Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes

sous la juridiction de S.B. Mgr. André

archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 35

DECEMBRE 1998

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

Tel : 00 33 (0) 4 68 96 1372

 SOMMAIRE

NOUVELLES

L'ICONE DE SAINT NICOLAS "STRIDAS"

SUR LA PROCRÉATION

LES SCHISMES DES ANCIENS-CALENDARISTES

LA REPRÉSENTATION ICONOGRAPHIQUE DE DIEU LE PERE

SAINT VENANT ABBÉ DE TOURS

VIE DE SAINT COSME D'ETOLIE

Aurais-tu peur, en te donnant, de te perdre ?

Tu te perds, au contraire, en refusant de te donner.

saint Augustin d'Hippone

NOUVELLES

Peu après l'envoi de ce bulletin, je ferai une tournée en Allemagne jusqu'au fête des Apôtres et ensuite nous nous réunirons de nouveau - plaise à Dieu - pour un mois au foyer. Cette fois-ci, je pense, qu'il y aura d'avantage du monde et même plusieurs baptêmes dont je ferai écho dans le bulletin suivant.

J'ai préparé et terminé, comme j'ai pu et en vitesse, le bulletin afin de l'envoyer avant mon départ.

En Christ, hiéromoine Cassien

Suite à l'article sur le paradis,un lecteur me demande d'écrire quelque chose sur le sens de la sexualité dans le mariage. Par manque de temps et de courage je laisse la parole à un père de l'Église.

SUR LA PROCRÉATION

(de saint Grégoire de Nysse)

 

Peut-être est-il préférable, avant d'aborder l'étude de ce sujet, de rechercher la solution à opposer à une objection de nos adversaires. Ils disent qu'avant la faute, le récit ne fait allusion ni à l'enfantement et à ses douleurs, ni au désir (le procréer; c'est seulement quand Adam et Eve ont été chassés du paradis après leur chute, et une fois que la punition divine a voué la femme aux douleurs de l'enfantement, que l'on voit Adam connaître sa femme en mariage : c'est à ce moment que la première procréation a lieu

Si donc, au paradis, il n'y avait ni mariage, ni enfantement, ni les douleurs qui l'accompagnent il faut logiquement admettre, disent-ils, l'impossibilité de se multiplier où se serait trouvée la vie humaine, si, de l'Immortalité que Dieu avait donnée à l'homme, celui-ci n'était pas retombé à la condition mortelle, et si, par le mariage, les naissances n'avaient pas assuré la conservation de l'espèce, les hommes qui disparaissent étant remplacés par leurs descendants. Aussi peut-on, d'après eux, reconnaître une certaine utilité à la faute qui s'introduisit dans la vie humaine. Sans elle, le genre humain en serait resté au couple primitif, que jamais la crainte de la mort n'aurait poussé à transmettre la vie.

Sur ce ,point encore, je crois que la vérité, quelle qu'elle soit, ne peut être connue que de ceux qui ont reçu la même initiation que Paul aux indicibles mystères du paradis. Pour notre part, voici ce que nous dirons : on se rappelle comment les Sadducéens s'opposaient à la doctrine de la résurrection, et citaient à l'appui de leur doctrine le cas de cette femme plusieurs fois mariées qui avait été la femme de sept frères ensuite demandaient-ils, à la résurrection, duquel sera-t-elle la femme ? La réponse du Seigneur ne se veut pas seulement un enseignement pour les Saducéens; elle entend aussi éclairer pour tous les hommes le mystère de la vie qui est celle de la résurrection. «A la résurrection», dit-il (Lc 90,38-36), «ils ne prennent ni femme ni mari aussi bien ne peuvent-ils non plus mourir, car ils sont pareils aux anges, et ils sont Fils de Dieu ! étant fils de la résurrection.» La promesse que porte en elle la grâce de la résurrection, c'est précisément que ceux qui auront connu la chute seront rétablis dans leur état premier. Car la grâce que nous attendons, c'est le retour à la vie de l'origine, qui ramènera au paradis l'homme qui en fut chassé.

Si donc, une fois rétablis dans notre état premier, notre vie s'apparentera à celle des anges, il est évident que la vie d'avant la faute était en quelque sorte angélique et voilà pourquoi ce retour à la vie de l'origine nous rend semblables aux anges. Or, comme on l'a dit, ceux-ci ne se marient pas, et pourtant leurs armées sont des myriades infinies : c'est ainsi que les décrivent les visions de Daniel (Dn 7,10). Il s'ensuit que, de la même façon, dans le cas où le péché ne nous aurait pas détournés et fait dévier de notre égalité avec les anges, nous n'aurions pas eu besoin, nous non plus, du mariage pour nous multiplier.

Quant à la manière dont les anges se multiplient, c'est un mystère, que des conjectures humaines ne sauraient concevoir ou exprimer; mais ce que l'on peut affirmer, c'est son existence; et c'est ce qui se serait passé pour les hommes, qui ne sont que de peu inférieurs aux anges, et l'humanité aurait ainsi grandi jusqu'au terme défini par le dessein du Créateur. Si quelqu'un se déclare bien en peine de savoir comment se serait effectuée la génération humaine si l'homme n'avait pas eu besoin du concours du mariage, nous lui renverrons sa question en lui demandant, à propos du mode d'existence des anges, comment il se fait que ceux-ci, dont on voit des myriades infinies, sont à la fois espèce unique et foule nombreuse. La réponse appropriée que nous ferons à qui nous objecte l'impossibilité pour l'homme d'exister sans le mariage consistera à dire qu'il serait comme les anges, qui ne se marient pas, car la ressemblance de l'homme d'avant la faute avec les anges est prouvée par la ressemblance qu'il aura avec eux quand il sera rétabli dans son état premier.

Ce point étant ainsi réglé, il nous faut revenir à ce dont nous parlions précédemment, comment, après avoir créé son image, Dieu divise-t-Il sa créature en homme et femme ? Pour l'examen de cette question, je pense que nos considérations précédentes nous seront utiles.

Reprenons donc. Celui qui amène tout à l'existence, et dont la volonté forme l'homme tout entier à l'image de Dieu, n'admet pas que ce soit la succession de générations s'ajoutant les unes aux autres qui conditionne la multiplication de la vie humaine, sa plénitude et son achèvement; c'est l'ensemble de la nature humaine, dans sa plénitude, qu'il conçoit par l'action de sa prescience; il fait à l'humanité l'honneur de la rendre égale aux anges; mais comme il voit d'avance, grâce à la puissance de sa Prévoyance, que l'homme ne choisit pas la droite route du bien, et qu'ainsi il est déchu de sa vie angélique, pour éviter que la multiplication du genre humain ne soit tronquée, après la chute qui le prive du mode d'accroissement de l'espèce angélique, Dieu, après la faute où tombent Adam et Eve, met dans la nature humaine un mode d'accroissement mieux approprié : il ne s'agit plus de la noblesse des anges; mais nous nous transmettrons la vie à la manière des bêtes privées de raison : voilà ce que Dieu établit pour l'humanité. De là vient, me semble-t-il, que le grand David, s'apitoyant sur la misère de l'homme, se lamente en ces termes sur notre nature : «L'homme dans son luxe ne comprend pas» (Ps 49,21 ) : ce qu'il entend par «luxe», c'est l'égalité de rang avec les anges. C'est la raison pour laquelle l'homme, dit-il, a été rejeté dans la compagnie des bêtes privées d'intelligence, auxquelles il ressemble (cf. Ps 49,21). Car il est bien vrai qu'il est devenu bestial, l'être qui, en raison de son penchant vers la matière, a reçu de la nature un mode de génération qui s'inscrit dans l'écoulement du temps.

Je reprends le début de mon texte : «Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance. Et Dieu créa l'homme à l'image de Dieu il le créa.» Ainsi donc, l'image de Dieu, celle que l'on contemple en toute humaine nature, était en sa perfection. Adam n'existait pas encore; en effet, c'est la «créature modelée dans la glaise» que désigne étymologiquement le nom «Adam» comme le disent ceux qui connaissent l'hébreu. C'est pourquoi l'Apôtre, qui connaît particulièrement bien la langue de ses pères, celle d'Israël, appelle «terreux» ( I Co 15,47) l'homme issu du sol, comme s'il voulait traduire en grec le nom d'Adam. L'homme, donc, est fait à l'image de Dieu - l'homme, c'est-a-dire l'ensemble de la nature humaine, cette chose divine. Ce que crée la toute-puissance de Dieu, ce n'est pas une partie du tout, mais, en bloc, la plénitude entière de la nature humaine. Celui qui tient dans ses Mains les limites de tout, comme dit l'Écriture : «En sa Main sont les extrémités de la terre» (Ps 95,4), Celui qui connaît toute chose avant qu'elle n'arrive (Dn 13,42), Celui-là embrasse dans sa Pensée le nombre exact qui sera celui de l'humanité, avec les individus qui la composeront. Remarquant le penchant de sa créature vers le mal, et sachant qu'en l'homme, spontanément déchu de son égalité avec les anges, se manifestera une communauté, une parenté avec les créatures les plus viles, Dieu mêle à son image quelque chose de l'animal. Car la Nature divine et bienheureuse ne présente pas la distinction en homme et femme; c'est une particularité de la création animale que Dieu transporte chez l'homme, et le mode d'accroissement qu'il donne ainsi au genre humain ne s'accorde pas à la noblesse de notre création. Car ce n'est pas au moment où il le «crée à son image» que Dieu donne à l'homme le pouvoir de croître et de multiplier; c'est quand il le distingue en homme et femme : il dit alors: «Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre» (Gn 1,28). Il s'agit là d'un caractère qui n'est pas propre à la nature divine, mais à la nature animale, comme le récit l'indique, puisqu'il raconte que c'est d'abord les animaux que concerne cette parole de Dieu; c'est dire que si c'était avant d'introduire dans notre nature la distinction en homme et femme que Dieu avait prononcé ces mots pour donner à l'homme le pouvoir de se multiplier, nous n'aurions pas besoin d'un tel mode de génération qui est celui des animaux .

L'activité de la Prescience divine conçoit par avance la plénitude du genre humain, elle voit qu'il viendra à la vie par le mode de génération qui est celui de l'animal, et Dieu, dont l'ordre gouverne et délimite toutes choses, sait l'impossibilité pour l'homme de tout autre mode de génération, étant donné que notre nature s'abaisse au rang des créatures les plus viles, comme Lui-même l'avait prévu longtemps auparavant, Lui qui voit le futur comme le présent; aussi établit-Il d'avance une symétrie entre la durée du temps et la constitution du genre humain, en sorte que l'apparition d'un nombre d'âmes bien défini règle la durée du temps, et que le mouvement d'écoulement du temps cessera lorsqu'il ne servira plus à la génération de l'humanité

Dans : LA CRÉATION DE L'HOMME

Je préfère un pécheur qui sait reconnaître ses péchés, à celui qui accomplit la justice et dit : "Je fais ce qui est juste".

Abba Sarmata

LES SCHISMES DES ANCIENS-CALENDARISTES

En 1924, par l'introduction du calendrier papal et sous l'influence de la Judo-Maçonnerie, le schisme des Néo-calendaristes vit le jour dans l'Église. Après cette plaie et sous les pires persécutions, l'Orthodoxie eut bien du mal à se relever et à se réorganiser en Grèce. Grâce à trois évêques qui ont fini par quitter les Néo-calendaristes, Chrysostome de Florina, Germain de Dimitrias et Chrysostome de Zanthe, les fidèles orthodoxes, dirigés jusque là par de simples prêtres, purent se constituer en Église.

Le 8 juin 1935, ces mêmes évêques sacrèrent évêque Matthieu de Vresthène.

Hélas, en 1937, un nouveau schisme devait se créer. A ce moment-là, les deux Chrysostome renièrent leur confession de foi de 1935 et reconnurent les néo-calendaristes comme Église canonique.

Matthieu de Vresthène et Germain de Dimitrias, de leur côté, gardèrent la confession de toujours et considéraient les néo-calendaristes comme schismatiques et leurs sacrements comme dépourvus de grâce.

En 1950, Chrysostome de Florina revint à la confession orthodoxe, sans pour autant la mettre en pratique.

Ce schisme de 1937 causa une nouvelle plaie, qui devait entraîner d'autres scandales et séparations.

L'un après l'autre, ces trois évêques quittèrent cette vie pour... Dieu seul sait quelle destination, et, en 1955, les membres de ce groupe se trouvèrent sans évêque.

Après vote, en 1960, ils envoyèrent un des leurs, Acace, en Amérique, au Synode des Russes Hors Frontière afin de le faire sacrer évêque. Le sacre fut refus par le Synode RHF, mais finalement, l'évêque RHF de Chicago, Seraphim, consentit à sacrer Acace... pour de l'argent (simonie) et sans l'assistance d'autres évêques, ce qui est anti-canonique. Il prétendait que l'évêque néo-calendariste Théophile Ionescou y participait, mais celui-ci a toujours rejet cette affirmation comme calomnieuse.

En 1961, Acace et l'évêque RHF, Léonce de Chili, sacrèrent Auxence (un prêtre défroqué par notre Synode), Gérontios, etc.

En 1963, Auxence prit la tête du Synode schismatique en devenant leur archevêque.

De 1971 à 1978, cette formation schismatique se divisa en cinq, car Acace le Petit, Chrysostome, Gabriel et Pierre d'Astoria s'en séparèrent pour rester, chacun d'eux, seul, autocéphale.

En 1979, un évêque de notre Synode, Calliste de Corinthe, nous quitte, afin de former avec l'évêque auxentien, Antoine, un Synode à eux. Par la suite, ils sacrent d'autres évêques : Cyprien, Maxime, Callinique, un autre Callinique, Germain, Calliope et Mercure.

La même année, Auxence sacre aussi d'autres évêques : Géronce, Païsios, Théophile, Stéphane, Athanase, un autre Athanase, Gérasime, Maxime, Justinien, Euthyme et un autre Païsios.

En 1982, Germain, Maxime et Callinique changent de camp et rejoignent Auxence.

En 1983, Calliste de Corinthe se fait autocéphale.

La même année, les Auxentiens se scindent en deux, avec sept évêques d'un côté et six de l'autre.

En 1984, l'autre groupe d'Antoine se réduit à quatre évêques, car Cyprien se fait autocéphale.

En 1984 encore, les deux "Gérontiens", Athanase et Justinien, sacrent, avec "l'Auxentien" Païsios, Vincent.

Toujours en 1984, les "Antoniens" et le reste des "Gérontiens" s'unissent.

En 1985 enfin, ces trois groupes s'unissent pour un peu de temps pour se séparer en deux par la suite en 1986 : "Auxentiens" et "Chrysostomites".

Il existe en même temps les deux autres formations schismatiques : celle de Cyprien avec 4 autres évêques et celle d'Acace le Petit avec un second évêque.

Ces schismes et pseudo-unions continuent jusqu'à nos jours comme nous le verrons peut-être dans un autre article. C'est laborieux et compliqué, mais c'est toujours en brouillant les pistes que le Malin procède. La clarté et la stabilité ne se trouvent que dans l'Église orthodoxe et heureux celui qui voit clair dans tout cela et trouve la porte étroite.

hm. Cassien

 


L'ICONE DE SAINT NICOLAS "STRIDAS"

Le monastère hagiorite de Stavronikita est le plus petit du Mont Athos. Un document de 1641 en parle : "petit à tous points de vue, avec des terres peu fertiles, manquant d'eau et de bois." Dans ce monastère se raconte l'histoire étonnante d'une icône de saint Nicolas qui porte l'épithète "Stridas" (du coquillage).

Des iconoclastes l'avaient volée dans une église à Constantinople, l'avaient abîmée à coups d'épée et jetée dans la mer. Pendant toute la période de l'iconoclasme, l'icône dut rester dans la mer. C'est seulement quarante ans plus tard qu'elle fut prise au filet par des pêcheurs. Elle était très abîmée et les pêcheurs la donnèrent à un moine, qui, plus tard, lors d'une visite à la Sainte Montagne, l'offrit au monastère Stavros, nouvellement fondé.

L'icône endommagée, sur laquelle même un coquillage était collé, fut dédaignée par les moines. On ne voulait pas la mettre dans l'église. Le gardien du tour finit par prendre l'icône et la nettoya. Quand il découpa de celle-ci le coquillage collé au front du saint, une plaie apparut à la place et se mit à saigner. Ainsi, tous les moines comprirent que l'icône méritait une place d'honneur dans l'église.

Le nom du monastère donne à penser qu'il tire son origine de cette épisode, mais d'autres hypothèses veulent qu'il vienne soit des fondateurs Stavros et Nikitas, soit d'un certain ex-officier de l'empereur Jean Tsimiskès. Une autre enfin l'attribue à un certain patricien du nom de Nikitas, dont la fête tombait le lendemain de celle de l'Exaltation de la Sainte Croix (Stavros = croix en grec).

 


LA REPRÉSENTATION ICONOGRAPHIQUE DE DIEU LE PERE

 

De nos jours, où le soleil de connaissance est au plus bas, même les nains projettent de longues ombres. C'est pour cela que je m'enhardis à prendre la plume afin de discourir sur un sujet brûlant, mais non sans importance car il touche à la pureté de notre foi. Et quand la foi est en danger, dit le grand Basile, se taire équivaut au reniement.

Je n'ignore pas que je risque d'agiter les esprits, mais il vaut mieux une guerre juste qu'une fausse paix. L'écharde qui s'est mise dans la chair ne sort pas sans souffrance, mais une fois qu'elle est sortie, le corps se sent soulagé. Ainsi l'Église, qui est le Corps du Christ et où les erreurs pénètrent, font souffrir, mais seront un jour rejetées comme hérésies. Cela ne se fait pas du jour au lendemain, mais peut traîner des siècles même, comme pour le sujet en question.

Évidemment, tout doit se faire avec discernement et amour. Une erreur véhiculée dans l'Église pendant des siècles, défendue par les fidèles au nom de la piété, dans la simplicité du coeur, doit être soignée avec douceur et compréhension. L'apôtre dit bien : "Quand j'aurai ... la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurai même la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien." (Cor 13,2) Mais que, de son côté, chacun s'humilie, renonce à ses idées préconçues dès qu'il reconnaît son égarement. Se tromper est humain, disent les pères, mais persister dans l'erreur est diabolique. Notre but ne doit jamais être de défendre obstinément une opinion, mais de faire tout notre possible pour mettre au grand jour la vérité qui est une.

Je ne prétends pas résoudre tout seul le problème, je ne désire que d'y contribuer selon mes moyens. Je n'ai pas non plus l'intention d'en écrire un volume épais, mais juste un article se bornant à l'essentiel, qui est d'ailleurs très simple pour celui qui veut comprendre. Pour celui qui s'obstine dans son aveuglement, des volumes entiers ne suffisent pas, car il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Je ne vais pas jusqu'à traiter d'hérétique et à rompre la communion de prière avec ceux qui ne sont pas du même avis que moi concernant le sujet en question. La conscience de l'Église n'a pas rejeté jusqu'à présent la représentation de Dieu le Père malgré des décisions conciliaires, l'opinion des Pères etc. Cela ne légitime pas l'erreur pour autant.

Le "filioque" fut confessé bien avant le schisme de 1054 même par des saints. Mais une fois rejeté comme hérésie par l'Église, on ne pouvait plus persister dans cette hérésie et se sanctifier à la fois.

Dans le Geronticon on trouve l'histoire de l'ancien, qui, dans la simplicité de son coeur, croyait que la sainte Communion n'était que l'antitype du Corps et du Sang de notre Sauveur. Mais, une fois instruit par d'autres pères que ce n'est pas comme cela et même averti par un miracle, il a renoncé humblement à son égarement.

Ne prenons pourtant pas les miracles comme critère infaillible : même si une fausse icône fait des miracles, elle est à rejeter. C'est la pureté de la foi qui sauve et non les miracles. Eux, ils ne sont là que pour fortifier notre foi et pour améliorer le contexte dans lequel la foi est vécue.

Voici une autre histoire, relatée par Jean Moschos, qui explique ce que je viens de dire :

" Quelqu'un des Pères raconta qu'un des moines, homme pur et saint, quand il faisait la proscomidie, voyait les anges se tenir à sa droite et à sa gauche. Il avait appris le rite de la proscomidie chez les hérétiques, et comme il était ignorant des divines croyances, il disait les paroles de l'offrande en toute simplicité et innocence, sans savoir qu'il se trompait.

Providentiellement un frère qui connaissait les divines croyances vint à lui. Il arriva qu'en sa présence le moine fit l'offrande. Le frère lui dit (il était diacre) : "Les paroles que tu as dites, Père, pour la proscomidie, n'appartiennent pas à la foi orthodoxe, mais à la fausse croyance." Le moine, par le fait qu'il voyait des anges pendant l'offrande, ne fit pas attention à ce qui lui était dit, mais le dédaigna. Le diacre continua de lui dire : "Tu fais erreur, bon Père; l'Église n'admet pas cela." Le moine, se voyant ainsi accusé et blâmé par le diacre, et voyant comme d'habitude les anges, les interrogea : "Puisque le diacre me parle ainsi, qu'en est-il de ce qu'il dit?" Les anges répondirent : "Écoute-le : il te dit vrai." Le moine leur dit : "Et pourquoi ne me l'avez-vous pas dit vous-même ?" Ils lui répondirent : "Parce que Dieu en a ainsi disposé, que les hommes soient corrigés par les hommes." Et depuis lors il se corrigea et remercia Dieu et le frère."

Mais en voilà assez pour le préambule de ce discours, il est temps de nous en venir au sujet que nous devons traiter. Je commence par énumérer les différentes manifestations de Dieu le Père dans les Écritures.

La manifestation par excellence, sur laquelle est basée toute l'iconographie orthodoxe, est l'Incarnation du Fils de Dieu. "Qui m'a vu a vu le Père", dit le Christ dans l'évangile de saint Jean. C'est donc dans l'icône du Christ, où il est représenté dans son Humanité que nous voyons le Père, non avec les yeux de la chair - qui ne voient que l'humanité du Christ - mais avec les yeux de l'esprit, avec la foi. C'est de la même façon que nous contemplons la Divinité du Christ qui est cachée dans son Humanité, car elle est invisible et indescriptible. Ni la Divinité du Fils, ni celle du Père, ni celle de l'Esprit - Divinité qui est une - n'est représentable.

Lors du Baptême du Christ, la Voix du Père s'est manifestée sous forme humaine. Non que le Père ait une voix humaine, pas plus qu'un corps humain (seul le Fils s'est incarné), mais Il prit cette forme, comme l'Esprit saint prit la forme de la colombe, afin de pouvoir être saisi par l'homme, non directement mais indirectement, c'est-à-dire symboliquement.

Lors de la Transfiguration, Dieu le Père s'est manifesté de la même manière.

Sous le chêne de Mambré, Dieu le Père s'est manifesté avec le Fils et l'Esprit dans leur tri-unité au patriarche Abraham, non dans leur Nature ni dans leurs Hypostases, mais sous forme d'anges, donc indirectement, symboliquement. C'est cette manifestation à Abraham qui sert de base à la seule icône de la sainte Trinité qui soit conforme à la Tradition, comme nous allons le voir.

Les visions des prophètes dans l'Ancienne Alliance - qui ne sont que des figures et des ombres de la réalité qu'ils attendaient, c'est-à-dire le Messie - se rapportent tous au Christ et non au Père, comme nous allons le démontrer.

En plus du témoignage de l'Écriture sainte, nous avons le témoignage des pères, des conciles et des textes liturgiques.

 

Le témoignage des Conciles

 

Le grand Concile de Moscou de 1666 s'est penché particulièrement sur la question. Voici son décret :

"Nous ordonnons de ne plus peindre dorénavant l'image du Seigneur Sabaoth selon des visions insensées et inconvenantes, car personne n'a jamais vu le Seigneur Sabaoth (c'est-à-dire Dieu le Père) dans la chair. Seul le Christ est peint tel qu'Il a été vu incarné, c'est-à-dire représenté dans sa chair et non selon sa divinité; de même la très sainte Mère de Dieu et les autres saints de Dieu ...

Il est tout à fait absurde et inconvenant de peindre sur les icônes le Seigneur Sabaoth (c'est-à-dire le Père) avec une barbe blanche, ayant le Fils monogène dans son sein avec une colombe entre Eux, car personne n'a jamais vu le Père dans sa Divinité; le Père, en effet, n'a pas de chair et ce n'est pas dans la chair que le Fils fut engendré du Père avant les siècles. Et si le prophète David dit : "Je t'ai engendré dans mon sein avant l'étoile du matin" (Ps 109,3), cette génération n'est certes pas corporelle; elle fut indicible et inconcevable. Car le Christ Lui-même dit dans le saint évangile : "Personne ne connaît le Père sinon le Fils". Et Isaïe le prophète demande dans son chapitre 40 : "A qui voulez-vous comparer Dieu ? et quelle image ferez-vous qui Lui ressemble? Est-ce une image faite par un sculpteur de bois, ou par un orfèvre qui, ayant fondu l'or, l'en recouvre ou lui donne une ressemblance?"

De même, le saint apôtre Paul dit dans le chapitre 17 des Actes : "Ainsi donc, étant de la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la Divinité soit semblable à de l'or, de l'argent ou de la pierre travaillés par l'art et le génie de l'homme." Et saint Jean Damascène dit aussi (livre 4, Les cieux, chapitre 17, sur l'image) : "Qui peut faire une imitation de Dieu l'Invisible, l'Incorporel, l'Indescriptible, l'Inimaginable? C'est le comble de la folie et de l'impiété que de faire l'image de la Divinité".

Saint Grégoire le Dialogue l'interdit aussi de façon semblable. C'est pourquoi le Seigneur Sabaoth qui est la Divinité et la génération du Père avant les siècles de son Fils monogène ne doivent être perçus que par notre esprit; quant à peindre cela en images, il ne convient en aucun cas de le faire, et cela est impossible. Et le saint Esprit n'est pas, par sa nature, une colombe, mais il est Dieu par nature. Or, personne n'a jamais vu Dieu, comme en témoigne le saint évangéliste et théologien Jean. Toutefois, au saint Baptême du Christ dans le Jourdain, le saint Esprit apparut sous la forme d'une colombe à ce seul endroit. Ailleurs, ceux qui ont de l'esprit ne représentent pas le saint Esprit sous la forme d'une colombe; car sur le Mont Thabor, Il apparut sous la forme d'une nuée et ailleurs d'une autre façon. D'autre part, Sabaoth n'est pas le nom du Père seul, mais de la sainte Trinité. Selon Denys l'Aréopagite, Sabaoth se traduit de la langue hébraïque par "Seigneur des Puissances". Or le Seigneur des Puissances, c'est la sainte Trinité : le Père, le Fils et l'Esprit saint. Et si le prophète Daniel dit avoir vu l'Ancien des Jours assis sur le trône du jugement, cela ne s'entend pas du Père, mais du Fils qui, à son second Avènement, jugera toute nation de son jugement redoutable."

Le Concile termine plus loin :

"Nous disons cela pour confondre les iconographes, afin qu'ils cessent de faire des peintures fausses et vaines et que dorénavant ils ne peignent rien selon leur propre idée et sans référence authentique ..."

Le Concile de cent chapitres tenu à Moscou en 1551 traite indirectement le sujet, en parlant de la divinité du Christ qui n'est pas représentable (si la divinité du Christ est irreprésentable, la divinité des autres personnes divines l'est aussi, car la Divinité est unique.) Voici ce que le Concile décrétait :

"Les prélats veilleront à ce que les bons peintres d'icônes et leurs élèves peignent suivant les anciens modèles et ne figurent pas la Divinité suivant leur propre idée ou supposition. Si le Christ notre Dieu est descriptible dans la chair, Il n'est pas descriptible selon sa divinité, ainsi que le dit saint Jean Damascène : "Ne figurez pas la Divinité, ne mentez pas, aveugles, car Elle est simple et invisible, inaccessible à la vue. Mais en représentant l'image de la chair, je vénère, je crois et je glorifie la Vierge qui a enfanté le Seigneur ..."

Les icônes que ce Concile stigmatise et rejette sont, entre autres, la "Paternité" (Dieu le Père avec, dans son sein, le Fils et l'Esprit saint sous forme de colombe) et la "Trinité néotestamentaire" (le Père et le Fils assis sur un trône avec la colombe entre Eux. Nous reviendrons plus loin sur ces représentations controversées.

Le saint Synode de Constantinople, au temps du patriarche Sophrone II, en 1776, dit : "Il a été synodalement décrété que cette icône prétendument de la Trinité est une innovation : elle est étrangère à l'Église apostolique catholique orthodoxe et n'est pas acceptée par elle. Elle a pénétré dans l'Église par les Latins."

Disons quelques mots sur l'origine de l'icône de la "Trinité néotestamentaire" qui confirmeront la décision du Synode :

Le point de départ de ce sujet a été une illustration du psaume 109 : "Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied." La plus ancienne des illustrations connues se trouve dans le Psautier d'Utrecht (Hollande) du 10me siècle. De même que, dans des exemples plus tardifs, on y voit deux fois le Christ conformément au commentaire de ces paroles par saint Jérôme, comme exprimant deux états différents de notre Seigneur : glorieux, céleste et humilié, terrestre. Tant le psaume que ce commentaire furent utilisés en Occident pour opposer la doctrine de l'Église à l'arianisme et, aux pieds des deux personnages représentés, on plaçait les ennemis vaincus : Judas et Arius. Cependant, la transposition du commentaire de saint Jérôme en image amena à une personnification des deux natures du Christ. Et après la séparation de l'Église de Rome du tronc orthodoxe, dès le début du 12me siècle, une des personnes représentées fut transformée en Dieu le Père et une colombe fut ajoutée dans la composition. C'est ainsi que cette illustration se transforma en une représentation de la Trinité. A partir du 12me siècle, cette image se répandit largement en Occident dans les Bibles, les Livres d'Heures et autres livres liturgiques; au 14me siècle, on la rencontre comme image pieuse indépendante. De l'Occident, cette iconographie de la Trinité passa dans l'art orthodoxe.

 

Le témoignage des textes liturgiques et des Pères

 

Toutes les théophanies et visions prophétiques de Dieu dans l'Écriture sont autant de révélations de l'avenir. Toutes les visions qu'ont eues les prophètes sont des visions non de la Nature ni des Personnes divines, mais des visions de la gloire de la Divinité , gloire commune aux trois Personnes, Père, Fils et Esprit et manifestée par Celui qui devait devenir homme. Elles sont comprises par l'Église dans son contexte christologique et le nom : "Ancien des Jours" n'est pas celui du Père, mais précisément celui du Christ. Il n'y a aucun texte liturgique qui rapporte les visions prophétiques ou le nom "Ancien des Jours" à Dieu le Père.

Si nous considérons les commentaires patristiques des prophéties ainsi que les textes liturgiques, il apparaît avec évidence que voir dans ces prophéties des visions de Dieu le Père, c'est entrer en contradiction flagrante avec la manière dont voit l'Église. Celle-ci rapporte ces visions prophétiques non à Dieu le Père, mais au Fils de Dieu. Elles préfigurent, toutes, son Incarnation et n'ont d'autre but que la préparation de celle-ci, y compris le songe eschatologique de Daniel ("je vis en songe la nuit") qui préfigure le second avènement du Christ.

C'est St. Jean Damascène qui nous a laissé l'exposé le plus systématique de la conception patristique des théophanies et des visions vétérotestamentaires :" Et Adam vit Dieu et entendit le bruit de ses pas marchant dans l'après-midi et se cacha dans le Paradis (Gn. 3,8), et Jacob vit Dieu et lutta contre Lui (Gn 38,24). Il est clair que Dieu lui apparut comme homme. Et Moïse vit de dos un vivant (Ex 33,23). De même Isaïe vit comme un homme assis sur un trône (Is 6,1). Daniel aussi vit une ressemblance humaine et quelqu'un de semblable à un fils d'homme qui s'approchait de l'Ancien des Jours (Dn 7,13). Personne n'a vu la Nature divine, mais seulement l'image et la ressemblance de Celui qui devait apparaître dans l'avenir. Car le Fils et le Verbe invisible de Dieu avait le dessein de devenir réellement homme afin de S'unir à notre nature et être vu sur la terre." (Traité de la défense des saintes icônes)

Saint Hilaire de Poitiers, un saint français du 4e siècle, écrit : "Le Fils unique qui est dans le sein du Père nous a annoncé Dieu que personne, jamais, n'a vu ... C'est ce que nous dit la parole des prophètes, ce qu'annonce l'évangile, qu'indique l'Apôtre, que confesse l'Église : Celui qui est apparu est le Dieu véritable. Mais que personne ne prétende avoir vu Dieu le Père."

C'est dans ce sens précisément que l'Église explique les visions dans les textes liturgiques célébrant les prophètes, dans ceux du Dimanche des Patriarches et surtout dans la liturgie de la fête de la Présentation de notre Seigneur au Temple. Cette fête est la rencontre de l'Ancien et du Nouveau Testament, révélant le sens des prophéties vétérotestamentaires de la façon la plus concrète et la plus claire. En la personne de saint Syméon, le ministère prophétique de l'Ancien Testament "s'en va en paix" et l'Église vétérotestamentaire accueille le Fondateur de l'Église du Nouveau Testament, annoncé par les prophètes en tant que "Chef de l'Ancien et du Nouveau" (stichère des apostiches). Dans cette fête, l'Église semble résumer les préfigurations prophétiques. "Tu as été vu, par les prophètes, Jésus, autant qu'il était possible de Te voir jadis" (2e stichère des apostiches). "Celui qui créa Adam (Matines, ikos),le même qui est l'Ancien des Jours, qui jadis donna la loi à Moïse, est vu aujourd'hui comme Enfant" (1re stichère à la litie), et ainsi de suite. La vision du Seigneur Sabaoth (nom qui s'applique dans les images à Dieu le Père) par le prophète Isaïe fait partie de la liturgie de la Présentation en tant que parémie et est commentée ainsi : "Lorsqu'Isaïe vit en image Dieu élevé sur un trône, - oh, malheur à moi, s'écria-t-il, car j'ai prévu Dieu qui s'incarnera, Lumière sans déclin qui règne sur le monde " (hirmos de la 5e ode du canon). La vision du prophète Ezéchiel est commentée également : "Tu as apparu prophète de Dieu, merveilleux Ezéchiel, car tu as annoncé à tous l'Incarnation du Seigneur, lui, l'Agneau et le Créateur, le Fils de Dieu, apparu pour l'éternité" (liturgie de la fête du prophète Ezéchiel, le 21 juillet, kondakion). "Et Daniel, le juste et merveilleux parmi les prophètes, manifestant clairement ton second Avènement, dit : "Je vis les trônes placés et le Juge s'asseyant et le fleuve de feu coulant ..." (dimanche des Patriarches, 4me stichère après "Seigneur, je crie vers toi").

Dans la prophétie de Daniel, c'est son contenu imagé qui sert de prétexte à son utilisation pour représenter Dieu le Père : c'est la vision de deux personnages distincts ayant chacun sa dénomination, le Fils de l'Homme et l'Ancien des Jours : "Et voici sur les nuées des cieux arriva quelqu'un de semblable à un Fils de l'Homme. Il s'avança vers l'Ancien des Jours ..."(Dn 7,13). Ce qui est obscur, c'est le rapport entre ces deux personnages que l'on comprend comme deux personnes différentes : puisque le Fils de l'Homme est le Christ, Celui qui est assis sur le trône et vers qui il avance, l'Ancien des Jours, est compris comme Dieu le Père. Là aussi, reportons-nous aux commentaires patristiques et à la liturgie. "Que signifie :'...atteignit l'Ancien des Jours...'?" demande saint Cyrille d'Alexandrie. "Cela concerne-t-il l'espace? Ce serait de l'ignorance que de l'entendre ainsi, car la divinité n'est pas dans l'espace, mais remplit toutes choses. Mais que signifie :'...atteignit l'Ancien des Jours ...'? Cela signifie que le Fils atteignit la Gloire du Père" (Sur Daniel). Comme nous l'avons déjà dit, l'Ancien Testament ne connaît pas de révélation divine directe et toutes les visions qu'ont eues les prophètes sont des visions de la gloire de la Divinité, et non des personnes ou de la nature. Même la vision si concrète d'Isaïe : "J'ai vu le Roi, le Seigneur Sabaoth de mes yeux" (6,5) est expliquée par le Christ Lui-même comme une vision de la gloire : "Isaïe dit cela lorsqu'il vit la gloire et qu'il parla de Lui" (Jn 12,41).

Ainsi, "le Fils atteignit la gloire du Père", suivant saint Cyrille, signifie que le Fils, dans l'humanité assumée par Lui, atteignit la Gloire du Père, dont, dans sa Divinité, Il ne s'était jamais séparé; et la vision de Daniel est une préfiguration des deux états du même Fils de Dieu : humanité dans l'Incarnation (le Fils de l'Homme) et gloire de sa Divinité en tant que Juge lors de son second Avènement (l'Ancien des Jours). C'est précisément ainsi que l'Église orthodoxe comprend cette vision des deux personnages : "Daniel apprenait spirituellement tes Mystères, ô Ami de l'homme, car, dans la pureté de son esprit, il Te voyait marchant sur les nuées en tant que Fils de l'Homme et en tant que Juge de tous les peuples et Roi" (jour du prophète Daniel et des trois adolescents, 17 décembre, ode 5 du canon.)

Ainsi, l'image anthropomorphique de la Divinité, comme vision de sa gloire par les prophètes, ne peut se rapporter qu'au Christ, ou bien dans le contexte de l'Incarnation, ou bien dans celui du second Avènement. C'est ainsi que l'Église comprend les visions de l'Ancien Testament et cette compréhension démolit l'argument essentiel des partisans de la représentation de Dieu le Père. Quant à voir dans la vision de Daniel deux personnes distinctes, c'est appliquer à une prophétie des catégories logiques qu'elle transcende. De lé vient cette fausse interprétation qui permet de voir dans l'Ancien des Jours l'image de Dieu le Père.

En ce qui concerne les deux visions de saint Jean dans l'Apocalypse, il nous reste à dire que la première vision se rapporte au Christ ("ressemblance de Fils de l'Homme" ayant des cheveux blancs, 1,13-14) et la seconde ("Celui qui est assis sur un trône", 4,2-3) soit au Christ soit au Père. Le commentateur de l'Apocalypse explique cette seconde vision dans les termes suivants : "Puisqu'il (saint Jean) présente dans cette vision le Père, il ne lui applique aucun indice corporel, comme il l'avait fait dans sa vision précédente, celle du Fils, mais il le compare à des pierres précieuses", c'est-à-dire qu'il décrit celui qui trône, de façon symbolique. (Commentaire de l'Apocalypse par André, archevêque de Césarée.) Aréthas, archevêque de Césarée répète la même chose. Même en admettant l'explication de la seconde vision comme celle de Dieu le Père, rien ne permet de Lui donner une image anthropomorphique, celle d'un vieillard.

Il nous reste encore à enlever un obstacle sérieux, l'attitude de saint Nicodème l'Agiorite concernant la représentation de Dieu le Père.

Tout d'abord, nous ne mettons nullement en doute la sainteté de saint Nicodème, qui admet la représentation de Dieu le Père. Mais la sainteté n'est pas synonyme d'infaillibilité. D'autres Pères, des apôtres, des saints et même des conciles se sont trompés. Seule l'Église dans son ensemble est infaillible. Ainsi que l'a dit avec sagesse saint Marc d'Ephèse au sujet de l'origénisme de saint Grégoire de Nysse : "Il arrive que quelqu'un soit maître et cependant ne dise pas tout parfaitement correctement. Car quel besoin y aurait-il pour les Pères d'avoir des Conciles oecuméniques si aucun d'eux ne pouvait en rien s'écarter de la vérité?"

Saint Nicodème vivait à une époque de la décadence où la création artistique de même que la tradition théologique créatrice s'estompait pour faire place à un conservatisme stérile. D'autre part, sous l'influence latine se créa un courant qui suivait la culture occidentale, imprégnée de rationalisme et de scolastique. Dans ce contexte, il ne faut pas trop en vouloir à saint Nicodème, qui n'est qu'un enfant de son siècle.

Déjà de son temps, St Nicodème fut critiqué par Macaire de Patmos. Celui-ci, en s'attaquant aux Latins, demande : "Est-ce là des chrétiens, eux qui, contrairement au Septième Concile oecuménique, représente le Père qui n'est pas visible?" De son côté, saint Nicodème objecte : "Le Père sans commencement doit être représenté tel qu'Il est apparu au prophète Daniel, c'est-à-dire comme l'Ancien des Jours. Et si le pape Grégoire, dans sa lettre à Léon l'Isaurien, dit que nous ne représentons pas le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, il le dit afin que nous ne Le représentions pas selon sa nature divine." (Pédalion p. 320.)

Nous avons déjà vu que l'Ancien des Jours selon les Pères, les Conciles et les textes liturgiques est le Christ et non le Père. Même si cette explication se trouve dans le Pédalion, elle est fausse. D'ailleurs, saint Nicodème ne parle qu'en tant que canoniste, il ne fait qu'expliquer les canons de l'Église et comme tel, il peut se tromper. La même chose peut arriver à un père qui explique l'évangile. Autre est l'évangile, autre l'explication.

La façon dont st Nicodème comprend l'art sacré est toute pénétrée du rationalisme occidental qui avait pénétré largement dans l'Église au temps du saint. Il n'y a pas pour lui de différence entre l'icône orthodoxe et l'image latine. A ses yeux, si les Latins "agissent mal", c'est uniquement parce qu'ils "n'inscrivent pas les noms des saints en haut de leurs icônes". C'est là la différence qu'il voit entre leur art et celui de l'Orthodoxie. Les six raisons de la vénération des icônes énumérées par lui sont dénuées de toute signification théologique et il y manque l'essentiel : le témoignage de l'Incarnation. Certes, saint Nicodème se réfère au Septième Concile oecuménique; mais pour lui, la base même des raisonnements de ce Concile - la correspondance de l'image et de la parole - se limite au seul aspect illustratif. Il écrit donc qu'il "est contraire à l'évangile et déplacé" de représenter l'apôtre Paul dans les icônes de l'Ascension et de la Pentecôte, le Christ adolescent dans celle de la Mi-Pentecôte, et d'autres détails iconographiques orthodoxes traditionnels. Quant à l'icône de la Descente aux Enfers, il considère tout simplement qu'on devrait la remplacer par l'image catholique romaine du Christ sortant du tombeau (qui n'a aucun fondement historique, car personne n'a vu cet événement supposé). Il dit que seule l'Âme du Christ était descendue aux Enfers, alors que son Corps demeurait dans le tombeau. Saint Nicodème considère tous ces traits de l'iconograpie orthodoxe comme autant d'"inepties" inventées par des iconographes en raison de leur ignorance et leurs mauvaises habitudes ..."On doit supprimer tout cela et mettre aussi tout en oeuvre pour que les iconographes deviennent des peintres habiles et adroits." Dans le contexte des notions générales de saint Nicodème et de son époque, cela signifie : remplacer dans l'art le langage pictural orthodoxe traditionnel par le langage propre au papisme.

Hélas, nous ne sommes pas encore sortis de cette déviation iconographique.

Pour les partisans de la représentation de Dieu le Père, c'est l'usage qui est l'argument décisif. "L'icône de Dieu le Père, dit par exemple l'archiprêtre Serge Boulgakov, sans être prévue par une décision directe du Septième Concile oecuménique, est cependant légitimée par l'usage admis dans l'Église.

Un usage introduit dans l'Église, fût-il confirmé par un concile ou un saint, n'est cependant pas toujours l'expression de la vérité. Ainsi que le dit saint Cyprien de Carthage, "un usage qui s'est subrepticement glissé chez quelques-uns, ne doit pas servir d'obstacle au triomphe et à l'affirmation de la vérité. Car un usage sans vérité n'est qu'une erreur invétérée."

Je me suis limité dans ces lignes à l'essentiel, afin d'être clair et compréhensible. J'aurais pu multiplier les témoignages qui abondent dans le même sens. Ce n'est pourtant pas la quantité de témoignages qui compte mais la véracité. Un seul Père qui dit la vérité, ou même un humble fidèle, doit être cru et suivi. Saint Benoît dit bien dans sa règle qu'il faut écouter aussi le plus jeune, "car souvent, c'est au plus jeune que le Seigneur révèle le meilleur conseil."

L'Église a toujours lutté pour la pureté de l'image sacrée, contre la pénétration d'éléments étrangers, propres à l'art profane ou hétérodoxe. N'oublions pas que, de même que la pensée dans le domaine de la religion n'a pas toujours été à la hauteur de la théologie, de même la création artistique, elle non plus, n'a pas toujours été à la hauteur de l'iconographie authentique.

On ne peut donc pas considérer n'importe quelle icône, fût-elle ancienne et très belle, comme une autorité infaillible, surtout pas si, en plus, elle a été faite à une époque de décadence comme la nôtre : une telle image peut correspondre à l'enseignement de l'Église ou ne pas lui correspondre, elle peut tromper au lieu d'enseigner.

Autrement dit, l'enseignement de l'Église peut être faussé par l'image tout autant que par la parole. C'est pour cela que l'Église a toujours lutté non tant pour la qualité artistique de son art que pour son authenticité, non tant pour sa beauté, que pour sa vérité.

hm. Cassien

 

Moïse désira voir à découvert Celui qui lui parlait. Alors il lui fut dit : "Tu Me verras par derrière". Cela signifiait deux choses : que l'homme est impuissant à voir Dieu, et que, néanmoins, grâce à la Sagesse de Dieu, à la fin, l'homme Le verrait sur le faîte du rocher c'est-à-dire dans sa venue comme homme.

saint Irénée (Adv Hær. 5,20,9)

SAINT VENANT ABBÉ DE TOURS

écrit par saint Grégoire de Tours

( dans : Vie des pères )

 

La puissance céleste fait aux Églises et aux peuples de la terre un présent à la fois unique et multiple, lorsqu'elle accorde continuellement au monde non seulement des intercesseurs favorables pour les pécheurs mais encore des docteurs pour la vie éternelle. Ainsi ce qui paraît n'être qu'un seul don est cependant double quand cela est accordé par la Majesté divine parce que ceux qui ont voulu demander, ont obtenu abondamment, suivant cette parole :

«Demandez et vous recevrez», etc. Donc, l'esprit humain doit rechercher soigneusement et incessamment quelle a été la vie des saints, afin que, provoqué par cette étude enflammé par cet exemple, il tende toujours vers ce qu'il connaît être agréable à Dieu et mérite d'être délivré par lui ou d'en être exaucé. Voila ce que les saints ont recherché de la divine Majesté lui demandant continuellement de leur insinuer ces vertus dans le coeur, de les accomplir dans leurs oeuvres, de les exprimer par leur bouche, afin que l'esprit étant purgé de pensée, de parole et d'action, il pensât purement, parlât avec justice et agît avec honnêteté. Il arriva de là que, tandis qu'ils se soumettaient à ce qui pouvait être agréable à la divinité, ils obtinrent d'être déchargés de la dette du péché, d'être tirés du bourbier contagieux des vices et invités, à cause de leur mérite, à entrer dans le royaume céleste. Ils se mettaient en effet devant les yeux les exemples de leurs prédécesseurs et célébraient le Seigneur tout-puissant à cause des vertus de ceux qu'ils cherchaient, comme nous l'avons dit, à prendre pour modèles. Et nous aussi, en essayant de dire quelque chose à la louange du serviteur de Dieu, l'abbé Venant, nous rendons plutôt à la divinité ses propres dons, qui ont été certainement accomplis par sa main divine, que nous ne parlons des choses mêmes que les saints ont opérées et nous la supplions d'ouvrir la bouche d'un muet pour publier les oeuvres de ce moine, car si nous nous reconnaissons véritablement fort petit en savoir, nous savons bien aussi, en notre conscience, que nous sommes pécheur.

Saint Venant habitait le territoire de Bourges. Il était, quant à son rang dans ce monde, né de parents libres et chrétiens. Arrivé à l'âge où la jeunesse est dans sa fleur, il fut engagé par ses parents dans le lien des fiançailles. Et comme, suivant le penchant de cet âge, il se prêtait avec grâce à aimer la jeune fille, lui portant souvent des friandises et allant jusqu'à lui offrir les pantoufles, il lui arriva, par une inspiration de Dieu, de venir à Tours. Il y avait alors un monastère voisin de la basilique de Saint-Martin, où l'abbé Silvin conduisait, sous un sceptre austère, un troupeau consacré au service de Dieu. Le bienheureux vint trouver l'abbé, et voyant les vertus de saint Martin, dit en lui-même : «Il me semble qu'il vaut mieux servir le Christ sans souillure que d'être engagé par le mariage dans la contagion mondaine. J'abandonnerai ma fiancée du pays de Bourges et je m'attacherai par la foi à l'Église afin que je ne démente pas par mes oeuvres les sentiments que j'ai dans le coeur.» Roulant ces pensées dans son esprit, il arriva devant l'abbé, et s'étant jeté à ses pieds, il lui découvrit ses sentiments intimes en versant des larmes. Et celui-ci, rendant grâces à Dieu de la foi de ce jeune homme et lui adressant une allocution sacerdotale, lui fit couper les cheveux et l'admit dans les rangs de la milice monastique. Dès ce moment, celui-ci se montra si plein d'humilité à l'égard de ses frères, de charité envers tous, et il parvint à un si haut degré de sainteté, que tous lui étaient attachés comme à un proche parent. En sorte que, l'abbé étant mort, il fut appelé par le choix de ses frères à le remplacer.

Un certain dimanche, invité à célébrer le saint sacrifice, il dit aux frères : «Déjà mes yeux se couvrent de ténèbres, et je ne puis plus lire dans un livre. Faites-moi donc remplacer par un autre prêtre.» Tandis que le prêtre officiait, il se tenait tout près de lui, et lorsqu'arriva le moment où, suivant la coutume catholique, la sainte offrande devait être bénie par le signe de croix, il aperçut à une fenêtre de l'abside comme une échelle posée, par laquelle descendait un vénérable vieillard, honoré des marques du sacerdoce, qui de sa main étendue bénissait le sacrifice offert sur l'autel. Ces choses se passaient dans la basilique de Saint-Martin; mais personne ne mérita de les voir que lui, et nous ne savons pour quelle raison les autres ne le virent point. Il le raconta toutefois depuis à ses frères, et il n'y a pas de doute que le Seigneur n'ait fait voir ces choses à son fidèle serviteur, à qui il avait daigné révéler les secrets des mystères célestes. Le même saint Venant, en effet, revenant un dimanche, appuyé sur son bâton, de visiter les basiliques des saints après y avoir prié, s'arrêta immobile au milieu du parvis de l'église du saint confesseur, prêtant l'oreille, et les yeux fixés longtemps vers le ciel; puis ayant fait quelques pas, il se mit à gémir et à pousser de longs soupirs. Interrogé par ceux qui l'accompagnaient pour savoir ce que c'était, ou s'il avait aperçu quelque chose de divin, il répondit : «Malheur à nous, nonchalants et paresseux que nous sommes. Je vois, que dans le ciel la solennité de la Liturgie est avancée, tandis que nous, paresseux, nous n'avons pas encore commencé la célébration de ce mystère. Je vous dis en vérité, que j'ai entendu les voix des anges dans le ciel, chantant : «Saint ! Saint !» et proclamant les louanges du Seigneur.» Puis il ordonna que la Liturgie fut aussitôt célébrée dans le monastère. Je ne veux point non plus passer sous silence qu'une fois, comme il revenait encore des églises, selon sa coutume, après y avoir prié, et qu'on chantait à la Liturgie, dans la basilique de Saint-Martin, les paroles de l'oraison dominicale, au moment où les chantres disaient : «Délivrez-nous du malin,» il entendit une voix qui sortait d'une tombe et disait de même : «Délivrez-nous du malin.» Ce qu'on peut bien croire qu'il n'entendit pas sans être d'un mérite parfait. Il lui fut aussi donné, étant venu au tombeau du prêtre Passivus; d'apprendre de lui et la nature de son mérite et la quantité de soulagement qu'il recevait.

Bien que ce soient là de grandes choses, je crois devoir parler maintenant de la grâce que par son intermédiaire le Seigneur accordait aux malades, car il ne faut pas douter, ainsi que nous l'avons dit plus haut, que la Main de Dieu n'ait agi par celui à qui le Seigneur voulut bien faire les grandes révélations que nous avons rapportées.

Un jeune garçon nommé, Paul, qui souffrait de grandes douleurs aux cuisses et aux jarrets, vint trouver le saint, et s'étant jeté à ses pieds, se mit à le prier d'obtenir de la Miséricorde de Dieu, par sa prière, un soulagement à ses maux. Celui-ci pria sur-le-champ; puis ayant frotté les membres du malade avec de l'huile bénite, il le fit reposer sur son lit, et au bout d'une heure, il lui ordonna de se lever. L'enfant se leva et par les mains du saint, fut rendu guéri à sa mère. L'esclave d'un certain Farétrus, qui haïssait son maître, se réfugia dans l'oratoire du saint abbé. Le maître rempli d'orgueil, et profitant de l'absence de l'homme de Dieu, enleva son serviteur et le tua. Mais bientôt il fut saisi de la fièvre et rendit l'âme. Très souvent par ses prières, le saint arrêta des fièvres quartes, tierces et autres. Par le signe salutaire de la croix, il combattit le venin des pustules malignes, et en invoquant le Nom de la Trinité, il délivra du démon les possédés. Souvent il eut aussi à lutter contre les démons, mais il sortit vainqueur de ces combats. S'étant levé de son lit une certaine nuit pour aller dire l'office, il vit deux grands béliers debout devant sa porte, comme s'ils avaient attendu son arrivée, qui sitôt qu'ils l'aperçurent s'élancèrent sur lui avec fureur. Mais lui, leur ayant opposé le signe de la croix, les vit disparaître et entra sans crainte dans son oratoire. Une autre nuit, revenant de l'oratoire, il trouva sa cellule pleine de démons et il leur dit : «D'où venez-vous ?» - «De Rome, répondirent-ils, nous en sommes partis hier pour venir ici.» Et il leur dit : «Retirez-vous, détestables, et n'approchez pas d'un lieu où le nom de Dieu est invoqué !» A ces paroles, les démons s'évanouirent comme la fumée.

L'homme qui avait reçu la grâce d'accomplir ces grands miracles et d'autres semblables, après avoir rempli le cours de la vie présente, sortit du siècle pour jouir de la vie éternelle, et son sépulcre est souvent glorifié par un grand nombre de miracles éclatants. Un démon avait troublé l'esprit d'un serviteur du monastère nommé Mascarpion, lequel en fut possédé pendant trois années et venait faire des contorsions démoniaques au tombeau du saint. Il fut, à ce que nous croyons, délivré de ce démon par la prière du bienheureux et il vécut pendant de longues années sain d'esprit. La femme de Julien, qui était atteinte de la fièvre quarte, fut délivrée de tout feu et de tout frisson dès qu'elle eut touché le tombeau du saint homme. La femme de Baudimond était dans le même cas et elle fut guérie aussitôt qu'elle se fut prosternée et qu'elle eut prié auprès du lit du même saint. Nous avons entendu dire beaucoup d'autres choses de lui, mais celles que nous avons écrites suffisent, si je ne me trompe, pour en établir la créance dans l'esprit des catholiques.

La foi et la confession que nous avons est irrépréhensible puisqu'elle est enseignée dans l'évangile de la bouche même de notre Sauveur, attesté par les sainte apôtres et par les sept Conciles oecuméniques, proclamée sur toute la terre, confirmée par ses propres ennemis qui, avant de se détacher de l'orthodoxie pour se jeter dans les hérésies, avaient, eux aussi ou leurs pères, ou leurs ancêtres, cette même foi; elle est attestée par l'histoire de tous les temps, comme ayant triomphé de toutes les hérésies qui l'ont persécutée et la persécutent, comme vous voyez, jusqu'à nos jours.

Encyclique de 1848

VIE DE SAINT COSME D'ETOLIE

(Suite et fin)

 

Quatrième période

Il va à Chimarra où les habitants vivent dans le luxe grâce au commerce maritime très florissant. Dissensions, jalousies et exploitation des uns par les autres seront bientôt supprimées par l'effet de la prédication de saint Cosme.

Les femmes de Chimarra, en écoutant père Cosme parler des pauvres, rassemblent tous leurs objets de prix à ses pieds et lui promettent de ne plus porter de vêtements précieux. Depuis ce jour, les femmes de Chimarra s'habillent en noir.

Saint Cosme a réconcilié les marchands de Chimarra entre eux. Il y avait, avant son arrivée, beaucoup de disputes et de bagarres causées par la concurrence et le caractère indiscipliné de ces hommes, et certaines aboutissaient à des meurtres. Pour ne pas risquer leur vie, les hommes de Chimarra évitaient les lieux publics et par conséquent, ils n'allaient pas à l'église non plus.

D'autre part, leur sentiment religieux les poussant à construire des chapelles dans leurs maisons, ils avaient même des prêtres qu'ils nourrissaient chez eux.

Saint Cosme, pour lutter contre les dissensions, prêche l'amour chrétien, réduit la tendance des hommes à la vengeance et finit par faire construire l'église de la Toussaint, commune à tous les chrétiens, ainsi que des écoles pour lesquelles il conseille de réunir le matériel en démolissant les chapelles privées. Quand certains chrétiens n'osent pas toucher à ces chapelles, saint Cosme monte lui-même et commence la démolition tout seul. Ailleurs en revanche , quand il voit le besoin d'une église, il pose lui-même les fondements, trace les dimensions de l'église et sollicite les hommes à l'aider.

De là, il va à Drimades, à Palassa, à Doukat, à Kanina, à Valona puis à Berat, où il est accueilli par Kourt Pasha, le gouverneur turc, qui lui offre une chaire.

Partout où il va, son premier souci est d'ériger des écoles. Il en érige au moins 1200. Son activité est admirable. Il a réuni, par exemple, en trois jours, 10000 grosi pour la construction de la faculté de Prebeza, et à Parga, 16000 grosi dans le même but. Sommes considérables, puisque le salaire mensuel d'un instituteur était seulement de 8 grosi à l'époque.

De Berat, il monte à Tirana et plus haut. Puis, en passant par la Thessalie, il revient à Epire. Il est espionné par les Italiens qu'il traite avec politesse.

Le père Cosme attribuait une très grande valeur au ministère du prêtre. Il disait : "Il faut savoir qu'un prêtre est plus grand qu'un ange, car il est médiateur entre Dieu et l'homme et il lui est donné la grâce de faire la liturgie, que les anges contemplent en tremblant."

Nous pouvons donc imaginer avec quelle dévotion et quelle attention il servait lui-même la liturgie. Il disait aux fidèles : "Allons, mes frères en Christ, bavardez-vous dans l'église ?"

"Nous bavardons, saint de Dieu."

"Et vous, saints prêtres, qu'est-ce que vous leur dites ?"

"Nous leur disons de ne pas parler, mais ils ne nous écoutent pas."

"Et pourquoi ? Il me semble que c'est de votre faute. Mettez le lutrin au milieu de l'église et lisez paternellement et à voix haute pour que tous les chrétiens entendent. Car lorsqu'on écoute, on ne parle pas. Autrement, si vous lisez devant l'icône du Christ et en murmurant, les chrétiens, hommes ou femmes, puisqu'ils n'entendent pas, se mettent à parler entre eux. Elles, par exemple, discuteront laquelle est la mieux habillée ou qui porte les plus beaux bijoux, puis elles partiront et n'auront pas envie de revenir. Et elles pèchent à cause de vous et vous péchez aussi."

Ses paroles et sa volonté faisaient loi. Il a obtenu, entre autres, qu'on déplaçât le jour du marché du dimanche au samedi, malgré l'opposition acharnée des Juifs.

Il travaille beaucoup à cette époque. On penserait qu'il sait que la fin de sa vie terrestre approche. Il écrit des lettres aux villes, aux villages, à son frère et il crée des centres de mission. En passant par Premeti et Tempeleni il aboutit à Berat. Il prêche sans cesse, suivi par 10000 personnes. Il fait encore plus de miracles. Il confesse les foules, sa vie intérieure, il la garde jalousement, comme la veut Dieu, et il la cultive. C'est elle qui lui donne la force de poursuivre sa mission. Saint Cosme ressemble à l'océan, qui s'agite à la surface, mais est calme au fond. Il s'applique avec passion à tenir la nation grecque attachée à la foi des saints Pères. Il leur dit : "Je vous dis et vous commande : même si on vous brûle le corps, même si on vous le rôtit, même si on vous prend toutes vos possessions, ne vous indignez pas. Cédez-les : ils ne sont pas à vous. Tout ce dont vous avez besoin, c'est votre âme et le Christ. Ces deux, même si le monde entier tombe sur vous, personne ne peut vous les prendre, sauf si vous les donnez de votre propre gré."

Lui-même est décidé de se sacrifier pour sa foi. "Je prie mon Christ - disait-il - de me donner l'occasion d'offrir mon sang pour son amour, comme Lui a offert le sien pour mon amour."

Et Dieu a exaucé son désir.

En lutte avec les Juifs, qui étaient hostiles aux chrétiens, lorsqu'il change le jour du marché du dimanche au samedi, il les irrite encore plus contre lui-même. Il le savait bien puisqu'il écrivait : "Mille chrétiens m'aiment et un me déteste, mille Turcs m'aiment et un pas beaucoup, mille Juifs souhaitent ma mort et un seul ne la veut pas." '

Les Juifs donnent 25000 grosi au tourt Pasha pour le faire tuer.

Père Cosme va au village de Talikodasi pour prêcher, puis se dirige avec d'autres vers le village de Sainte Trinité. Comme il y entre, il voit un khodja (prêtre turc). Il dit à ses compagnons de l'attendre dans l'église, pendant qu'il ira voir le khodja. A partir d'ici, c'est un diacre du père Cosme qui raconte :

"Tout le monde attendait dans l'église pour écouter saint Cosme mais celui-ci a été enlevé par le khodja et sept autres Turcs. Ils l'ont pris, les impies, et ils étaient prêts à partir à cheval. J'ai dit au père Cosme : - Je te suivrai, même si je dois mourir dans la rue. - Il m'a dit : - Viens !, puis, comme nous marchions ensemble : - As-tu pris ma soutane ? Va, prends-la !" Et quand je revenais vers lui, les barbares m'ont pris la soutane, m'ont donné des coups de bâtons et ne m'ont pas laissé aller avec le saint.

Ils l'ont emmené vers la rivière. Saint Cosme leur a demandé de le laisser dire une prière, et pendant qu'il la disait, il a marqué d'un signe de la croix les quatre points cardinaux : l'Est, l'Ouest, le Nord et le Sud. Sur la rive, il y avait un arbre. Ils ont noué une corde à la selle du cheval et lui ont passé la corde au cou. Ils allaient lui lier les mains, mais il les tenait croisées sur son coeur, avant de s'étrangler. Ainsi a-t-il livré son âme au Christ. Après l'avoir déshabillé, ils l'ont jeté à la rivière. Les chrétiens se sont précipités pour prendre son corps saint, mais ils ne l'ont pas retrouvé. Quelques jours plus tard, un prêtre, nommé Marc, a fait le signe de la croix et est allé au milieu de la rivière, et là, par miracle, a trouvé le corps de saint Cosme debout dans l'eau, les mains croisées sur sa poitrine. Il l'a porté jusqu'à l'église de Kalikondasi où il l'a enterrée.