Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes sous la juridiction de sa B. Mgr. André archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 29
DÉCEMBRE 1982

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

 SOMMAIRE
ÉDITORIAL
SERMON EN LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR
LA PREUVE DE NOTRE FOI
LE COUCHER A L'OCCIDENT
APPARITIONS DE LA TOUTE-SAINTE
SAINT CASSIEN, ÉVEQUE D'AUTUN

La connaissance de la vérité n'est pas donnée aux hommes hautains.

saint Grégoire le Grand

ÉDITORIAL

Comme annoncé, cette fois-ci les nouvelles sont moins chiches et surtout d'une certaine importance. Lors de mon dernier séjour en Grèce, deux personnes qui étaient autrefois clercs chez des hétérodoxes furent reçues dans notre Église par le baptême. Il s'agit du père Antoine et du père Paul. Quelques jours après leur baptême, tous les deux furent ordonnés diacres. Plaise à Dieu, dans quelques jours, lors de la fête de l'apôtre André, le père Antoine sera réordonné prêtre (hiéromoine). C'est la raison pour laquelle je dois me rendre prochainement une fois de plus en Grèce. Lorsque le père Antoine sera ordonné prêtre, il baptisera à son tour les fidèles qui sont prêts à le suivre (50 pour le moment, et avec l'Aide de Dieu, des multitudes dans l'avenir). Ainsi notre mission a reçu du renfort et prend de l'allure. Dieu soit loué !

Ceci sera le dernier bulletin édité à l'hermitage puisque le père Antoine prendra la relève.

Je demande donc à nos lecteurs de se réabonner chez le père Antoine pour recevoir régulièrement ses éditions. Certes, je tâche de seconder le père Antoine comme il le fait aussi pour moi, et c'est en collaboration que nous travaillerons pour l'Orthodoxie, ici, en Occident.

Vers la fin de l'année civile, j'irai comme d'habitude pour un mois en Argentine.

Après cette année de va-et-vient, j'espère pouvoir rester enfin un peu à l'hermitage.

Merci à tous nos lecteurs pour leur intérêt et leur soutien. Mes voeux à tous pour un Noël dans la joie et la paix du Seigneur.

Bien à vous, hm. Cassien

Si vous voulez connaître votre avenir, levez-vous tôt le matin et allez voir les tombes des trépassés. Réfléchissez et dîtes-vous: " Eux aussi étaient des êtres humains comme moi-même et ils sont morts. Demain je mourrai, donc je n'oserai pas commettre de mauvaises actions, car cela me conduirait à la perdition.

saint Côme d'Étolie

SERMON EN LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR

par saint Léon le Grand

 

Vous connaissez certes, bien-aimés, et vous avez fréquemment entendu rappeler tout ce qui concerne le mystère solennellement célébré aujourd'hui, mais de même qu'est un plaisir pour des yeux sains cette lumière visible, de même elle donne une joie éternelle aux coeurs purs, cette naissance du Sauveur que nous ne devons jamais passer sous silence, même si nous ne pouvons l'expliquer comme il convient. Car nous croyons que les mots : «Qui racontera sa génération ?» ne concernent pas seulement le mystère selon lequel le Fils de Dieu est coéternel au Père mais encore cette naissance par laquelle le Verbe S'est fait chair.

Dieu donc, Fils de Dieu égal au Père, tenant du Père la même nature que le Père, Créateur et Maître de l'univers, tout entier présent partout et tout entier débordant tout, S'est, dans le cours des temps qui s'écoulent comme Il l'a Lui-même disposé, choisi ce jour-ci pour naître de la bienheureuse Vierge Marie en vue du salut du monde. Ce faisant, Il laissait absolument intacte la virginité de sa mère, virginité qui, inviolée par cette naissance, n'avait pas été non plus profanée par la conception; afin que s'accomplît, comme dit l'évangéliste, ce que le Seigneur avait dit par le prophète Isaïe : «Voici que la Vierge concevra et qu'elle enfantera un Fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel». En effet, par cet admirable enfantement, la Vierge sainte a mis au monde une personne unique, vraiment humaine et vraiment divine, car les deux substances n'ont pas retenu leurs propriétés de telle manière qu'on pût faire en elles distinction de personnes : on ne peut pas davantage dire que la créature ait été assumée pour être associée à son Créateur, en sorte que celui-ci fût l'habitant et celle-là la demeure. Non, les deux natures ont été mêlées l'une à l'autre. Et bien que celle qui est reçue soit autre, et autre celle qui reçoit, leur diversité respective se rencontre en une telle unité que c'est un seul et même Fils qui, en tant qu'Il est vraiment homme, Se dit inférieur au Père, et en tant qu'Il est vraiment Dieu Se déclare égal au Père.

Cette unité, bien-aimés, en laquelle la créature est étroitement jointe au Créateur, la cécité des ariens n'a pu la voir des yeux de l'intelligence, parce qu'ils n'ont pas cru que le Fils seul-engendré de Dieu partageât avec le Père la même gloire et la même substance, et qu'ils ont déclaré inférieure la Divinité du Fils, tenant argument de ce qui doit être rapporté à la condition servile; or le même Fils de Dieu, pour montrer que cette condition ne relevait pas d'une personne distincte ou différente, dit aussi bien dans la même condition : «le Père est plus grand que Moi» que «le Père et Moi nous sommes un».

En effet, dans la condition du serviteur qu'Il a prise à la fin des siècles pour nous rénover, Il est inférieur au Père; dans la condition de Dieu par contre, en laquelle Il était avant les siècles, Il est égal au Père. Dans son abaissement humain, Il est devenu enfant d'une femme, Il est devenu sujet de la Loi; dans sa Majesté divine, Il demeure le Verbe de Dieu, par qui toutes choses ont été faites. Ainsi, Celui qui, dans sa condition de Dieu, a fait l'homme, dans sa condition de serviteur, a été fait Homme; mais l'un avec l'autre est Dieu par la puissance de la nature qui assume, l'un avec l'autre est homme par l'humilité de la nature assumée. Chaque nature, en effet, garde ce qui lui est propre sans diminution : comme la condition de Dieu ne supprime pas la condition de serviteur, ainsi la condition de serviteur n'amoindrit pas la condition de Dieu. C'est pourquoi le mystère de l'union de la force avec la faiblesse permet bien, eu égard à cette même nature humaine, de dire le Fils inférieur au Père, mais la Divinité, qui est une dans la Trinité, du Père et du Fils et de l'Esprit saint exclut toute idée d'inégalité. Là en effet, l'éternité n'a rien qui relève du temps, la nature rien qui crée des dissemblances; là règne une unique volonté, une même substance d'une égale puissance, et il n'y a pas trois dieux mais un seul Dieu, car l'unité est vraie et indissoluble là où ne peut exister aucune diversité. Un vrai Dieu est donc né dans la nature complète et parfaite d'un vrai homme, tout entier dans ce qui Lui appartient, et tout entier dans ce qui est à nous. Nous disons «à nous» ce que le Créateur a mis en nous dès l'origine et qu'Il a pris pour le réparer. Car, de ce que l'esprit trompeur a introduit et que l'homme trompé a accepté, il n'y a aucune trace dans le Sauveur, et ce n'est pas parce qu'Il a consenti à partager les faiblesses humaines qu'Il a eu pour autant part à nos fautes. Il a assumé la condition du serviteur sans la souillure du péché; en élevant l'humanité, Il n'a pas amoindri la Divinité car cet anéantissement par lequel Lui l'Invisible S'est rendu visible, fut abaissement de sa Miséricorde, non démission de sa Puissance.

Pour nous ramener de notre captivité originelle et des erreurs du monde au bonheur éternel, Il est donc descendu vers nous, Lui vers qui nous ne pouvons monter. Bien que, en effet, on trouvât chez beaucoup, l'amour du vrai, cependant la diversité d'opinions incertaines n'aboutissait qu'au néant par suite de la force des démons menteurs, et une science au nom usurpé entraînait l'ignorance humaine vers des doctrines variées et antagonistes. Mais pour abolir ces jeux trompeurs par lesquels les âmes, faites prisonnières, étaient des esclaves du diable enflé d'orgueil, l'enseignement de la Loi ne suffisait pas, pas plus que notre nature ne pouvait être restaurée par les seules exhortations des prophètes. Il fallait que la réalité de la rédemption s'ajoutât aux instructions morales et que notre origine, viciée dès le début, renaquît avec de nouveaux commencements. Pour réconcilier les hommes, une victime devait être offerte, victime qui fût de notre race tout en étant étrangère à notre corruption. Ainsi le plan de Dieu, qui était d'effacer le péché du monde dans la naissance et la passion de Jésus Christ, s'étendrait à toutes les générations et à tous les siècles, et les mystères variés, suivant les temps, loin de nous déconcerter, nous affermiraient plutôt, puisque la foi qui nous fait vivre, elle ne change pas suivant les temps.

Que cessent donc les plaintes de ceux qui, par des murmures impies, critiquent les Plans divins en s'en prenant au retard de la naissance du Seigneur, comme si ce qui a été accompli au dernier âge du monde ne l'avait pas été aussi au bénéfice des siècles passés.

En effet, ce qu'apporta l'incarnation du Verbe regardait le passé comme l'avenir, et aucun âge, si reculé fût-il, ne fut privé du sacrement du salut des hommes. Ce qu'ont prêché les apôtres, c'est ce que les prophètes avaient annoncé, et l'on ne peut dire ce qui a été cru de tout temps. Mais Dieu, dans sa Sagesse et sa Bonté, en différant ainsi l'oeuvre du salut, nous a rendus plus aptes à répondre à son appel; car ce qui avait été prédit par de multiples signes, de multiples paroles, de multiples rites figuratifs, ne pouvait être ambigu aux jours de l'évangile, et la nativité du Sauveur qui allait dépasser tous les miracles et toute la capacité de l'intelligence humaine, engendrerait en nous une foi d'autant plus ferme qu'elle aurait été précédée d'annonces plus anciennes et plus fréquentes. Il n'est donc pas vrai que Dieu a pourvu aux affaires humaines changeant de dessein et mû par une tardive miséricorde; mais dès la création du monde, Il a décrété pour tous une seule et même voie de salut. La Grâce de Dieu qui est, en effet, source constante et universelle de justification pour les saints, a grandi et non commencé lorsque le Christ est né. Ce mystère d'un grand amour, qui a maintenant rempli le monde entier, fut déjà si puissant, même en ses signes avant-coureurs que ceux qui y ont cru quand il était promis n'en ont pas moins bénéficié que ceux qui l'ont reçu quand il était donné.

Aussi, bien-aimés, puisque c'est avec une bonté évidente que les si grandes richesses de la divine Bienfaisance ont été répandues sur nous, alors que, appelés à l'éternité, non seulement nous avons l'utile secours des exemples du passé, mais encore nous avons vu paraître la vérité elle-même sous une forme visible et corporelle, c'est pour nous un devoir de célébrer le jour de la naissance du Seigneur avec une joie qui ne soit ni molle ni charnelle. Or cela, chacun le fera dignement et avec zèle, s'il se souvient de quel corps il est membre, et à quelle tête il est rattaché : qu'il prenne garde, tel une pièce mal adaptée, à ne pas faire corps avec l'édifice sacré. Considérez, bien-aimés, et, grâce à la lumière de l'Esprit saint, sachez discerner quel est Celui qui nous a pris en Lui et que nous avons pris en nous; de même, en effet, que le Seigneur Jésus est devenu notre chair en naissant, de même en retour, nous sommes devenus son Corps en renaissant. Aussi sommes-nous et les membres du Christ et le temple de l'Esprit saint; pour cette raison, le saint apôtre dit : «Glorifiez et portez Dieu dans votre corps», ce Dieu qui, en nous proposant l'exemple de sa Bienveillance et de son Humilité, nous emplit de la vertu même par laquelle Il nous a rachetés, selon la Promesse du Seigneur : «Venez à Moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et Moi, Je vous soulagerai; chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car Je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes». Acceptons donc le joug de la vérité pour être gouvernés par elle, joug qui n'est ni lourd, ni pénible, et soyons-Lui semblables dans son Humilité si nous voulons Lui ressembler dans sa Gloire; Lui-même nous aidant et nous conduisant jusqu'à l'obtention de ce qu'Il a promis, car, dans sa grande Miséricorde, Il a le pouvoir d'effacer nos péchés, et de parfaire ses dons en nous, Lui, Jésus Christ notre Seigneur qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

La crainte de Dieu c'est de ne pas éviter de faire toute bonne oeuvre qu'il doit être accomplie.

saint Grégoire le Dialogue

LA PREUVE DE NOTRE FOI

Tiré de «La Foi Transmise»

En effet, vous dites qu'il vous faut des preuves et des raisons scientifiques pour admettre quelque chose, et je ne vois pas comment on pourrait s'en sortir avec une telle tactique. Figurez-vous que vous viviez a l'époque de la vie historique terrestre de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. Quelle preuve, quelle science et quelle raison vous autoriserait à croire que le fils d'un charpentier de Nazareth est en réalité le Fils coéternel d'un Père sans commencement ? Il mange, Il boit comme tous les autres, Il a faim, Il transpire, Il se fatigue, Il pleure, Il S'afflige, Il est en chair et en os, Il meurt. Vous me direz : Il est ressuscité ! Je vous répondrai que d'après les lois de l'objectivité et de l'examen scientifique, sa résurrection n'est qu'une affaire de témoins, et nous retomberons donc au niveau de la preuve tangible, au niveau de laÉ foi. Vous direz qu'Il a fait des miracles. Je vous répondrai qu'aux Indes on a fait des miracles bien avant Lui et qu'on continue d'en faire encore. Vous me direz qu'Il a créé une religion qui existe encore de nos jours. Confucius avant Lui, et après Lui, Mahomet, en ont fait autant. Pas de preuve, pas de démonstration objective, pas de certitude scientifique !

Et parce que rien n'a changé dans la condition du croyant, et que l'homme d'aujourd'hui est placé exactement dans les mêmes conditions que lorsque Jésus de Nazareth disait qu'Il était Dieu et le reflet du Père, et qu'Il était dans le Père et le Père était en Lui, en vertu de quoi pourrions-nous dire aujourd'hui à quelqu'un que le pain eucharistique (ou l'hostie, si vous préférez) est réellement le Corps du Christ et qu'en lui, nous ne recevons pas une «miette» de Divinité, mais le Christ tout entier ? Pourtant il s'agit du même pain et de la même farine. Il peut être profané, il peut moisir aussi bien avant qu'après la consécration. Évidemment, quelques pères ont vu le feu de la Divinité descendre sur les Saintes Espèces comme à l'époque de Jésus Christ, où seuls trois de ses disciples ont vu le Corps du Christ transfiguré sur le mont Thabor, et ont pu contempler sa Gloire, non comme elle est vraiment, car «même les séraphins n'osent pas y poser le regard», mais «comme ils le pouvaient». Mais dans ce cas aussi nous sommes dans le domaine de laÉ foi ! Aucune preuve, aucune raison, aucune logique.

Je crois et je confesse que la Sainte Église Orthodoxe est la seule sainte, la seule pure, la seule sans tache, la seule vraie, la seule réelle, le seul Corps de la divine Tête, le seul lieu où repose la plénitude de la vérité et de la sanctification, le seul atelier de salut. Mais de quelle preuve extérieure est-ce que je dispose pour que les autres ne disent pas que je suis fanatique, extravagant, et présomptueux, quand je prétends qu'en dehors de la sainte Église Orthodoxe, tout est faux, tout est illusoire, tout est piège diabolique pour l'égarement et la perdition des âmes ? Aucune preuve, aucune logique, aucune démonstration n'existe pour prouver la réalité du goût qui est dans le palais, que seuls ceux qui ont goûté la même chose que moi peuvent se décrire et percevoir faiblement.

Mais extérieurement, qu'est-ce que nous avons que les autres n'ont pas ? Sacerdoce - «succession apostolique» - sacrements - martyrs - piété - héroïsme - système théologique - organisation liturgique - hiérarchie - saints - miracles - arguments logiques, etc.

Quelle preuve pourrais-je vous donner que j'aime ma femme ? Lui offrir des bijoux, satisfaire tous ses caprices, faire pour elle des sacrifices ? Tout le monde sait que tout ceci, même les plus grandes manifestations de tendresse peuvent n'être qu'une terrible mise en scène pour la tromper, ainsi que mon entourage. Même si je prétends donner ma vie pour elle, comment pourriez-vous être sûr que c'est vraiment mon amour pour elle qui me pousse au sacrifice et non mon amour-propre hypertrophié et mon sens de dignité et de l'honneur ? Tout devient indémontrable et incontrôlable, et, partout, il y a place pour le doute et l'illusion.

Faudrait-il alors en conclure que l'amour n'existe pas, que c'est une illusion, que c'est une abstraction ou un concept philosophique ? Mais il y a des millions de gens qui l'ont goûté et qui nous démentiront sachant avoir goûté à une réalité et pas être devenus victimes d'une illusion ou d'une contrefaçon.

Si j'aime ma femme et que ma femme m'aime, notre amour consiste et constitue une réalité. Certes, nous ne pouvons pas démontrer et prouver notre communion à cette réalité, à un esprit scientifique ou à quelqu'un qui est aux prises avec le scepticisme, mais notre amour EST, il est la preuve de notre FOI et c'est uniquement dans la communion à la réalité de cette foi que l'on a la preuve de son existence ! Voilà pourquoi nous n'aimons pas le prosélytisme agressif, non que nous soyons plus forts que nos amis papistes ou protestants pour ne pas succomber à la tentation, mais parce que la nature de notre foi ne met pas à notre disposition les moyens pour un tel prosélytisme. Comment faire pour argumenter et propager quelque chose qui est par définition «incompréhensible, innommable, indescriptible» ? Comment donner les preuves terrestres d'une foi céleste ? Comment creuser sur la terre pour trouver les fondements et les racines de notre Église, puisque l'Église est un arbre planté «contre nature», qui plonge ses racines dans le ciel.

Quelles preuves ont eu les envoyés de saint Vladimir, quand, entrant dans la Cathédrale Sainte-Sophie et assistant à l'office divin, ils s'écrièrent : «C'est le ciel sur la terre» ?

Il est minuit dans ton âme. Le remords t'étouffe, et le dégoût de toi-même... Mais l'aube poindra demain comme hier : tes péchés n'ont pas lassé le soleil. Crois-tu donc qu'ils puissent lasser Celui qui a créé le soleil ?

Gustave Thibon

LE COUCHER A L'OCCIDENT

J'ai le coeur qui saigne lorsque je regarde autour de moi les victimes du scepticisme qui se multiplient d'une façon effrayante ! Je vois l'angoisse des catholiques intégristes, ou pour être plus précis, leur agonie. L'abbé de Nantes se bat, hélas, pour des prunes. S'il veut rester catholique, il doit rester uni au pape même s'il est hérétique. Les vieux curés, dans les vieilles chapelles dans lesquelles vous vous réfugiez pour entendre encore la messe en latin, ressemblent à la vieille femme du début du siècle, qui croyant la fin du monde proche par le passage d'une comète qui aurait soi-disant retiré l'atmosphère, se munit d'une chambre à air de voiture gonflée pour pouvoir survivre pendant quelques minutes à la grande catastrophe. Vos vieux curés mourront, vos chapelles pittoresques feront place à des buildings selon la mode du siècle admise d'ailleurs déjà, et vos enfants et vos petits-enfants continueront d'aller à la messe croyant queÉ les saints apôtres priaient selon le rite d'«après Vatican II». Rome ne connaît pas la Tradition. Elle ne veut pas la connaître car elle l'annihile. Elle a su par contre bien travailler pendant des siècles pour vous transformer, tous les peuples occidentaux, en d'immenses masses de moutons. Le pape actuel s'en ira, un autre viendra à sa place, pire en toute probabilité, et vous l'accepterez, car vous êtes imbus des notions que la papauté vous a inculquées et qu'elle vous a aliénés même chromosomiquement, sur l'obéissance à l'autorité, l'Église, l'infaillibilité, etc. Progressistes ou intégristes, vous resterez au fond la même chose : Latins, parce que vous êtes façonnés comme ça, parce que, contrairement à vos croyances, l'orthodoxie ou l'hérésie agissent sur l'être toute entier, le corporel inclus, et l'homme, selon sa doctrine, reste entièrement aliéné par sa foi juste ou erronée. Nous avons toujours dit que faire un orthodoxe d'un occidental c'est un miracle de la Grâce divine. Humainement nous en sommes incapables. Vous avez certes des hommes très pieux, très sincères, très honnêtes et très bons, des figures très nobles, très dévouées. Ne croyez pas que je suis aveugle pour ne pas voir, ni fanatique pour ne pas reconnaître le bien et le mal où ils se manifestent. Mais être orthodoxe, c'est au-dessus de tout ceci ! C'est être baigné dans la Lumière incréée du Thabor, au-dessus de toute noblesse, bonté ou vertu.

" Tout père spirituel et higoumène devrait être comme l'escargot quand il veut punir quiconque et comme un dauphin quand il s'agit de pardonner. L'escargot chemine lentement, ainsi un père spirituel ne devrait-il pas être prompt à punir quelqu'un. Le dauphin nage très rapidement dans l'océan et ainsi un père spirituel devrait immédiatement pardonner à quiconque se repent et corrige sa faute."

Staretz Cléopas de Sihastria

APPARITIONS DE LA TOUTE-SAINTE

De la Vie de saint Athanase de la Sainte Montagne

Pendant une période de sécheresse, la famine dispersa les moines. Athanase lui-même ne résista pas à l'épreuve et quitta le monastère. En route, il vit venir à sa rencontre une jeune femme de grande douceur et grâce (à l'Athos les femmes sont interdites).

- «Où vas-tu, vieillard ?» lui demanda-t-elle.

Stupéfait, Athanase la questionna à son tour avec crainte et respect : «Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Pourquoi es-tu ici en ce lieu interdit aux femmes ?»

- «Mais toi-même, pourquoi me parles-tu sur ce ton ? Toi qui es moine, et donc différent des autres, tu devrais pratiquer la douceur et la modestie. Qui es-tu ?»

- «Je suis un simple moine, cela te suffitÉ»

Le dialogue continua, au terme duquel la femme ordonna à Athanase de retourner vers sa cellule, de ne plus douter de la Grâce de Dieu, de mettre sa confiance dans le Seigneur.

- «Mais qui es-tu ?» lui demanda-t-il toujours avec insistance.

- «Je suis celle au nom de laquelle tu as consacré ton monastère, je suis celle à qui tu confies ta destinée et ton propre salut. Je suis la Mère de ton Seigneur».

Même alors le coeur de l'ascète ne s'inclina pas et céda encore au doute : «Même les démons, répondit-il, peuvent se transformer en anges de lumière».

Mais, avec compassion, Marie lui donna une preuve très simple : «Vois-tu ce rocher ? lui dit-elle, frappe-le de ton bâton et tu reconnaîtras celle qui je parle. Désormais je demeurerai moi-même l'économe de la Laure.»

Il frappa le rocher. Celui-ci se brisa et laissa échapper un flot d'eau. Marie avait disparu. Athanase retourna au monastère et constata que les vases s'étaient remplis d'huile et de farine.

De la Vie de saint André le Fol en Christ

Saint André, en vision, est entraîné a travers les cieux jusque dans le paradis. Il y voit des choses admirables et peu à peu, montant de plus en plus haut, il accède au trône de Dieu. A la suite de ces visions ineffables, une voix lui demande ce qu'il a trouvé et ce qu'il ressent. Mû par une inspiration, il répond que tout en étant ravi, quelque chose lui manque sans qu'il puisse dire quoiÉ Puis il arrive à formuler ce qui lui manque, à travers toutes les demeures des saints du paradis : il n'a pas vu la Mère de Dieu. Alors la voix lui répond qu'il ne pouvait pas y trouver la Mère de Dieu, parce qu'elle n'est pas dans les cieux mais qu'elle marche sur les routes terrestres en intercédant pour les hommes et en exerçant envers eux sa pitié maternelle.

De la Vie de saint Jean Koukouzélès

Un jour, fatigué de son travail, il s'endormit après les vigiles du samedi soir à la porte du monastère sous l'icône de la Toute-Sainte. Alors il entendit sa voix : «Réjouis-toi, Jean ! Chante et ne cesse pas de me célébrer par tes chants. Tu recevras en retour une récompense céleste.» Elle lui tendit une pièce d'or, l'engageant ainsi à son service. Lorsque le chanteur s'éveilla, il avait toujours la pièce d'or dans sa main; il la suspendit à l'icône en témoignage de sa vocation surnaturelle. On construisit alors une chapelle spéciale pour l'icône qui prit le nom de son protégé : «Koukouzélissa».

De la Vie de saint Jean Damascène

Sur ordre impérial, le calife de Damas fit trancher la main droite de Jean l'icônolâtre, afin que cette main ne put plus rédiger d'écrits dirigés contre les iconoclastes. Ainsi cette main, d'abord tachée d'encre dans la lutte contre les ennemis du Seigneur fut elle teinte de son propre sang. En proie à de grandes souffrances physiques et morales, Jean courut à l'icône cachée de la Toute-Pure, qui remit sa main en place et chargea le théologien guéri d'utiliser cette main comme le roseau d'un scribe agile, afin de composer des hymnes au Christ et à la Mère de Dieu. En signe de reconnaissance, Jean fit ajouter une main d'argent sur la partie inférieure de l'icône. Depuis lors, celle-ci est appelée «Trichérousa» - «à trois mains».

De la Vie de saint André le Fol en Christ

Durant l'office de vigile, dans l'église des Blachernes, à Constantinople, où était conservé, dans un coffret précieux la tunique de la Mère de Dieu, saint André déambulait en déraisonnant extérieurementÉ Vers la quatrième heure de la nuit, le bienheureux André vit clairement la Mère de Dieu, de haute taille, venant des portes d'entrée et se dirigeant vers le sanctuaire. Elle était accompagnée d'un grand cortège. Saint Jean le Précurseur et saint Jean le Théologien la soutenaient, de nombreux saints la précédaient ou la suivaient en chantant des cantiques.

Saint André demanda à saint Épiphane : «Vois-tu la Souveraine et Reine de l'univers ?» Je la vois, mon père spirituel». Et ils la virent se prosterner et prier durant de longues heures avec des larmes. Ensuite elle avança vers le sanctuaire tout en priant pour le peuple présent. Après la prière, elle enleva de sa tête son voile étincelant et l'étendit au-dessus du peuple.

De longues heures durant, saint André et saint Épiphane virent ce voile étendu au-dessus du peuple et brillant de la Gloire du Seigneur, comme des rayons lumineuxÉ Tant que la toute pure Mère de Dieu resta là, on put discerner ce voile. Lorsqu'elle s'éloigna, l'éclat du voile disparut aussi, mais elle laissa sa grâce aux fidèles.

A la suite de cet événement, la Fête du Voile fut introduite, et elle est célébrée le 28 octobre.

Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu,

par l'intercession de l'Enfantrice de Dieu,

aie pitié de moi pécheur.

prière de saint Séraphin de Sarov

SAINT CASSIEN, ÉVEQUE D'AUTUN

Saint Cassien est une des plus pures renommées de son époque; un de ces hommes grands au ciel et sur terre qui ont rempli l'Église de la célébrité de leur sainteté, de leurs vertus extraordinaires, du bruit de leurs miracles, et dont le culte, dès la plus haute antiquité, a toujours été répandu au loin, toujours cher aux fidèles et constaté par tous les martyrologes.

L'école d'Alexandrie devenue chrétienne travaillait à communiquer le trésor de la foi aux autres écoles de l'empire, et même du monde entier. On avait vu saint Pantène se diriger vers l'Inde, afin de convertir les brahmanes. Les traditions de nos Églises ont conservé un souvenir vague mais incontestable des missionnaires qui partirent de l'Égypte pour venir dans les Gaules combattre les erreurs des Druides et les hérésies qu'avait fait naître le mélange de leur philosophie avec quelques-unes des vérités empruntées au christianisme. Le plus illustre de tous ces missionnaires est Cassien. Les actes primitifs de l'épiscopat de ce saint ont probablement péri; mais on sait que sa mémoire resta toujours entourée d'un grand éclat. L'immense vénération dont il fut l'objet, le concours des pèlerins à son tombeau, les merveilles opérées par son intercession nous apprennent que les anciens le regardaient comme un des plus illustres apôtres de la Gaule.

Cassien, venu dans nos contrées comme évêque missionnaire, naquit à Alexandrie en Égypte de parents nobles et riches. Son éducation, confiée au saint évêque Zonis, que d'autres appelèrent Zénon, fut éminemment chrétienne. Aussi, dès ses plus tendres années, se donna-t-il entièrement à Dieu qu'il aimait de tout son coeur. Il passait de longues veilles en prières, invoquant les martyrs, demandant, par leur intercession la grâce de pratiquer leurs vertus, la force d'imiter leur courage et le bonheur de partager leur sort. Ne croyant pas qu'il lui fut permis d'être riche pour lui seul, il répandit les bienfaits autour de lui, affranchit ses esclaves et créa, en s'associant saint Hillarin, une sorte d'hospice où les pauvres voyageurs étaient accueillis avec une bonté touchante. De ses propres mains, il leur lavait les pieds selon les préceptes et l'exemple du Sauveur, les servait à table et les soignait dans leurs maladies. Il fit bâtir une église dans la ville d'Orthe, la dota richement et y plaça un nombreux clergé pour la desservir. Quand le monument fut achevé, il le consacra à Dieu sous le vocable de Saint-Laurent. C'était l'illustre martyr lui-même qui lui en avait fait la demande dans une mystérieuse vision.

Cependant, sa réputation ne cessait de grandir : on parlait de sa sainteté et de ses oeuvres, non seulement dans le lieu de sa résidence, mais en Égypte tout entière. Enfin, tels furent bientôt l'estime, l'amour et la vénération des peuples pour Cassien, que la ville d'Orthe voulut l'avoir pour évêque. L'admirable chrétien, dont l'humilité profonde surpassait encore le mérite éminent, effrayé du poids de l'épiscopat, refusa avec une sainte obstination. Mais ses fidèles arrivèrent en foule. Tous criaient à la fois en se précipitant vers lui : «Cassien évêque ! Cassien évêque ! » Il ne fallut rien moins que cette espèce de violence que lui faisait une ville entière, pour triompher de sa longue résistance. Devenu évêque, il employa tout le reste de sa fortune à secourir les pauvres, n'ambitionnant d'autres trésors que celui qu'il amassait aux cieux pour l'éternité. Mais tout en nourrissant du pain matériel le troupeau confié à ses soins, il lui distribuait assidûment le pain spirituel de la doctrine évangélique; et grâce à son active sollicitude, la discipline, la pureté des moeurs, la piété fleurirent dams son Église. Car ses leçons étaient écoutées, parce que ses exemples parlaient plus haut encore; et ses travaux devenaient merveilleusement féconds, parce que ses ferventes prières durant le silence des nuits attiraient sur eux la céleste rosée. D'ailleurs, tout en lui concourait à gagner les coeurs : une parole douce, un air calme et affable, un visage d'une majestueuse sérénité et d'une beauté parfaite, reflet d'une âme plus belle encore, belle comme un ange. Jamais il ne contrista personne et partout, au contraire, sa présence portait le contentement, la paix et la joie.

Cependant, la plus terrible des persécutions venait de frapper ses derniers coups et le saint évêque Zonis avait été au nombre des victimes immolées pour le Nom de Jésus Christ. Cassien recueillit avec un pieux amour et un affectueux respect le corps de son ancien maître, du père de son âme; et ces restes vénérés qui avaient reçu un second baptême, le baptême du sang, une double consécration, celle de la sainteté et celle du martyre, il les ensevelit dans l'église où reposaient déjà dix-sept prêtres et un diacre, morts aussi, mais dans une persécution précédente, pour leur foi. Cassien avait ambitionné la gloire de donner aussi son sang pour l'évangile; et l'on pourrait dire, s'il était permis de rapprocher deux ambitions si différentes, que les palmes des vainqueurs ne le laissaient pas dormir. Surtout depuis la mort glorieuse du saint pontife qui avait emporté la moitié de son âme, tous ses désirs et tous ses voeux s'étaient portés plus vivement encore vers le martyre. Jusque là, il avait pu nourrir cette héroïque espérance; mais il lui fallut y renoncer. La paix venait d'être rendue à l'Église et l'empereur était chrétien. A tout prix cependant il voulait souffrir pour la foi et offrir au divin Maître de plus grands sacrifices que ceux d'une prière continuelle, d'un coeur pur, des oeuvres journalières de la piété et de l'amour chrétiens, des efforts du zèle le plus persévérant, et du dévouement le plus actif au salut du petit peuple confié à ses soins. Les travaux ordinaires d'un épiscopat laborieux mais tranquille, le soin de quelques âmes confiées à sa sollicitude, ne lui paraissaient pas assez pénibles, assez méritoires, assez dignes du divin Pasteur qui avait passé sa vie à courir après tant de brebis égarées et répandu pour elles ses sueurs et son sang. La grande âme de Cassien aspirait plus haut. Il lui fallait les fatigues et les dangers d'une mission extraordinaire, des peuples à conquérir sur des plages lointaines, dans des contrées inconnues : il lui fallait l'apostolat.

Longtemps il examina, il réfléchit dans le secret de son coeur. Enfin, il entendit cette voix de Dieu, à la fois douce et forte, que les saints savent comprendre et qui les éclaire, les entraîne, les subjugue; il vit à n'en pouvoir douter, que la Providence voulait faire de lui un évêque missionnaire, un apôtre. Ainsi son désir allait être une réalité, un devoir. «J'irai donc, se dit-il alors à lui-même, j'irai chercher des nations infidèles; et je trouverai, sinon peut-être le martyre sanglant et instantané que Dieu m'a refusé et dont je n'étais pas digne, du moins le martyre de tous les jours, par lequel je verserai à chaque instant quelques gouttes de ma vie avec mes sueurs. Partons, Dieu le veut». Aussitôt en effet qu'il fut bien persuadé que cette sainte pensée venait du ciel, il s'y attacha de toute la force de son âme et ne songea qu'à la réaliser. Mais auparavant il pria de nouveau pour connaître quel était le lieu où la divine Providence à laquelle il s'offrait comme un docile, quoique misérable instrument, voudrait bien employer les efforts de son zèle. Un jour enfin il lui fut révélé que la Gaule devait être le théâtre de ses travaux apostoliques.

Plus rien dès lors ne l'empêchait de manifester et d'exécuter le grand dessein qu'il nourrissait en secret depuis longtemps. Ayant donc réuni plusieurs de ses collègues dans l'épiscopat et tout son clergé, il prit la parole : «Le ciel, dit-il, m'a inspiré la résolution de quitter ma patrie, ma famille, mon Église, pour aller à travers les mers dans les vastes contrées habitées par les Gaulois et les Sicambres, annoncer la parole évangélique». A ces mots, frappés d'étonnement, ne comprenant rien à une détermination qui leur paraissait étrange et sans motifs, craignant surtout de perdre un si saint évêque, tous l'interrompirent vivement. Eh quoi ! «s'écrièrent-ils, votre église ne réclame-t-elle pas vos soins et n'a-t-elle pas besoin de vous ? Votre zèle ne trouve-t-il plus rien à faire ici ? Et que vous a donc fait votre patrie pour qu'elle n'ait plus aucun charme pour vous et aucun droit à votre amour ? aucune part aux oeuvres de votre dévouement ? Ne vous reste-t-il plus de voisins dévoués, plus d'affectueux amis, pour que vous abandonniez ces lieux qui vous ont vu naître, qui vous ont nourri ?» Cassien répondit avec un accent pénétré d'une voix émue mais ferme, d'un air grave, mais doux et modeste : «Notre Seigneur a dit que celui qui pour l'amour de Lui quittera sa maison, sa famille et ses champs recevra dès ici-bas le centuple et aura en outre la vie éternelle; que celui qui ne sait pas renoncer à tout ne peut être son disciple.» Personne n'osa répliquer. Tous cédant à ces hauts motifs de sa foi et subjugués par l'ascendant irrésistible d'un grand coeur, déposèrent les armes, ne purent qu'admirer tant de vertus et dire : «Que la Volonté de Dieu soit faite ! Partez, puisque le ciel l'ordonne.» C'est ainsi que les mêmes paroles évangéliques qui, dans les mêmes lieux, avaient fait voler saint Antoine au désert, nous envoyèrent saint Cassien.

Le nouvel apôtre n'ayant plus à combattre, adresse séance tenante un touchant adieu à ses vénérables frères, prend avec lui deux prêtres, Domitien et Didyme, deux diacres, Orian et Néonas, avec sept clercs inférieurs, tous comme lui dans la force de l'âge, tous animés de ce zèle et de ce courage surnaturels qui font le missionnaire, et s'apprête au départ. Une joie céleste, la joie d'un grand sacrifice accompli, rayonnait sur son front. Mais au dernier moment, son coeur eut à soutenir un bien rude assaut. Car on ne saurait croire quel fut le deuil du clergé et de toute la ville au moment de la séparation. On ne voyait que des larmes, on n'entendait que gémissements, lamentations et sanglots. Tous disaient en pleurant : «Tendre et bon père, pourquoi laissez-vous ainsi vos enfants orphelins ? Qui donc aura pour nous désormais les soins assidus et vigilants que vous nous prodiguiez ? Qui priera pour nous ? Qui nous instruira ? Qui nous dirigera dans la voie du salut quand nous ne vous aurons plus, ô vous notre guide et notre lumière ? Bon pasteur, quoi ? Vous abandonnez ce troupeau que vous avez longtemps nourri et qui aimait tant à vivre sous votre garde, à marcher sous votre conduite ! Et vous le quittez pour aller dans une terre lointaine que nous n'avons jamais vue, dont nous avons à peine entendu parler ! Ah ! qu'allez-vous devenir ? Vous êtes perdu pour nous à jamais.» L'homme de Dieu n'était certes pas insensible aux plaintes déchirantes de ce bon peuple. Mais si son coeur était profondément touché, son courage n'était pas affaibli, ni sa résolution ébranlée. Planant, élevé et soutenu par la foi, dans une région supérieure où rien de terrestre ne pouvait l'atteindre, et sachant mettre quand il le faut l'amour de Dieu bien au-dessus de l'amour de la patrie et de la famille, au-dessus de toutes les affections humaines, même les plus légitimes, les plus saintes comme les plus chères, il répondit par des plaintes sublimes aux tendres plaintes de la foule éplorée : «Que faites-vous, dit-il, pourquoi par vos larmes, troublez-vous mon coeur ?» Il voulait continuer, mais son émotion le trahit et arrêta la parole sur ses lèvres. Il ne put que donner une paternelle bénédiction à cette famille spirituelle si aimée et aimante et si désolée. Puis, s'étant un peu remis, il ajouta : «Ne craignez rien pour nous, car Dieu, qui nous envoie, sera Lui-même du voyage et nous accompagnera partout. Et il embrassa son clergé en l'inondant de ses larmes. Cependant, une joie surnaturelle brillait dans ses yeux humides : les plus doux, et en même temps les plus nobles, les plus sublimes sentiments de la terre et du ciel attendrissaient à la fois et exaltaient son coeur d'évêque, de pasteur et de père, sa grande âme d'apôtre. Nous lisons dans les Actes des Apôtres que saint Paul, après avoir fait ses dernières recommandations et ses derniers adieux aux principaux représentants de l'Église d'Éphèse, au moment de s'embarquer pour de nouvelles aventures où l'appelait son zèle, se mit à genoux pour prier avec les fidèles, ses enfants spirituels. Et tous alors versèrent d'abondantes larmes en se jetant à son cou et en l'embrassant. Ils étaient surtout navrés d'une parole qu'ils venaient d'entendre. L'apôtre leur avait dit : «Vous ne me verrez plus». Et ils l'accompagnèrent bien tristes jusqu'au navire.

Après avoir laissé tomber de sa bouche les derniers mots que nous venons d'entendre et mêlé ses pleurs aux pleurs de son peuple, le saint se dirigea avec ses compagnons de voyage vers le vaisseau prêt à quitter le port. Quand il fut seul avec les dignes coopérateurs qui allaient partager avec lui les fatigues et les dangers, les sacrifices, les dévouements et les mérites d'un apostolat lointain, il leur dit pour les fortifier au moment du suprême adieu à la terre natale, alors que la nature souffre et gémit, que le coeur bat plus fort et semble vouloir tenter un dernier assaut contre le côté surnaturel de l'âme : «Le Maître souverain et tout-puissant, notre Aide et notre Protecteur, sera toujours avec nous. Courage, donc, mes frères, mes enfants bien-aimés ! Partons ! A la garde de Dieu !» Puis, pendant que le navire s'ébranlait pour quitter le rivage de la patrie, il ajouta en levant les yeux au ciel et d'un air inspiré : «Seigneur, ouvre Toi-même devant nous la voie où nous allons marcher, dirige nos pas dans les sentiers de la paix, garde -nous sous l'abri de tes Ailes et conduis-nous pour la gloire de ton Nom grand et saint qui mérite d'être connu, loué, glorifié par toute la terre et jusqu'au bout du monde». Les prêtres et les jeunes clercs répondirent tous : «Amen». Alors Cassien, levant les mains, les bénit en disant : «Seigneur Jésus, conserve tes serviteurs qui mettent toute leur confiance en Toi». Et la terre fuyait déjà loin d'eux. C'était la veille des calendes d'avril (31 mars), probablement vers l'an 320.

Le voyage de Cassien et de ses compagnons dura six mois, parce qu'ils le firent en apôtres, semant partout sur leur passage la parole de Dieu, détruisant les idoles, administrant le baptême, ouvrant, au Nom du Père, du Fils et du saint Esprit, la porte du ciel à un peuple nombreux, visitant dans toutes les villes les tombeaux des martyrs et emportant avec eux de précieuses reliques pour leur consolation et le salut des âmes. Enfin, après avoir parcouru une partie des rivages africains, échappé avec la Protection divine aux mains des infidèles, être sortis sains et saufs de tous les dangers de la terre et de la mer, ils abordèrent heureusement à Marseille. En touchant le rivage désiré vers lequel Jésus Christ avait dirigé la course de leur navire, ils tombèrent à genoux pour rendre grâces au divin Maître.

Mais la troupe apostolique ne pensa pas que cette ville dût être le but de sa longue pérégrination. Elle aspirait au centre des Gaules d'où elle pensait que le christianisme était moins connu; et toujours sous la conduite de l'ange du Seigneur, elle dirigea ses pas vers Autun, attirée sans doute par la réputation de cette cité fameuse, centre du vieux druidisme et alors encore couverte de temples païens. Cassien jugea que c'était là préférablement à toute autre ville au pays des Celtes, qu'il devait déployer son zèle; aller au début des travaux de son apostolat, puiser sur cette terre baignée du sang et consacrée par les reliques de saint Symphorien des inspirations de piété, de foi et de courage enflammer son ardeur évangélique et chercher un appui céleste pour le succès de sa mission. Aussi à peine fût-il arrivé qu'on le vit se diriger au tombeau du martyr. Il se rendit au propre lieu où saint Symphorien avait souffert mort et passion, et entra dans l'oratoire que déjà les chrétiens y avaient construit, pour y faire sa prière.

C'est là que, humblement prosterné, il ne cessait d'offrir et de recommander son oeuvre à l'illustre saint, le protecteur et la gloire de l'Église éduenne.

Cependant Rhétice ayant appris qu'un saint homme, un évêque, venait d'arriver d'Orient, alla aussitôt le trouver dans le sanctuaire de saint Symphorien. Et lorsque Cassien, dans cette première entrevue et avant de commencer ses travaux évangéliques, lui offrit ses services et sa coopération, instruit déjà et frappé de tout ce qu'on lui avait dit de l'étranger, l'illustre pontife le reçut avec un profond respect, avec de grands honneurs et une joie pieuse. Les deux hommes se comprirent et s'apprécièrent aussitôt. Rhétice, heureux d'avoir trouvé un tel collaborateur, le chérissait comme un ami, comme un frère, comme un soutien que la Providence envoyait à ses vieux ans. Apprenant tous les jours à l'estimer davantage, il n'avait plus qu'un désir, celui de pouvoir le conserver et pour sa propre consolation et surtout pour le bien de sa chère Église d'Autun. Mais après avoir travaillé avec l'illustre prélat durant plusieurs années et avancé beaucoup l'oeuvre de Dieu, Cassien, dont le zèle dévorant demandait toujours un aliment nouveau, lui dit un jour : «Très saint frère, j'ai formé le projet de porter l'Évangile dans la Bretagne : ici maintenant Jésus Christ est connu, tandis que là, il y a un peuple qui ne Le connaît point encore». C'est ainsi que Cassien voulait aller chercher partout la trace gallique et poursuivre le druidisme jusqu'aux limites du monde alors connu. Il était parti d'Égypte avec cette idée digne d'un apôtre; et probablement il ne désira passer en Bretagne que parce qu'il vit cet ancien culte à peu près oublié et discrédité à Autun, ou du moins sur le point de l'être.

Rhétice, attristé de ne pouvoir garder jusqu'à la mort auprès de sa personne celui qui était un autre lui-même, un coadjuteur incomparable, un appui pour sa vieillesse épiscopale, et le léguer comme son successeur à l'Église d'Autun, lui dit avec l'accent de la douleur la plus profonde : «Mon frère, je n'ai plus sans doute qu'un bien petit nombre d'années à passer sur la terre, et Dieu, qui vous a envoyé ici, veut que vous restiez avec moi. L'heure n'est donc point venue, où Il doit vous ouvrir la voie dans laquelle vous désirez entrer : attendez encore un peu». Cassien vit une manifestation de la Volonté divine dans le désir et les paroles du vénérable évêque. Du reste, il lui en eût tant coûté d'affliger son coeur. Les deux saints vécurent et travaillèrent donc encore trois ans ensemble : ce fut la mort seule qui les sépara. Cassien inhuma le corps du saint dans le cimetière situé en face de la ville. Là, tous les jours en mémoire de lui, il célébrait le saint sacrifice.

On donna au deuil et aux regrets une année entière, après laquelle tout le clergé et tout le peuple appelèrent d'une voix unanime Cassien à la dignité de premier pasteur de la sainte et apostolique Église d'Autun. Cette unanimité était un hommage rendu tout à la fois et à Cassien, dont elle proclamait si solennellement le mérite, et à Rhétice, dont elle honorait la mémoire par l'élévation du coadjuteur de son choix. Cassien eût bien voulu décliner l'honneur. Il redoutait l'immense responsabilité de tant d'âmes dont il répondrait devant Dieu; mais en même temps des voeux si universels, si spontanés, en lui imposant une nécessité et lui faisant une sorte de violence, ne lui fournissaient-ils pas une preuve frappante, indubitable, des intentions de la Providence ? Il dut donc se soumettre et renoncer à son grand projet d'aller évangéliser la Bretagne. Son humilité se consola par la pensée que Celui qui l'avait appelé saurait bien le soutenir.

Élevé sur le siège d'Autun, Cassien se montra évêque éminent, bon pasteur, tout en restant l'apôtre et le missionnaire infatigable. Affable pour tous, faisant du bien aux idolâtres comme aux chrétiens, il était aimé de tous parce que tous voyaient qu'ils étaient aimés de lui. Cette réciprocité d'affection, ce rapprochement des coeurs dans un mutuel amour servait de préparation évangélique. Comme à Orthe autrefois, sa douceur, sa paternelle bonté, ses allures franches, ouvertes, cordiales et accueillantes, son immense charité lui gagnait les âmes. Aussi Dieu voulut honorer son digne ministre par un don éminemment privilégié, le don des miracles. Combien de fois, par le ministère du saint évêque, le souverain Maître de la nature ne rendit-Il pas la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, aux infirmes, aux malades de toute espèce la force et la santé ? Et les païens, de cette éclatante, de cette perpétuelle intervention du ciel, accouraient en foule au pied de la croix.

Après avoir, pendant un laborieux épiscopat de vingt ans depuis son élévation sur le siège d'Autun, travaillé avec une incessante activité, veillé avec une pieuse sollicitude à la garde du troupeau que le souverain Pasteur lui avait confié, et introduit dans le bercail une multitude de brebis nouvelles, Cassien fut réuni à ses pères et s'endormit vers l'an 355.

La mémoire du grand évêque est célébrée le 5 août