Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes sous la juridiction de S.B. Mgr. André archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

NUMÉRO 6

MARS 1980

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

SOMMAIRE
Nouvelles
Signe des temps
Des icônes
Lydia, Cyrille et Alexis
L'apparition du signe de la croix près d'Athènes en 1925
Le Jésus de la Tradition
Le starets Ambroise

NOUVELLES

Je suis rentré de notre voyage en Amérique, où je suis allé à New York, Détroit et Buenos Aires. A New York, nous avons fondé une paroisse avec une chapelle en l'honneur de la sainte Trinité. Plus de 50 personnes, tous des grecs, en font déjà partie, et, plaise à Dieu, j' y retournerai pour les fêtes de l'Ascension et de la Pentecôte.

Cependant, j'envisage de célébrer la Pâque à l'ermitage. A cette même occasion, il y aura quelques baptêmes et un mariage.

À tous ceux qui portent le joug doux du carême salvateur, nous souhaitons déjà la joie pascale lors de la sainte Résurrection de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ.

Vôtre
hm.Cassien
La fin approche, ô mon âme, elle approche,

et tu ne t'en soucies pas,

tu ne t'y prépares pas.

Le temps presse, lève-toi,

car le Juge est sur le seuil.
Tel un songe, telle la fleur des champs,
notre vie s'évanouit
et c'est en vain que l'homme s'émeut et s'agite.
 
du Canon de saint André de Crète
SIGNE DES TEMPS

Ce qui suit est extrait d'une lettre venue d'Union Soviétique et datée du 10 février 1976. Elle a été d'abord publiée dans Der Bet (15 février 1976) et traduite en anglais dans Orthodox Life (juillet-août 1977).

"Je voudrais vous dire ce qui s'est passé ici récemment. Un signe apparut dans le ciel au-dessus de la ville de Tambov (au sud de Moscou). Dans un ciel dégagé, en plein jour, apparut soudain une main blanche, portant une plume avec laquelle elle écrivit ce qui suit :

1) Le mal conduit au bien.

2) Maintenant c'est l'hiver pour mon peuple.

3) Jours de repentir.

4) Pas une âme juste ne restera parmi les dépravés, et pas une âme débauchée ne restera parmi les âmes justes.

5) Soyez attentifs à mon salut.

6) Apportez des fruits de pénitence.

7) Le salut attend ceux qui craignent le Seigneur.

8) Soyez conscients de votre responsabilité dans vos actions. Le temps est proche.

9) En vérité, je viendrai, je ne tarderai pas. Amen.

 

La main a écrit pendant une demie-heure à peu près. Ce qui était écrit restait visible de façon à pouvoir être lu pendant 3 heures. Cette apparition attira l'attention de tout le monde et les alarma. Tout le monde avait très peur. Toute la circulation s'arrêta."

Traduit de l'anglais par C. Pountney

La richesse que tu tiens dans les mains et l'embonpoint que donne la bonne chère ne franchiront pas les portes du ciel.

Abba Hyperéchios

DES ICONES

Certains parmi nous blâment ceux qui adorent et vénèrent les icônes de notre Sauveur et de notre Souveraine, comme celles des autres saints et serviteurs du Christ; qu'ils sachent qu'au commencement Dieu fit l'homme à son image. En tant que qui nous prosternons-nous devant d'autres ? Si ce n'est qu'ils sont faits à l'image de Dieu. Comme le dit ce savant connaisseur du divin Basile, "la vénération de l'image va à son modèle". Le modèle, c'est celui qui est peint sur l'icône et dont vient l'image. Pourquoi le peuple de Moïse se prosternait-il autour du tabernacle portant l'image et le type de ce qui est au ciel, et même de toute la création. Cependant, Dieu dit à Moïse "Voici, tu feras tout selon le modèle qui t'a été montré sur la montagne." (Ex 25,40). Et les Chérubins adombrant le propitiatoire n'étaient-ils pas faits de main d'homme ? Quoi de plus renommé que le temple de Jérusalem ? N'était-il pas fait de main d'homme et construit par son art?

L'Écriture divine condamne ceux qui adorent des statues, mais aussi ceux qui sacrifient aux démons. Or les Grecs sacrifiaient, et les Juifs sacrifiaient, mais les Grecs aux démons et les Juifs à Dieu; et les sacrifices des Grecs étaient rejetés et condamnés, et ceux des justes étaient acceptés par Dieu. "Noé offrit un sacrifice et Dieu en respira l'agréable odeur", accueillant le parfum des bonnes dispositions envers Lui. Ainsi les statues des Grecs, images des démons, se trouvaient rejetées et interdites.

En plus, qui peut faire la reproduction du Dieu invisible, incorporel, indiscernable, sans figure ? C'est le dernier degré de la démence et de l'impiété que figurer le divin. D'où le peu d'usage des icônes dans l'Ancien Testament, mais dès lors que Dieu dans ses entrailles de miséricorde, est devenu homme pour notre salut, et cela non pas comme pour Abraham et pour les prophètes auxquels il est apparu sous l'aspect d'un homme, mais parce que devenu véritablement, essentiellement homme,il a passé sa vie sur terre, s'est mêlé aux hommes, a fait ses miracles, a souffert, a été crucifié, ressuscité et a monté au ciel. Toutes ces choses sont arrivées réellement, les hommes les ont vues, on les a reproduites en dessins pour nous en souvenir et pour l'enseignement de ceux qui n'y ont pas assisté en sorte que sans les avoir vues, mais en écoutant et en croyant, nous retrouvions la joie du Seigneur. Comme tout le monde ne savait pas lire ou n'en avait pas le loisir, les Pères ont vu dans ces icônes comme un bref rappel de ces actions sublimes. Souvent, alors même que l'on ne pense pas à la passion du Seigneur, en voyant l'icône de la Crucifixion du Christ, elle nous revient en mémoire et, tombant à genoux, nous adorons celui qui est reproduit et non la matière; pas plus que nous n'adorons la matière des Évangiles ni la matière de la Croix, mais l'image gravée dessus. Quelle différence y a-t-il entre une croix sans le Christ sculpté, et une croix avec; et de même pour la Génitrice de Dieu. La vénération pour elle rejaillit sur celui qui par elle s'est incarné. Pareillement les exploits de ces hommes saints nous poussant au courage, au zèle à imiter leur vertu et à chanter la gloire de Dieu. Comme nous le disons, la vénération de l'icône rejaillit su le modèle. Il y a une tradition non-écrite, comme d'adorer tourné vers l'orient et beaucoup d'autres choses semblables; c'est elle qui nous fait adorer la croix.

On raconte l'histoire suivante: Abgar, roi de la ville d'Édesse avait un peintre pour faire un portrait du Seigneur et il n'y arrivait pas parce que son visage brillait d'un éclat insoutenable; le Seigneur couvrit son divin visage de son manteau et celui-ci se trouva reproduit sur le manteau qu'il envoya à Abgar qui le demandait.

Les apôtres ont laissé bien des traditions non-écrites. L'apôtre des Gentils, Paul, écrit: "Ainsi, frères, tenez fermes aux traditions que nous avons enseignées, soit en parole, soit dans nos lettres." (II Th 2,15) Et aux Corinthiens: "Je vous loue, frères, de ce que vous vous rappelez tout ce qui vient de moi et que vous reteniez les traditions comme je vous les ai transmises."(I Cor 11,2)

saint Jean Damascène (La Foi Orthodoxe, chap. XVI)

 

L'un des pères s'enferma pour quelque temps dans une grotte durant la quarantaine des saints jeûnes. Le diable, qui porte toujours envie à ceux qui luttent, emplit toute la cellule de punaises, du sol jusqu'à la voûte, l'eau, le pain, et tous les objets, à tel point qu'on ne voyait pas dans la grotte le moindre espace qui n'en fut recouvert. Supportant donc vaillamment la tentation, le vieillard dit : "Dussé-je en mourir, je ne sortirai pas avant la sainte Pâque !" La troisième semaine des saints jeûnes, voici qu'il aperçoit dès l'aube une quantité innombrable de grosses fourmis arrivant dans la grotte pour détruire les punaises et, s'élançant à l'intérieur comme dans un combat, elles les tuèrent toutes et les emportèrent hors de la grotte. Et le vieillard, délivré de la tentation, rendit grâces à Dieu. C'est ainsi qu'il est bien de supporter les tentations, car une fin heureuse vient de toutes façons.

LYDIA, CYRILLE ET ALEXIS

Lydia naquit dans la ville d'Oufa au début du siècle. Son père était prêtre. Sensible et tendre, dès son enfance tout le monde l'aimait; elle vivait dans la crainte du péché et de tout ce qui est défendu par Dieu.

À dix-neuf ans, ses études terminées, elle se maria mais elle perdit son mari pendant la guerre civile, lors de la retraite de l'Armée blanche.

Le père de Lydia se joignit à l'Église Vivante dès ses débuts, en 1922. Sa fille vint alors se jeter à ses pieds en lui disant : "Laisse-moi te quitter, père, pour le salut de mon âme, et bénis-moi". Le vieux prêtre connaissait sa fille et comprenait aussi qu'il avait mal agi. Il se mit à pleurer puis il lui donna sa bénédiction pour la vie indépendante qu'elle allait mener, en ajoutant cette phrase prophétique : "Ma fille, quand tu recevras la couronne de gloire, dis à notre Seigneur que, bien que je n'aie pas eu la force d'être héroïque, je ne t'ai pas retenue."

-"Je le lui dirai !" répondit Lydia en baisant la main de son père. On aurait dit qu'elle prévoyait son avenir.

Lydia trouva une place au département des Eaux et Forêts, dont les bureaux couvraient alors les bâtiments d'un séminaire désaffecté. Elle y vit une prédestination divine car elle eut ainsi l'occasion de sauver beaucoup d'objets de l'admirable chapelle du séminaire que l'on était en train de transformer en club pour les ouvriers forestiers.

En 1926, Lydia fut transférée dans une administration forestière de base, où elle se trouva en contact direct avec le simple peuple, pour qui elle ressentit une chaude affection qui fut payée de retour. Les bûcherons et les transporteurs de bois, endurcis par leurs dures conditions de travail, disaient avec étonnement que lorsqu'ils se trouvaient en présence de la jeune femme, ils ressentaient la même impression que celle, presque éteinte aujourd'hui, qu'ils avaient, avant la révolution, en présence de l'icône vénérée dans la province de Notre Dame de Bogorodskoé, près d'Oufa.

Dans les bureaux, on n'entendait plus désormais ni mots obscènes, ni insultes, ni cris. Les passions mauvaises étaient calmées, les gens se témoignaient une affection réciproque.

Tout le monde remarqua cet étonnant changement, même le directeur du parti communiste local. On surveillait Lydia sans rien trouver de suspect.

Jamais elle n'entrait dans les églises appartenant à la scission religieuse révolutionnaire soutenue par les Soviets, mais elle assistait parfois, avec une grande prudence, aux services divins de l'Église cachée dans les catacombes.

La Guépéou savait que des membres de l'Église secrète travaillaient dans le diocèse, mais ils n'arrivaient pas à les découvrir.

Dans le but de mettre la main sur ces insaisissables, elle résolut d'employer un stratagème, qui consista à faire revenir de déportation l'évêque André (ancien prince Oukhtomsky), extrêmement respecté par toute la population et par tous les membres de l'Église cachée.

La Guépéou comptait bien que ces derniers, oubliant toute prudence, se précipiteraient chez l'évêque bien-aimé et seraient ainsi démasqués. Ils oubliaient que le gardien de l'Église est le Seigneur lui-même et non pas un homme.

Dieu avait donné à l'évêque André une douceur évangélique jointe à une grande sagesse, Monseigneur avait deviné pourquoi on le faisait revenir à Oufa et il prit ses précautions.

Sur son ordre, une seule église de la ville le reçut ouvertement, celle de saint Siméon, dont la Guépéou connaissait de longue date les sentiments de fidélité à l'Orthodoxie.

Cette église servit de cathédrale à l'évêque durant son court délai de liberté. Aucune autre église du diocèse n'établit de contact visibles avec lui, mais en secret, tout le monde le visitait.

La Guépéou s'était trompée. Elle n'avait pas réussi à connaître les membres de l'Église des catacombes mais elle avait contribué à en accroître le nombre et la force.

Lydia voyait parfois l'évêque, mais tous deux gardaient un secret absolu quant au sujet de leurs conversations.

Constatant l'échec de son plan, la Guépéou y mit fin en arrêtant de nouveau l'évêque qu'elle renvoya dans un camp de concentration. Le 9 juillet 1928, ce fut le tour de Lydia.

Dans sa chambre, les bûcherons retrouvèrent, malgré les fouilles que l'on y avait faites, un portrait de Monseigneur André sur lequel Lydia avait écrit quelques mots de pieux souvenir. Ils donnèrent ce portrait à l'église qui le conserva à la sainte mémoire des deux persécutés.

Voici pourquoi Lydia fut arrêtée :

Depuis longtemps déjà, le service secret de renseignements essayait de savoir quelle était la personne qui, grâce à la machine à écrire, arrivait à fournir aux travailleurs de l'exploitation forestière des brochures sur la vie des saints, des livrets de prières, des sermons ou des allocutions venant de confesseurs de la foi chrétienne anciens et nouveaux.

On avait remarqué que sur la machine employée, la lettre "K" était endommagée, or, en Union Soviétique, personne ne possède de machine à écrire personnelle.

On vérifia toutes celles de l'exploitation; c'est ainsi que Lydia fut dénoncée par la sienne.

La Guépéou comprit qu'elle tenait là un atout majeur qui lui permettrai de démasquer tous les membres de l'Église secrète.

Dix jours d'interrogatoires ininterrompus ne vinrent pas à bout de la jeune femme qui refusait absolument de parler.

Le 20 juillet, à bout de patience, l'enquêteur remit Lydia entre les mains de la section spéciale d'interrogatoire.

La "section spéciale" travaillait dans la quatrième cellule de la cave de la Guépéou, installée dans l'ancien "Hôtel de Russie".

Dans le couloir de la cave, une sentinelle allait et venait en permanence. C'était ce jour là le soldat Cyrille Araev, âgé de vingt-trois ans.

Les interrogatoires des dix jours précédents avaient tellement épuisé Lydia qu'elle n'avait même plus la force de descendre l'escalier de la cave.

Le soldat Araev, sur l'ordre de son chef, la mena, en la soutenant sous les bras, jusqu'à la cellule de la question. "Que le Christ te sauve !" lui dit alors Lydia qui avait senti chez ce soldat de l'armée rouge une étincelle de pitié, dans la délicatesse avec laquelle il l'avait assistée de ses mains solides. Et le Christ eut pitié de Cyrille. Le regard de la jeune martyre, rempli de douceur et de perplexité, toucha son coeur. Il lui était devenu soudain impossible d'écouter, comme auparavant, avec indifférence les cris et les pleurs des torturés.

Les tortures de la Guépéou sont d'ordinaire appliquées de telle façon qu'aucune trace spéciale ne puisse être décelée sur le corps de la victime mais, pour Lydia, on passa outre ces précautions.

Ses cris et ses sanglots retentirent presque sans arrêt, pendant plus d'une heure et demie.

"Tu pleures, tu cries, c'est donc que tu as mal ?" Lui demandaient ses bourreaux pendant les pauses.

- "Mal ? Dieu sait à quel point je souffre !" répondait Lydia haletante.

-"Alors pourquoi ne parles-tu pas? Tu vas souffrir encore beaucoup plus!" reprenaient les tortionnaires déroutés.

-"Je ne dois rien dire. Il me le défend."

-"Qui te le défend ?"

- "Dieu me le défend."

Les bourreaux imaginèrent un nouveau supplice pour la martyre. Ils étaient quatre hommes, il en fallait un cinquième. On appela la sentinelle.

Quand il entra dans la cellule et vit Lydia, Araev comprit de quoi il s'agissait et son propre rôle dans l'affaire. Alors il se produisit en lui un miracle pareil à ceux de l'Église primitive: la soudaine conscience du persécuteur. D'un seul coup, l'âme de Cyrille s'arracha aux griffes de Satan.

Saisi d'une sainte fureur, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, le soldat rouge, avec son revolver de service, abattit les deux bourreaux qui lui faisaient face. Il n'avait pas terminé son second coup que le tchékiste qui se tenait derrière lui le frappait à la tête avec sa crosse de revolver. Araev trouva encore la force de se retourner pour le saisir à la gorge, mais la balle du quatrième bourreau l'envoya au sol.

Cyrille tomba la tête la première sur Lydia liée par ses courroies. Le Seigneur lui permit, avant de mourir, d'entendre encore une fois, de la bouche de la martyre, des paroles d'espérance.

Regardant Lydia droit dans les yeux, Cyrille, tout aspergé de sang, proclama dans un râle son ralliement au Sauveur.

- "Oh, ma sainte, prends-moi avec toi!"

- "Viens !" répondit Lydia avec un lumineux sourire.

Ces paroles avaient en quelque sorte ouvert les portes de l'autre monde et la terreur obscurcit la pensée des deux tchékistes encore vivants.

Dans une folle clameur, ils se mirent à tirer sur leurs victimes sans défense et ne s'arrêtèrent qu'une fois leurs revolvers vides.

Les hommes accourus au son de la fusillade les emmenèrent en hurlant comme des fous et s'enfuirent eux-mêmes de la cellule, saisis d'une incontrôlable panique.

Un des tchékistes perdit complètement la raison, l'autre mourut bientôt d'excitation nerveuse. Avant sa mort, il raconta tous ces événements à son ami, le sergent Alexis Ikonnikov, qui revint à Dieu et en fit le récit à l'Église. Son zèle à les faire connaître le mena également au martyre.

Lydia, Cyrille et Alexis sont maintenant tous les trois considérés comme des saints.

Extrait du livre de l'archiprêtre Michel Polsky
Les Nouveaux Martyrs de la Terre Russe
Ed. Réciac 53150 Montsurs B.P.6

Antoine était si attentif à la lecture qu'il ne laissait rien échapper des Écritures mais retenait tout et qu'ensuite sa mémoire lui tenait lieu de livre.

saint Antoine le Grand

L'APPARITION DU SIGNE DE LA CROIX DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS CHRIST PRÈS D'ATHÈNES EN 1925

Au début du siècle, et surtout dans les années 20, il y eut de puissants groupes antireligieux et sécularistes au pouvoir en Grèce et au Patriarcat oecuménique de Constantinople. Parmi les actes de ces groupes, il y eut l'introduction forcée du calendrier grégorien. Le calendrier grégorien convient au monde des affaires, à la bourse, et à d'autres activités mondaines, séculières. Au point de vue liturgique cependant, il est pratiquement inutilisable et même nocif. Il est impossible de réconcilier le calendrier grégorien avec notre Pascalie canonique de chrétiens orthodoxes. Qui plus est, l'introduction d'un changement dans le calendrier ecclésiastique par une Église locale a créé un schisme inacceptable à l'intérieur de l'Église elle-même.

Une grande partie de la population de la Grèce refusa ces changements anticanoniques et antireligieux, imposés par le pouvoir policier de l'État. Ces gens-là souffrirent et continuent à souffrir persécutions, prison, dépossession de la part de la police séculière. Mais les yeux spirituels des vrais chrétiens orthodoxes virent clairement, même s'il ne l'avaient pas entièrement compris à ce moment, le mal du nouveau calendrier. Il fut le précurseur et le signe de la plus grande hérésie de l'histoire du monde: l'oecuménisme. Beaucoup de gens cependant, se sont embrouillés. Quelques-uns commencèrent à chanceler. De la même façon que les Ariens avaient le contrôle du pouvoir séculier en 351 et qu'ils étaient en mesure d'imposer leur hérésie à l'empire, ainsi les novateurs du calendrier contrôlaient-ils aujourd'hui le pouvoir séculier en Grèce. En un temps aussi troublé et dangereux, Dieu le très miséricordieux fut attentif aux besoins de son peuple. Comme en 351 Dieu envoya une apparition miraculeuse du signe de la très vénérable Croix pour sceller la Vérité et faire honte aux faux docteurs.

L'apparition du signe de la Croix eut lieu de la manière suivante:

En 1925, la veille de la fête de l'Exaltation de la vénérable et vivifiante Croix de notre Seigneur, le 14 septembre selon le calendrier de l'Église orthodoxe, la vigile était célébrée à l'église saint Jean le Théologien dans la banlieue d'Athènes. Vers 9 heures du soir, plus de 2000 fidèles vrai-orthodoxes s'étaient assemblés dans et autour de l'église pour le service, puisqu'un très petit nombre d'églises de vrai-orthodoxes avaient été laissées ouvertes accidentellement par les autorités civiles. Une si grande assemblée de gens ne put, cependant passer inaperçue par les autorités civiles. Ainsi, vers 11 heures du soir, celles-ci envoyèrent un détachement de policiers à l'église "pour empêcher d'éventuels désordres qui pourraient surgir, au sein d'une si grande foule réunie". L'assemblée était trop grande pour que la police pût agir directement ou pour arrêter le prêtre à ce moment-là. C'est pourquoi ils se mêlèrent à la foule des fidèles dans la cour déjà débordante de l'église.

Alors, oubliant les véritables motifs de leur présence contre leur propre volonté, mais selon la Volonté qui dépasse tout pouvoir humain, ils devinrent participants de l'expérience miraculeuse de la foule de croyants.

À 11 h 30, apparaissait dans le ciel, au-dessus de l'église, dans la direction du Nord-Est, une brillante et radieuse Croix de lumière. La lumière non seulement illuminait l'église et les fidèles, mais dans ses rayons, les étoiles du ciel dégagé et sans nuage pâlirent et la cour de l'église se remplit d'une lumière presque tangible. La forme de la Croix elle-même était d'une luminosité particulièrement dense et elle était visiblement celle d'une croix byzantine, avec en bas une branche oblique. Ce miracle céleste dura une demie-heure, jusqu'à minuit, puis la Croix se mit à s'élever verticalement, comme la Croix dans les mains d'un prêtre au cours de la cérémonie de l'Élévation de la Croix à l'église. S'étant complètement redressée, elle disparaissait petit à petit.

La langue humaine est incapable de traduire ce qui eut lieu pendant l'apparition. La foule entière se prosterna à terre avec des hymnes, louant le Seigneur d'un même coeur et d'une même bouche. Les policiers étaient parmi ceux qui pleuraient, découvrant soudain, dans les profondeurs de leur coeur une foi d'enfant. La foule de croyants et le détachement de policiers furent transformés en un seul troupeau uni de fidèles. Ils furent tous pris d'une sainte extase.

La vigile continua jusqu'à 4 heures du matin, lorsque tout ce torrent humain regagna la ville, apportant les nouvelles du miracle qui les faisait encore trembler et pleurer.

Beaucoup des incroyants, sophistes et novateurs, reconnaissant leur péché et leur culpabilité, mais refusant de se repentir, essayèrent par tous les moyens de trouver une explication à ce miracle ou de le nier. Le fait que la forme de la Croix byzantine (parfois appelée Croix russe) à 3 branches transversales, dont celle du bas est oblique, démentit tout argument en faveur d'un phénomène physique accidentel.

Le fait qu'une telle apparition de la Croix eut également lieu au moment de l'apogée de la première grande hérésie doit frapper les orthodoxes d'un sens particulier de l'énorme importance de la question du calendrier et de tout ce qui en découle. Personne de raisonnable ne peut discuter de ce sujet légèrement, avec un raisonnement séculier ou des arguments du monde.

L'apparition du signe de la Croix de notre Seigneur Jésus Christ près d'Athènes en 1925 est commémorée le 14 septembre.

 

Tiré de "The Calendar Question"
Jordanville, 1973.
Traduit de l'anglais par C. Pountney

Le jeûne est une violence faite à la nature, l'amputation de ce qui flatte le goût, l'extinction du feu de la luxure, le retranchement des pensées mauvaises, la délivrance des rêves, la pureté de la prière, la lumière de l'âme, la garde de l'intellect, l'affranchissement de l'endurcissement, la porte de la componction, l'humble gémissement, la contrition joyeuse, l'assoupissement de la loquacité, la source de la quiétude, le gardien de l'obéissance, l'allégement du sommeil, la santé du corps, le protecteur de l'impassibilité, la rémission des péchés, la porte du paradis et ses délices.

saint Jean Climaque (l'Echelle spirituel XIV,37)

LE JÉSUS DE LA TRADITION
par P. Bratsiotis (suite)

La troisième période de l'action publique de Jésus, celle du sommet de son action, commence après Pâque de 29 et va jusqu'à la fête de l'Établissement des Tentes de l'année suivante. Elle se déroule à nouveau surtout en Galilée et aussi aux frontières de Tyr et Sidon et de la Décapole. Les moments les plus marquant de cette période sont les suivants: le point culminant de l'enthousiasme du peuple, mais le commencement de sa désillusion par le démenti de ses espérances idéologiques mondaines; l'accroissement graduel et la purification de la foi des apôtres qui atteint son point culminant près de la Césarée de Philippe par l'aveu de Jésus sur son identité, le témoignage du Père, signe précurseur de son triomphe; la prévision de l'épreuve dure et menaçante et de la victoire qui va suivre et la préparation des apôtres à ces événements.

La quatrième période de l'action publique de Jésus s'étend de la fête de l'Établissement des Tentes de l'an 30 jusqu'à la Pâque de l'an 31. Elle se déroule principalement en Judée et surtout à Jérusalem, particulièrement au début et à la fin de celle-ci, et secondairement, en Judée et en Galilée. Dans cette période critique de l'oeuvre messianique de Jésus on distingue deux étapes: celle de l'éclatement de la crise et celle de son point culminant. La crise s'ouvre durant l'apparition de Jésus à Jérusalem pour la grande fête de l'Établissement des Tentes, comme on le voit dans le long récit dramatique de l'évangéliste saint Jean (7,1). L'action de Jésus à cette occasion, s'ajoutant à son action passée, provoque une scission dans le peuple entre admirateurs et ennemis, parmi lesquels certains, sous l'influence des Pharisiens et des Grands-Prêtres songent et essayent plusieurs fois de l'arrêter et de l'assassiner.

En cette période de crise qui suit sa dernière visite en Galilée, et durant sa visite à Jérusalem pour la fête hivernale de l'Inauguration, en partie aussi pendant sa visite en Judée (malgré ses succès en cette dernière région), Jésus, sans rompre son action bienfaisante, s'occupe, d'une part,avec persévérance, de compléter l'oeuvre de la révélation sur sa nature et sur son règne , d'autre part de parfaire la formation et la préparation des apôtres pour qu'ils affrontent plus sereinement les événements qui sont sur le point de se produire. Les Pharisiens et les chefs spirituels du peuple pour la plupart s'élèvent contre Lui et leur haine croissante, sans relâche, le suit partout, en s'opposant à son oeuvre par des tentations et des pièges. La crise atteint enfin son point critique immédiatement après la résurrection de Lazare, lorsque Jésus entre pour la dernière fois à Jérusalem assis sur un ânon, accueilli triomphalement comme Messie-Roi par ceux qui sont montés avec lui. C'est cet acte que le Grand Conseil prendra comme prétexte pour décider de son exécution. Les événements majeurs du sommet de cette crise qui se prolonge pendant une semaine environ, la semaine de la Passion, et au sujet de laquelle tous les autres évangéliste nous donnent des informations très abondantes et très dramatiques, sont les suivants:

L'enseignement quotidien de Jésus au peuple dans le temple par des paroles simples et des paraboles faisant allusion à la crise en cours et à son issue; la multiplication des pièges dressés par tous ses ennemis unis contre Lui; les réponses de Jésus qui mettent à jour la pauvreté spirituelle de ses adversaires; les prophéties de Jésus concernant la future destruction de Jérusalem et son second Avènement; la transmission à un rythme plus intense des dernières recommandations spirituelles aux apôtres afin qu'ils puissent affronter les tentations et les pièges; la création du mystère de l'Eucharistie pendant la Cène; la prière pleine d'angoisse de Jésus dans le jardin de Gethsémanie; l'entente de Judas l'Iscariote avec les ennemis de Jésus et sa trahison contre trente pièces d'argent; la condamnation à mort de Jésus par le Grand Conseil sous prétexte qu'il a blasphémé, et la confirmation de la sentence par le procureur romain, forcé par les Judéens; le reniement de Pierre, les moqueries, la crucifixion de Jésus, son ensevelissement dans un tombeau neuf par le notable Joseph d'Arimathée.

(à suivre)

Les frères suppliaient un ancien de se reposer de ses grands labeurs, mais il leur répondit : "Croyez-moi, mes enfants, à la vue des grands et magnifiques dons de Dieu, Abraham regretta de n'avoir pas combattu davantage."

LE STARETS AMBROISE

par Vladimir Lossky

Après la mort du starets * Macaire, deux personnes lui succédèrent dans le startchestvo à Optino: le père Hilarion, recteur du skite * et le père Ambroise qui assistait Macaire dans ses travaux d'édition de textes patristiques. Hilarion mourut en 1873 et Ambroise, disciple des startsi Léonide et Macaire, resta le seul continuateur de leur tradition. Nature extrêmement riche, le starets Ambroise réunissait dans sa personne les qualités de ses prédécesseurs. On peut dire qu'en lui le startchestvo d'Optino trouva son apogée.

Alexandre Grenkov naquit le 21 novembre 1812 dans une famille cléricale : son père était lecteur dans une paroisse de village, au gouvernement de Tambov. La naissance du futur starets tomba le jour d'une fête paroissiale. Une multitude de paysans venus des localités voisines remplissait le village. "Je suis né dans la foule et je vivrai toujours au milieu de la foule", disait le starets.

Le jeune Alexandre, très doué pour les études, était d'une vivacité débordante. On le voyait gambader sans cesse dans les rues avec ses camarades, et pourtant, bien qu'il n'apprît jamais ses leçons, il fut toujours le premier à l'école paroissiale. Après l'école, il entra au séminaire de Tambov mais, son instruction une fois terminée, ne chercha pas à faire une carrière ecclésiastique. Le futur starets passa quelque temps comme précepteur dans une famille de propriétaires et occupa ensuite la place modeste de maître d'école dans son village natal. Gai et spirituel, Grenkov était aimé de tous. Cependant, à partir d'un certain moment, on commença à s'apercevoir qu'il cherchait souvent la solitude, s'éloignant dans le jardin ou montant au grenier pour prier. Encore au séminaire, tombé gravement malade, Alexandre avait fait voeu de prendre l'habit. Guéri, il ajournait toujours l'accomplissement de sa promesse et restait dans le siècle. Un jour, se promenant dans la forêt, il entendit clairement dans le bruit d'un ruisseau les paroles: louez Dieu, aimez Dieu. Le jeune instituteur alla voir un starets, le reclus Hilarion, connu dans toute la région de Tambov pour la sagesse de ses conseils inspirés. Le starets lui dit : "Va à Optino, tu y trouveras l'expérience" 3 En 1839, pendant les vacances d'été, Grenkov visita le monastère d'Optino mais n'y resta pas. Il hésitait encore. A l'automne de la même année, après une soirée où il parut particulièrement gai; Grenkov dit brusquement à l'un de ses amis : "Je ne peux plus rester ici. Je pars pour Optino." Quelques jours après, il quitta son village et fut reçu à Optino par le starets Léonide.

Le novice, après avoir rempli pendant quelque temps des obéissances à la cuisine, fut désigné par le starets Léonide pour lui servir de lecteur. Il devait dire chaque jour, dans la cellule du starets, les prières prescrites par la règle monastique. On ne sait pourquoi le starets Léonide, en plaisantant, appelait son nouveau disciple chimère. En mourant, il le "remit de la main à la main" au starets Macaire. Alexandre Grenkov reçut le nom d'Ambroise lors de sa prise d'habit. Bientôt, il fut ordonné diacre. Une fois, près de l'autel, le starets Antoine, prieur du skite, demanda au jeune diacre: "Eh bien, vous vous habituez?" Ambroise répondit avec désinvolture : "Grâce vos prières, mon père". Mais le père Antoine acheva la phrase"... à la crainte de Dieu". Confus, le moine comprit la leçon. Ordonné prêtre, le père Ambroise ne resta pas longtemps attaché au service de l'autel. Il prit froid et, gravement malade, resta cloué au lit pendant plusieurs mois. Sa santé fut sapée pour toujours; il resta infirme jusqu'à la fin de sa vie. Comme le père Macaire, il dut renoncer à dire la Liturgie à cause de sa faiblesse extrême. La maladie tempéra la nature trop exubérante du père Ambroise; elle l'obligea à rentrer en lui-même, à se consacrer au travail incessant de la prière intérieure. Il disait plus tard: "La maladie est très utile pour un moine. S'il est malade, il ne lui faut se soigner qu'un peu de temps en temps, juste dans la mesure nécessaire pour subsister."

Sachant le grec et le latin, le père Ambroise assistait le starets Macaire dans ses travaux d'édition des textes patristiques. Il continua ces occupations après la mort de son maître et publia plusieurs oeuvres de spiritualité, entre autres L'Échelle de saint Jean Climaque. Mais les travaux d'érudition ne pouvaient suffire au tempérament trop actif du père Ambroise. Il cherchait une communion directe avec les êtres humains. Son esprit vif et pénétrant, enrichi par la connaissance de la littérature ascétique, s'intéressait à tout ce qui touchait aux hommes: à la vie secrète de l'âme, aussi bien qu'aux activités et préoccupations extérieures. Sous l'action de la prière constante, la perspicacité naturelle du père Ambroise se transformait en clairvoyance, ce don admirable de la grâce qui devait faire de lui une des figures les plus étonnantes du startchestvo russe.

Bientôt, il n'y eut plus de secrets pour le starets Ambroise : "il lisait dans l'âme comme dans un livre." Un visiteur pouvait garder le silence, se placer à l'écart, derrière le dos des autres, le starets connaissait néanmoins sa vie, l'état de son âme, le mobile qui l'avait amené à Optino. Ne voulant pas manifester ce don de clairvoyance, le starets posait habituellement des questions aux personnes qui voulaient le voir; mais rien que sa manière d'interroger les visiteurs montrait qu'il était déjà au courant de tout. Parfois, la vivacité du starets Ambroise le poussait à révéler sans précautions ce qu'il savait. Ainsi un jour, il répondit vivement à un jeune artisan qui se plaignait d'avoir mal au bras: "Oui, tu auras mal au bras É Pourquoi as-tu frappé ta mère ?" Puis il se reprit, confus, et se mit à poser des questions: "Ta conduite est-elle toujours bonne? Es-tu un bon fils ? N'as-tu jamais offensé tes parents ?" Très souvent le starets usait d'allusions discrètes, presque toujours sous une forme humoristiques, pour laisser entendre aux gens que leurs défauts cachés lui étaient connus; la personne qu'il visait ainsi était la seule à comprendre le sous-entendu. Une dame qui cachait soigneusement sa passion pour le jeu demanda une fois au starets Ambroise sa carte (photographie). Le starets sourit avec reproche; "Que me dites-vous là? Est-ce que nous jouons aux cartes dans le monastère?" Ayant compris l'allusion, la dame avoua sa faiblesse. Une jeune fille, une étudiante de Moscou, qui n'avait jamais vu le starets, manifestait une grande animosité à son égard, le traitant de vieil hypocrite. Poussée par la curiosité, elle vint un jour à Optino et se plaça près de la porte, derrière les autres visiteurs qui attendaient. Le starets entra dans le parloir, fit une courte prière, regarda un moment l'assistance et, s'adressant à la jeune personne; "Ah! mais c'est Véra, elle est venue voir le vieil hypocrite!" Après une longue conversation en tête-à-tête avec Ambroise, la jeune fille changea d'opinion. Elle devint plus tard religieuse au monastère de Charmordino, fondé par le starets. Avec les indifférents, le père Ambroise ne perdait pas son temps: il les congédiait après une brève conversation, toujours en termes très courtois. En le quittant, ces visiteurs, venus uniquement par curiosité, disaient habituellement: "C'est un moine très intelligent."

Intelligent, le starets Ambroise l'était. Cette faculté, naturelle en lui, n'avait plus désormais de limites dans son exercice grâce au don du raisonnement qu'il avait acquis. Il savait apprécier chaque phénomène selon sa juste valeur. Homme spirituel, il pouvait, juger de tout, selon la parole de saint Paul (I Cor 2,15) Cette qualité prêtait au père Ambroise une largeur de vues illimitée. Il n'y avait point de domaines fermés à son entendement où il aurait dû reculer faute de connaissance spéciale. Ainsi, un propriétaire dont les jardins ne rapportaient rien reçut des indications détaillées de la part du starets pour créer un système d'irrigation perfectionné. Actif et ingénieux, lui-même, Ambroise aimait les gens décidés et courageux; il bénissait toujours les entreprises difficiles et risquées à condition qu'elles fussent honnêtes. Dans les affaires d'argent, dans les questions judiciaires les plus embrouillées, il avait toujours un conseil précis à donner. Il n'y avait pas pour lui de petites choses sans intérêt; tout ce qui préoccupait son interlocuteur devenait l'objet unique de son attention. Une paysanne vint lui conter son malheur: les dindes de sa maîtresse crevaient l'une après l'autre et la propriétaire voulait la mettre à la porte. Le starets questionna avec patience la pauvre femme sur la manière dont elle nourrissait les dindes, puis lui donna quelques conseils pratiques. Les témoins de cette scène riaient ou s'indignaient contre la vieille qui avait osé ennuyer le starets avec ses dindes. Après avoir congédié la paysanne, Ambroise s'adressa aux assistants: "Que voulez-vous, toute sa vie est dans ses dindes!"

Jamais, devant les difficultés matérielles des gens simples qui venaient le voir, le starets Ambroise n'a dit: "Cela ne me regarde pas: je ne m'occupe que des âmes." Il avait le coeur attentif. Il possédait la faculté d'aimer sans bornes chaque personne humaine qui se trouvait en sa présence, en s'oubliant soi-même. Cet oubli incessant de soi-même devant le prochain constituait la vie choisie par le starets Ambroise. Il disait : "Toute ma vie, je n'ai fait que couvrir les toits des autres et mon propre toit est resté troué." Mais la personne humaine ne peut atteindre sa perfection suprême qu'en cessant d'exister pour elle-même, en se donnant à tous. C'est le fondement de la parole évangélique qui, lorsqu'elle est vécue jusqu'au bout est le foyer vivant et personnel de tout amour. Aucun défaut humain, aucun péché ne pouvait faire obstacle à l'amour du starets Ambroise: avant de juger, il compatissait et il aimait. C'est pourquoi les pécheurs allaient vers lui sans crainte, avec confiance et espoir. Une jeune fille, devenue enceinte, fut maudite et chassé de sa famille, par son père, un riche marchand. Elle vint chercher refuge et consolation auprès du starets Ambroise. Celui-ci l'accueillit avec douceur et la plaça chez ses amis, dans une ville voisine, où elle put mettre au monde son enfant. Le starets envoyait régulièrement de l'argent à la jeune mère qui venait le voir de temps en temps avec son fils. Sur le conseil du starets, la jeune femme, qui savait peindre, se mit à gagner son pain en faisant des icônes. Quelques années plus tard, le marchand se réconcilia avec sa fille et s'attacha à son petit-fils. Ambroise cherchait d'abord à soulager les êtres humains dans leur peine avant de les guider sur la voie de la justice. Vers la fin de sa vie, on l'entendit souvent dire à voix basse en hochant la tête : "J'étais sévère au début de mon startchestvo, mais à présent je suis devenu faible: les gens ont tant de douleur, tant de douleur !" Quand il accueillait ses nouveaux visiteurs, le starets allait toujours aux plus accablés, il choisissait ceux qui avaient le plus besoin de consolation et il trouvait les mots nécessaires pour leur rendre le courage, l'espoir, la joie de vivre. Également bon envers tous, manifestant de préférence son amour aux personnes désagréables, difficiles supporter, aux pécheurs endurcis, méprisés par la société, jamais il n'a désespéré devant l'abîme des péchés humains, jamais il n'a dit : "Je ne puis rien."

Le secret de la clairvoyance du père Ambroise résidait dans sa charité. Non seulement il aimait tous ceux qui venaient vers lui, mais il avait la faculté de s'identifier à eux, de sorte qu'il aimait également leurs proches, les objets auxquels ils étaient attachés, tout ce qui constituait leur vie. L'esprit du père Ambroise embrassait toute la vie intérieure et extérieure de la personne à laquelle il avait affaire: c'est pourquoi il pouvait guider avec assurance la volonté de l'homme en l'accordant avec celle de Dieu. Les destinées humaines lui étaient ouvertes; on peut dire qu'il participait au conseil divin au sujet de chaque personne. Les exemples de cette connaissance des desseins providentiels sont très nombreux dans la pratique du starets Ambroise. En voici quelques-uns des plus typiques.

Une jeune fille pauvre fut demandée en mariage par un riche marchand attiré par sa beauté. Le starets conseilla à sa mère de refuser le marchand disant qu'il avait en vue pour la jeune fille un parti infiniment meilleur. La mère se récria : "Il n'y a pas de parti meilleur pour nous; ma fille ne peut tout de même pas épouser un prince." "Le fiancé que j'ai pour ta fille est si grand que tu ne peux pas l'imaginer, insiste Ambroise, - refuse le marchand." La mère obéit au starets; elle dissuada le fiancé de sa fille. Quelques jours après, la jeune fille tomba subitement malade et mourut.

Deux soeurs vinrent une fois à Optino. L'aînée, de nature renfermée, pensive, très pieuse; l'autre, exubérante de joie, ne pensant qu'à son fiancée. L'une cherche à entrer dans un monastère, l'autre veut que le starets bénisse son bonheur conjugal. Ayant reçu les deux jeunes filles, le père Ambroise, sans rien dire, tendit à la fiancée un chapelet. Puis, il s'adressa sa soeur: "Pourquoi parles-tu de monastère ? Bientôt tu vas te marier". Et il nomma une région éloignée où elle devait rencontrer son futur mari. Rentrée à Saint-Pétersbourg, la fiancée apprit que celui qu'elle aimait l'avait trompée. Dans sa douleur, elle se tourna entièrement vers Dieu; sa nature subit un changement profond; elle renonça au siècle et entra dans un monastère. En même temps, sa soeur aînée fut invitée par une tante de province dont la propriété se trouvait à proximité d'un monastère de femmes. Elle y alla, pensant trouver l'occasion de prendre une connaissance plus proche de la vie monastique. Mais une rencontre qu'elle fit dans la maison de sa tente changea tout: la jeune postulante devint bientôt une épouse heureuse.

Ceux qui connaissaient bien le starets Ambroise savaient par expérience personnelle qu'il fallait obéir à tout ce qu'il disait sans jamais le contredire. Lui-même avait coutume de dire: "Ne discutez jamais avec moi. Je suis faible, je pourrais vous céder et ce serait toujours nuisible pour vous."

On rapporte l'histoire d'un artisan qui, après avoir fabriqué une nouvelle iconostase pour l'église d'Optino, vint chez le starets Ambroise pour recevoir sa bénédiction avant de rentrer chez lui, à Kalouga, à 60 kilomètres du monastère. Les chevaux étaient déjà attelés, l'artisan était pressé de regagner son atelier sachant qu'une commande avantageuse l'attendait. Mais le starets, après l'avoir retenu longtemps, l'invita à revenir le lendemain, après la liturgie, prendre le thé dans sa cellule. L'artisan, flatté par cette attention du saint homme, n'osa pas refuser. Il espérait trouver encore, son client à Kalouga en y arrivant vers la fin de l'après-midi. Mais le starets ne voulut pas le laisser partir: il fallut que l'artisan revienne prendre le thé dans sa cellule encore une fois, avant les vêpres. Le soir, le père Ambroise renouvela son invitation pour le lendemain. L'artisan, très déçu, mais n'osant point protester, obéit de nouveau. Cette manoeuvre se renouvela pendant trois jours. Le starets congédia finalement l'artisan: "Merci, mon ami, pour m'avoir obéi. Dieu te gardera, va en paix". Quelques temps après, l'artisan apprit que deux de ses anciens apprentis, sachant qu'il devait rentrer d'Optino avec une somme d'argent considérable, l'avaient guetté trois jours et trois nuits dans la forêt, près de la grand'route de Kalouga avec l'intention de le tuer.

Les conseils du starets Ambroise, lorsqu'ils étaient suivis par ses enfants spirituels, dirigeaient les personnes humaines sur la voie où elles pouvaient s'épanouir pleinement, porter les fruits de la grâce. Un jeune prêtre fut nommé, selon son propre désir, dans la paroisse la plus pauvre du diocèse d'Orel; mais, après un an d'existence difficile, il perdit courage et voulut être envoyé ailleurs. Avant de faire sa demande, le jeune prêtre vint consulter le starets Ambroise. L'ayant vu de loin, le starets lui cria : "Va-t-en, rentre chez toi, père! Il est seul et vous, vous êtes deux." Puis, expliquant le sens de ses paroles, il ajouta : "Le démon est seul à te tenter tandis que tu as Dieu pour t'aider. Rentre chez toi. C'est un péché que de quitter sa paroisse. Dis la liturgie chaque jour et n'aie aucune crainte : tout ira bien." Le prêtre, encouragé, reprit son travail pastoral avec patience. Après de longues années, des dons merveilleux se relevèrent en lui: le père Georges Kossov devint un starets de grande renommée.

La connaissance des desseins providentiels, le pouvoir sur les destinées humaines se manifestèrent d'une façon étonnante dans le starets Ambroise au moment où il entreprit la fondation d'un monastère de femmes à Chamordino. Sur le conseil du starets, une de ses filles spirituelles, la riche propriétaire Klutcharev, acheta le domaine de Chamordino à douze kilomètres d'Optino. Dans la pensée de la pieuse dame qui venait de prendre le voile, cette propriété devait assurer l'avenir de ses petits-filles, deux jumelles orphelines. Le starets Ambroise se rendait souvent à Chamordino, inspectant les constructions de la nouvelle maison des demoiselles Klutcharev. Bâtie d'après les indications du starets, cette nouvelle habitation seigneuriale avait plutôt la disposition d'un monastère. les deux enfants s'y installèrent avec quelques femmes, anciennes serves des Klutcharev. Leur grand-mère qui habitait à Optino dans un corps de logis attenant au monastère s'occupait de l'instruction des deux orphelines. Afin de leur faire venir une bonne éducation mondaine, elle voulut faire venir à Chamordino une gouvernante française. Mais le starets s'y opposa. Ne voulant pas affliger la grand-mère, il se garda de lui révéler la vraie cause de son refus. Mais il parla ouvertement à une amie de la famille Klutcharev: "Les petites ne vivront pas, lui dit-il. Ce n'est pas à la vie de ce monde, mais à la vie éternelle qu'il faut les préparer. Des religieuses vont leurs succéder à Chamordino qui prieront pour le repos de leurs âmes." La grand-mère mourut en 1881 et, deux ans après, ses petites-filles, filleules et disciples du starets Ambroise, succombèrent ensemble de la diphtérie à l'âge de douze ans. Un an plus tard, en 1884, une communauté de religieuses s'installait à Chamordino. Attirées par la renommée du starets Ambroise, directeur spirituel des soeurs de Chamordino, des femmes de toutes les classes de la société demandèrent à entrer dans le nouveau monastère. Bientôt, le nombre des religieuses s'éleva à cinq cents. On dut construire en hâte de nouveaux corps de bâtiment pour loger les soeurs qui affluaient toujours, pour aménager un hospice donné aux femmes d'un grand âge, un orphelinat, une école. Le starets créa à Chamordino une grande famille unie par la prière et le travail. Il y venait souvent passer quelques jours au milieu de ses filles spirituelles; les séjours prolongés du starets Ambroise à Chamordino provoquèrent le mécontentement des autorités ecclésiastiques: on fit remarquer que le starets ne devait pas priver de son aide les visiteurs qui venaient, de plus en plus nombreux à Optino. C'est un fait assez éloquent qui montre à quel point l'attitude de l'épiscopat à l'égard du startchestvo a changé depuis le temps du starets Léonide.

La correspondance du starets Ambroise fut immense. Chaque jour, il recevait de trente à quarante lettres. On les disposait devant lui par terre et, avec son bâton, il désignait celles auxquelles il fallait répondre immédiatement. Souvent, il connaissait le contenu d'une lettre avant de l'ouvrir. Les personnes les plus diverses s'adressaient au starets. Une jeune artiste française, catholique romaine, lui écrivit de Saint-Pétersbourg, cherchant une consolation spirituelle dans sa douleur: elle venait de perdre l'homme qu'elle aimait. Pour chacun, le père Ambroise trouvait les paroles nécessaires, celles qui vont droit au coeur, réveillant la personne humaine à la vie spirituelle. Si l'on considère le travail quotidien fourni par ce vieux moine infirme, le nombre de lettres auxquelles il répondait, la quantité de visiteurs qu'il recevait, en trouvant chaque fois une réponse juste, une issue simple dans les situations les plus compliquées, on se rend compte qu'un effort purement humain ne pouvait suffire à cette tâche. L'oeuvre d'un starets est inconcevable sans le concours incessant de la grâce divine.

Les incroyants, les chercheurs de Dieu, si nombreux dans l'intelligentzia russe vers la fin du siècle dernier, venaient auprès du starets Ambroise dont la seule présence rallumait leur foi éteinte. Un homme qui avait passé des années à chercher la vraie religion et ne l'avait pas trouvée chez Tolstoï, vint enfin à Optino," rien que pour voir". "Eh bien, regardez", lui dit le starets se dressant devant lui et le fixant avec ses yeux pleins de lumière. L'homme se sentit comme réchauffé par ce regard. Il resta plusieurs mois à Optino. Un jour, il dit au starets: "J'ai trouvé la foi".

Toutes les voies spirituelles de la Russie au déclin du XIXe siècle passent par Optino. Vladimir Soloviev et Dostoïevski y sont venus. La rencontre avec le starets n'a laissé aucune trace dans l'oeuvre de Soloviev. Ce métaphysicien dont la pensée cherchait une synthèse chrétienne, tout en évoluant dans le cercle de l'idéalisme néo-platonicien et allemand, ce grand visionnaire qui vivait dans une tradition mystique étrangère à celle du christianisme, cet utopiste épris de l'idée théocratique, était insensible à la tradition vivante de l'Orthodoxie, aux réalités historiques de l'Église russe de son époque. Il est passé à côté du startchestvo sans le remarquer. Pourtant, dans son Récit sur l'Antichrist, saisi de cette angoisse apocalyptique qui marqua la fin de sa vie, Soloviev représentera l'apôtre saint Jean, témoin de l'Église d'Orient, revenu vers la fin des temps, sous les traits d'un starets russe.

La même image du moine russe se présenta à l'esprit de Dostoïevski lorsqu'il voulut incarner dans son oeuvre l'idéal de la sainteté. Il ne pouvait pas ne pas penser à sa rencontre avec le starets Ambroise en créant le personnage du starets Zossima dans les Frères Karamazov. Tout le décor extérieur, la description du monastère jusqu'aux moindres détails, l'attente des visiteurs, la scène de la réception chez le starets, font penser à Optino. Mais le starets Zossima n'a presque rien de commun avec le père Ambroise. C'est une figure assez pâle, trop idéalisée pour être un portrait peint sur le vif. Zossima reproduit plutôt quelques traits de saint Tykhone; de fait, Dostoïevski s'est servi des écrits de l'évêque de Voronège en rédigeant les enseignements du starets Zossima.

Constantin Léontiev, ce grand antagoniste de Dostoïevski, affirmait que les Frères Karamazov n'ont pas trouvé de crédit à Optino. Ce christianisme en couleurs roses aurait, selon Léontiev, une empreinte de sensibilité maladive étrangère à l'esprit du monachisme russe. Cette remarque est juste dans une certaine mesure: le génie trouble, dionysiaque de Dostoïevski n'était pas fait pour apprécier le sobriété spirituelle si caractéristique pour le startchestvo en général et surtout pour Optino à l'époque du starets Ambroise. Mais, d'autre part, on peut se demander si Léontiev lui-même a jamais compris la tradition johannique de la spiritualité russe incarnée par saint Séraphin de Sarov et le starets Ambroise. En effet, Léontiev cherchait autre chose dans l'Orthodoxie: épris de la beauté païenne de l'être créé, esthète craignant que le progrès du christianisme n'aboutisse à l'appauvrissement des formes naturelles de la vie, Léontiev ne pouvait désirer la transfiguration de la créature. Dans l'Église, il cherchait uniquement son salut individuel, un idéal ascétique, des paroles austères sur la mort, sur la vanité de toutes choses, la crainte de Dieu qu'il pourrait opposer à son attachement passionné au cosmos non purifié, à son admiration devant la "beauté fallacieuse et captivante du mal". Rien de plus étranger à l'esprit d'Optino que le christianisme de Léontiev. Et pourtant, ayant une fois rencontré le starets Ambroise, cet homme fantasque et passionné n'a plus voulu le quitter: il passa quinze ans dans la petite maison qu'il se fit construire dans l'enceinte du monastère. Sur le conseil du père Ambroise, Constantin Léontiev se fit moine au monastère de la Trinité Saint Serge en 1890.

D'autres maîtres de la pensée russe ont ressenti l'attrait irrésistible d'Optino. Léon Tolstoï a eu quelques entretiens avec le starets Ambroise. Excommunié, solitaire, malade, c'est encore à Optino qu'il viendra, dans un élan d'angoisse, quelques jours avant sa mort, pour rôder autour du skite sans oser y entrer É Stakhov, Rozanov, combien d'autres encore, à un moment de leur vie, se sentirent attirés vers Optino, porté à l'apogée de sa gloire par le starets Ambroise.

Le père Ambroise était de taille moyenne, mais très voûté. Il marchait péniblement en s'appuyant sur une canne. Infirme, la plupart du temps il restait allongé et recevait les visiteurs à demi-couché sur son lit. Beau dans sa jeunesse, le starets avait un visage pensif quand il restait seul, gai et animé en présence des autres. Ce visage changeait sans cesse d'expression: tantôt le père Ambroise regardait son interlocuteur avec tendresse, tantôt il partait d'un rire jeune et communicatif, ou bien il penchait la tête et il écoutait en silence ce qu'on lui disait pour rester ensuite quelques minutes dans une méditation profonde avant de prendre la parole. Les yeux noirs du starets fixaient celui à qui il parlait et on sentait que ce regard pénétrait jusqu'au fond de l'être humain, que rien ne pouvait lui rester caché; pourtant, on éprouvait un sentiment de bien-être, de détente intérieure, de joie. Toujours affable et gai, plein d'humeur, le starets Ambroise avait une plaisanterie sur les lèvres même aux heures de fatigue extrême, vers la fin de la journée, quand il avait parlé douze heures de suite aux visiteurs qui se succédaient dans sa cellule. Chaque matin, il se préparait à sa tâche quotidienne en priant seul dans sa cellule. C'étaient les seuls moments où le père Ambroise ne laissait entrer personne, ne voulant pas qu'on le vit pendant sa prière. Les personnes qui essayèrent de pénétrer chez lui malgré cette défense expresse ont vu le starets assis sur son lit, plongé dans la prière; son visage exprimait une joie indicible; la présence de Dieu était tellement manifeste que les visiteurs n'osèrent point rester un instant de plus dans la cellule. Un jour, un hiéromoine du skite, entrant chez le père Ambroise à l'heure de sa prière, vit la face du starets resplendir d'une lumière insupportable au regard humain.

Pour éviter toute manifestation trop éclatante de sainteté, le starets Ambroise n'opérait jamais de guérisons; il envoyait les malades à un puits béni où ils recouvraient la santé après une immersion. mais les signes miraculeux se multipliaient. Un jour, lorsque les gens se pressaient dans la cour du monastère pour recevoir la bénédiction du starets, on entendit quelqu'un pousser un cri de surprise: "C'est lui, c'est lui!" Ayant aperçu l'homme qui criait, le starets devint tout confus, mais il était trop tard pour dissimuler le fait: l'homme a reconnu dans le père Ambroise le vieillard qui lui était apparu en songe, quelques jours auparavant, l'invitant à venir à Optino pour recevoir une aide efficace dans sa situation désespérée. Un autre cas d'apparition du starets Ambroise à une personne qui avait besoin de lui est encore plus étonnant. Il faut dire que le starets, infirme, ne quittait presque jamais Optino, sauf pour se rendre à Chamordino. C'est dans ce monastère, au milieu de ses filles spirituelles, qu'il passa la dernière année de sa vie. À cette époque, un pauvre gentilhomme de province, accablé d'une famille nombreuse, ayant perdu sa place d'intendant chez un riche propriétaire, eut l'idée de se rendre à Optino. Il espérait que le starets Ambroise dont il avait beaucoup entendu parler pourrait le tirer d'embarras. Un jour, il aperçut par la fenêtre un vieux moine-pèlerin qui passait devant sa maison en s'appuyant sur une canne. Selon l'habitude pieuse des campagnards russes, le gentilhomme fit entrer le vieux moine et lui offrit à manger. Il lui conta ses peines et lui exprima son désir d'aller à Optino. Le vieux pèlerin dit à son hôte que le père Ambroise se trouvait à Chamordino et lui conseilla de s'y rendre au plus vite s'il voulait trouver le starets encore vivant. Le pèlerin venait de sortir lorsque la maîtresse de la maison voulut le retenir jusqu'au lendemain. On courut le chercher, mais le vieillard avait disparu. Quelle fut la surprise du pauvre gentilhomme à Chamordino lorsqu'il reconnu dans le starets Ambroise le vieux pèlerin qu'il avait accueilli chez lui quelques jours auparavant. Il se prosterna devant le starets, voulant tout révéler, mais le starets lui coupa la parole: "Tais-toi, tais-toi", et il ajouta en désignant une dame qui se trouvait dans la foule des visiteurs: "Tu seras intendant dans sa propriété."

Venu à Chamordino dans l'été de 1890, le starets Ambroise, tombé malade, dut y rester tout l'hiver. Au printemps de 1881, il se sentit un peu mieux, mais une faiblesse extrême l'empêchait de rentrer à Optino. Il continuait à recevoir les visiteurs du matin au soir bien que sa voix fut devenue si faible qu'on entendait à peine ce qu'il disait. Les moines d'Optino réclamaient le retour du starets dans son monastère, on parlait même de l'y ramener de force, mais le père Ambroise répondait qu'il restait à Chamordino par une volonté expresse de Dieu et qu'il mourrait en route si on le menait à Optino. L'évêque de Kalouga exigea à son tour le retour du starets dans le skite. Vers la fin septembre, il manifesta son désir de se rendre personnellement à Chamordino pour parler raison au père Ambroise. Les soeurs, se préparant à recevoir l'évêque, demandèrent au starets ce qu'il faudrait chanter lors de son entrée solennelle. Le starets répondit: "Nous lui chanterons alléluia". Il dit aussi qu'il avait l'intention de rencontrer l'évêque au milieu de l'église, ce qui était contraire aux usages.

L'état du malade s'aggrava. Il perdit totalement l'ouïe de sorte que les visiteurs qui ne cessaient de l'assiéger même sur son lit de mort durent écrire leurs questions sur une grande feuille de papier. À partir du 6 octobre, on attendit la fin d'une heure à l'autre. Le starets reçut l'onction des malades et communia, assisté par son disciple et successeur, le père Joseph d'Optino. C'était le 9 octobre. L'archimandrite Isaac, abbé d'Optino, qui vint pour la dernière fois rendre visite au grand starets, fondit en larmes en le voyant. le lendemain, le moribond resta sans mouvement. Le 10 octobre, à onze heures et demi, après la lecture des prières du trépas, le starets Ambroise leva le bras, fit le signe de la croix et cessa de respirer. Son visage était clair, ses lèvres gardaient un sourire de joie profonde.

À ce moment, l'évêque de Kalouga quittait sa ville pour se rendre à Chamordino. En route, il reçut le télégramme lui annonçant la mort du starets. Lorsque, trois jours après, l'hiérarque fit son entrée dans l'église de Chamordino, le choeur chantait l'alléluia de l'office funèbre. Le cercueil ouvert du père Ambroise se trouvait au milieu de l'église.

Longtemps avant sa maladie, le starets avait averti le père Joseph que sa dépouille, contrairement à celles de ses prédécesseurs Léonide et Macaire, dégagerait une odeur de putréfaction. "Cela m'arrivera, disait-il, parce que j'ai eu trop de gloire imméritée durant ma vie". En effet, au début, une odeur se fit sentir, mais elle disparut progressivement. Au jour de l'enterrement, le corps du starets exhalait un parfum étonnant. Plus de huit mille personnes vinrent saluer ce corps qui resta exposé pendant quatre jours. Chacun cherchait à faire placer un instant sur la dépouille du starets un mouchoir ou un pan d'étoffe pour le conserver ensuite comme un objet sacré. Les monastères d'Optino et de Chamordino se disputaient la sépulcre du père Ambroise; le Saint Synode, mit au courant de ce litige, se prononça en faveur d'Optino.

Le 14 octobre, sous une pluie d'automne, le corps du starets Ambroise fut transporté à Optino. Le cercueil, porté haut sur les épaules dominait la foule immense. Dans tous les villages, le clergé et le peuple venaient se joindre à la procession avec des icônes et des bannières. On s'arrêtait de temps en temps pour faire des litanies. Ce convoi mortuaire ressemblait plutôt à une translation de reliques. On remarqua que les grands cierges, qui entouraient le cercueil, ne s'éteignirent pas en cours de route malgré l'intempérie.

Quelques années avant sa mort le starets Ambroise avait fait peindre une icône de la sainte Vierge bénissant les blés moissonnés. Il l'appela Notre Souveraine Moissonneuse, et institua sa fête le 15 octobre. Ce fut justement le jour où son corps devait être livré à la terre.

Le starets Ambroise fut enterré près de l'église du monastère d'Optino, à côté de son maître, le starets Macaire. Plus tard, une chapelle fut érigé sur sa tombe où des lampes brûlaient perpétuellement devant les icônes de la Vierge et de saint Ambroise de Milan, patron du starets. Sur la pierre tombale, on grava les paroles de saint Paul : "J'ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d'en sauver de toute manière quelques-uns."