Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes

sous la juridiction de S.B. Mgr. André

archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

 

NUMÉRO 41

DECEMBRE 1991

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

Tel : 00 33 (0) 4 68 96 1372

 

SOMMAIRE
NOUVELLES

HOMÉLIE DE SAINT PIERRE CHRYSOLOGUE SUR L'ÉPIPHANIE

"LA SAGESSE A BATI SA MAISON"

SUR LA BONTÉ DIVINE

LE MONASTÈRE DE SOLOVKI, PREMIER CAMP DE CONCENTRATION EN RUSSIE

CONSEIL A UNE JEUNE FILLE

POLYÉLÉOS

L'ANCIEN DES JOURS

SAINT PHANOURIOS


NOUVELLES

A cet instant-ci où le bulletin se compose, j'ignore encore si je retourne de nouveau en Grèce - peut-être tout de suite, peut-être plus tard.

Les articles ne manquent pas cette fois-ci, et il y en a déjà d'avance pour le bulletin suivant, grâce aux collaboratrices de plus en plus nombreuses.

Dans l'amour du Christ
hm. Cassien


O Christ, que pouvons - nous T'offrir en présent

pour être apparu sur terre en notre humanité ?

Chacune de tes créatures, en effet,

exprime son action de grâce en T'apportant :

les anges leur chant, le ciel une étoile,

les mages leurs cadeaux,

les bergers l'émerveillement,

la terre une grotte, le désert une crèche,

et nous-mêmes une Mère Vierge.

Dieu d'avant les siècles, aie pitié de nous.

Vêpres de la Nativité (Lucernaire)


HOMÉLIE DE SAINT PIERRE CHRYSOLOGUE SUR L'ÉPIPHANIE

Toutes les fois qu'au moyen de sucs salutaires, le talent précautionneux du médecin compose un antidote capable de guérir une maladie mortelle, si le malade prétend l'utiliser sans se soucier des connaissances du praticien, des propriétés du remède, ni du moment où il doit le prendre, ce qui a été préparé pour le sauver risque de mettre sa vie en danger. Il en va de même pour la Parole de Dieu : si un auditeur irréfléchi se permet de l'interpréter sans tenir compte de l'enseignement de l'Église, de la science des prédicateurs, ni de la règle de la foi, l'aliment de vie devient cause de mort. Attention, frères ! que l'Écriture divinement inspirée pour notre avancement spirituel n'aille pas, à cause de notre inhabileté à comprendre, aboutir à la ruine de nos âmes.

Qu'en penses-tu ? Qu'est-ce que l'évangéliste a voulu nous apprendre aujourd'hui ? Que les Chaldéens, grands connaisseurs des constellations, que des mages perdus au milieu des astres, investigateurs des secrets du ciel pendant l'obscurité des nuits, que des gens qui enregistrent le cours des étoiles et y trouvent la raison de la naissance et de la mort des hommes, rendent responsables de leurs bonnes ou mauvaises actions le mouvement capricieux de ces petits luminaires, que ces mages, dis-je, sous la conduite d'une étoile, ont découvert la Naissance du Christ cachée au fond des siècles ? Qu'à Dieu ne plaise ! C'est le monde qui juge ainsi. Ce sont les païens qui raisonnent ainsi. C'est une lecture basée sur l'apparence qui nous trompe ainsi. Au reste, la parole évangélique n'exprime pas des choses humaines, mais des réalités divines. Elle ne parle pas de faits coutumiers, mais de situations nouvelles. Ses récits ne sont pas artificieux, ils s'appuyent sur la pure vérité. Elle n'est pas faite pour amuser les yeux, mais pour s'imprimer dans le coeur. Ce ne sont pas des apparences sur lesquelles on peut hésiter, mais des données que l'autorité confirme. Elle dit l'oeuvre de Dieu, non celle du destin. On ne le déduit pas à coups de calculs, on l'acquiert par les vertus.

Elle dit : "Jésus étant né à Bethléem de Juda, aux jours du roi Hérode, voici que des mages venus du Levant arrivèrent à Jérusalem en disant : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui". Jésus naît. Elle paraît au jour, la source des choses. Celui qui a comblé de ses dons le genre humain, est engendré. L'Auteur de la nature naît pour restaurer la nature, pour refaire le genre humain, pour renouveler la source des choses. Adam, le premier homme, le père du genre humain, la source de la procréation a perdu, en péchant, tout ce que la nature avait de bon : la liberté du genre humain, la vie de sa descendance. Déplorable héritage ! A la nature il apporte le mal; au genre humain la servitude; à sa descendance la mort. Voilà pourquoi par sa Naissance le Christ a refait la nature, par sa Mort a supprimé la mort, par sa Résurrection a rappelé la vie. Lui qui avait donné à l'homme une âme d'origine céleste, Il le fit, pour cette raison, se composer aussi de chair afin d'empêcher que l'écroulement de l'élément terrestre n'aille à nouveau engloutir dans sa chute les facultés célestes. L'Apôtre a dit : "Le premier homme tiré de la terre est terrestre, le deuxième homme vient du ciel. Tel le terrestre, tels aussi les terrestres; tel le Céleste, tels aussi les célestes" (I Cor 15,47-48). Et Jean l'évangéliste : "Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché, parce que la Présence divine qui est en lui le garde" (I Jn 39). Voilà donc pourquoi le Christ naît : pour élever à la nature céleste tous ceux qui sont engourdis dans une descendance terrestre.

"Jésus étant né à Bethléem de Juda". Bethléem, mes frères, désigne en hébreu une maison. C'est à bon droit que ces mots désignent une maison, nomment une race. Il faut que s'accomplisse la foi à une promesse, que se réalise la vérité d'une prophétie. Jacob avait dit : "Juda, tes frères te célébreront; tes mains seront sur la nuque de tes ennemis; les fils de ton père se prosterneront devant toi." (Gn 49,8).

Et ensuite : "Le sceptre ne s'écartera pas de Juda, ni le bâton de chef d'entre ses jambes jusqu'à ce que vienne Celui à qui cet avenir est réservé. C'est lui qui sera l'attente des nations" (Gn 49,10). C'est pourquoi David a dit lui aussi : "Juda est mon chef" (Ps 59,9).

"Jésus étant né à Bethléem de Juda aux jours du roi Hérode". Pourquoi est-ce à l'époque d'une roi impie que Dieu est descendu sur terre ? que la Divinité s'est unie à la chair ? qu'un commerce céleste s'est fait au bénéfice d'un corps terrestre ? Pourquoi ? Et comment le vrai roi ne se montre-t-Il pas pour chasser le tyran, pour venger la terre des ancêtres, pour restaurer l'univers, pour rendre à l'homme sa liberté ? Hérode, ce transfuge de la nation juive, a envahi le royaume, a supprimé la liberté, a profané le sanctuaire, a été un agent de troubles, détruisant toute règle et toute religion. Il était juste que la divinité vînt au secours de la nation sainte puisque l'homme était défaillant. Et voici qu'est présent Dieu en personne, alors qu'il n'y avait pas d'homme pour l'assister. C'est ainsi que reviendra le Christ, pour la ruine de l'Antichrist, pour la libération de l'univers, pour que soit recouvré le paradis, notre vraie patrie, pour que se maintienne inébranlable la liberté du monde, pour que soit supprimé tout esclavage sur la terre des hommes.

"Voici que des mages sont venus du Levant". Du Levant vers le Soleil levant viennent les mages. Ainsi seront-ils reçus à leur venue par Celui qui leur avait donné l'ordre de venir. Comment un mage chercherait-il Dieu avec tant de soin s'il n'en avait pas reçu l'ordre de Dieu ? Comment un astrologue aurait-il trouvé le Dieu du ciel si Dieu ne S'était manifesté à lui ? Comment, si Dieu n'était pas intervenu, un Chaldéen adorerait-il sur terre le Dieu unique, lui qui servait au ciel des divinités aussi nombreuses que les étoiles ? S'il y a un signe céleste, il vient des mages plutôt que des étoiles. Quoi ? Qu'il y ait un roi de Juda, qu'il soit l'Auteur de la loi, le mage le sait, le Juif l'ignore ? La Chaldée Le révère, Juda ne Le révère pas ? Jérusalem se détourne, se dérobe; la Syrie marche à sa suite et L'adore ?

Voici que des mages venus du Levant arrivèrent en disant: "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile". Que peut-on voir qui ne soit pas à Lui ? Vraiment, comme l'a dit l'Apôtre, "de riche qu'Il était, Il est devenu pauvre" (II Cor 8,9). Alors qu'Il était riche en sa Nature divine, en notre chair, Il est devenu pauvre, et Il se met à ne posséder qu'une seule étoile, Lui, l'Auteur, le Possesseur et le Soutien de toute la nature créée. "Nous avons vu son étoile". Vient le jour où le mage voit quelqu'un posséder une étoile sans être possédé par elle : Il n'est pas pris dans la course de l'étoile; c'est Lui qui met l'étoile en mouvement. Il en dirige le cours à travers le ciel. Il en règle l'allure; Il prépare sa route pour qu'elle soit au service des mages et se mette à leur pas. Quand le mage est en route, l'étoile est en route; quand le mage se repose, l'étoile reste sur place; quand le mage dort, l'étoile fait sentinelle. Le mage comprend alors que pour ceux qui ont à voyager de conserve, égale est la nécessité de service. Il ne croit plus que l'étoile soit un dieu, mais il reconnaît en elle une compagne de service, tant il la voit déférente à ses pieux hommages.

"Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avions vu son étoile au Levant et nous sommes venus nous prosterner devant Lui". En disant "où est le roi des Juifs qui vient de naître ?", ils ne posent pas une question, mais ils disent leur mépris. Quand des gens qui savent interrogent ceux qui ne savent pas, ils n'expriment pas une ignorance, ils réprimandent des indifférents, ils apostrophent des lâches, ils dénoncent des méchants, ils fustigent des entêtés, ils mettent en accusation des serviteurs qui n'ont pas été à la rencontre de leur Seigneur. Qu'auraient-ils demandé aux hommes, eux que Dieu avait instruit de ce qu'ils cherchaient ? Avaient-ils besoin de la confirmation des hommes ceux qui avaient à leur service les constellations célestes? De quoi pouvait leur servir la lampe du Temple, alors que du ciel un astre merveilleux les inondait de sa lumière ? "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?", ce qui revient à dire : pourquoi le roi des Juifs est-Il couché dans une mangeoire et ne se repose-t-Il pas dans le Temple ? Pourquoi ne resplendit-Il pas dans la pourpre ? Pourquoi ces langes sombres ? Pourquoi caché dans une caverne au lieu d'être exposé dans un sanctuaire ? Les bêtes ont accueilli dans leur étable Celui que vous avez dédaigné de recevoir dans sa maison. L'Écriture l'a dit : "Le boeuf connaît son possesseur et l'âne la crèche de son maître. Mais toi, Israël, tu ne t'es même pas mis en quête de ton Seigneur" (Is 1,3).

"Nous avons vu son étoile". L'étoile est apparue, non qu'elle l'ait voulu, mais parce qu'elle en avait reçu l'ordre. Ce n'est pas la voûte céleste qui lui a fait signe, mais une instigation de la divinité. Elle n'a pas obéi à la loi des constellations, elle a inauguré l'ère des miracles. Elle était soumise non à l'inclinaison de la voûte céleste, mais au pouvoir d'un nouveau-né; ni à la méthode mathématique, mais à Dieu; ni à la science d'un astrologue, mais à la Prescience du Créateur. Ce n'est pas un calcul qui la fit voir, mais un rescrit divin. La Providence nous l'a préparée et non la superstition des Chaldéens; une prophétie judaïque, et non un art magique. Dès que le mage eut compris que les oeuvres humaines n'avaient plus de sens, que ses méthodes s'étaient trouvées en défaut, que les efforts d'une sagesse humaine aboutissaient au néant, que les sueurs même de tous les fauteurs de sectes s'étaient figées sur place, que les magasins de tous les philosophes avaient été vidés, que la nuit du paganisme avait pris la fuite, que s'étaient écroulées les nuées des opinions conjecturales, que s'étaient dissipées jusqu'aux ombres démoniaques, qu'enfin une étoile ne peut, à la façon d'une comète à la chevelure désordonnée, cacher son message, rendre obscure la lumière qu'elle répand, le mage, donc, prend la parole et dit à l'étoile : "Le jour faste est venu ! Va ! Et grâce à ton rayon ténu, à ta lumière qui me fait signe, je vais voir le pays de Juda irradié d'un éclat infaillible. Tu vas me montrer là ce roi dont la naissance a outrepassé les lois du monde, l'ordre de la chair et de la nature humaine". Alors il laisse là son erreur ancienne, il suit la lumière, il court, il arrive, il trouve; plein de joie, il se prosterne, il adore. Il s'émerveille de voir dans une chair humaine ce Dieu qui, sans avoir besoin d'étoile ni de science, s'est fait trouver par lui.

Vous le voyez donc, mes frères, notre lecture évangélique, loin de confirmer l'erreur de la magie, la dissout. Mais en voilà assez pour aujourd'hui, si l'on veut, avec l'aide de Dieu, voir clair dans les événements qui vont suivre.

Comme par temps de gel, tous les membres sont raidis et lourds, ainsi en vérité, notre âme tremblant dans l'hiver du péché, ne peut accomplir aucune de ses fonctions, étant raidie dans la conscience comme par un gel ... Car ce que le froid est au corps, une mauvaise conscience l'est à l'âme.

saint Jean Chrysostome

"LA SAGESSE A BATI SA MAISON"

 

"La sagesse a bâti sa maison,
Elle a taillé ses sept colonnes,

Elle a égorgé ses victimes,

mêlé son vin et dressé sa table."

Proverbes 9 1-2

"Les vertus d'en haut ne peuvent contempler Dieu, même quand il use de condescendance", dit le divin Chrysostome (Sur l'incompréhensibilité P.G. 723, Sources chrétiennes III. 267). A plus forte raison, nous, les mortels.

Mais quand s'est fait chair l'Incorporel dans son extrême Abaissement, alors nous pouvons Le contempler, toucher et voir même des yeux dans son Incarnation.

La sagesse simple de Dieu qui est de toute éternité, est devenue composée - consistant dans l'union des contraires - dans l'économie divine, lors de son Incarnation, quand Celui qui est incréé est né de la Vierge, et quand l'Immortel est mort pour nous et notre salut.

Cette sagesse incréée se manifeste dans le Corps du Christ qui est l'Église, et c'est à travers l'Épouse (l'Église) que nous pouvons contempler la beauté de l'Époux.

Les anges, qui sont les amis de l'Époux, furent bouleversés en voyant nettement l'Invisible (qu'ils n'ont pu contempler dans sa Manifestation simple) dès lors qu'll s'est composé un corps dans le sein de la Toute Pure et s'est anéanti jusqu'à la mort sur la croix afin de sauver l'humanité et l'élever au-dessus des anges même.

hm.Cassien 

Une vieille demanda un jour au Métropolite : "Hélas, Monseigneur, j'ai tellement mal aux jambes. Quand je vais à l'église, je m'assieds et je reste tout le temps assise. C'est un péché, n'est-ce pas ?" "Mais non, mais non. Il vaut mieux rester assis et penser à Dieu que rester debout et penser à ses jambes."

De la vie du Métropolite Philarète de Moscou

SUR LA BONTÉ DIVINE

Extrait de "Lettre au moine Démophile" de saint Denys l'Aréopagite

Alors que j'étais venu un jour en Crète, le saint homme Carpos me reçut chez lui. C'était, entre tous, à cause de la remarquable pureté de son regard, l'être le mieux fait pour la contemplation de Dieu. En effet, il ne commençait jamais les célébrations des saints mystères sans avoir prononcé auparavant les saintes oraisons préparatoires ni sans avoir reçu quelque vision favorable. Il raconta donc avoir été contristé un jour par quelque homme infidèle. Et ce chagrin venait de ce que ce dernier avait détourné de l'Église quelqu'un qui se trouvait encore dans les joyeux jours de la célébration du baptême. Il lui fallait donc prier avec bonté pour l'un et pour l'autre; qu'avec l'aide de Dieu Sauveur il convertisse le premier de son erreur et qu'il puisse vaincre l'autre par ses bienfaits. Il lui fallait ne pas cesser de les avertir pendant toue leur vie et non seulement un jour, afin de les acheminer ainsi à la connaissance de Dieu jusqu'à ce que soient résolues leurs contestations et qu'ils soient contraints, par une juste décision, de revenir de leurs déraisonnables audaces à une saine modération.

Mais voilà que, je ne sais comment, ce qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant, s'insinua en lui une forte animosité et une grande amertume. Il se coucha et s'endormit donc dans cette mauvaise disposition (c'était le soir). Au milieu de la nuit (il avait, en effet, l'habitude de s'éveiller vers cette heure-là pour chanter les louanges de Dieu), il se leva, après de brefs et nombreux temps de sommeil toujours interrompus et dont il n'avait tiré aucun repos.

Bien que demeurant dans ses entretiens familiers avec Dieu, ce n'était pas une sainte tristesse qu'il éprouvait. Il s'indignait, disant qu'il n'était pas juste de laisser vivre des hommes qui refusent de croire en Dieu et qui se détournent de ses droits chemins.

En disant cela, il priait Dieu d'envoyer sa foudre pour mettre fin, une fois pour toutes et sans pitié, à la vie de l'un et de l'autre. Au même moment, d'après son récit, la maison où il se trouvait lui parut soudain traversée de secousses, puis divisée par le milieu en deux parties depuis son toit. Le feu d'une grande lumière - à cet endroit qui lui semblait maintenant complètement découvert - descendait du ciel jusqu'à lui. Il vit alors le ciel s'ouvrir et, à sa voûte, Jésus environné d'une innombrable foule d'anges à figure humaine qui le servaient. Ce qu'il contemplait les yeux levés le plongea dans l'étonnement. Mais abaissant son regard, Carpos affirme avoir vu la terre se fendre en un gouffre béant et ténébreux et devant lui ces hommes qu'il avait maudits, tremblant au bord du gouffre, et misérables, s'y enfonçant peu à peu en glissant.

Du fond de l'abîme, Carpos voit des serpents monter en rampant et onduler autour de leurs pieds : tantôt ces serpents les écorchent, les entortillent et les alourdissent en les entraînant avec eux, tantôt de leurs dents et de leurs queues ils les excitent et les chatouillent, cherchant par tous les moyens à les précipiter dans le gouffre. Au milieu des serpents, il y a aussi des hommes qui les attaquent, les secouent, les poussent, les frappent. Les malheureux semblaient bien près de succomber, en partie malgré eux, en partie volontairement, insensiblement violentés par le mal tout en y consentant.

Carpos me dit s'être réjoui de la vue du spectacle d'en bas, mais, insouciant de celui d'en haut, il était fâché et s'indignait de ce que les deux hommes n'aient pas encore disparu et il se mit lui-même de la partie, mais en vain. Alors, il s'irrita et proféra des menaces. A la fin, levant avec peine son regard, il revit le ciel comme il l'avait vu la première fois, et Jésus, rempli de pitié, se lever de son trône au-dessus des cieux et descendre jusqu'à eux en leur tendant une main secourable, tandis que les anges l'assistaient, et retenaient ces deux hommes de chaque côté. Alors Jésus dit à Carpos : "De ta main déjà tendue frappe-moi maintenant, car je suis prêt encore à souffrir pour sauver les hommes, et plus volontiers encore pour que d'autres ne pèchent plus. Du reste, considère toi-même s'il te convient de rester dans le gouffre avec les serpents plutôt que de vivre avec Dieu et ses bons anges amis des hommes."

Tel est le récit que j'ai entendu et auquel j'ajoute foi.

 

Le souvenir de Dieu, c'est un coeur qui peine pour la piété. Tous ceux qui oublient Dieu deviennent voluptueux et insensibles.

Marc le Moine

LE MONASTÈRE DE SOLOVKI, PREMIER CAMP DE CONCENTRATION EN RUSSIE
(suite)

Père Nicodème, le pope consolateur

Quand la nuit tombait, affamés et épuisés par une longue journée de travail, les prisonniers demandaient au père Nicodème de leur raconter une histoire. Ils entendaient par là un récit de la Bible. Chaque soir, devant l'ancien autel, il y avait une foule attentive. Les prisonniers interrompaient le récit par des remarques critiques ou enthousiastes (père Nicodème savait très bien conter).

Ils aimaient particulièrement la parabole du fils prodigue. S'identifiant à lui. Ils voulaient connaître jusqu'au moindre détail de l'histoire. Au moment où le fils retournait vers son père, tout n'était alentour que soupirs et sanglots. Des propos animés s'élevaient : les uns trouvaient inacceptable que le père, plein d'amour, reprenne à nouveau le vaurien. Les autres, se mettant à la place du père, se demandaient si le retour du fils leur aurait causé de la joie.

Le jour suivant, après le travail, Chiriaev voulut faire la connaissance du conteur. Ce dernier était assis sur son lit, au troisième niveau. Un rayon du soleil jouait sur son visage et l'on pouvait remarquer le plaisir que cela lui causait : "Quel soleil aujourd'hui, quel bonheurÉ" Une conversation s'engagea. Le père voulait connaître la vie de Chiriaev. En apprenant qu'il lui restait 10 ans de peine à purger, il lui dit : "Toi, mon fils, ne sois pas triste, tu es encore jeune, tu as toute ta vie devant toi, remercie seulement Dieu."

"De quoi diable Le remercierai-je? Comment puis-je être heureux de cette vie de chien ?"

"Ne parle pas ainsi, ne parle pas ainsi. Aucune joie ne peut venir du diable. De lui ne viennent que tristesse et désespoir. Mais de Dieu viennent joie et gaîté."

"Ici, on n'est pas homme, on n'est qu'un rien, qu'un protoplasme."

" Moi, un rien, un protoplasme ? Moi, je suis un enfant de Dieu, personne ne peut toucher à cette dignité; Dieu m'a placé dans un endroit au milieu d'une communauté que je dois garder."

Il en crachait par terre d'indignation. Chiriaev rétorqua :

"Quelle belle paroisse, ces voleurs, ces bandits, crasseux, loqueteux, pouilleux et affamés, ces officiers déchus, ce clergé naufragé, quels misérables parias !"

"Afin que tu le saches une fois pour toutes, c'est la plus belle paroisse que j'ai jamais eue. Regarde, quelle splendeur, trois étages !"

Il montra les lits de camp superposés.

"Le Christ serait fier de cette communauté. Penses-tu que seuls les scribes allaient vers Lui ? Non, des misérables, des affamés, des estropiés qui cherchaient la guérison, des aveugles, des épileptiques, des possédés, des pécheurs, des voleurs, des paysans et des pêcheurs. Crois-tu qu'ils pensaient que Dieu était venu pour apporter le salut ? Non, mon petit. Ils avaient entendu dire qu'un homme extraordinaire parcourait le pays, guérissant les aveugles, les paralytiques et purifiant les lépreux. Non. Ils allaient vers Lui pour voir quelle espèce d'homme Il était. Ils L'écoutaient et quelques-uns commençaient à comprendre. Avec les yeux du corps, ils ne voyaient rien d'extraordinaire. Chez quelques-uns pourtant, les yeux de l'âme s'ouvraient. C'est comme avec les lépreux; Il avait guéri celui-là de ses ulcères, mais des centaines par sa Parole. Sot es-tu. Tu n'as lu l'Écriture qu'avec tes yeux charnels et ton esprit matérialiste."

"De quels miracles parles-tu ? Personne ici n'a besoin d'être guéri, il n'y a plus de lépreux."

"Tu dis qu'il n'y a plus de lépreux. Tu ne vois rien, regarde autour de toi. Qui est couché là-bas, qui se traîne par là, qui tousse ? Tous des lépreux qui demandent le pardon. Ils ne savent pas qu'ils le demandent, mais le font sans parole. Et pas seulement ici, c'est pareil dans le monde entier. Tous ont faim et soif de la parole de salut qui vient de Dieu."

De ses yeux brillants coulèrent de grosses larmes qui restèrent accrochées à sa barbe blanche. Saisissant la tête de Chiriaev, le pope l'orienta vers les fresques noircies par la fumée. On ne voyait plus qu'une figure prosternée contre terre, et une autre, les mains levées vers le ciel en action de grâces. C'était le père avec le fils prodigue.

"Regarde, ouvre les yeux, réjouis-toi !"

 

Père Nicodème était arrivé à Solovki peu de jours avant, dans un convoi. Ils avaient passé neuf jours dans le train. Dans les wagons, il y avait des cages qui contenaient, chacune, trois personnes. Ils y étaient tellement entassés que pour que l'un d'eux puisse bouger, les deux autres devaient changer de position. Les gardiens patrouillaient entre les cages.

Dans la cage du père Nicodème se trouvaient un voleur et un Tartare musulman. Pendant la nuit, le pope lisait et chantait l'office à voix basse. Il murmurait l'hymne vespérale : "... parvenus au coucher du soleil, contemplant la lumière vespérale, chantons Dieu le Père, le Fils et l'Esprit saint..." Le Tartare comprenait d'emblée. Ne connaissant pas le russe, il commençait pourtant à prier à sa manière. Le voleur se taisait, tapi comme un lapin. Il avait éteint son mégot qu'il avait placé dans sa poche. Le Père Nicodème continuait à prier : "... Depuis ma jeunesse, les passions me font la guerre, garde-moi, mon Sauveur et sauve-moi... l'Esprit saint vivifie toute âme..." A la Grande Doxologie, qu'il disait à mi-voix : "Seigneur Dieu, Agneau de Dieu, Toi qui ôtes le péché du monde, aie pitié de nous..." aussitôt le voleur se signa.

Le père Nicodème dit à Chiriaev : "Ainsi nous avons servi Dieu neuf nuits durant, puisqu'on peut Le servir partout. Dieu a dit : "Là où deux seront rassemblés en mon Nom, Je serai au milieu d'eux." Mais nous étions trois ! Quelle joie cela me causait ! On ne pouvait pas bouger, on avait peur de parler à haute voix, mais l'esprit était libre et cette communion silencieuse avec les voisins était magnifique."

"Mais ils ne comprenaient pas tes prières!"

"Pourquoi n'auraient - ils pas compris ? Ils priaient quand-même, cela veut dire qu'ils comprenaient. Ils ont compris avec le coeur."

 

Personne ne connaissait son nom de famille, mais c'était sans importance. Le pope consolateur était partout connu. Il contait merveilleusement les légendes de la Bible et les Vies de Saints, mais aussi de simples histoires vécues de ses anciennes paroisses. Un jour, un commissaire passa la nuit dans la baraque.

 

"Pope, je veux amener une femme ici pour la nuit, qu'en penses-tu ?"

"Ce que j'en pense ? Pendant soixante-dix ans, j'ai vu beaucoup de choses; tu es jeune et plein de passion, si tu ne peux pas t'en passer, fais comme bon te semble."

"Je t'en amène une aussi ?"

"Non, mon enfant, ne te fais pas de soucis pour moi, je suis veuf depuis cinquante ans."

"Le diable ne t'a jamais tenté ?"

L'autre répondit: "Bien sûr qu'il m'a tenté, le pope n'est-il pas aussi un homme ? Nous avons tous des sentiments humains et c'est la tâche du diable que de nous tenter; ainsi, il me tente et je réponds avec la prière."

Ils conversèrent ainsi longtemps. Le commissaire n'amena pas de femme, mais deux paquets de tabac.

 

Une autre fois, il fut convoqué pour une discussion officielle. Le commissaire lui demandait :

"Répondez-moi, serviteur du culte, pouvez-vous confirmer que Dieu a créé le monde en six jours ?" - riait-il sardoniquement.

"Je le confirme, c'est écrit dans l'Écriture."

"Mais la science moderne prouve très clairement que cela est impossible, qu'il faut des milliers d'années pour un processus pareil, pas seulement des jours."

"Mais quels jours ?"

"Naturellement des jours ordinaires de vingt-quatre heures".

"Tu n'as pas appris par la science que sur la planète Saturne un seul jour dure deux ans ? Et le Créateur de l'univers, quels jours emploie-t-Il ? Sais-tu si ce sont des jours terrestres, saturniens ou d'une autre planète ?"

 

On l'appelait secrètement chez les malades et les agonisants pour dire une prière. Tous ceux qui étaient accablés venaient en secret chez lui.

Un jour, un voleur, un grand gaillard bagarreur qui avait toujours le blasphème sur les lèvres, fut écrasé par un arbre. On appela le père Nicodème; il vint, mais le gardien était déjà là qui voulait chasser le pope. Nicodème lui dit calmement : "Un homme se meurt, il a besoin d'une dernière parole, cela ne va pas durer longtemps, mettez-vous un peu de côté."

Le tchékiste obéit. Le voleur ne pouvait plus parler. Étendant trois doigts de sa main, il indiqua ainsi qu'il avait tué trois hommes. Le père lui donna l'absolution et il mourut en paix.

 

C'était un grand connaisseur d'homme. Comme bûcheron, il se déplaçait dans différents endroits du camp. Quelqu'un n'avait-il plus de courage, il s'asseyait à ses côtés en lui parlant de choses banales. Sans avoir l'air de rien, il abordait le problème. Il disait : "Mon enfant, prie donc saint Nicolas et la Mère de Dieu Vierge de Tendresse et dis-lui : "Ton serviteur souffre, il est triste, prends sa peine sur Toi et intercède pour lui. Chasse ma tristesse, saint Nicolas." Il t'aidera, mais tu dois le prier et lui rappeler souvent. Il a beaucoup à faire. Tout le monde lui demande de l'aide, il se peut qu'il oublie à son âge. Mais toi, rappelle-lui."

Le soir, quand il racontait ses "contes sacrés", comme le disaient les voleurs, la grande et sombre église était pleine de monde. Ils parlait un langage qu'ils comprenaient. Il contait de façon imagée, en embellissant les scènes tellement qu'on l'eût cru en présence d'Abraham sous le chêne de Mambré, quand les trois visiteurs approchaient. Il avait lui-même donné ordre à sa femme d'apprêter le veau, et lui-même avait été le père du fils prodigue, tellement ému du retour de son enfant.

 

Il était inévitable que le père Nicodème reçut la couronne du martyre. Pour Noël, on lui demanda de célébrer la Divine Liturgie dans une baraque. Deux gardiens entrèrent à l'improviste :

"Tu répands à nouveau ton opium !"

Leur faisant signe de la main, il fit comprendre que la sainte Cérémonie ne devait pas être interrompue. Ils l'emmenèrent ensuite dans la baraque de la mort sans chauffage. On enlevait les vêtements de dessus aux prisonniers et on les dépouillait de leur couverture. La température dans cette chapelle vétuste était la même qu'au dehors, bien au-dessous de - 20° C. Afin de se protéger du froid, ils s'empilèrent sur la paillasse, quatre en long, quatre sur le côté et quatre à l'oblique. Ceux qui se trouvaient au-dessus, se protégeaient comme ils pouvaient, avec de vieux lambeaux de couverture. Pendant les longues nuits obscures, le père Nicodème qui était tout en haut, leur racontait ses merveilleuses histoires. Le samedi saint, rayonnants, ils célébrèrent joyeusement la Liturgie. Après s'être embrassés, et s'être donné trois fois le baiser, ils écoutèrent le père Nicodème raconter la Crucifixion et la Résurrection. Le lendemain matin, ils ne se réveillèrent pas. Leurs corps étaient déjà froids. A chacun d'entre eux, il avait montré le chemin à sa dernière heure, puis il avait dû suivre seul le chemin qu'il connaissait déjà.

(à suivre)

 

Parfois la haine flatte et l'amour sévit.

saint Augustin d'Hippone

 

CONSEILS A UNE JEUNE FILLE

... Maintenant que tu es jeune, flexible et tendre encore, il est facile de te corriger.

C'est comme avec un jeune arbre qui penche légèrement. Avec un bâton et une ficelle on le redresse aisément. Ensuite il poussera droit jusqu'à la fin de son existence. Toi, fais de même.

Comme bâton, prends les commandements de Dieu et la crainte de Dieu te servira comme ficelle afin d'attacher tes mauvais penchants. C'est un peu dur au début, mais bientôt tu t'y seras habituée et ce sera aisé. La corde aura même du jeu. Mais ne l'enlève pas encore alors, car il peut survenir une tempête, c'est-à-dire une forte tentation, et comme tu ne seras pas encore bien affermie, tu risques d'être déracinée. Plus tard, quand l'amour pour Dieu sera fort, alors il n'y aura plus besoin de la crainte, car l'amour chasse la crainte, comme dit l'apôtre Jean dans son épître. Tu ne garderas plus les commandements par crainte de la punition, mais par amour pour ton Sauveur qui a fixé les commandements pour ton salut.

Force-toi, afin de te corriger de tes fautes l'une après l'autre, si tu n'y arrives pas tout de suite. Surtout, applique-toi à ce que l'Église te demande : prière, jeûne, lecture, métanies etc. Petit à petit tu y prendras goût, tu progresseras et à ta beauté physique s'ajoutera la beauté de l'âme, qui, elle, ne fanera pas, ce qui n'est pas le cas pour la première, car elle fanera et disparaîtra comme tout ce qui est terrestre.

Avec cette beauté spirituelle, tu ne seras pas seulement belle, mais comme ce grand arbre qui pousse tout droit, tu porteras des fruits nombreux et magnifiques et les oiseaux du ciel s'y reposeront - ces oiseaux du ciel qui sont les anges.

hm. Cassien

POLYÉLÉOS

Polyéléos veut dire très miséricordieux et signifie le Christ. Par extension, ce mot désigne le grand lustre au-dessous de la coupole où figure le Christ qui règne sur tout. Et c'est au moment où on chante les chants de Polyéléos, lors des matines, chants qui ont pour refrain : "Car éternelle est sa miséricorde", que le lustre est allumé afin d'éclairer l'icône dans la coupole, c'est-à-dire le Christ. Ainsi, chants et lumières s'accordent pour exalter Celui dont la miséricorde est éternelle.
hm. Cassien

L'ANCIEN DES JOURS

Cet article a été écrit pour notre Synode qui s'est penché sur le problème crucial des icônes, problème dû à l'influence latine. L'article fait suite à celui intitulé: Représentation iconographique de Dieu le Père " que j'avais publié antérieurement.

 

Une parole en provoque une autre. Après la réponse à ce que j'avais exprimé dans l'article précédent, il me reste à reformuler, à approfondir et à compléter ce que j'affirme toujours.

L'Ancien des jours est le Christ qui atteint la gloire qu'Il avait avant sa kénose, la même gloire que le Père et l'Esprit ont de toute éternité. " Père, glorifie-Moi auprès de Toi-même de la gloire que J'avais auprès de Toi avant que le monde fût. " (Jn 17,5). Nous ne prétendons nullement que l'Ancien des jours est uniquement le Fils, mais nous confessons que l'Ancien des jours est de même le Père et le saint Esprit. Tous les attributs tels que seigneurie, gloire, éternité, etc, sont communs aux trois, hormis la génération, car le Père est inengendré, le Fils engendré et l'Esprit procède. Puisqu'Ils ont tout en commun sauf la génération, cela suppose qu'Ils sont tous les trois l'Ancien des jours, nom qui se rapporte à l'ancienneté, à l'éternité.

Nous ne sommes donc nullement en contradiction avec les pères, qui ne le sont pas non plus entre eux quand ils disent tantôt que l'Ancien des jours est le Fils, tantôt que c'est le Père. " Il est propre à toute théologie qui veut respecter la piété, d'affirmer tantôt une chose, tantôt une autre, lorsque les deux affirmations sont vraies; quant à se contredire dans ses affirmations, cela ne convient qu'aux hommes complètement privés d'intelligence " (Saint Grégoire Palamas, Chapitres physiques, théologiques, éthiques et pratiques, 121).

J'ajoute - pour m'appuyer plus fermement - les paroles de saint Photios qui dit : "Les attributs communs au Fils et au Père sont nécessairement et sans la moindre restriction le lot de l'Esprit; ce qui est vrai, pour donner des exemples, du Règne, de la Bonté, de la

Suressentialité, de l'Essence, de la Force qui surpasse toute intelligence, de l'Éternité, de l'Incorporéité et de mille Noms de cet ordre." (De la Mystagogie de l'Esprit saint, Migne 102, verset 6).

Après avoir donc mis au clair qui est l'Ancien des jours, il nous reste à clarifier le passage où il est question du " Fils de l'homme qui s'avance vers l'Ancien des jours ". Personne ne met en doute, je pense, que le Fils de l'homme est le Fils de Dieu incarné, car la filiation Lui est propre, aussi bien dans l'éternité que dans le temps. C'est le Christ d'ailleurs qui S'intitule ainsi Lui-même. La vision de Daniel, qui a vu "un Fils de l'homme qui s'avance vers l'Ancien des jours" (Dn 7,13), désigne le passage, le retour du Fils vers la Gloire, ou plus exactement l'élévation de l'humanité du Christ vers la Gloire de sa Divinité. C'est le dernier acte de sa vie terrestre après sa naissance virginale, sa crucifixion, son ensevelissement et sa résurrection. Il fallait que l'humanité soit élevée vers la gloire de la Divinité, que le Père et l'Esprit n'ont jamais quittée, pas plus que le Christ en tant que Dieu. Mais en tant qu'homme, Il s'est abaissé jusqu'à la mort sur la croix pour nous et notre salut, afin de nous élever vers la gloire du Dieu tri-hypostatique, une Gloire qui Lui est propre par nature et que nous recevrons par grâce. C'est donc l'Ascension du Christ que le prophète a finalement contemplée. D'autres prophètes ont contemplé la naissance virginale ("Voici, la Vierge deviendra enceinte...", Is 7,14), la passion (Isaïe : " J'ai livré mon dos à ceux qui me frappaient" et la suite; "Regardez et voyez s'il est une douleur pareille à ma douleur, à celle dont j'ai été frappé...", (Lm 1,12). Je passe outre afin de ne pas trop fatiguer vos oreilles sur ce sujet qui déborde notre propos.

Cette vision du prophète est une vision de deux états différents de la même Personne du Christ qui s'élève de sa forme d'esclave vers la Gloire de la Divinité, vers la Gloire du Père, une Gloire qu'Il n'a jamais quittée en tant que Dieu mais qu'Il reçoit après l'Ascension pleinement en tant qu'homme et qui sera manifestée lors de son second avènement. Si le prophète avait contemplé le Fils de l'homme qui va vers la Personne du Père, cela voudrait dire qu'Il était séparé du Père. Or, Il a abandonné la Gloire du Père et de l'Esprit, mais aucunement les deux Personnes divines : "Il y a si longtemps que Je suis avec vous et tu ne M'as pas connu, Philippe ! Celui qui M'a vu a vu le Père; comment dis-tu: Montre-nous le Père ? Ne crois-tu pas que Je suis dans le Père et que le Père est en Moi ?" (Jn 14,8-10). S'Il dit plus loin : "Je vais au Père" (Jn 16,16), Il parle de son humanité à laquelle est réservée la même Gloire qu'à sa Divinité. Il va au Père afin de S'asseoir à la droite du Père, ce qui ne se rapporte pas à l'espace, mais aux attributs : Gloire, Honneur, Adoration, Domination, etc., qu'Il reçoit de nouveau du Père non plus dans sa Divinité seule, mais dans sa divino-humanité.

Si le Seigneur va vers le Père et l'Esprit, cela n'autorise aucunement à représenter le Père comme l'Ancien des jours, bien qu'Il soit l'Ancien des jours au même titre que le Fils et l'Esprit. C'est toujours dans la Personne du Christ que nous voyons le Père ("Celui qui M'a vu a vu le Père", Jn 14,5). Comment le prophète a-t-il pu voir directement le Père, si ce n'est par le Christ, car ce n'est que par Lui que l'on peut y accéder ? "C'est que nul n'a vu le Père, sinon Celui qui vient de Dieu; Celui-là a vu le Père." (Jn 6,46). Ce n'est qu'à travers le Christ Sauveur qu'on accède, qu'on voit, qu'on touche même le Père. ("Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché...", (1 Jn 1,1). Le même apôtre dit plus loin : "Personne n'a jamais vu Dieu" (Jn 4,12). "Que nul ne se fie au plaisir des yeux pour se faire une idée de Dieu, car ou bien il se représente une forme immense, une grandeur infinie qu'il étale à travers l'espace... ou bien il se Le représente sous les traits d'un vieillard à l'aspect vénérable. Ne t'imagine rien de la sorte." (Saint Augustin : Commentaire de la le épître de saint Jean. Traité VII.10).

Saint Grégoire Palamas a exposé tout au long de sa "Défense des Saints Hésychastes" que nous ne pouvons communier directement avec la nature divine ni avec les Personnes divines. C'est à travers les énergies divines que nous accédons à Dieu, les mêmes énergies qui se sont rendues visibles lors de l'Incarnation du Verbe et que les apôtres n'ont pas seulement contemplées en esprit mais vues en chair, cette même chair que les prophètes ont vue en vision comme une ombre de la réalité qui devait venir. "Dès lors, le Très-Haut est annoncé comme humble, et l'Invisible est vu visiblement, et l'Impalpable se laisse toucher, et l'Incorporel marche avec un corps, et l'Incharnel est décrit chair, et l'Impassible est décrit passible." (Saint Sophronie de Jérusalem : Sermon sur l'Annonciation).

A l'argument qu'on ne représente pas la nature divine, mais la Personne du Père, je réponds en citant Exode 33,20 : "Personne ne pourra voir mon Visage et continuer à vivre".

Voir la Personne ou le visage revient au même; que nul ne prétende donc pouvoir représenter la Personne ou le visage du Dieu invisible.

Je résume donc ce qui saute aux yeux :

- L'Ancien des jours est le Dieu tri-hypostatique.

- La vision du prophète Daniel se rapporte au Dieu incarné qui, à travers l'Ascension, élève l'humanité à la Gloire de la Divinité, Gloire qui sera manifestée pleinement quand Il viendra juger les vivants et les morts.

- L'Ancien des jours a été contemplé et peut être représenté uniquement à travers son humanité, humanité qui est inséparable de sa Divinité, Divinité commune aux trois Personnes de la sainte Trinité.

hiéromoine Cassien

C'est bien en effet une impression d'étrange extravagance que laisser aux âmes non initiées l'enseignement des Pères au sujet de la Sagesse cachée, quand ils révèlent, à travers de secrètes et audacieuses énigmes, la vérité divine et mystique qui reste inaccessible aux profanes.

Saint Denys l'Aréopagite (Lettre à Tite)

SAINT PHANOURIOS

Traduction de madame Marie Gracia

 

Tout ce que l'on sait de saint Phanourios se rapporte à la découverte de son icône vers 1500 après Jésus Christ, d'après les Synaxaires, ou bien encore vers 1355-1369.

Sur l'île de Rhodes, alors qu'ils voulaient reconstruire les murs de la ville qu'ils avaient détruits quelques années auparavant, les Agaréens découvrirent dans les décombres une belle église à moitié détruite. Dans celle-ci, il y avait une grande quantité d'icônes toutes abîmées par le temps et dont on ne pouvait voir ni les visages des saints, ni leur nom. Seule une icône était restée intacte qui représentait un jeune homme en habit militaire.

Le Métropolite de Rhodes, venu aussitôt sur les lieux, put lire le nom du saint : Phanourios. Très ému, il remarqua que le saint était vêtu comme un soldat romain, tenant dans sa main gauche une croix et dans la droite un cierge allumé. De plus, tout autour de son icône était représentés les martyres que le saint avait endurés et qui montrent clairement sa vie. Les voici :

1) Le saint se trouve debout devant son juge romain et semble défendre avec courage sa foi chrétienne.

2) Des soldats le frappent avec des pierres sur la tête et sur la bouche pour l'obliger à renier le Seigneur.

3) Puis il est jeté à terre et frappé cruellement à l'aide de gourdins.

4) Le saint se trouve en prison. Il est nu et autour de lui, ses bourreaux lui déchirent la chair avec des outils de fer. Saint Phanourios supporte vaillamment son martyre.

5) Le saint se trouve en prison et prie Dieu de lui donner la force de supporter ses tortures jusqu'au bout.

6) Il est de nouveau amené devant le juge romain. Par l'expression paisible de son visage, on voit que ni les souffrances endurées, ni les nouvelles menaces du tyran n'ont ébranlé sa foi et qu'il se prépare à en supporter de plus grandes.

7) Les bourreaux brûlent son corps nu avec des torches allumées. On voit ainsi son immense sacrifice pour le Seigneur. Il sort vainqueur de cette nouvelle torture.

8) Ici, ses cruels bourreaux se servent d'une machine pour arriver au point le plus douloureux de son martyre. Ils ont attaché le saint sur une roue, laquelle, en tournant, lui broie les os. Il le supporte sans un mot alors que son beau visage exprime l'allégresse parce qu'il souffre pour l'amour du Seigneur.

9) Le saint martyr est jeté dans une fosse pour être dévoré par les bêtes sauvages, et ses bourreaux l'observent d'en haut pour voir sa fin. Mais les fauves, avec la grâce de Dieu, sont devenus doux et l'entourent comme le feraient des agneaux.

10) Déçus, ils le sortent de la fosse et pour en finir cette fois, ils l'écrasent avec un énorme bloc de pierre. Toujours sans succès.

11) La scène nous montre le saint devant une idole à laquelle ses bourreaux lui demandent de sacrifier, en lui mettant dans les mains des charbons ardents. Le saint vaincra encore.

12) La dernière scène est la fin de son martyre. Saint Phanourios est jeté dans une fournaise où il se tient debout sur un banc, entouré de flammes et de fumée. Il semble prier continuellement, et c'est ainsi qu'il s'envole aux cieux, rempli de félicité pour toutes les tortures qu'il a endurées pour l'amour du Seigneur.

Par les tourments qu'il a subis, saint Phanourios fait partie des plus grands martyrs de notre foi.

Son nom nous indique qu'il était d'origine grecque, et que ses parents devaient être de bons chrétiens pour l'avoir appelé ainsi. Pour faire partie de l'armée romaine, il devait être instruit. Il a dû être martyrisé au IIe ou IIIe siècle, au moment où le christianisme a subi les plus grandes persécutions. Il devait être honoré et vénéré dans les églises depuis l'époque de son martyre pour qu'il se trouvât une telle église à Rhodes. Son image nous montre qu'il était jeune.

Après avoir étudié l'icône, le métropolite Nil de Rhodes confirma que Phanourios faisait partie des plus grands martyrs de notre foi. Il pria aussitôt le gouverneur de l'île de lui donner la permission de construire une église. Celui-ci ayant refusé, il se rendit lui-même à Constantinople où il parvint à obtenir l'autorisation du sultan. Puis, il revint promptement à Rhodes où il fit ériger une nouvelle église sur l'emplacement de l'ancienne.

Cette église existe encore à ce jour, et depuis l'époque de sa construction, nombreux ont été - et sont encore - les chrétiens qui s'y rendent pour prier.

Un miracle du saint

Saint Phanourios a accompli beaucoup de miracles en faveur des croyants qui invoquaient son nom et l'un d'entre eux est le suivant :

A une période de son histoire, la Crète s'est trouvée sous l'emprise des Latins (1204-1669) qui y avaient établi leur archevêque. C'est pourquoi ils s'efforçaient avec tous les moyens d'entraîner les habitants de l'île vers le catholicisme. Ainsi, les Latins choisirent comme moyen de pression contre l'Orthodoxie de ne pas permettre l'ordination des prêtres en Crète. Cette mesure obligeait les Crétois à se rendre à l'île de Tsirigo pour se faire ordonner prêtres par l'évêque qui demeurait là-bas.

C'est ainsi qu'une fois, trois diacres s'en allèrent de Crète pour Tsirigo, et, après avoir été ordonnés prêtres, revinrent, comblés de joie dans leur île si éprouvée par l'esclavage. Par malchance, des pirates agaréens les arrêtèrent en pleine mer et les emmenèrent à Rhodes où ils les vendirent à trois riches Agaréens. La condition des trois prêtres était fort malheureuse, mais une douce consolation vint l'adoucir.

Ils apprirent qu'à Rhodes, saint Phanourios opérait des miracles et fondèrent sur lui tous leurs espoirs. Chacun d'eux séparément le priait sans cesse de les sauver de leur dur esclavage. Chaque prêtre demanda à son maître la permission d'aller à l'église pour vénérer l'icône du saint, et ce sans s'être concertés entre eux. Ils obtinrent tous les trois facilement la permission et purent vénérer avec piété l'icône de saint Phanourios, mouillant le sol de leurs larmes, en priant à genoux avec toute la force de leur âme pour que le saint intercède afin qu'ils soient libérés des mains des Agaréens.

Après que les prêtres s'en furent retournés, soulagés de leur peine, saint Phanourios se présenta la nuit à leurs trois maîtres et leur ordonna de libérer leurs trois esclaves prêtres, sinon il les punirait sévèrement. Les Agaréens prirent l'effet de cette vision du saint pour de la magie et enchaînèrent leurs esclaves.

La nuit suivante, saint Phanourios délia les prêtres et leur promit de les délivrer le jour suivant. Puis, il menaça les Agaréens en leur apparaissant à nouveau, leur disant qu'il emploierait des moyens sévères contre eux, si le matin ils ne libéraient pas les prêtres.

Quand vint le matin, les Agaréens éprouvèrent la punition, car ils perdirent tous les trois la vue et demeurèrent paralysés. Dans cet état, ils furent obligés de demander conseil à leurs parents. Ils décidèrent tous d'inviter les trois prêtres pour voir s'ils pouvaient leur venir en aide. Les prêtres dirent que la seule chose qu'ils pouvaient faire était de prier leur Dieu et que Lui déciderait.

Pour la troisième fois, saint Phanourios apparut la nuit aux trois maîtres des prêtres et leur dit d'envoyer à son église leur décision de rendre la liberté aux prêtres, par écrit. Sans cela, ils ne retrouveraient plus la santé.

Cette fois, ils firent ce que le saint demandait et avant même que les messagers ne reviennent de l'église, ils se trouvèrent complètement guéris. Ils remirent aux prêtres l'argent pour les frais de leur retour, mais eux, avant leur départ, se rendirent à l'église et, après avoir remercié le saint, firent une reproduction exacte de son icône qu'ils ramenèrent en Crète où chaque année ils la vénérèrent avec des doxologies et des litanies.

 


La galette du saint : la phanouropita (= galette de Phanourios) La grande vénération portée au saint par les chrétiens a été la cause de l'institution de la galette du saint, appelée phanouropita (pita = galette en grec).

Cette galette est généralement petite et ronde et se prépare à l'aide de farine, de sucre, d'huile et de cannelle.

On la fait pour demander au saint de trouver soit un objet perdu, soit du travail, la santé, etc.

On l'offre après les Vêpres aux fidèles et l'on dit ceci : "Que Dieu donne le repos à l'âme de la mère de saint Phanourios."

On fête saint Phanourios le 27 Août