Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes

sous la juridiction de S.B. Mgr. André

archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 33

NOVEMBRE 1988

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

Tel : 00 33 (0) 4 68 96 1372

 SOMMAIRE
NOUVELLES

VIE DE SAINT COSME D'ÉTOLIE

HOMÉLIE

LES FOLS EN CHRIST EN RUSSIE AU COURS DES XVe ET XVIe SIECLES


NOUVELLES

Le temps passe et de notre publication mensuelle ou bimensuelle devient finalement une publication "bisannuelle malgré notre bonne volonté de faire mieux.

En été, avec une partie de fidèles,nous étions rassemblés pendant un mois au foyer. J'avais amené de la Grèce quelques personnes et notre séjour s'est passé pour le mieux. Pourtant l'avenir de notre foyer est encore très incertain à cause des problèmes financières. Je comptais un peu trop sur nos fidèles et sur ceux qui sont concernés. Cependant la Providence ne nous laisse pas car d'où j'espérais le moins l'aide noue vient, c'est-à-dire de nos fidèles d'Amérique qui ne m'ont pas oublié malgré les années passées où je n'y vais plus.

Avant un mois furent baptisés à Kératéa (Grèce) deux personnes de France :André,un étudiant grec et Brigitte, dont la soeur fut baptisée à Noël passé.

Plaise d Dieu, je reviendrai en France pour les vacances de Noël - en trois mois donc.

Bien à vous hm. Cassien

Le mal ne nous apparaît jamais dans sa nudité, dans sa vraie nature.Le vice n 'aurait aucune efficacité, s'il ne se colorait de quelque beauté capable d'en susciter le désir chez l'homme qu'il veut tromper. En réalité, il y a un mélange dans la nature du mal : ses profondeurs recèlent la perdition, comme une ruse cachée, mais la surface est trompeuse, car elle offre en quelque sorte les apparences du bien.

saint Grégoire de Nysse

VIE DE SAINT COSME D'ÉTOLIE

Traduite du grec par Paraskève Maragou

 

Saint Cosme est né en 1714. Il est originaire de Megadendron, petit village de la Trichonide montagneuse d'Étolie d'où son nom.

"Ma patrie, disait-il lui-même, "la fausse, la terrestre et la vaine, c'est la région d'Apocouron; mon origine : ma mère et mon père qui étaient de vrais orthodoxes très pieux."

Saint Cosme est né pendant que la Grèce était soumise à l'empire ottoman.

Qui aurait pensé que le petit garçon qui marchait pieds nus entre les ruines et faisait paître ses quelques chèvres, obtiendrait la réunification de la Grèce et délivrerait les Grecs de ceux qui les oppressaient corps et âme.

Saint Cosme a fréquenté, pendant son enfance, de nombreux monastères, qui, par leur fidélité à la Tradition et leur amour de Jésus Christ, ont grandement contribué à la formation de son caractère. De plus, il admirait les intellectuels qui luttaient pour le développement culturel des Grecs; mais il admirait encore plus saint Jacques qui a sacrifié sa vie pour l'amour de Jésus.

Il a atteint sa vingtième année sans avoir appris à lire.

Il ne pouvait souffrir de voir les Grecs sous le joug et il voulait faire quelque chose pour eux. "Ne voyez - disait-il - que les hommes sont devenus des bêtes ?"

Un jour, quelques paysans lui avaient commandé le tissage d'un assez grand nombre de sacs qu'ils n'ont finalement pas payé.

Déçu, il quitte le village afin d'aller apprendre à lire pour leur enseigner l'équité. Il abandonne son outil de tisserand et se rend à Sigditsa où il y avait une école. De là, il va à l'école de Bragiana. En très peu de temps, il apprend les lettres.

Il lit l'évangile où il découvre de quoi réjouir son coeur pur. Maintenant, il n'a qu'un seul désir : transmettre aux hommes, qui sont dans la servitude, ce qu'il a appris.

Il commence alors comme instituteur à Lobotina sans passer ni par l'université ni par le collège. Mais ce qui l'animait était suffisant : l'amour des enfants, (mots que l'on trouve souvent dans la bouche des enseignants,mais qui ne sont pas vécus par eux.) C'est pour cet amour qu'il a été appelé l'instituteur du 18e siècle. Et cet amour fait des miracles.

Saint Cosme avait sa manière propre d'imprimer dans la mémoire et l'âme des enfants ce qu'il disait. Jamais il n'était assis pendant les cours, et son activité n'était pas limitée à l'École. Il fallait assainir aussi le milieu social.

Il prêche à l'église du village et il donne des conseils aux paysans. Il étend son influence aux autres villages de son pays. A Taxiarqui où siègent les Turcs, il érige une école pour enseigner les enfants grecs. Son travail était épuisant, mais il était satisfait d'entendre les enfants réciter : "J'aime l'école, je rends honneur à mon instituteur, je m'incline devant mon père, je respecte ma mère et je crains respectueusement mon frère aîné. Frères et pères, adorez Dieu avec crainte et respectez les prêtres. L'homme non cultivé ressemble à du bois brut. Toi, notre bon instituteur, tu nous instruis très bien et tu nous commandes d'apprendre très vite les Écritures inspirées que nous ont léguées les saints apôtres, saint Basile et le sage Salomon. Laisse-nous rentrer chez nous et demain matin, celui qui n'arrivera pas à l'heure, recevra vingt coups de bâton , et le plus petit, douze. Mon Dieu, par l'intercession de ta Toute Sainte Mère, pardonne-nous. Amen."

Les temps sont difficiles. Il a beaucoup de projets en tête. A ce moment difficile de sa vie, tel un tournesol, il tourne vers la lumière éternelle de l'évangile. L'évangile le pousse vers la perfection. Poussé par sa soif d'absolu, apprenant la création d'une école sur la Sainte Montagne, il y court parmi les premiers pour recevoir l'enseignement des grands professeurs de l'époque : Eugène Boulgaris, le père Palamas, etc. Il y suit des cours de philologie, de sciences physiques, etc.

Il disait : "Mes frères, j'ai étudié pendant cinquante ans maints livres sur les Hébreux, les Grecs de l'Antiquité, les impies et les hérétiques, cherchant la sagesse partout et j'ai conclu que toutes les croyances sont fausses, excepté la nôtre

chrétienne orthodoxe et sainte." On peut imaginer la lutte qu'il mène sur la Sainte Montagne pour approfondir sa vie spirituelle : "J'y suis resté 17 ans," disait-il, pleurant mes péchés et les vôtres."

Il était encore loin de l'impassibilité : "J'étais avare et j'aimais l'argent, mais je glorifiais Dieu et je glorifie mille fois mon Jésus- Christ pour m'avoir sauvé de cette passion."

Les efforts sont ardus, les embûches nombreuses, mais le Seigneur a dit : "Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Car, Je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas."(Luc 13,24)

Dans son isolement, il trouve réconfort dans l'évangile : En approfondissant les saintes Écritures, j'ai trouvé des sens divers comme autant de perles, de diamants, des trésors de joie, de vie éternelle. "

C'est à 45 ans seulement qu'il accepte de devenir prêtre car il voulait d'abord se sentir suffisamment fort pour supporter cette charge.

Prêtre au monastère de Philothéou il tombe dans une semi-disgrâce auprès des autres moines parce qu'il donne plus d'importance au progrès spirituel qu'à la vie matérielle du monastère.

Pendant ce temps le peuple est accablé. Les chrétiens ne sont plus baptisés faute de prêtres et tout sentiment religieux est étouffé

En 1730 sur 350 000 personnes 200 000 étaient musulmanes. En Albanie sur 350 000 habitants il n'y avait que 50 000 chrétiens.

Cettesituation préoccupe les esprits forts qui se réunissent en secret et initient des disciples à la Grande Idée. Cosme est parmi ces initiés. Il s'interroge est-il capable de devenir apôtre ? Est-ce un péché que de se le demander ? Il doute et cette pensée le torture. En lisant l'évangile il trouve une parole de Jésus qui lui enlève l'embarras qui creusait son coeur comme un ver.

Dieu a mis Cosme sur le chemin ouvert par les prophètes et les apôtres.

A cette heure il pense aux hommes et femmes aussi nombreux que les étoiles du ciel et qui ont fait le sacrifice de leur vie

Première étape

Elle commence en 1760. Il se rend à Constantinople le centre de l'Orthodoxie pour recevoir du patriarche la permission écrite de prêcher la parole de Dieu. Cela parce qu'il désirait que son action soit sanctifiée par l'Église et pour éviter des obstacles de la part des Turcs.

Son frère Chrysanthe hiéromoine lettré lui donne pour aider cette grande mission quelques rudiments de rhétorique.

Il part pour la Thrace et la Macédoine mais il y échoue car inconnu et débutant il est reçu avec froideur et indifférence.

Se souvenant de son pays natal malheureux il se dirige vers lui tout en enseignant. Il arrive en Thessalie au monastère Proussou d'Eurytanie. Il y fonde une école conservée jusqu'à nos jours pour instruire la nation. Ses paroles sont écoutées même par un meurtrier qui des années auparavant avait tué un moine du monastère. Ce meurtre n'était connu par personne. Saint Cosme interrompt soudainement son discours pour dire en regardant au fond des yeux de l'assassin : "Tes mains sont tachées du sang d'un moine." Le meurtrier est confondu. Le père Cosme l'invite à se confesser et lui donne des conseils pour son salut. Il est remarquable que saint Cosme a fait beaucoup de miracles mais c'était un besoin car le christianisme était déraciné et son existence même menacée. Dieu accorda sa grâce au saint pour ramener la nation sur le bon chemin.

Il avoue qu'il ne comprend pas lui-même les choses incroyables qui se produisent à travers lui.

De Proussou il descend en Trichonide et arrive au village de Megadendron De la maison paternelle il se rend souvent aux villages voisins.

Il visite les monastère pour prêcher; plusieurs fois il doit monter sur un arbre parce qu'il est petit de taille. Peu après il fabrique une petite chaise qu'il emmènera partout avec lui .

De 1760 à 1763 il parcourt toute la région prêchant partout où il peut rassembler les opprimés dans les églises aux champs en plein air.

Il insiste tout particulièrement pour que le dimanche soit sanctifié car c'est le jour du Seigneur. Il faut travailler pendant six jours pour les besoins terrestres et se reposer le dimanche pour aller à l'église et s'occuper du salut de son âme.Les revenus gagnés le dimanche sont maudits et vous attirez le feu sur votre maison et non la bénédiction. Laissons les vains bavardages et prenons souci d'orner notre âme par des paroles et des habitudes qui plaisent à Dieu pour en faire l'épouse ,de notre Jésus. N'en profitons pas pour festoyer sous prétexte que ce jour est grand Qui travaille le dimanche sera puni."

Une femme est allée pétrir son pain un dimanche et celui-ci est sorti du four comme une pierre. De même est mort le boeuf de quelqu'un qui labourait son champ un dimanche.

Certains Grecs parmi les riches possédants gouvernent les villages et sont au service des Turcs. Ceux-là torturent les chrétiens bien plus que les Turcs et excitent les chrétiens à apostasier. Père Cosme voyait qu'il provoquait leur indignation lorsque retenus par l'écoute de ses paroles les cultivateurs tardaient, mais il supportait en pensant que nul n'est prophète dans son pays. Ces traîtres finissent par le faire arrêter par les Turcs pour se débarrasser de lui.

Une fois libéré il repart pour Constantinople afin de redemander la bénédiction du patriarche et il recommence son deuxième périple.

à suivre


HOMÉLIE

de saint Jean Chrysostome (suite)
sur ces paroles de saint Paul à Timothée :
"Use un peu de vin à cause de ton estomac et de tes fréquentes infirmités". (I Tim 5,23)

 

Le texte que nous expliquons condamne les hérétiques qui s'élèvent follement contre le don de Dieu : Si le vin était au nombre des choses prohibées, jamais Paul n'en eût permis l'usage, jamais surtout il ne l'eût recommandé. Cette parole ne s'adresse pas seulement aux hérétiques, mais s'adresse encore à plusieurs de nos frères, qui, dans leur simplicité, parce qu'ils auront vu des hommes s'avilir par des excès déplorables, au lieu de ne blâmer qu'eux, blasphèment en quelque sorte le présent que Dieu nous a fait, et s'écrient : périsse le vin. Et nous, disons-leur : Périsse l'intempérance. Le vin est l'oeuvre de Dieu, l'ivresse est celle du diable. Ce n'est pas le vin qui fait l'ivresse, c'est la débauche. N'accusez pas la créature du Tout-Puissant; ne vous en prenez qu'à la folie de votre frère. Quoi ! vous négligez de redresser et de punir le prévaricateur, pour calomnier la Bonté divine !

Lors donc qu'il nous arrivera d'entendre certains hommes exprimer ces fausses idées, réduisons-les au silence. Non, encore une fois, ce n'est pas l'usage, c'est l'excès qui fait l'ivresse, l'ivresse, cause de tant de maux. Le vin nous a été donné pour ranimer le corps abattu, non pour détruire la vigueur de l'âme; pour guérir l'infirmité de la chair, non pour rendre l'esprit malade. Gardez-vous, en usant immodérément des dons du Créateur, d'être une occasion de chute pour les ignorants et les insensés. Quoi de plus lamentable que l'ivrognerie ? L'homme ivre est dans un état de mort, bien qu'il ait encore une âme; c'est un démon, un démon qui s'est fait tel de son propre mouvement. L'ivresse est une maladie volontaire indigne de pardon, une ruine sans excuse, le déshonneur commun de notre nature. L'esclave de ce vice honteux n'est pas seulement inutile à toutes les sociétés, impropre à toutes les affaires privées ou publiques; c'est un être dégradé dont le simple aspect est intolérable, dont l'odeur révolte les sens : son haleine fétide, sa démarche chancelante, sa parole embarrassée inspirent la répulsion et le dégoût. Mais le plus grand de tous les malheurs, c'est que cette maladie ferme l'entrée du ciel à tous ceux qui en sont affectés; elle les met dans l'impuissance d'acquérir les biens éternels; après avoir fait leur tourment sur la terre, elle leur réserve pour l'avenir des châtiments tout autrement épouvantables. Ainsi donc, coupons court à cette fatale habitude, et soyons dociles à la parole de Paul : «Uses d'un peu de vin.» Et ce peu, ne le permet-il encore qu'à titre de remède; il ne l'eût pas prescrit à son disciple, si l'infirmité de celui-ci ne l'eût exigé. Nous devons, en effet, régler d'après les nécessités et les circonstances les aliments et les boissons que nous avons en notre pouvoir; jamais il ne faut aller au delà du besoin, rien ne doit se faire aveuglément et sans raison.

Après nous être édifiés sur la sollicitude de Paul et la vertu de Timothée, allons, et que notre discours aborde maintenant la solution des questions proposées. Quelles étaient ces questions ? Il est nécessaire de les formuler de nouveau, pour que la réponse soit plus facile à comprendre. On demande pourquoi Dieu permettait qu'un homme aussi saint et chargé d'affaires aussi importantes fût accablé par la maladie; comment ni lui-même ni son maître ne purent opérer la guérison, et furent obligés de recourir au vin comme au seul remède efficace. Voilà bien les difficultés qui ont été soulevées. C'est le moment de les résoudre, mais de telle façon que tous ceux qui subiront, soit les mêmes épreuves, soit la pauvreté, la faim, les chaînes, les tortures, les tentations, les calomnies, ou n'importe quelle autre calamité de la vie présente, alors même qu'ils seraient un objet d'édification par leur vertu, de respect par leur élévation, d'admiration par le caractère de leur vie, trouvent dans nos paroles un moyen évident et sûr de justification contre ceux qui voudraient se faire de leur infortune une arme pour les attaquer. Que de personnes n'avez-vous pas entendues qui tenaient ce langage : Pourquoi cet homme si modeste et si doux est-il chaque jour traîné devant les tribunaux par cet autre si méchant et si colère ? Pourquoi Dieu souffre-t-Il de semblables injustices ? Un tel est mort, victime d'une fausse accusation. Celui-ci, dira-t-on encore, a péri dans les flots; celui-là a roulé dans un précipice. Et que de saints personnages ne pourrait-on pas citer qui, dans ce siècle ou les siècles antérieurs, ont éprouvé des tribulations de toute sorte ? Pour découvrir la raison de tout cela, pour ne pas en être ébranlés vous-mêmes ou ne pas laisser le prochain en butte à ce scandale, écoutez avec la plus vive attention ce que nous avons actuellement à vous dire.

Toutes les diverses causes des afflictions auxquelles les saints sont sujets, je puis les réduire au nombre de huit. Appliquez donc tous votre esprit à recueillir chacune de mes paroles, sachant bien qu'il n'y aura plus pour nous désormais de justification possible si nous sommes scandalisés par les accidents qui peuvent survenir; si, lorsque nous pouvons les expliquer de tant de manières ? ils étaient sans cause à nos yeux, et nous jetaient par là même dans le trouble et l'abattement.

Premièrement, c'est pour que la grandeur des mérites et des prodiges ne porte pas les saints à l'orgueil, que Dieu permet qu'ils soient affligés. Secondement, c'est de peur que les autres n'aient pas d'eux une opinion qui dépasse les bornes de la nature humaine, et les regardent comme des dieux et non plus comme des hommes. Troisièmement, c'est pour que la vertu divine éclate dans leurs souffrances et triomphe dans leurs infirmités, en les rendant supérieurs à eux-mêmes, en augmentant les fruits de leur prédication. Quatrièmement, pour que leur patience devienne plus éclatante, non en vue de la récompense promise à ceux qui servent le Seigneur, mais bien de la reconnaissance qu'ils montreront envers Lui, puisque leurs maux eux-mêmes en seront l'occasion et l'objet. Cinquièmement, c'est là pour nous un magnifique argument de la résurrection future : en voyant, en effet, un homme juste et plein de vertu souffrir des maux sans nombre, partir de ce monde en cet état, malgré vous, à ce spectacle vous penserez au jugement à venir. Si l'homme ne renvoie pas sans paiement et sans récompense ceux qui ont travaillé pour lui, Dieu pourrait-il se résoudre à laisser sans couronne ceux qui pour sa gloire ont supporté de si rudes labeurs ? Et s'il ne veut pas les frustrer du prix qu'ils ont mérite, il faut bien qu'après la fin de la vie présente il y ait une seconde vie où soient rémunérés les travaux de la première. Sixièmement, les saints sont affligés pour que nous-mêmes, quand nous sommes dans l'adversité, ayons une consolation, un adoucissement à nos peines, en portant nos regards sur eux, en rappelant à notre mémoire les maux qu'ils ont endurés. Septièmement, c'est de peur que, lorsque nous vous exhortons à l'imitation de leurs vertus, lorsque nous disons à chacun de vous : Imitez Paul, imitez Pierre, vous imaginant peut-être, au souvenir de leurs sublimes actions, qu'ils étaient d'une nature différente, vous renonciez à suivre leurs exemples. Huitièmement, c'est afin que, lorsqu'il s'agit de bonheur ou de malheur, nous sachions quels sont ceux à qui le premier appartient, ceux dont le second est le partage.

Telles sont donc les causes annoncées; il me reste à les appuyer toutes sur les témoignages de l'Écriture, à vous montrer catégoriquement que ce ne sont pas là les inventions de la sagesse humaine, mais bien tout autant d'oracles consignés dans les livres saints. De la sorte, notre discours sera plus digne de foi et s'établira mieux dans vos âmes. Que ce soit, d'abord, pour inspirer aux saints la modestie et l'humilité, pour les empêcher de s'enorgueillir de leurs oeuvres et de leurs miracles, que Dieu les soumette à la tribulation, c'est le prophète David et Paul qui vont également nous le dire. Voici comment l'un s'exprime : «Il m'est bon, Seigneur, que Tu m'as humilié, pour que j'apprenne l'équité de tes jugements." (Ps 118, 71). L'autre dit à son tour : «J'ai été ravi au troisième ciel et transporté dans le paradis;» puis il ajoute : «Et de peur que la grandeur des révélations ne m'exalte, l'aiguillon de la chair m'a été donné, l'ange de Satan, pour qu'il m'humilie de ses soufflets.» (II Cor 12, 2-4,7. Quoi de plus manifeste ? Pour que je ne m'enorgueillisse pas, dit-il, Dieu a permis que je sois souffleté par les anges de Satan. Par ces derniers mots il ne désigne pas certains démons; il entend parler des hommes qui servent de ministres à Satan, des païens, des tyrans, des Grecs, qui ne cessaient de lui susciter des obstacles et de le persécuter. Voici quel est le sens de ses paroles : Le Seigneur eût pu me mettre à l'abri de toutes ces persécutions et de toutes ces calamités; mais comme Il m'avait élevé jusqu'au troisième ciel, comme le paradis s'était ouvert devant moi, de crainte qu'une telle faveur ne m'inspirât des pensées de vaine complaisance, Il a voulu que je fusse ainsi tourmenté, il a permis aux anges de Satan de me souffleter par ces humiliations et ces tortures. Tout parfaits, tout admirables que puissent être Pierre et Paul et tous ceux qui leur ressemblent, toujours est-il qu'ils sont hommes, et ce n'est qu'à force de circonspection qu'ils peuvent se garantir de l'orgueil, et les saints plus que tous les autres; car rien n'expose à la vaine complaisance, comme la conscience des mérites acquis et la sécurité dont une âme se berce. C'est pour les prémunir contre ce danger que le Seigneur les laisse en butte aux tentations et aux tribulations, seules capables de les retenir dans le devoir et de leur inspirer dans toutes les actions de la vie la modération et la prudence.

En cela se manifeste d'une manière éclatante la Puissance de Dieu : c'est ce que vous apprenez de la bouche même de l'Apôtre; car il avait établi déjà cette vérité. Ne dites pas, en effet, à l'exemple des infidèles, que le Seigneur en permettant ces infirmités se montre faible Lui-même, qu'il ne peut pas soustraire les siens au danger, puisqu'Il les abandonne à de continuelles afflictions; remarquez plutôt que, bien loin d'y voir une preuve de faiblesse, Paul y découvre à tous les regards une révélation de la force divine. A peine a-t-il dit : «L'aiguillon de la chair m'a été donné, l'ange de Satan qui m'humilie de ses soufflets,» qu'il ajoute : "C'est pour cela que j'ai demandé trois fois au Seigneur de l'éloigner de moi; et le Seigneur m'a répondu. Ma Grâce te suffit; car ma Force éclate dans la faiblesse." Je me montre fort, dit Dieu, quand vous êtes infirmes. C'est par vous, malgré vos défaillances, que la parole de l'évangile s'accroît et se répand en tous lieux. Lorsque l'Apôtre, accablé de coups, est jeté dans la prison, c'est lui qui enchaîne son geôlier : ses pieds sont dans les ceps, ses mains dans les fers, et vers le milieu de la nuit la prison est ébranlée par le chant sacré des hymnes. Vous le voyez, la vertu de Dieu n'est jamais plus grande que dans nos infirmités. Si Paul, libre de toute chaîne, avait ébranlé cette maison, la merveille eût été moins étonnante. - Demeure dans les fers, semble lui dire son divin Maître, et que les murs chancellent de toutes parts, et que les captifs soient délivrés, afin que mon Pouvoir ressorte mieux de leur délivrance, accomplie qu'elle sera par le ministère d'un prisonnier étroitement enchaîné. - Voilà ce qui frappa surtout le gardien de la prison; c'était de voir un homme soumis à une aussi dure nécessité et qui par le seul effet de sa prière secoue les fondements, ouvre les portes, délivre les captifs.

Et ce n'est pas seulement dans cette circonstance qu'une telle merveille s'accomplit; elle se renouvela plusieurs fois en faveur de Pierre, de ce même Paul, et des autres apôtres; on a toujours vu la divine grâce s'épanouir au milieu des persécutions, briller au sein des souffrances, et publier ainsi sa vertu. Voilà pourquoi cette parole : «Ma grâce te suffit; car ma force éclate dans l'infirmité.» Or, que beaucoup eussent été portés à regarder les saints comme supérieurs à la nature humaine, s'ils n'avaient pas subi de telles afflictions, c'était bien la crainte que Paul exprimait en ces termes : «Si je voulais me glorifier, je le pourrais sans folie; mais je m'en abstiens, de peur que quelqu'un ne m'estime au delà de ce que, dans ma personne, frappe ses yeux ou ses oreilles.» (II Cor 12,6). Que signifie ce langage ? Le voici : J'aurais pu faire connaître de plus grands miracles; mais je ne l'ai pas voulu, pour que la grandeur même de ces miracles ne donnât pas aux hommes une plus haute opinion de moi. C'est encore pour cela que Pierre, après avoir redressé le boiteux, quand tous les spectateurs étaient en admiration, s'efforçait de réprimer leur élan et de leur persuader que rien de ce qui s'était accompli n'émanait de sa propre puissance, en leur disant : «Pourquoi fixer ainsi vos regards sur moi comme si c'était par mon pouvoir et ma piété que j'ai fait marcher cet homme ?" (Ac 14,12).

A Lystres l'étonnement alla jusqu'à l'idolâtrie; on amenait des taureaux ornés pour le sacrifice et l'on voulait les immoler en l'honneur de Paul et de Barnabé. A Voyez la malice du diable : ceux par lesquels le Seigneur travaillait à purifier le monde de toute impiété, il tâchait de les faire servir à l'introduire, en faisant encore une fois passer pour des dieux ceux qui n'étaient que des hommes. C'est ce qu'il avait réalisé dans les premiers temps; et de là provenait surtout l'idolâtrie comme de son principe et de sa source. Plusieurs, en effet, parce qu'ils avaient triomphé dans la guerre, érigé des trophées, bâti des villes, répandu quelques bienfaits sur leurs semblables, furent tenus pour des dieux, eurent des temples et des autels; c'est de tels hommes que se forma l'interminable série des dieux mythologiques. De peur que cela ne vînt à se renouveler pour les saints, le Seigneur a permis qu'ils aient été chassés, flagellés, exposés à tous les genres de maladies; il fallait que leur extrême faiblesse corporelle et leurs épreuves sans nombre fissent bien voir à tous ceux qui en seraient les témoins, que les auteurs de tant de prodiges étaient de simples mortels; qu'ils n'opéraient rien par eux-mêmes, mais que la grâce toute seule opérait tout en eux. Et dans le fait, si des hommes, pour avoir accompli des choses de peu d'importance et de nulle valeur, reçurent les honneurs divins, à plus forte raison aurait-on décerné ces honneurs aux saints, s'ils n'avaient rien souffert de nos misères humaines, en les voyant accomplir des oeuvres que personne n'avait jamais vues ni ouï raconter. Alors même qu'ils étaient battus de verges, écrasés, liés, exilés, chaque jour exposés à la mort, on ne pouvait encore se défendre de cette opinion sacrilège, que serait-il arrivé si les maux qui sont notre apanage ne les avaient pas atteints ?

Voilà quelle est la troisième cause de leurs afflictions; voici maintenant la quatrième : il ne fallait pas qu'on pût croire qu'ils se dévouaient au service de Dieu par l'attrait des félicités temporelles. Beaucoup de ceux qui vivent dans le désordre, quand leur conduite leur est reprochée, quand on les appelle aux travaux de la vertu, entendant dire que les saints supportent les peines avec joie trouvent en cela même un grief contre ces derniers; et ce n'est pas l'homme seul, c'est encore le diable qui les accuse ainsi. Job était comblé de richesses, il possédait les plus grands biens; interpellé par Dieu sur la vertu de cet homme, l'esprit impur, n'ayant rien à lui reprocher, ne pouvant ni voiler sa propre malice ni ternir la pureté du patriarche, eut aussitôt recours à cette récrimination, en disant au Seigneur : "Est-ce donc gratuitement que Job vous sert ? N'avez-vous pas entouré d'une barrière ses biens soit intérieurs, soit extérieurs ?» (Job 1,9-10). C'est pour la récompense, disait-il, que cet homme pratique la vertu; il est vertueux dans l'opulence. Que fit Dieu ? Voulant bien montrer que les saints ne le servent pas comme des mercenaires, il dépouilla complètement son serviteur, le réduisit à l'indigence et l'affligea d'une cruelle maladie. Reprochant ensuite au tentateur l'inanité de ses soupçons, il lui dit : "Voilà qu'il garde encore son innocence; et c'est en vain que tu m'as demandé de détruire ses possessions.» (Ibid., II,3).

à suivre

L'ancien Macaire à dit : Je pense que si vous agissez selon les plaisirs des hommes, eux-mêmes accuseront votre manque de crainte, mais, si vous avez du zèle pour la justice, quand même ils souffrent un peu, cependant la conscience ne les rendra pas aveugles à ce qui est selon Dieu.

LES FOLS EN CHRIST EN RUSSIE AU COURS DES XVe ET XVIe SIECLES

La folie en Christ, forme d'ascèse et attitude spirituelle, est apparue en Orient (Egypte, Syrie, Grèce), dès les premiers siècles du christianisme. L'imitation des prophètes de l'Ancien Testament, de saint Jean Baptiste, du Christ humilié et crucifié, l'obéissance à la 1e épître aux Corinthiens ("Si quelqu'un parmi vous se croit un sage au Jugement de ce monde, qu'il se fasse fou pour devenir sage; car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu") ont donné les premières impulsions à cet aspect très particulier de la foi. On peut y ajouter le désir de s'écarter d'une religion d'État qui ne suit pas l'idéal de pauvreté et d'humilité enseigné par le Christ et recherché avec ardeur par les véritables enfants de Dieu. Les passages des Écritures qui justifient les départs vers le désert, les larmes, les prières ininterrompues sont nombreux. Ils sont les sources communes qui ont inspiré les saints fols en Christ aussi bien en Orient qu'en Occident.

En Russie, où cette forme de sainteté a commencé à se développer surtout au XIVe siècle, les départs ont eu lieu vers les forêts sombres et inhabitées tenant lieu de désert, mais aussi vers les villes où la folie en Christ a pris une place tout à fait à part.

On peut distinguer chez tous les fols en Christ qui se sont manifestés dans les villes trois aspects principaux que nous nous proposons d'examiner :

1° l'aspect extérieur et la vie apparente;

2° l'aspect caché, l'aspect psychologique, la sainteté;

3° l'aspect social.

A ce dernier aspect, nous en ajouterons un quatrième, qui sera plutôt une réflexion sur les rapports entre le tsar et le fol en Christ, plus particulièrement dans le cas d'Ivan le Terrible.

1. Aspect extérieur et vie apparente

L'aspect extérieur d'un fol en Christ russe n'est pas un simple effet de l'imagination. Il existe un certain nombre d'icônes et de descriptions qui authentifient leur image. Après avoir raconté leurs exploits, les hagiographes donnent aussi leur apparence physique. Certains portraits sont probablement copiés les uns sur les autres, mais il faut croire qu'en regardant par exemple l'icône de Basile le Bienheureux datant de la limite entre le XVIe et le XVIIe siècles, on voit pratiquement son véritable visage. Il est généralement représenté avec une bage et des cheveux gris et sans aucun vêtement ni ornement (ni croix ni chaîne). A la rigueur, certaines représentations plus tardives le montrent avec une sorte de draperie autour des reins. La nudité totale, le haillon autour des reins ou encore la chemise déchirée descendant jusqu'aux mollets, voilà les trois tenues vestimentaires les plus fréquentes pour un fol en Christ. Le saint peut être aussi porteur d'une ou plusieurs grandes croix, d'un cilice, de chaînes qui lui meurtrissent les chairs, d'un bâton, d'un bonnet, etc. Les cheveux et la barbe peuvent être très longs, mais on trouve aussi des jeunes saints imberbes. Le fol en Christ va toujours nu-pieds. On le reconnaît donc de loin à sa tenue.

Ainsi équipé, il se promène dès le matin, hiver comme été, sur les places publiques, sur les marchés, devant les églises. Car il faut en effet qu'il y ait le plus de monde possible, un public devant lequel le fol en Christ jouera sa pantomime. Il occupe sa place dans le monde du spectacle de son époque, car dans la Russie ancienne, où le théâtre n'apparaît que timidement au XVIIe siècle, le spectacle se joue dans la rue. On y guette le passage du prince ou de l'évêque, on assiste le jour des Rameaux à la «marche à dos d'âne» lorsque le tsar conduit un âne sur lequel est installé, en personne, le patriarche chef de l'Église, alors que des jeunes gens étendent sous leurs pas des kaftans multicolores. Les processions, les distributions d'aumônes par le tsar dans les nuits précédant les grandes fêtes, les banquets princiers, sont autant d'occasions pour se divertir et s'émerveiller. Depuis son tout jeune âge, l'homme médiéval n'est pas seulement amateur de spectacles, il en est aussi un participant. S'il aime le grand spectacle, Il ne dédaigne pas le petit : celui des bouffons, bateleurs, jongleurs de toutes sortes, aux côtés desquels se profile et se contorsionne la figure grotesque, risible, mais aussi émouvante et inquiétante du fol en Christ. Car ce dernier finit par dominer les autres occupants de la scène par son caractère insolite, voire scandaleux ou tragique. Cet intermédiaire infatigable entre le comique et le tragique, entre le monde du rire et l'horreur de l'enfer et de la mort, entre "ceux d'en haut" et "ceux d'en bas" atteint l'apogée de sa gloire au XVIe siècle. Comment exerce-t-il son art ou plutôt en quoi consistent ses exploits ? Certes il provoque en tous l'étonnement par sa tenue, par son aspect hirsute, sa nudité ou ses haillons, son ascèse qui le rend insensible au froid et à la faim. Tantôt on le verra passer tout nu à travers la ville, sous la neige, les yeux levés vers le ciel en murmurant ses prières. Tantôt il se rendra dans une église pour prier ou au contraire pour scandaliser les assistants. Les hagiographes désignent certains de ses actes par le terme passe-partout «il faisait des saletés». On peut le voir aussi renverser les paniers au marché ou invectiver la foule, ou se promener dans les bains réservés aux femmes, se mêler aux ivrognes et aux prostituées, mais cela dans le but de les sauver et en gardant sa propre intégrité. Il prophétise parfois sur les places, dans les églises ou dans l'ombre de sa cellule et voit ses prophéties se réaliser. Enfin, honneur suprême, il peut être invité à la table d'un haut dignitaire ou même du prince ou de l'évêque, dont il s'est pourtant moqué la veille. A ce festin, IL se rendra en chemise ou pourquoi pas tout nu, et il sera accueilli avec respect. En l'apercevant, d'aucuns diront : «Voilà le fou», d'autres se signeront en disant : "Voilà le saint" ou bien : "Voilà le fol en Christ." De toute manière, personne ne l'ignorera, ni ceux qui le lapideront ni ceux qui lui feront l'aumône, ni ceux qui prêteront une oreille attentive à ses prophéties, en ayant, comme le dit l'évangile, "des oreilles pour entendre."

2. Aspect cache, aspect psychologique, sainteté

Il nous faut maintenant tenter de pénétrer dans la vie cachée, secrète, de ces fols en Christ. Car ce que voit d'eux l'habitant des villes, le prêtre ou le prince n'est en réalité qu'une enveloppe, un vêtement de scène ou une attitude sous lesquels se dissimule l'ascète. A la tombée de la nuit, il va se cacher dans un lieu dénué de tout confort, cave, étable, cabane abandonnée ou même il reste dehors, grelottant, appuyé au mur d'une église ou d'une maison. Là, il déguste les quelques croûtons qui lui restent après avoir partagé avec tous ses frères et il se met à prier, immobile, les yeux levés vers le ciel. Peut-être restera-t-il ainsi la nuit entière, ou peut-être s'accordera-t-il quelques heures de sommeil. La vocation de son étrange mission peut lui être venue à la suite d'un rêve au cours duquel il a entendu un appel d'en haut, pendant un service religieux, dans l'obscurité d'un monastère, sous l'influence des Écritures, par besoin d'imiter un modèle dont on lui a fait l'éloge, ou encore de suivre l'exemple d'un fol en Christ qu'il a pu voir et admirer. Son sacrifice ne connaît aucune limite. Il rompt tous ses liens affectifs, se dépouille entièrement de ses biens matériels et, dans cette nudité totale, il simulera la folie. L'homme normal, intelligent, parfois riche, devient tout à coup un loqueteux gesticulant et sans abri. Cette simulation signifie abandon de la raison, déformation de la personnalité au point de la rendre méconnaissable, rejet de l'aspect habituel de l'être humain avec tous ses attributs extérieurs et intérieurs, sauf la croix et la prière. Ayant opéré sa transmutation, il n'aura pas besoin d'adaptation quotidienne à ce nouvel état. La transmutation sera rapide, définitive et l'homme qu'il était avant restera désormais muet, avec l'interdiction de se manifester. Certains fols en Christ ont éprouvé le besoin de faire de courts séjours dans des monastères «pour recharger les batteries», mais, cela fait, ils retournaient avec ferveur à leur saint vagabondage. Le fol en Christ deviendra en quelque sorte l'antithèse de ce qu'il était et en même temps la caricature et la honte des hommes dont il dénonce les injustices. Il sera aussi celui qui mettra tout son acharnement à soigner, à pardonner, à guérir, là où le péché a eu raison de la résistance des malheureux, et il montrera ainsi que le bien n'est pas forcément un attribut de la beauté, de la richesse ou de l'intelligence. Le renoncement à son corps et à sa raison lui permettra d'acquérir cette force que ceux-là même qui le méprisent finiront par craindre et respecter. Il est en somme celui qui porte le vêtement de la folie pour enseigner Dieu aux hommes.

Mais il faut être à la fois bien malin et bien attentif pour savoir à qui décerner la couronne de sainteté. L'apparence, les facéties et même les prières et les prophéties ne peuvent suffire, car personne ne ressemble plus extérieurement à un fol en Christ authentique qu'un simulateur ou tout simplement un véritable fou. En effet, si les fols en Christ simulent la folie, à une certaine époque de leur histoire ils sont contrefaits par "des simulateurs au second degré" qui viennent se produire en public afin de récolter des aumônes tout en prenant certains risques. Si le XVIe siècle voit de nombreux authentiques fols en Christ (on en compte à cette époque quatorze sur un total de trente-cinq fols en Christ russes canonisés), il est aussi dépassé par l'abondance des simulateurs. Les autorités sont forcées de les chasser des églises où leur vacarme perturbe les services. On les oblige à se couper les cheveux et à vivre comme tout le monde sous peine de partir dans un monastère ou d'être chassés de la cité pour subir de durs châtiments. Dès le XVIIIe siècle, la canonisation des fols en Christ s'arrête, comme s'appauvrit d'ailleurs la vie spirituelle et la sanctification en général. Mals le fol en Christ véritable a finalement résisté aux attaques du temps et des hommes, seulement il vivra caché. D'aucuns pensent qu'il en existe encore, à l'heure actuelle.

A l'époque des canonisations, l'Église a pris comme critères de sainteté les miracles accomplis par les fols en Christ avant ou après leur mort. Il s'agissait de guérisons obtenues par leurs prières, de leur vivant, ou sur leur tombe, parfois des années après leur mort. Les innombrables guérisons accomplies par les fols en Christ constituent la véritable preuve de leur sainteté. Les autres phénomènes spectaculaires, tels que les prophéties, la marche sur les eaux, I'ubiquité, qui nous sont contés dans les vies de ces saints ne sont pas des critères de sainteté et tiennent souvent de la légende.

3. Aspect social

Le rôle social du fol en Christ et l'importance qu'il prend au XVIe siècle résultent en fait de nombreux facteurs. En revenant aux XIVe et XVe siècles, on peut constater que les fols en Christ de cette époque sont surtout remarquables par leur ascèse et leur humilité. On peut souligner à ce sujet que les apparences de la folie servaient alors aussi à masquer les actes de sainteté et à préserver le saint de la vénération des hommes. Plus les insultes et le mépris étaient grands, plus les promesses de félicité dans un monde meilleur étaient assurées. Or, au XVIe siècle, l'attitude des fols en Christ est plutôt contraire à l'humilité. Il ne s'agit plus de se faire lapider, il faut démontrer, protester, presque commander. L'époque est plus que jamais troublée. Les Tartars, quoique repoussés aux limites des principautés, ne cessent de s'agiter. Les saints princes serviteurs de Dieu, protecteurs du peuple et de la foi, viennent de s'éclipser devant un monarque absolu. La hiérarchie ecclésiastique et la vie des monastères viennent d'être secouées par la lutte entre saint Nil de la Sora et Joseph de Volotsk, créant un malaise auquel va s'ajouter au XVIIe siècle le schisme des vieux croyants.

Cet aspect social que prennent les exploits des fols en Christ au XVIe siècle mérite d'être développé. C'est en effet le plus grand des paradoxes, car si on pouvait les considérer comme saints; tout en riant de leurs excentricités, comment a-t-on pu admettre leur importance dans la cité et même les ériger en défenseurs ? Pour répondre à cette question, il faut examiner de plus près la situation des grandes villes à cette époque, et surtout celle de Novgorod, berceau des fols en Christ.

A l'époque de son apogée (XIIIe-XIVe siècles), Novgorod était une ville puissante par son commerce et par les territoires qu'elle avait conquis et qu'elle appelait « terre de sainte Sophie» en l'honneur de la cathédrale de Sainte Sophie construite sous Jaroslav le Sage. Peuplée de bojars, d'hommes libres, de marchands, de paysans et d'esclaves, la ville de Novgorod, érigée en république, était gouvernée par des notables élus au cours d'assemblées appelées "vétché" qui réglaient les affaires et devaient aider le prince. Les territoires dépendants étaient gouvernés par des notables locaux.

L'archevêque de Novgorod se trouvait à la tête de l'Église, mais il jouait aussi un rôle politique important : il occupait la première place au conseil gouvernemental, il approuvait par sa bénédiction le choix du "vétché", il jouait le rôle de médiateur vis-à-vis des étrangers, apposait son sceau sur les chartes. Les terres qui constituaient le temporel de l'archevêché étaient immenses et son service était assuré par ses propres fonctionnaires et sa propre armée.

Dans cette ville où les pauvres étaient certes plus nombreux que les riches, il y avait des batailles fréquentes, des révoltes meurtrières. La Lituanie voisine convoitait ce riche territoire, et les Novgorodiens aisés penchaient pour un rapprochement avec cette dernière, mais, en 1478, ce fut Moscou, plutôt aimée des pauvres, qui prit la ville de Novgorod, annexa toutes ses dépendances et lui enleva son organisation de ville libre avec son «vêtché».

Les fols en Christ ne manquaient pas de manifester leur désapprobation devant les iniquités flagrantes dont se rendaient coupables les plus forts. Au début du XVe siècle apparaît au monastère de Klopsk (dans les environs de Novgorod) l'étrange figure du bienheureux Michel. Célèbre par le mystère de son origine, par ses miracles et par ses prophéties, il ne manqua pas d'audace devant les grands de ce monde. A l'évêque Euthyme, prélat vénal qui n'hésitait pas à voler ses moines, il dit : «Les règles autorisent-elles le pasteur à ruiner son troupeau ?» Anéanti par cette dénonciation, l'évêque tomba malade et mourut. De même, à Chemiaka, prince belliqueux qui venait lui demander sa bénédiction, il prédit une fin prochaine s'il ne renonçait pas à ses habitudes meurtrières Le prince périt dans la première bataille qu'il livra après sa visite au saint.

A peu près à la même époque vivait, dans le quartier de Sainte Sophie à Novgorod, le fol en Christ Nicolas Kotchanov et, dans un autre quartier, celui des marchands, le fol en Christ Fédor. Nicolas allait à moitié nu en sautillant dans les rues et jouait sa pantomime, qui n'était pas toujours bien accueillie. Il était séparé de Fédor par la rivière Volkhov traversée par un pont. Les deux bienheureux avaient imaginé de s'amuser à faire le guet afin de s'empêcher mutuellement de traverser ce pont, en faisant semblant d'être des ennemis irréductibles. Ils s'invectivaient tout se en battant à coups de trognons de choux (kotchan). Ce spectacle, connu de toute la ville, était en fait une parodie des disputes et des batailles souvent sanglantes auxquelles les Novgorodiens se livraient à tout propos

Pour Moscou également, le XVe siècle fut une époque de troubles et de calamités. Guerres entre les princes territoriaux et le grand prince de Moscou auquel ils ne voulaient pas se soumettre. Tentative d'union entre l'Église catholique romaine et l'Église orthodoxe grecque, dont Moscou se sépara en nommant son propre patriarche. En ce temps de privations, de désordres, de sécheresse, de famine, de peste, le saint fol en Christ Maxime courait presque nu dans les rues de Moscou en apportant des paroles d'encouragement, de consolation : «A ceux qui tiennent bon, Dieu accorde le salut», disait-il. Aux marchands et aux notables, il lançait : «il y a bien une chapelle dans la maison, mais aussi une conscience avide d'argent». Ou encore : «Il est Abraham par la barbe, mals il est Cham par ses actes». "Tout le monde se signe, mais tout le monde ne prie pas. Dieu met en lumière chaque mensonge. Il ne te trompera pas, mais toi non plus tu ne pourras pas Le tromper».

Des voyageurs étrangers de l'époque ont souligné dans leurs récits l'importance politique prise par les fols en Christ russes du XVIe siècle. Fletcher écrit à ce sujet en 1588 : «En dehors des moines, le peuple russe vénère particulièrement les bienheureux (les fols en Christ) et voici pourquoi : les bienheureux, ainsi que les pamphlets, montrent du doigt les défauts des personnages en vue, à propos desquels personne ne se hasarderait à ouvrir la bouche. Mais il arrive parfois que pour une liberté aussi hardie qu'ils se permettent de manifester, on se débarrasse aussi d'eux, comme il en a été avec un ou deux d'entre eux au cours du règne précédent parce qu'ils critiquaient avec trop d'audace la manière de gouverner du tsar». Le même Fletcher parle aussi d'un fol en Christ qui pourrait être Ivan le Grand Bonnet, dont nous reparlerons.

On voit donc que les fols en Christ ont été assez nombreux à Moscou à cette époque et qu'ils arrivaient à constituer une classe particulière dont un nombre assez faible a été canonisé. Comme nous l'avons déjà remarqué plus haut, leur attitude était le contraire de l'humilité. Ils pratiquaient une ascèse sévère et ils protestaient à leurs risques et périls par leurs moqueries contre les rigueurs de leur temps. On peut les comparer à des chevaliers sans armure, revêtus et armés de leur seule fol et, en fait, ils sont venus prendre la place des saints princes territoriaux, défenseurs de la foi et de la terre des ancêtres. Ils se tenaient au service de la nation et de l'Église qui a canonisé cinquante, principalement au cours de l'occupation mongole. Mais il en fut tout autrement pour les princes et les tsars de Moscou. Il y en eut de justes et de pieux, mais aucun ne fut canonisé. En effet, les princes de Moscou ont construit un État solide et fort qui n'existait que par la contrainte et l'obligation du service et n'exigeait pas de sacrifice dans le sens religieux du terme.

Tout en examinant les rapports entre le tsar et le fol en Christ, nous évoquerons trois des figures les plus attachantes et les plus curieuses de ce siècle : Basile le Bienheureux, Nicolas Salos et Ivan le Grand Bonnet.

4. Rapports entre le tsar et le fol en Christ

C'est au XVIe siècle, sous le règne d'Ivan le Terrible, que les fols en Christ surent s'opposer avec fermeté et courage à la tyrannie. Et, phénomène curieux, c'est aussi sous Ivan le Terrible que l'intimité entre le tsar et le fol en Christ se manifeste le plus visiblement. Il y a à la fois intimité et opposition et il y a aussi ressemblance.

Après la mort de sa première femme, Anastasie, en 1560, il se produisit chez Ivan IV un changement de personnalité, ou plutôt une aggravation des tourments qui le rongeaient. Ce tsar, auquel on devait d'importantes décisions pour l'organisation du pays et de brillantes conquêtes, fit une sorte de fugue, menaça d'abdiquer et finit par se créer un état dans l'État, où régnait un despotisme abusif et meurtrier. Nourri de livres pieux, chantant lui-même dans les églises, il forgea sa cour sur le modèle d'un monastère et fit porter à ses "opritchniki", l'habit monastique. Ce déguisement sous lequel se cachaient la débauche et les crimes de cette cour très spéciale peut faire penser à deux choses. La première est qu'il y avait chez Ivan le Terrible un grand sens théâtral et qu'il jouait son rôle de souverain absolu (dont la volonté était le reflet de celle de Dieu) dans le cadre et sous le vêtement qui pouvaient le plus impressionner ses sujets. La seconde est que chez ce despote sanglant, ce fornicateur et débauché notoire qui ne manquait pas de blasphémer à l'occasion, il y avait, caché au plus profond de lui-même, un grand besoin de sainteté. C'était un saint manqué. Il y avait en lui une sorte de folie qui le rapprochait des fols en Christ auxquels il aurait peut-être voulu ressembler. Nous voyons d'un côté un tsar qui s'agite et blasphème, qui commet des actes de violence et qui devient l'antithèse du saint qu'il voulait être. D'un autre côté, nous voyons le fol en Christ qui s'agite et fait beaucoup de bruit, mals qui subit toutes les agressions sans se défendre, qui jeûne, qui mène une vie de pureté et qui parvient à la sainteté véritable.

Ivan le Terrible était attiré par les fols en Christ et il les respectait. On peut même dire qu'à une époque ou il n'avait pas encore mérité son horrible surnom, il y avait entre lui et Basile le Bienheureux de Moscou une sorte d'intimité. Parmi les écrits laissés par Ivan le Terrible, il y en a deux signés "Parthène l'ourode", Parthène voulant dire «le vierge», titre que l'auteur se donnait ironiquement et «ourode» voulant dire "laideron", expression dont est tiré le mot "yourodivy" désignant le fol en Christ. L'un de ces écrits, le "Canon à l'ange terrible guerrier" est signé de ce pseudonyme, car le tsar y révèle toute sa frayeur devant la mort et toutes ses pensées intimes qu'il n'aurait pas voulu livrer au public sous son propre nom. Certains auteurs pensent aussi que le pseudonyme était nécessaire car l'archange saint Michel, qui est en fait l'ange terrible du canon, n'y correspond pas à l'image enseignée par la religion orthodoxe

Mais pourquoi justement ce pseudonyme ? Était-ce un acte de repentir, d'humilité ? Une manière de reconnaître que tout puissant qu'il était, il n'était au fond de lui-même qu'un gueux, un pauvre fou ? Ou aussi une façon d'admettre qu'il était un saint manqué ? On note d'ailleurs, dans sa lettre au monastère de Cyrille du Lac Blanc, cet aveu : «Et il me semble, à moi le damné, que depuis toujours J'ai été moine...»

Comme nous l'avons dit plus haut, il y avait une certaine connivence entre lui et Basile. Celui-ci était le fils de gens simples et pieux qui l'élevèrent chrétiennement dans l'amour du travail et le mirent en apprentissage chez un cordonnier. A l'âge de seize ans, le jeune Basile prit la décision de quitter ses parents et son travail et s'en alla faire le fou. Il se promenait dévêtu hiver comme été et se privait de tout. Sa nudité lui valut le surnom de «celui qui va tout nu» ou de «Basile le nu». Il gardait toujours la tête levée vers le ciel et il priait sans cesse intérieurement. Mais extérieurement, il gardait le silence, de sorte qu'il n'avait point d'amis. Affamé, il allait s'abriter sur le parvis des églises et il se rendait parfois dans une prison où l'on enfermait les ivrognes qu'il tentait de secourir. Il se signala par des actes qui tiennent à la fois du courage et du prodige. Par exemple, on attribue à ses prières (il priait en versant des larmes abondantes) l'échec d'une tentative d'attaque de la ville par les Tartars en 1521. En 1547, il pleura ainsi amèrement en priant devant l'église de l'Exaltation de la Croix. Le lendemain matin, le feu se déclara dans cette église et se propagea dans tout le quartier, puis à l'ancien Kremlin et à la ville chinoise. Tout brûla, y compris le palais princier. Malgré ses efforts pour cacher sa sainteté sous l'aspect d'un idiot, la réputation de Basile vint aux oreilles d'Ivan le Terrible et du métropolite Macaire. L'hagiographe nous dit que le Seigneur a permis à Basile le Bienheureux de se glorifier devant le tsar grâce à de «nombreux signes», afin que, suivant l'exemple du souverain, chacun l'honore selon ses mérites. On retrouve ces signes dans la vie de saint Basile, enrichie et embellie par la légende

Invité un jour à un festin par le tsar, Basile répandit trois fois son vin par la fenêtre, ce qui provoqua la colère d'lvan. Basile lui dit alors : «Ne te fâche pas, je viens d'éteindre l'incendie qui ravageait toute la ville de Novgorod.» Puis le saint se sauva et on le vit marcher sur les eaux de la Moscova. Cependant, le tsar restait sceptique à propos de l'incendie et il envoya un messager à Novgorod. Celui-ci revint en annonçant qu'au moment où Basile se trouvait au palais, on avait vu à Novgorod un homme nu qui éteignait le feu avec un seau d'eau. Peu après, des habitants de Novgorod vinrent à Moscou et reconnurent en Basile le saint qui avait éteint leur incendie

Une autre fois, Ivan le Terrible décida de se faire construire un palais sur les Monts des Moineaux qui dominent Moscou. Or c'était un jour de fête et le tsar se rendit à l'église tout en songeant à la meilleure manière d'aménager son palais. Saint Basile vint dans la même église et se cacha dans un coin de sorte que le tsar ne pouvait le voir et il se mit à l'observer pour connaître ses pensées. Après la liturgie, le tsar arriva dans ses appartements, suivi par Basile. Ivan lui demanda :

- Où étais-tu ?

- Au même endroit que toi, répondit Basile. J'assistais à la divine liturgie.

- Comment se fait-il que je ne t'aie pas vu ?

- Eh moi, je t'ai vu, répondit le saint, et j'ai vu où tu étais en réalité : était-ce dans la sainte église ou en un tout autre endroit ?

- Je n'étais nulle part que dans l'église, dit Ivan.

- Tu ne dis pas la vérité, tsar, car Je t'ai vu te promenant en pensée sur les Monts des Moineaux et construisant ton palais.

Le tsar fut obligé d'admettre que c'était vrai et il se mit à vénérer et craindre plus qu'auparavant ce sondeur des coeurs et des pensées humaines.

Basile rendit la vue à des jeunes filles devenues aveugles pour s'être moquées de lui. A la manière de saint Nicolas, il apaisa une tempête sur la mer Caspienne et sauva un bateau persan plein de passagers sur lequel se trouvaient quelques chrétiens orthodoxes qui firent appel à son aide, alors que lui-même se trouvait à Moscou. Et ils virent Basile tout nu prendre le gouvernail. Peu après, le vent et la mer se calmèrent et tout le monde fut sauvé. Ce prodige fut rapporté au chah qui écrivit à ce sujet à Ivan le Terrible. Certains marchands persans qui s'étaient trouvés sur le bateau reconnurent leur sauveur dans une rue de Moscou.

Basile accomplit encore bien d'autres prodiges et, après soixante-douze années de vie de fol en Christ, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, en 1552,il tomba malade et ne put se lever. La nouvelle se répandit rapidement dans la ville et parvint aux oreilles du tsar. Le tsar et grand prince Ivan Vasil'evitch accompagné de la tsarine et grande princesse Anastasie et de ses deux fils, Ivan et Féodor, se rendit au chevet du bienheureux pour le réconforter et demander ses prières. Au moment de mourir, Basile dit au tsarévitch Féodor : Tout ce qui appartenait à tes ancêtres sera à toi et c'est toi qui seras l'héritier.» Cette prophétie se réalisa hélas, car au cours d'une dispute avec son fils aîné Ivan, qui aurait dû régner après lui, Ivan le Terrible le frappa si malencontreusement avec sa crosse qu'il lui ôta la vie.

Le doux et sage Basile rendit donc son âme à Dieu en 1552, avant les années les plus sanglantes du règne d'Ivan. Celui-ci porta sur ses épaules, avec les jeunes princes, le corps du fol en Christ jusqu'à l'église de la Sainte Trinité sur le ravin. Il fut enterré en grande pompe au cimetière attenant. En 1554, Ivan le Terrible fit construire au même endroit l'église de la Protection de la Vierge, en remerciement pour la victoire qui lui permit de conquérir Kazan. A partir de 1588, de nombreuses guérisons eurent lieu sur la tombe de Basile. On construisit alors, sous le règne du tsar Féodor, une chapelle au nom de saint Basile le Bienheureux à la cathédrale de la Protection de la très sainte Mère de Dieu, et ses restes furent placés dans une châsse en argent. La vénération de ce saint fut si grande que la cathédrale est appelée encore aujourd'hui «Basile le Bienheureux.» Elle se dresse à l'extrémité de la Place Rouge, face au Kremlin, à Moscou.

Après la mort de Basile eut lieu le changement profond de personnalité du tsar Ivan, dont nous avons parlé plus haut. Dans un pays partagé en deux camps dont l'un avait pour mission de piller et d'assassiner l'autre, le tsar était sans cesse en proie à la méfiance et à la crainte de quelque trahison. C'est ainsi qu'en 1570, Ivan le Terrible s'en alla guerroyer contre ses propres sujets et voua à la destruction la ville de Novgorod au cours d'un massacre qui dura plusieurs semaines. Il rencontra à cette occasion un ferme défenseur de la justice et de la foi, le reclus Arsène (qui était aussi, par son comportement, un fol en Christ), fondateur d'un monastère et d'une église dans le quartier des marchands. Celui-ci pria de longues nuits avec ferveur en pleurant abondamment et fut épargné par le tyran. Mais il lui refusa sa bénédiction et l'accusa durement de répandre ainsi le sang des innocents. Il devait accompagner le lendemain le tsar à Pskov où celui-ci se proposait de traquer les traîtres, mals la mort vint surprendre saint Arsène dans la nuit, tandis qu'il priait.

Ce fut à la mi-février 1570, au cours de la première semaine du carême pascal, que le terrible tsar Ivan s'approcha de Pskov et s'arrêta dans le village voisin de Lloublatov. La chronique dit : «Il arriva en grande fureur, rugissant comme un lion, voulant déchirer les gens innocents». «Mais le Seigneur Dieu inspira à son saint Salos Nicolas et au prince aimant le Christ Jurij Tokmakov le désir d'apaiser la colère du tsar." En apprenant l'approche d'une telle tempête, les habitants de Pskov furent saisis de terreur : les rues résonnaient de pleurs et de cris. Certains décidaient de fuir dans la foret; d'autres, plus braves, avaient l'intention de s'enfermer dans la ville pour résister. Le prince Jurij Tokmakov réussit avec peine à faire accepter aux habitants de Pskov de s'en remettre à la Volonté divine et de recevoir le tsar avec obéissance dans l'espoir qu'il ne se résoudrait pas à commettre de nouveaux meurtres. Dans l'attente de la menace qui se rapprochait, personne ne fermait l'oeil; tous les citadins passèrent la nuit en prières. A minuit, on sonna les matines du dimanche. Le tsar s'imagina très distinctement avec quels sentiments les citadins se rendaient à l'église de Dieu pour prier une dernière fois le Très-Haut de les sauver de la colère du tsar. «En ce moment, tout le monde tremble à Pskov, mais en vain; je ne leur ferai pas de mal," dit le tsar d'une voix calme. «Émoussez les épées contre la pierre; que les meurtres s'arrêtent," ordonna-t-il aux généraux. Le lendemain matin (20 février, second dimanche du carême), les rues de Pskov offraient un curieux spectacle. Dans toutes les rues jusqu'au Kremlin, devant chaque maison, étalent dressées des tables avec le pain et le sel traditionnels en signe de bienvenue, et devant ces tables se tenaient les habitants de la ville en habits de fête. La peur les tenaillait tous, comme s'ils étaient condamnés à mort. Un seul homme en chemise, une corde lui servant de ceinture, se promenait avec assurance et insouciance dans les rues, courant pieds nus d'une table à l'autre et essayant d'encourager les habitants. C'était le fol en Christ Nicolas surnommé "Salos". Lorsque le cortège du tsar arriva, les cloches de toutes les églises se mirent à sonner solennellement. Ceux qui se tenaient aux portes de la ville se prosternèrent jusqu'à terre devant le tsar. Le prince lui présenta le pain et le sel en s'inclinant profondément, mais Ivan le Terrible le regarda avec fureur et repoussa le plat : la salière tomba et le sel se répandit sur la neige. Tout le monde tremblait de peur. Le tsar entra dans la ville. Les citadins, à genoux, le recevaient aux portes avec le pain et le sel. Tout à coup, le yourodivy Nicolas apparut devant le tsar; à la manière des enfants, il chevauchait un bâton et, en se plaçant auprès d'lvan, il murmurait : "Cher Ivan, cher Ivan, mange du pain et du sel et pas du sang humain." Le tsar en colère ordonna qu'on se saisit de lui, mais le bienheureux disparut dans la foule. Le tsar fut reçu par les prélats sur le parvis de la cathédrale de la Sainte Trinité où il entra et assista au Te Deum. A la sortie, il rencontra de nouveau Nicolas Salos qui le pressait de venir dans sa cellule sous le clocher de la cathédrale. Le tsar finit par accepter. Dans la misérable et étroite cellule du Salos, un banc était recouvert d'une nappe bien propre sur laquelle se trouvait un énorme morceau de viande crue.

- Mange, cher Ivan, mange, répétait Nicolas qui offrait la viande au tsar en s'inclinant.

- Je suis chrétien et je ne mange pas de viande en carême, dit sévèrement le tsar.

- Tu fais bien pire, remarqua le bienheureux. Tu te nourris de chair et de sang humain, en oubliant non seulement le carême, mais Dieu Lui-même.

Le sang d'Ivan le Terrible ne fit qu'un tour. Il ordonna de décrocher les cloches de la cathédrale et de piler la sacristie. Le bienheureux lui dit alors d'une voix sévère : «Ne nous touche pas, passant, retire-toi bien vite de chez nous. Si tu tardes encore, tu n'auras plus rien pour prendre la fuite ». Le tsar n'écouta pas ce conseil; il ordonna qu'on décroche la cloche de la Sainte Trinité et, au même Instant, son meilleur cheval tomba, terrassé, selon la prophétie du saint. Effrayé, le tsar s'empressa de quitter la ville. Il resta encore quelque temps dans un village voisin, puis il retourna à Moscou.

Le Salos Nicolas s'endormit dans le Seigneur le 28 février 1576. Ses restes reposent sous une dalle à la cathédrale de la Sainte Trinité.

Miné par la maladie, le tsar Ivan le Terrible mourut le 18 mars 1584, à l'âge de cinquante-six ans. Les spécialistes pensent que le Canon à l'Ange terrible fut composé en 1571 ou 1572, après le pillage de Novgorod, ce qui indiquerait que le roi était en proie à de vifs remords à ce moment. Mais, quoique vers la fin de sa vie il fût encore plus tourmenté - dit-on - par ses crimes, il n'en commit pas moins un dernier, peut-être pire que tous les autres: le meurtre (accidentel et non prémédité) de son fils aîné Ivan, qui eut lieu un an et demi avant sa mort. Ainsi s'accomplit la prophétie de Basile le Bienheureux: Féodor devait succéder à son Père.

On serait tenté de terminer là cette petite étude des fols en Christ, par ce pathétique appel au secours d'un misérable qui aurait peut-être voulu être l'un d'eux et avoir la paix de l'âme.

Mals il nous reste encore à évoquer une autre figure, qui est pour certains la seule qu'ils connaissent du fol en Christ, car elle apparaît dans l'oeuvre de Pouchkine Boris Godounov. Il s'agit du fol en Christ Nikolka qui accuse ouvertement Boris Godounov d'avoir égorgé le tsarévitch Dimitri. Cette accusation est aujourd'hui réfutée par la majorité des historiens.

Le personnage réel s'appelait Ivan, dit Gros Bonnet ou Bonnet de Fer, ou encore Porteur d'Eau. Il était originaire de Vologda et travaillait gratuitement dans les salines pour mortifier sa chair. Il quitta Vologda pour Rostov où il mena la vie d'un fol en Christ. Il cherchait à épuiser totalement sa chair en portant des croix et des chaînes métalliques. Coiffé d'un gros et pesant bonnet, Il portait aux doigts de lourdes bagues en cuivre et tenait entre ses mains un chapelet en bois. Ses prophéties étalent menaçantes; il prévoyait l'invasion de la Russie par des étrangers. Son ardeur à sauver son âme et son pays le poussa jusqu'à Moscou où il allait par les plus grands froids pratiquement nu en appelant la population au repentir et à la prière. Il n'hésitait pas non plus à reprocher leur conduite même aux personnages les plus en vue. On dit qu'en rencontrant Boris Godounov, il disait à voix haute : «Tête pleine de sagesse, occupe-toi des affaires de Dieu, Dieu attend longtemps, mais quand Il frappe,Il fait ma.» Sa charité pourtant était grande et les guérisons qu'il accomplit avant et après sa mort furent nombreuses.

Sentant venir sa fin, il se rendit à l'église de la Protection de la Vierge et de Saint Basile, et il demanda au prêtre une place où il pourrait s'étendre. Celui-ci comprit ce qu'il voulait dire et il promit de l'enterrer. Le 3 Juillet 1589, le bienheureux Ivan le Gros Bonnet s'en alla au bain, enleva pour la première fois ses chaînes et tout ce qui l'appesantissait, se lava à l'eau trois fois et se coucha sur un banc. Avant de mourir,il recommanda que son corps soit porté à l'Église Saint Basile. Le tsar Féodor, fils d'Ivan le Terrible, qui avait beaucoup entendu parler d'Ivan le Bonnet de Fer, voulut que l'office des morts soit célébré par tout le clergé de Moscou. Une foule immense se rassembla, hommes, femmes, enfants, vieux et jeunes. Au milieu de l'office, une violente tempête se leva, les icônes se décrochèrent en assommant les fidèles, un sacristain fut tué dans le sanctuaire, un diacre fut emporté presque mort et un prêtre fut soulevé par le souffle du vent par-dessus les portes de l'église et projeté à terre si violemment qu'il resta longtemps muet et sans connaissance. Il n'eut ensuite que le temps de se confesser avant de mourir. Il y eut aussi de nombreux morts parmi les fidèles, certains étalent assourdis par le tonnerre ou brûlés par la foudre.

On vit dans cette affreuse calamité un signe du ciel, précurseur des maux qui devaient s'abattre sur la Russie en punition de ses crimes. Mais le bienheureux apporta la consolation à ceux qui le vénéraient : après sa mort, il accomplit dix-sept guérisons.

On peut donc conclure que le fol en Christ russe est un personnage qui appartient aussi bien à l'histoire de la religion, par sa sainteté et son ascèse, qu'à l'histoire tout court, par son rôle politique et social, et au folklore populaire, par son caractère tragi-comique et théâtral. Bien sûr, on peut le comparer à ses prédécesseurs grecs, ou à certains fols en Christ occidentaux, mais il a ceci de remarquable qu'un Russe, s'il regarde avec sincérité bien au fond de lui-même, se reconnaîtra en lui. Il retrouvera ses élans spirituels, son goût de la liberté absolue et du vagabondage, son mépris des biens terrestres au point de négliger sa demeure et son vêtement, sa sensibilité et sa générosité excessives, ainsi que le désir irrésistible de rire de soi-même et des autres. Le fol en Christ est allé jusqu'au bout de ces aspirations; on le regarde avec quelque envie, lorsqu'on voit que la pensée, les gestes, la vie même de l'homme sont asservis par les critères de la civilisation ou par la botte du pouvoir totalitaire. Le fol en Christ crée une caricature, mais il se trouve que cette caricature porte en elle toute la vertu masquée par les tribulations ordinaires de la vie.

Un autre personnage appartenant à la littérature folklorique russe et qui, selon G. P. Fedotov, possède aussi le caractère paradoxal du fol en Christ, est «Ivan Dourak». Il s'agit d'Ivan le Niais, du simplet mépris de tous, qui couche à l'écurie, mais il est brave et astucieux, et tout lui réussit. Il épouse une princesse et finit même par être tsar. C'est là aussi une façon de dire qu'il n'est pas indispensable d'être beau, intelligent et bien né pour construire une vie.

Pour en revenir à cette Russie ou plutôt à l'Union soviétique, où il suffit parfois de proclamer trop haut sa foi pour se retrouver dans un hôpital psychiatrique ou enfermé dans un camp, que devient le fol en Christ ? Eh bien, il faut croire qu'effectivement il se trouve dans un hôpital psychiatrique ou dans un camp, ou alors que, dans quelque cave ou quelque mauvaise cabane, il prie en silence pour la délivrance de son pays. La Russie est grande, au propre comme au figuré. Malgré le défilé d'octobre qui vient marquer douloureusement, tout près de Basile le Bienheureux, chaque année qui passe (en 1987 ils fêteront le 70e anniversaire de ce qu'ils appellent une révolution libératrice), chacun de nous ressent profondément, dans la dispersion, que la Russie est là, vivante, grâce à la foi de ses pères et aux prières de ses saints.

Alexandra GATINEAU
Extrait de la revue Contacts, n°I38
2e trimestre I987
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