication de briques. Rien de véritablement valable n'y reste. Toute activité humaine, si haute, si géniale soit-elle, est contenue dans des limites. Comme les briques qu'on fabrique sont contenues dans des moules. Et "tout ce qui est contenu dans des limites n'est ni vertu, ni sainteté." (saint Grégoire de Nysse)

- Nous fabriquons tous des briques, dit mon père. Comme les esclaves juifs chez le pharaon. Ce qui nous empêche de voir loin. Au-dessus de nous-mêmes. Vers Dieu. Mais il y a plus que cela. "Tout ce qui est de l'ordre des jouissances matérielles est fait nécessairement de terre et d'eau, qu'il s'agisse des plaisirs du ventre ou de ce qui a trait aux richesses. Comme les briques. Le mélange de ces deux éléments forme la boue et en mérite le nom." (saint Grégoire de Nysse)

- Père, je veux te faire un aveu, ai-je dit. Je désire devenir un saint. Donner un saint Virgil au calendrier. Penses-tu que j'en aurai la force ?

- Certainement qu'il t'est possible de devenir un saint. "Dieu a placé le destin dans nos mains. C'est dans notre volonté que réside notre salut." (saint Maxime le Confesseur)

- Que faire pour le devenir ?

- Tu le veux réellement ?

- Oui, ai-je répondu avec toute la bouche. Comme on se remplit toute la bouche quand on mange de la confiture. J'ai répondu de tout mon coeur. De toute ma petite personne. Comme un violon ne donne pas de la musique uniquement avec ses cordes, mais avec tout son bois.

- Je ferai tout ce que l'on doit faire. Mais je deviendrai alors un saint, n'est-ce pas ? Tu ne mens pas ?

- Non.

- Que dois-je faire, père, pour commencer à devenir un saint ? Pour devenir saint Virgil ?

- Pour commencer et pour finir, et tout le temps, tu ne dois faire qu'une seule chose. Une seule. Et tu es un saint.

- Pour fabriquer une maison, une route, une clôture, il faut énormément de choses╔ dis-je. Il n'est pas possible qu'une seule chose suffise pour devenir un saint. Tu me dis cela parce que je suis un enfant. Tu ne me prends pas au sérieux.

- Si ! Je te prends très au sérieux, répondit mon père. On ne peut pas parler à la légère de la sainteté. Même quand on en parle à un enfant.

- Alors, dis-moi vite que faire pour devenir un saint ? Pour avoir un saint Virgil au calendrier ? Je veux commencer tout de suite. A cette minute même╔

- Pour devenir un saint, il ne faut faire qu'une chose : AIMER TES ENNEMIS.

- Ce n'est pas vrai, ai-je dit. Si peu de chose pour devenir un saint du calendrier ? Il suffit d'aimer ses ennemis ?

- Cela suffit.

- J'aimerai mes ennemis à partir de maintenant comme j'aime mon père et ma mère, comme j'aime Dieu et moi-même.

J'étais ravi. Je n'aurais jamais imaginé qu'il était si facile de devenir un saint. J'étais révolté que si peu de gens le fussent devenus quand c'est si facile. Quand on n'a besoin de faire qu'une seule chose : Aimer ses ennemis.

- Le commencement sera difficile, dit mon père. Car c'est l'homme qui doit choisir. Au début, il est comme le batelier qui, pour sortir du port, doit ramer. Il doit compter uniquement sur sa volonté et sur ses seules forces. Mais après arrive la grâce, l'Aide de Dieu qui vous porte comme le vent porte les navires╔ En soufþant dans les voiles.

J'étais heureux. Ma carrière et ma destinée sur terre et dans le ciel, dans le temps et dans l'éternité étaient décidées : je deviendrais un saint ! Et rien ne m'arrêterait. Car je savais mon père me l'avait appris que "s'arrêter de courir dans les voies de la vertu c'est commencer à courir dans celle du vice." (saint Grégoire de Nysse)

Et je savais aussi que "la vie de la sainteté est assez riche pour subvenir par elle-même à toutes les nécessités du voyage." (Origène)

Mais mon bonheur ne fut pas de longue durée.

- Je ne peux pas commencer immédiatement ma lutte pour la sainteté, ai-je dit à mon père. Et je pleurai. Comme je n'ai jamais pleuré de ma vie. J'ai ajouté : Je ne serai jamais un saint, mon père, il n'y aura jamais de saint Virgil dans le calendrier╔ Je ne peux pas aimer mes ennemis╔

- Non ? demanda mon père. Il savait que c'est une chose impossible quand on ne dispose que des forces humaines. Sur la terre, le Christ, seul, a réussi à aimer réellement ses ennemis. Mais mon père était étonné que je me rendisse compte si vite de la difficulté de la chose. Car il est plus facile d'aller au martyre que d'aimer ses ennemis.

- Pourquoi ne peux-tu pas aimer tes ennemis ? a-t-il demandé.

- Je n'ai aucun ennemi, père╔ ai-je dit en pleurant. Comment pourrais-je aimer quelque chose que je n'ai pas╔ Et je pleurais. J'étais désespéré. De ne pas avoir d'ennemis. Pour les aimer. Car j'étais trop petit pour avoir des ennemis. Même de très petits ennemis. Je n'en avais aucun. Ma tentative pour devenir saint tombait à l'eau. Faute d'avoir des ennemis. Et de les aimer. Ce qui me semblait plus terrible encore, c'est que je désespérais de jamais en avoir. Toute la nuit, j'ai prié Dieu de me donner, à moi aussi, un ennemi. Au moins un seul. Pour pouvoir l'aimer et devenir un saint. Mais le lendemain, je n'avais pas plus d'ennemi. Je cherchai en vain. Partout. Toute la journée. Et le soir, j'ai demandé avec désespoir à mon père :

- Penses-tu, père, que je réussirai à avoir au moins un ennemi sur cette terre╔ ? Ou Dieu me privera-t-Il toujours d'ennemis ? Dans ce cas, la voie de la sainteté est toujours fermée pour moi. Sans ennemi, on ne peut devenir saint.

- C'est l'unique chose qui n'ait jamais manqué à aucun homme, depuis la création du monde. Et tout homme, si saint soit-il, a toujours des ennemis. Plus même que son amour ne peut en supporter.

- Alors, es-tu sûr que j'en aurai moi aussi des ennemis un jour ?

- Sans aucun doute, tu en auras ! Plus vite que tu ne t'imagines !

Je me suis endormi heureux. Et j'ai bien dormi. Ce fut la plus belle nuit de ma vie. Toute cette nuit, j'ai rêvé que mes ennemis arrivaient par légions. J'en avais tant besoin ! Car sans ennemis, pas de sainteté !


La société qui se crée peu à peu sous nos yeux réalisera aussi parfaitement que possible, avec une sorte de rigueur mathématique, l'idéal d'une société sans Dieu.
Georges Bernanos

Le Père est l'Amour qui crucifie, le Fils est l'Amour crucifié et l'Esprit saint est la force invincible de la croix.
Métropolite Philarète de Moscou

Je porte les stigmates de mes iniquités,
mais je suis à l'image de ta Gloire indicible.
Tropaire de l'office funèbre

Nos ennemis mêmes seront sympathiques si nous aimons Dieu plus que notre plaisir.

Saint Maxime le Confesseur

"Demeurez fermes et retenez les traditions que nous vous avons enseignées de vive voix ou par écrits." (2 Th 3,15.)