Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes

sous la juridiction de S.B. Mgr. André

archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 39

DECEMBRE 1991

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

Tel : 00 33 (0) 4 68 96 1372

SOMMAIRE
NOUVELLES

HOMÉLIE POUR LA PENTECOTE

PETITE INTRODUCTION AUX LIVRES LITURGIQUES

L'ICONOGRAPHIE BYZANTINE

LE MONASTÈRE DE SOLOVKI PREMIER CAMP DE CONCENTRATION EN RUSSIE

VIE DE SAINTE ODILE VIERGE PREMIÈRE ABBESSE DE HOHENBOURG

FLEURS DE SAGESSE

NOUVELLES

D'abord une nouvelle assez grave pour notre mission, mais non triste. Notre père Joël, par suite d'une chute dans sa maison, est décédé le dimanche du Fils Prodigue. Que le Seigneur, tel le père de la parabole, le reçoive "là où il n'y a ni maux, ni peines, ni soupirs, mais vie éternelle."

Le Samedi Saint a été baptisé à l'hermitage Pierre Aguilon. Que le Seigneur l'affermisse dans la foi véritable !

En Christ, hm. Cassien

Tu es béni, Christ, notre Dieu, Toi qui par l'envoi de ton Esprit saint, remplis les pêcheurs de sagesse, et par eux, pris au filet l'univers tout entier. Seigneur, gloire à Toi !

Tropaire de la Pentecôte

HOMÉLIE POUR LA PENTECOTE

Je voudrais dire deux mots lors de la solennité que nous célébrons aujourd'hui.

D'abord, sur l'importance de cette fête, et ensuite sur quelques particularités de l'icône de la Pentecôte.

Dans l'Église, la Pentecôte est considérée comme la fête la plus importante après Pâques, qui est la fête des fêtes. Dans le papisme, c'est plutôt Noël qui tient cette place, du moins dans la pratique, ce qui est dû à une spiritualité sentimentale, la même qui a produit le culte du sacré Coeur, de la sainte Famille, etc.

Noël est, certes, un événement important dans l'économie de Dieu. C'est là que le Christ quitté le sein de sa Mère et a vu le jour, comme on dit. Pourtant, l'Annonciation me semble plus importante, car c'est à ce moment que le Christ S'est incarné, a pris chair. C'est là que la Volonté de Dieu S'est unie à la volonté de la Toute sainte, qui, par son obéissance, a permis l'Incarnation. "Aujourd'hui, c'est le commencement de notre salut", dit le tropaire de l'Annonciation.

Pourtant, le but de Dieu n'était pas de devenir homme pour vivre parmi nous, mais de nous sauver en mourant sur la Croix, ce qui supposait l'Incarnation.

Tout aboutit donc à la Crucifixion, mais ne s'y arrête pas, car c'est la Résurrection qui achève le sacrifice du Christ. Sans la Résurrection, la mort sur la Croix aurait été un échec. «Si le Christ n'est pas ressuscité, mangeons et buvons», comme dit l'Apôtre.

C'est donc dans la Crucifixion et la Résurrection que s'est réalisé notre salut. Nous y accédons non automatiquement, mais par le baptême où nous mourons et ressuscitons avec le Christ. C'est donc ce qui nous ouvre les portes du Paradis, où les protoplastes, Adam et Eve, étaient avant la chute, mais pas encore là où ils furent appelés, c'est-à-dire à l'union parfaite avec Dieu. Il leur restait encore du chemin à parcourir, à se parfaire. Pour nous, les baptisés, il reste de même à acquérir les dons de l'Esprit saint que nous recevons sacramentellement tout de suite après le baptême par le saint Chrême (célébré liturgiquement lors de la fête de la Pentecôte) et qu'il nous faut réaliser tout au long de notre vie de baptisés, afin d'arriver à la sanctification.

Voici maintenant quelques explications de l'icône de la fête qui n'est pas narrative à la manière terrestre, mais spirituelle et mystique.

Nous voyons au centre, entre les apôtres Pierre et Paul, une place vide, du moins pour nos yeux charnels. Elle n'est pourtant pas vide, cette place, car c'est la place du Christ, qui est invisiblement avec nous jusqu'à la fin du monde. Selon la théologie papiste, il faudrait y mettre saint Pierre, qui a pris la place du Christ. Mais l'icône démontre bien l'erreur de leur croyance.

Saint Pierre se tient à côté du Christ, en face de l'apôtre Paul. Voilà encore une énigme de l'icône : Paul n'était pas encore apôtre, ni présent à la Pentecôte historiquement. Mais l'icône montre précisément la Pentecôte mystique, qui a débuté dans le temps et l'espace, mais sans s'y arrêter. C'est la Pentecôte qui se célèbre aujourd'hui et toujours au ciel et sur la terre. C'est la Pentecôte de toute l'Église, dont les apôtres sont les représentants. C'est pour cela que l'on se contente de ne représenter que les douze apôtres, malgré le nombre de fidèles qui y étaient.

Sur l'icône, nous ne voyons pas non plus la Mère de Dieu. Non qu'elle n'était pas présente corporellement, mais parce qu'elle avait reçu pleinement l'Esprit saint lors de l'Annonciation. C'est alors qu'elle fut sauvée et sanctifiée entièrement. Non qu'elle ne progressait plus par la suite.

Dans l'union avec Dieu qui est infini, il y aura toujours un progrès, même dans l'autre vie, mais ce sera un progrès statique : on y avance sans avancer, car il n'y a ni début, ni fin en Dieu.

Ce n'est que sur les icônes d'influence latine que la Mère de Dieu est représentée à Pentecôte.

En bas de l'icône, en face du Christ invisible, il y a un vieux roi, ou parfois le prophète Joël. Ce vieux roi symbolise le monde, avec sa puissance, son pouvoir, sa gloire. Il tient dans un voile douze rouleaux - l'enseignement des apôtres qu'ils ont prêché, mais pas nécessairement mis en écrit. Ce n'est pas la Bible qu'il tient, ce qui confirmerait les protestants dans leur fausse théologie, mais tout l'enseignement écrit et oral de l'Église apostolique.

Ce vieux roi se tient devant un fond noir, symbole du néant et de l'ignorance.

Pour terminer, je voudrais dire encore que la Pentecôte supplante la fête de la moisson de l'Ancienne Alliance. Ce n'est plus les fruits terrestres, mais célestes, les dons de l'Esprit saint qui sont l'objet de la solennité.

Voilà, en quelques mots, quelques aspects de la fête, en laissant de côté bien d'autres.

Puisse donc se réaliser de plus en plus, pour chacun de nous et le monde entier, ce que nous fêtons aujourd'hui - l'effusion de l'Esprit qui vivifie et sanctifie toute chose !

hm. Cassien

Le premier article de notre foi, c'est qu'il n'y a rien que nous devions croire au-delà.

PETITE INTRODUCTION AUX LIVRES LITURGIQUES

Comme un mécanisme d'horlogerie avec ses rouages de taille inégale et de vitesse plus ou moins grande, ainsi se déroule l'office liturgique. Il est composé de plusieurs cycles :

hebdomadaire, mensuel, des huit tons, le cycle pascal.

À chaque période et cycle correspond un livre liturgique. Voici leur nom et leur fonction pendant l'office :

Le TYPICON décrit le déroulement de chaque office selon les cycles, les solennités, etc.

L'HOROLOGHION ou LIVRE D'HEURES contient les textes fixes pour les heures, des canons des tropaires, etc.

Le PSAUTIER contient les psaumes répartis en 20 cathismes, dont chacun est divisé en trois stances, ainsi que des odes tirées de l'Écriture sainte.

L'EPISTOLIER ou LIVRE DES APÔTRES contient les épîtres qui se lisent pendant l'office, avec les prokimenon, les antiennes, l'Alleluia, etc.

L'OCTOEQUE est le livre des huit tons, avec les textes correspondants.

Le TRIODE comprend les offices pour le temps du triode pascal, c'est-à-dire les trois semaines qui précèdent le Grand Carême, le Grand Carême lui-même et la Sainte Semaine.

Le PENTECOSTAIRE contient les offices pour le temps de Pâques à la Pentecôte et le Dimanche de Toussaint.

Les MENÉES sont les douze livres pour les douze mois de l'année, avec l'office propre de chaque jour.

Les douze SYNAXAIRES contiennent, mois par mois, les vies des saints et des homélies des grandes fêtes que l'on lit à certains moments de l'office.

Voilà les principaux livres dont dispose le choeur.

On peut y ajouter d'autres livres, comme le THEOTOKARION qui contient des canons à la Mère de Dieu, le TRÉSOR DES SAINTS avec des offices d'intercession, un livre qui s'appelle en grec EKLOGHI et qui contient une sélection de chants comme le Polyéléos, des Mégalynaires, etc.

Chaque paroisse ou chaque monastère a, en plus, des manuscrits avec des offices plus solennels pour tel ou tel saint ou des cantiques propres au monastère. D'autres livres encore recueillent des notes musicales. .

Le clergé, de son côté, se sert des livres suivants:

l'ÉVANGÉLIAIRE contenant les péricopes des Évangiles pour toute l'année,

L'HIÉRATIKON dans lequel sont réunies les prières du clergé lors de la liturgie et d'autres prières usuelles,

Le petit et le grand EUCHOLOGION figurent les sacrements, les bénédictions autres prières du prêtre.

Enfin, il y a un livre de prières pour l'usage privé dont se servent les fidèles à la maison.

Tout cela a l'air bien compliqué pour un non-initié. Mais c'est une richesse d'une beauté immuable et variée à la fois. Le chrétien est entouré dès sa naissance de ces prières salutaires qui l'accompagnent jusqu'au tombeau et bien au-delà. Rien dans la création n'y est oublié : on prie pour la délivrance de la mère, pour les ruches, les voyages, l'insomnie, etc. Tout y est centré sur la Gloire de Dieu et le salut de l'homme. Toute la théologie y est contenue, toute l'histoire de l'Église y figure, de même que s'y reflète le cheminement spirituel de chacun à travers ses luttes, ses chutes, ses tentations et son union avec Dieu.

Ces textes antiques et à la fois nouveaux, toujours actuels, sont nourris de l'Écriture sainte et ont leur source dans le culte de l'Ancienne Alliance dont ils sont la perfection autant que c'est possible sur cette terre. C'est une anticipation à la doxologie de l'au-delà où tout est prière, c'est-à-dire communion avec Dieu dans la communion des saints.

hm. Cassien

Le bien ne réside pas dans le désir de plaire à tout le monde. Il faut choisir : aimer la vérité au point de mourir pour elle et vivre éternellement, ou bien faire ce qui est agréable aux hommes, être aimé par eux, mais détesté par Dieu.

Saint Nil de la Sora

L'article qui suit concerne le châtiment exemplaire - à la façon d'Ananias et de Saphira dont parlent les Actes des Apôtres (Ac 5,1-11) - de trois prêtres qui concélébrèrent avec des schismatiques malgré l'interdiction formelle des canons de l'Église, ces traîtres, ayant adopté la pensée latine, concélébrèrent, après le concile de Lyon de 1276, avec le patriarche latinisant Jannis Vekkos et son synode.

 

LE CHATIMENT EXEMPLAIRE

(Extrait du livre Baiser de Judas, traduit par Andreas Thanopoulos)

Copie de la lettre écrite par l'hiéromoine Gabriel concernant les excommuniés.

Un frère entendit parler des excommuniés qui se trouvent à la Laure du Mont Athos, qui accueillirent le patriarche latinisant Iannis Vekkos et concélébrèrent avec lui. Il doutait de l'authenticité des faits et ne cessait de faire des recherches, s'informant s'il s'y trouvait quelqu'un qui les aurait vus de ses propres yeux, afin de pouvoir se débarrasser du doute qu'il avait.

Beaucoup de ceux qu'il interrogea lui dirent que l'hiéromoine les avait vus. Il vint donc me voir et me demanda si je le savais et si je les avais vus de mes yeux; je lui répondis donc que je les avais vus et que les faits qu'on relate sont tout à fait exacts.

J'étais arrivé moi-même au Mont Athos en 1885, à l'âge de vingt ans. Deux ans plus tard, comme nous devions aller chercher 1200 ocques de blé au monastère Konstamonitou, nous allâmes par mer avec notre propre barque pour la charger; j'étais alors âgé de vingt-deux ans et nous étions en septembre, deux jours après l'Exaltation de la Vénérable Croix.

Nous partîmes le soir et nous fîmes halte au port de la Grande Laure, pour poursuivre notre voyage au matin, comme cela se produisit.

Nous étions à peine éloignés à quelque distance de la Laure quand j'entendis mon Ancien, le moine Mélétios me dire : "Gabriel, mon enfant, tout près d'ici se trouvent les excommuniés qui avaient accueilli les latinisants à la Grande Laure et qui avaient concélébré avec Iannis Vekkos et les siens. Je les ai vus moi-même autrefois, mais parce que tu es jeune et qu'il se pourrait peut-être que certains soient amenés à dire que ce sont des mensonges, qu'il n'y a rien et pas d'excommuniés, mais qu'on en parle seulement en guise de menace aux hommes, il faut donc que nous y allions pour que tu les voies de tes propres yeux, et ne croies pas quoi qu'on te dise, car l'Écriture sainte dit que l'oeil est plus digne de foi que les oreilles."

Pendant que l'Ancien me disait cela, nous arrivâmes devant un précipice abrupt, à la vue duquel on s'effraie, et il me dit :

"C'est ici". Je cherchais à les voir avec curiosité et je lui dis : "Te moques-tu de moi ?" Il sourit et me dit : "Penses-tu que ce soit comme une croix ou bien des icônes que l'on voit et devant lesquelles on fait son signe de croix ? Alors qu'ils ont la forme du diable, que tu vas voir et ainsi tu croiras." Nous nous approchâmes donc de ce ravin abrupt et, avec beaucoup de peine, nous en vînmes à bout, et nous grimpâmes sur la pointe des pieds et des mains cinq ou six mètres, puis j'aperçus une grotte. Nous entrâmes et je vis un spectacle effroyable : trois hommes adossés au rocher, debout, vêtus de rasson et de soutane, les yeux ouverts, tous trois avec la chevelure et la barbe longues et toutes blanches, leur visage de la couleur de la suie, de même que leurs mains vers le bas; les doigts un peu fléchis en-dedans, les ongles des mains longs de deux à quatre pouces, ceux des pieds n'apparaissaient pas, car ils étaient recouverts des bas et des chaussures.

Bien sûr, j'aurais voulu les tâter pour voir si leur corps était réellement tendre ou bien seulement fait de peau desséchée et d'os, mais l'Ancien m'en empêcha. Il me dit : "Ne pose pas la main sur la Colère de Dieu". J'attachais cependant une grande attention à tout le reste, seulement sans y toucher. Et alors je n'étais pas du tout intimidé, tandis que maintenant, lorsque je me souviens d'eux, mon âme se trouble et je ne peux ni fermer l'oeil ni manger pendant deux ou trois jours. Alors que quand je les ai vus, rien ne venait troubler mon esprit.

J'écris de ma main, le 2 mars 1964, depuis le monastère de Xénophon, moi Gabriel, hiéromoine, dans la cellule appartenant au monastère d'lviron de la "Nativité du Vénérable Jean le Précurseur", encore nommé "Malachie".

La photographie des moines unionistes excommuniés du Mont Athos fut publiée pour la première fois dans la revue "Héraut des orthodoxes", page 132 de l'année 1932, par le moine Séverin Xiropotamos.


L'ICONOGRAPHIE BYZANTINE

(suite)
L'évolution dans l'iconographie

 

On me demande parfois si je fais les icônes et les fresques de moi-même, parfois s'il n'y a pas d'évolution dans l'iconographie. Il y a et il doit y avoir une évolution et même un progrès dans l'iconographie, car la Tradition orthodoxe en général et l'iconographie en particulier, ne sont ni un cadavre, ni une momie que l'on transmettrait tels quels à travers l'histoire. D'autre part, l'iconographie n'est pas non plus sans canons, sans règles, abandonnée à la fantaisie de l'iconographe.

Comme un être vivant qui garde toujours sa nature, sa physionomie, sa personnalité, mais qui se développe et croît à travers les années et les vicissitudes du temps, telle est l'iconographie.

L'iconographie s'exprime différemment selon chaque époque, chaque peuple, tout en restant toujours identique à elle-même. (L'existence de l'iconographie soi-disant "classique" est due à l'influence latine, elle est un corps étranger à la Tradition de l'Église: elle n'entre pas en ligne de compte dans ce que je veux dire.)

Une ancienne icône de l'école de Novgorod et une icône crétoise sont les mêmes quant à l'essentiel, l'expression religieuse et le contenu mystique, mais se distinguent par la technique, les couleurs, etc.

La même chose vaut pour les icônes contemporaines par rapport aux anciennes. De la même manière, chaque iconographe a, dans sa façon de peindre, quelque chose de particulier, dû aux circonstances dans lesquelles il vit, à son tempérament, à la technique qu'il a apprise et qui se développe à travers son expérience, son avancement spirituel, sa connaissance théorique, etc.

L'iconographe prend toujours une icône comme modèle. Soit il a une icône dont il s'inspire devant les yeux, soit il la connaît par coeur, à force d'expérience. Il la représente librement, en se tenant à l'expression spirituelle et aux canons iconographiques, mais il ne copie pas. copier une icône est valable et légitime pour un débutant qui ne sait pas encore ce qu'il faut garder, qui n'est pas encore sûr de ce qu'il peut, et doit parfois, (car toute icône n'est pas toujours parfaite et peut contenir des erreurs) modifier. Mais à mesure qu'il devient maître et assimile la Tradition iconographique, il doit s'exprimer librement, avec discernement, sans tomber dans une servilité stérile qui tue, ni laisser libre cours à sa fantaisie individuelle au mépris de la Tradition.

Il y a des choses qui peuvent changer: tout ce qui est artistique, soumis au temps; mais le contenu spirituel doit rester. Nous ne sommes pas des Quakers, si idyllique et sympathique que leur vie paraît être. L'Église vit dans l'histoire, mais ne s'identifie pas avec elle.

Elle est au-dessus et se sert avec discernement de tout ce qui est soumis au changement et à la disparition. L'Écriture sainte et les autres écrits, par exemple, ne sont plus copiés à la main par des calligraphes; l'Église se sert de l'imprimerie. ce n'est pas le moyen qui compte, mais le but, c'est-à-dire la glorification de Dieu et le salut de l'homme. Autrement, il n'y aurait pas de machine à écrire à l'hermitage, car elle ne cadre pas du tout avec l'image d'Epinal que les gens se font d'un ermite. Mais comme l'iconographie, la vie monastique s'adapte aussi au temps, tout en étant au-dessus de lui et en continuité harmonieuse avec la Tradition à travers les siècles.

Sans faire de polémique, examinons ce qui se passe dans le papisme.

L'art roman qui fleurissait autour du schisme, a peu de commun avec l'art baroque. Le premier est encore plus ou moins orthodoxe et spirituel, mais le second se caractérise par son aspect humaniste et charnel.

Le monachisme en Occident, au temps de saint Benoît, qui avait pour devise "Osa et laboura" (la prière et l'ascèse) n'a plus rien de commun avec les Jésuites scientifiques.

Là, c'est l'essentiel qui a changé la nature et la personnalité, pour reprendre les termes que j'ai employés au début.

L'icône doit porter témoignage à notre temps, à l'homme d'aujourd'hui qui s'interroge et cherche, et cela non comme un objet d'antiquité, mais comme une expression spirituelle plus que jamais actuelle, une expression qui doit être pleine de vie, sur une base solide : la Tradition orthodoxe.

(à suivre)


LE MONASTÈRE DE SOLOVKI PREMIER CAMP DE CONCENTRATION EN RUSSIE
(suite)

Le musée de l'athéisme

La cathédrale fut probablement incendiée en vue du camouflage des vols d'objets sacrés et centenaires, commis par la direction du camp.

Cependant, les murs solides restèrent debout, et parfois on pouvait voir sur les façades noircies et sur les colonnes, des restes des fresques anciennes. Tout ce qui avait été carbonisé ou endommagé, fut transporté à l'aide de brouettes dans des caves immenses. Là se trouvaient depuis cinq siècles les icônes hors d'usage par suite d'un dommage ou des réformes du patriarche Nicon. De même s'y trouvaient des objets liturgiques : encensoirs, croix de procession, livres et parchemins, ainsi que des rouleaux de tissus d'Italie et de France, encore neufs.

Jachka Zygan avait, cette journée d'hiver, de la chance. Le gardien le voyait se traîner à travers la neige. L'une de ses chaussures n'avait pas de talon, l'autre était encore pire.

Il avait attaché à sa place une planchette de bois. Le gardien lui fit signe d'approcher :

"Viens ici. Va dans la cave pour y mettre de l'ordre. Amasse les planches pour faire du feu, et fais un seul tas du reste. Ce candidat à la mort peut t'aider." Il désignait Mersalov, l'épileptique.

Ce fut un moment décisif . Parmi les vieilles planches, ils trouvèrent deux lanternes sculptées, dons du pape Innocent, ainsi que de très vieux drapeaux brodés.

Un historien fut informé. L'intelligentsia ne manquait pas au camp. Il y avait des professeurs de différentes facultés, mais aussi des artisans et des bijoutiers. Ils se rendirent dans la cave. Que faire de toutes ces trouvailles ? L'archéologue émit l'opinion qu'il fallait faire un musée de tous ces objets précieux.

"Un musée au bout du monde ? Pour quoi faire ?"

L'un d'eux, qui était raffiné, trouva la seule solution : il fallait en faire un musée antireligieux. Il faudrait mettre des textes athées sous les icônes. Sous le couvert de l'athéisme, les objets se trouveraient en sécurité.

"Qui en prendra la surveillance et la direction ?"

"Qui d'autre que Vasska, le diable, l'athée, le moine apostat ?"

"Vous êtes fous ? celui-là ? Il crachera sur toutes les icônes et insultera Dieu par ses blasphèmes."

Quelqu'un remarquai "Oui, le jour, il fait cela, mais moi, qui couche à côté de lui, je le vois qui ne cesse de gémir, de prier et de se signer toute la nuit."

On choisit donc Vasska. La direction fut informée de ces trouvailles et fut ravie de l'idée d'un musée de l'athéisme. Un groupe fut désigné pour inspecter la cave. On trouva une malle remplie de manuscrits, du 15e siècle jusqu'à nos jours. C'étaient des livres contenant les récoltes, la pêche, les constructions et les dons du monde entier.

C'était l'histoire continue du monastère. Un historien fut chargé de l'inspection de ces documents.

Les tissus magnifiques en soie, velours et atlas servirent aux prisonniers pour leur théâtre. C'était, certes, extraordinaire que les costumes pour Boris Godounov ou pour Sadko étaient fabriqués de tissus de l'époque.

La très ancienne bibliothèque fut introuvable. On la savait enterrée ou murée par les moines. Seul le père Irinarque en détenait le secret. Mais il se taisait. La direction l'invita à boire un coup. Il aimait à boire, mais même alors il se taisait. Le secret descendit avec lui dans la tombe.

Ainsi s'ouvrit le musée de l'athéisme.

Chiriaev écrit : "Je crois fermement que Jachka Zygan et Vasska, le moine apostat et blasphémateur, étaient des instruments dans la main de Dieu, qui en fit les gardiens des choses sacrées de la sainte Russie."

 

Le décès du dernier ermite

C'était un jour d'été en 1923. Père Pierre, un des hiéromoines du monastère qui travaillaient à la fabrication de râteaux, vint voir la direction du travail :

"Aujourd'hui. il faut que vous travailliez seuls, frères."

"Qu'est-ce que tu as, père Pierre ? Tu es malade ?"

"Dieu merci, non, mais il y aura un enterrement aujourd'hui : l'ermite est décédé.

Nous ignorons quand c'est arrivé. Une fois par semaine, nous lui apportions des biscottes.

Aujourd'hui, en arrivant, nous avons trouvé l'ami de Dieu prosterné à terre devant l'icône.

Dieu l'a pris pendant qu'il se prosternait.

C'est une consolation et un grand honneur pour ce martyr que d'être parti aux cieux. Quand nous sommes arrivés, la veilleuse brûlait encore faiblement. Nous avons rajouté de l'huile et maintenant, elle brûle à grand éclat."

"La lumière éternelle," disait quelqu'un, et les autres se signaient. Le staretz fut enseveli près de sa cabane. Aucun prisonnier n'avait le droit d'assister à l'enterrement, même pas le clergé, ni les anciens frères de Solovki. Mais tous le savaient par tout le camp et ils étaient particulièrement calmes, ce jour-là. Ils n'étaient pas déprimés, mais recueillis, et beaucoup parlaient de l'ermite, même certains qui ne l'avaient jamais vu de face.

Aucune parole grossière ne se faisait entendre.

Tout le monde sentait qu'ici et maintenant, un des derniers saints de la vieille Tradition des pères du Désert et des hésychastes de l'Athos avait éteint sa lumière. Et la faible lumière qui continuait à brûler dans sa lampe à huile, fut comme un symbole, comme une promesse discrète que peut-être, comme le Jeudi Saint, le jour des nouvelles lumières, quelqu'un allumerait à cette flamme son cierge, et ainsi la lumière éternelle du Christ continuerait à nous éclairer.

(à suivre)


VIE DE SAINTE ODILE VIERGE PREMIÈRE ABBESSE DE HOHENBOURG

(fête le 13 décembre)

Que notre Dieu récompense Monsieur Marc Drouot, historien de l'Alsace, dont la généreuse contribution par des documents précieux nous a permis de contrôler la véracité historique de ce récit.

FRESQUE DE SAINTE ODILE (HERMITAGE SAINT ETIENNE)

Au milieu du 7e siècle, vivaient, dans la ville d'Oberehnheim, au pied de la montagne de Hohenbourg, en Alsace, un seigneur puissant, du nom d'Adalric et son épouse, Berswinde.

Adalric, de haut lignage, était connu par ses contemporains pour sa droiture, sa fermeté et sa sincérité. À la mort du duc Boniface, il se vit octroyer le duché d'Alsace. Il fut, à l'instar des seigneurs de cette époque, un souverain fier, dominateur et avide de pouvoir.

Berswinde descendait aussi d'une famille noble. Sa parenté comptait en outre plusieurs membres de rang clérical, en particulier l'illustre Leodgar, évêque d'Autun, qui, martyrisé en 680, n'a cessé d'être vénéré depuis dans toute la France, sous le nom de saint Léger (fête le 2 octobre). Elle-même, qui ne profitait de ses richesses que pour en secourir les nécessiteux, était admirée par tous pour sa piété, son humilité et sa charité authentiques.

Tous deux étaient chrétiens, et aimaient à se recueillir, prier et méditer dans la solitude. Adalric désirait vivement posséder une résidence éloignée des bruits du monde, pour s'y retirer, de temps en temps, en compagnie de son épouse.

Au sommet de la montagne de Hohenbourg, il y avait de vastes ruines d'anciens édifices. Quelques officiers d'Adalric, chargés par lui de parcourir la région pour trouver un endroit propice à la construction d'une résidence selon son désir, revinrent lui annoncer la découverte de ces ruines.

Adalric fut charmé du site de Hohenbourg.

Il y fit bâtir deux chapelles, dont l'une fut consacrée par saint Léger, puis fit relever les murs de l'ancien château et construire une maison de retraite, où il pût résider avec Berswinde pendant la saison d'été.

Il ne manquait qu'une chose au bonheur des époux: ils n'avaient pas d'enfant, et Adalric en était très affligé. cependant, leurs prières unies, leurs jeûnes et aumônes finirent par attirer sur eux la miséricorde divine. Berswinde devint enceinte: Adalric et tous ses sujets avec lui, attendaient le bonheur de la naissance d'un héritier.

Un jour de la fin des années 650, Berswinde mit au monde... une fille. Une fille, qui, par-dessus le marché, était aveugle.

La déception d'Adalric était si grande qu'il ne put maîtriser sa douleur. Il considérait cette naissance comme une malédiction de Dieu et éclata en plaintes désespérées. Berswinde avait beau essayer de le calmer avec toute sa douceur et sa piété, lui rappelant tous les bienfaits dont Dieu les avait comblés jusque là et qu'il fallait Le bénir aussi pour le don de cette enfant..., rien n'y fit.

Adalric, complètement abattu par cette disgrâce imprévue et, à ses yeux, déshonorante pour son lignage, voulut se débarrasser du nouveau-né.

Berswinde en était navrée, non seulement dans son amour naturel de mère, mais aussi dans sa foi. Elle espérait ou pressentait, en effet, que, comme pour l'aveugle-né de l'Évangile, la gloire de Dieu se manifesterait à travers l'infirmité de la petite fille. Adalric, fléchissant quelque peu sous les instances de son épouse, finit par consentir à laisser la vie à l'enfant à condition qu'on la transportât secrètement en un lieu inconnu pour qu'elle soit élevée loin de leurs yeux.

Pour garder le secret de cette naissance infortunée, on fit courir le bruit que la duchesse avait fait une fausse couche.

Berswinde fit venir auprès d'elle une nourrice, qui était, autrefois, une très fidèle servante chez elle, qu'elle avait comblée de bienfaits et lui confia sa fille. "Veillez sur cette enfant", lui dit-elle, "élevez-la secrètement comme si elle était votre fille, et que le Seigneur Jésus et Sa Toute Sainte Mère la protège, ainsi que vous, tous les jours l"

La nourrice emporta l'enfant, à l'insu d'Adalric, chez elle, à Scherwiller. Dès lors, à Oberehnheim, comme à Hohenbourg, on évitait soigneusement de parler de la petite princesse, pour ne pas irriter son père.

Cependant, dans la contrée de Scherwiller, le bruit se répandit qu'on y élevait avec soin une petite aveugle dont l'âge répondait parfaitement au temps où l'on avait publié la fausse couche de la duchesse. certains savaient aussi que la nourrice avait été autrefois au service de Berswinde.

La nourrice rapporta ces discours à la duchesse, qui, craignant que le duc n'en eût vent, ordonna à son ancienne servante de transporter sa fille, pour continuer à l'élever, au monastère de Baume-les-Dames, à six lieues au nord-est de Besançon. ce monastère avait, par bonheur, une tante de Berswinde pour abbesse .

La jeune exilée y fut entourée de tous les soins maternels et spirituels. Dès l'âge de cinq ans, elle connaissait parfaitement les principaux devoirs du chrétien, et elle ne cessait de grandir en sagesse et en vertu au sein de sa famille adoptive. Privée qu'elle était de la lumière naturelle, elle recevait pleinement, dans la douceur d'une âme obéissante, la lumière divine qui éclaire tout homme venant dans ce monde.

Elle avait environ douze ans, quand, à cent lieues de là, en Bavière, le bienheureux Erhard, évêque de Ratisbonne, eut une vision, dans laquelle Dieu lui ordonna de se rendre au monastère de Baume-les-Dames, pour y baptiser une jeune servante du seigneur, aveugle de naissance : "Tu lui donneras le nom d'Odile, et au moment de son baptême, ses yeux s'ouvriront à la lumière."

Erhard partit aussitôt, mais fit un détour pour visiter d'abord, du côté des Vosges, l'abbaye de Moyen-Moutier où son frère Hidulphe menait la vie angélique, après avoir quitté volontairement le siège épiscopal de Trèves. Hidulphe, ayant connu le sujet du voyage de son frère, voulut l'accompagner. Ils firent donc chemin ensemble jusqu'au monastère de Baume.

Ils trouvèrent la jeune aveugle parfaitement instruite des dogmes de la foi chrétienne, et la cérémonie du baptême put commencer.

Saint Erhard plongea la jeune fille dans les eaux sacrées et saint Hidulphe la releva.

Puis Saint Erhard, en lui faisant l'onction du saint chrême sur les yeux, dit: «Au nom de Jésus Christ, sois désormais éclairée des yeux du corps et des yeux de l'âme». Et le miracle se fit, devant les spectateurs émus de joie et d'étonnement. Tout le monde bénissait le Seigneur qui venait de faire éclater sa puissance et sa miséricorde envers elle.

Avant de repartir pour la Bavière, saint Erhard fit présent à Odile d'un voile béni qu'il posa lui-même sur sa tête et de quelques saintes reliques. Après l'avoir bénie, il lui recommanda de se montrer fidèle aux faveurs dont Dieu l'avait comblée ce jour-là et lui en annonça d'autres pour l'avenir. Il la remit à l'abbesse et aux moniales qui l'avaient élevée et partit avec son frère Hidulphe.

L'abbaye de Moyen-Moutier, où résidait Hidulphe, n'étant pas loin de Hohenbourg, Erhard chargea son frère d'aller communiquer au duc Adalric la bonne nouvelle du miracle dont Dieu avait favorisé sa fille. Adalric, enchanté du récit de Saint Hidulphe, donna au monastère de celui-ci, en témoignage de sa reconnaissance, la terre de Beldkirch, mais, pour une raison que Dieu seul connaît, il ne rappela pas Odile chez lui.

Odile resta donc à Baume, où, bien qu'elle n'eût pas fait profession, elle observait scrupuleusement les règles du monastère et faisait, comme les moniales, toutes les obédiences qui lui furent assignées.

Pendant ce temps, Dieu avait comblé aussi son père de bénédictions, en lui donnant quatre fils et une seconde fille.

Un des fils, Hugues, était particulièrement distingué de qualités de coeur et d'esprit, à telle enseigne qu'Odile, qui entendit vanter ses mérites, l'aima, sans l'avoir jamais vu, d'une vive affection. Elle prit contact avec lui par lettre avec l'aide d'un pèlerin. Hugues répondit à la lettre de sa soeur avec la même affection. Encouragée par les sentiments généreux de son frère, Odile décida de l'employer comme intercesseur auprès d'Adalric.

Hugues, qui avait bon coeur, ne soupçonnait pas que sa commission serait si difficile. À ses louanges de la personne d'Odile et sa requête de la faire revenir à la maison, le duc ne répondit qu'avec sécheresse, et Hugues n'insista plus.

Cependant, persuadé que la présence d'Odile suffirait pour fléchir le coeur de son père, il fit préparer en secret un char et des chevaux qu'il lui envoya, en lui écrivant qu'elle pouvait revenir.

Odile fit ses adieux à l'abbesse et à ses soeurs en Christ, en leur promettant de revenir bientôt pour se consacrer avec elles au service de Dieu. Elle partit, un peu inquiète, ne cessant de recourir à la prière pour la soutenir dans ce voyage, et après avoir traversé deux provinces, arriva au pied de la montagne de Hohenbourg.

Juste à ce moment, le duc se promenait dans la campagne, avec son fils, Hugues. Il aperçut tout à coup une troupe qui s'avançait vers eux et demanda ce que c'était. Hugues, informé du retour de sa soeur, répondit que c'était Odile qui revenait à la maison paternelle.

«Qui a été assez audacieux pour la rappeler sans ma permission?», s'écria Adalric.

Hugues avoua en tremblant que c'était lui.

Adalric, emporté par la colère, frappa rudement son fils.

Cependant, l'équipage d'Odile arriva au sommet de la montagne. La jeune fille vint se jeter aux pieds de son père et lui baisa les mains avec humilité. Le courroux d'Adalric s'apaisa. Ému, il embrassa sa fille et la présenta à ses frères qui l'accueillirent avec joie. La duchesse, avertie du retour de sa fille, accourut et baisa avec respect ses yeux que Dieu avait si miraculeusement ouverts.

Odile, rentrée au château de Hohenbourg, visita d'abord les autels pour remercier Dieu de l'avoir ramenée dans sa famille. Elle fut, dans la cour de son père, un modèle de piété et de douceur pour tout le monde. Son entourage l'aimait de plus en plus, mais son père montrait toujours moins d'affection pour elle que pour ses autres enfants. Il ne voulut même pas l'admettre à sa table et lui faisait servir ses repas dans une partie écartée du château.

Un jour cependant, la grâce de Dieu finit par toucher ce coeur jusque-là inflexible.

Rencontrant sa fille dans la cour, le duc lui adressa la parole d'un ton plus affectueux que d'habitude :

«Où vas-tu ma fille ?»

«Seigneur, répondit Odile, je porte un peu de nourriture à de pauvres malades.»

La douceur de ses paroles et son air modeste émurent vivement le duc, qui se repentit de sa froideur envers une enfant si aimable et lui dit:

«Ne t'afflige point, ma fille si tu as vécu pauvrement, il n'en sera plus ainsi dans l'avenir.»

Dès lors, il lui témoigna une bienveillance extrême. Odile, loin de s'en prévaloir, ne s'en montra que plus douce et plus dévouée aux bonnes oeuvres. Son influence sur sa famille fut des plus salutaires et sa soeur, Roswinde, résolut même de marcher sur ses traces, en renonçant aux vanités du monde, pour soulager les pauvres et porter la croix du Christ.

Adalric ne semblait toujours pas comprendre la destinée de sa fille. Il voulut, cette fois, la marier à quelque puissant seigneur de ses amis. Elle qui songeait justement à retourner à Baume, fit part à son père de son dessein. Adalric s'y opposa, malgré ses instances et ses larmes. Odile écrivit une lettre douloureuse à l'abbesse et aux moniales de Baume. L'abbesse regretta beaucoup l'éloignement d'Odile et pour avoir d'elle un souvenir plus sensible, garda soigneusement et avec le plus grand respect un voile violet, mêlé de soie et de filets d'or, que la Sainte avait travaillé de ses propres mains.

Odile resta donc malgré elle à Hohenbourg.

Sa renommée y attira des personnes de haute distinction. Un duc d'Allemagne, charmé de ses qualités et de ses mérites, demanda sa main à Adalric. Le duc et la duchesse, voyant un brillant avenir pour leur fille dans cette alliance, donnèrent leur consentement; mais lorsqu'ils demandèrent celui d'Odile, elle répondit, respectueusement mais avec fermeté, qu'elle ne voulait pas avoir d'autre époux que Jésus-Christ.

Quelques jours plus tard, - c'était en l'année 679 -, craignant que sa liberté ne fût contrainte par l'autorité paternelle, s'étant déguisée en mendiante, elle s'enfuit de la maison. Elle voulut d'abord se diriger vers Baume, mais, pensant qu'on la chercherait tout de suite de ce côté, elle traversa le Rhin sur une barque, et résolut de chercher une solitude inconnue où elle pût vivre loin du monde.

Au château de Hohenbourg, on ne tarda pas à s'apercevoir de son absence, et le duc ordonna à ses fils de se mettre aussitôt à sa recherche.

Lui-même se dirigea du côté du Rhin et prit justement le chemin de Fribourg qu'avait choisi sa fille. Tout près de la ville, Odile, qui se

voyait sur le point d'être atteinte par une troupe de cavaliers conduite par son père, se mit à prier le Seigneur de venir à son aide : aussitôt, le rocher qui la couvrait, s'entr'ouvrit pour la dérober à la vue de ' ses poursuivants. (On montrait à Mousbach, près de Fribourg, une chapelle, élevée, disait-on, par sainte Odile, en action de grâces de ce miracle.)

(à suivre)


FLEURS DE SAGESSE

cueillies dans l'Écriture Sainte concernant les commandements de Dieu et les saintes vertus, par le bienheureux Païsios Velitchkovsky (suite).

 

N'ont-ils pas quitté cette vie ? N'avaient-ils pas souhaité, eux aussi, vivre un peu plus longtemps dans ce monde, s'amuser, se parer et jouir de leur prospérité ? Et regarde : ils ont été enlevés contre leur gré. Souviens-toi que tu es poussière et tu retourneras en poussière; ta chair va se désintégrer et pourrir, elle sera mangée par les vers et tes os tomberont en poussière. Pense aux jours de l'éternité et à la longue succession des générations passées. Combien de rois et de princes qui ont vécu dans la jouissance et le luxe ! Quel secours en ont-ils retiré lors de leur départ de cette vie temporelle; où étaient à ce moment-là leurs plaisirs et leurs parures ? Car maintenant, ils sont, eux aussi, poussière et cendre.

Combien de jeunes hommes forts, vaillants et riches, épanouis de fraîcheur et de beauté ont vécu en ce monde; en quoi leur grande force, l'agrément de leur belle jeunesse épanouie les a-t-il aidés ? C'est comme si tout cela n'avait jamais existé. Mille et mille millions, nombreux comme le sable de la mer, ont été les hommes de toutes sortes; et tous ont quitté cette vie. Certains n'ont pu donner aucune réponse à l'heure de leur mort, fauchés qu'ils ont été, subitement, debout ou assis. Certains ont rendu l'âme pendant qu'ils mangeaient ou buvaient, d'autres sont morts soudain, en plein voyage, encore d'autres étant au lit et pensant délasser leur corps par un petit somme court, se sont endormis pour l'éternité. Certains ont enduré une agonie atroce à leur dernière heure, ils ont eu d'épouvantables visions menaçantes, dont la simple évocation est terrifiante. Et il y a eu toutes sortes d'autres morts soudaines.

Malheur, malheur ! Comme l'âme pleure avant la mort, comme elle lève les yeux vers les anges, tend les bras aux hommes, implore pitoyablement, mais ne reçoit aucun secours. Vraiment, quelle chose vaine que l'homme !

Malheur ! Il est terrible et effrayant pour tous, le moment où l'âme est arrachée de force au corps. L'âme s'en va en pleurant, tandis que le corps est rendu à la terre. Alors, tout l'espoir que l'on a mis dans la vanité, les plaisirs, la gloire et la jouissance des choses terrestres est réduit à néant.

Quel malheur ! La séparation de l'âme du corps n'est que pleurs et lamentations, soupirs et affliction. Malheur ! Court est le chemin sur lequel le corps nous accompagne. Cette vie n'est que fumée, vapeur, souillure, cendres, poussière, ordure. Comme se dissipe la fumée dans l'air, comme la fleur de l'herbe se fane et disparaît, comme s'en va un cheval au galop, comme s'écoule l'eau, comme monte le brouillard de la surface de la terre, comme s'évapore la brume matinale ou comme passe un oiseau à tire d'aile, c'est ainsi que passe cette vie temporelle. Comme le vent qui court, ainsi le temps vole et s'enfuit, et les jours de notre vie arrivent à leur terme. Mieux vaut endurer et aimer des afflictions cruelles et affreuses dans cette vie que d'avoir mille ans de joie et de repos eu ce monde au lieu d'un seul dans celui à venir. Car le chemin de la vie terrestre n'est pas long : il apparaît pour peu de temps et bientôt s'enfuit. En vérité, tout ce qui est doux, beau, glorieux dans ce monde, n'est que vanité et corruption. Car ces choses changent et disparaissent comme une ombre et elles sont dans ce monde comme un rêve. Quelqu'un est là en ce moment et s'en va un peu plus tard; aujourd'hui, il est avec nous et demain matin, il sera dans la tombe.

Malheur, malheur ! Vraiment c'est en vain que s'agitent tous ceux qui naissent sur terre. Nous changeons tous, nous mourrons tous, rois, princes, juges et puissants, riches et pauvres et tout être humain. Aujourd'hui, il se réjouit avec nous, s'amuse et se pare et demain matin, nous le pleurerons, nous nous lamenterons sur lui et porterons son deuil. O homme ! Viens jusqu'à la tombe. Regarde un mort qui gît là. Il est dépouillé de sa gloire, de ses qualités, de sa beauté. Il est enflé et répand une odeur nauséabonde. Sa chair pourrit, est corrompue et dévorée par les vers, ses os sont mis à nu et, tout son corps tombe en poussière.

Malheur, malheur ! O âme pécheresse, quelle vision terrifiante ! Malheur, malheur ! Enrichi des sens de l'âme et du corps, créé avec sagesse, tu n'as plus ni splendeur, ni attrait, ni beauté. Où est passée la beauté de ton corps, ta jeunesse splendide ? Où est le visage souriant, où sont les yeux brillants et lumineux ? Où est la langue éloquente d'Aristote ?

Où est le souffle, la voix douce, suave et tendre ? Où est l'éloquence de la sagesse, la démarche pleine de dignité, les rêves, les désirs et les vains soucis ? Tout est parti, mangé par les vers. Regarde comment les uns sortent par la bouche et les narines, d'autres par les yeux et les oreilles, encore d'autres par l'orifice postérieur et comment le tout est rempli de laideur et d'ordure.

Malheur ! En contemplant la poussière qui gît dans la tombe, disons-nous bien : Qui est le roi, qui est le noble, qui le pauvre ? Qui est le maître, qui l'esclave ? Qui le glorieux, qui le non-glorieux ? Qui le sage, qui le fou ? Où sont la beauté et la jouissance de ce monde ? Où le pouvoir et la sagesse de ce siècle ? Où sont les rêves et les enchantements de courte durée ? Où est la vaine richesse corruptible ? Où sont les parures d'or et d'argent ? Où la multitude des esclaves prêts à servir ? Où sont tous les soucis de ce siècle de vanité ? Rien n'est resté de tout cela, l'homme en est complètement dépouillé.

Vraiment, c'est en vain que s'agite tout homme né du limon de la terre. Je te regarde dans la tombe et je suis terrifié de ton aspect. Je te regarde et tremble et verse des larmes de tout mon coeur. O mort cruelle et sans merci, qui peut te fuir ? Tu dévores le genre humain comme du blé en herbe.

Ainsi donc, frères, étant venus voir la brièveté de notre vie et la vanité de ce siècle, soyons attentifs à l'heure de la mort, abandonnant toute agitation et les soucis inutiles de ce monde, car ni la richesse, ni la gloire, ni les plaisirs ne nous accompagneront dans la tombe. Seules les bonnes actions nous suivront, nous défendront et resteront avec nous. Ainsi, en entendant cela, nous ne devrons pas seulement nous asseoir en silence dans notre cellule, freiner notre langue, soigner notre âme et pleurer nos péchés en priant, mais nous devrions même nous cacher sous la terre, nous y lamenter sur nos péchés tant que nous sommes en vie et vivre en mourant pour Dieu au milieu du combat. Connaissant notre fin prochaine, consumons, avant la mort, notre corps corruptible, car sa corruption continuera après la mort jusqu'à l'heure où le Seigneur Dieu nous ressuscitera d'entre les morts le dernier jour et nous accordera la vie immortelle et le royaume éternel pour toujours. Amen.

 

Le Seigneur rend sages les aveugles, c'est-à-dire les yeux des obéissants, en leur faisant voir les vertus de leur guide et il les aveugle sur ses défauts. Mais l'ennemi du bien fait le contraire.

C'est une honte pour les maîtres d'enseigner en copiant les autres, comme pour les peintres de ne faire que reproduire des peintures anciennes.
saint Jean Climaque