Bulletin des vrais chrétiens orthodoxes sous la juridiction de S.B. Mgr. André archevêque d'Athènes et primat de toute la Grèce

N° 2

Novembre 1978

Hiéromoine Cassien

Foyer orthodoxe

66500 Clara (France)

TABLE DES MATIÈRES
Nouvelles
Le royaume des cieux, privilège des seuls justes
Satan à domicile
De la vie de St Grégoire de Thessalonique
Qui se sépare de l'autre ?
Vie de St Nicolas le Mystique
Les humbles iconographes de la période turque (suite)


NOUVELLES

Voilà le deuxième bulletin. Un peu plus volumineux, mais composé en hâte, entre deux voyages et un tas d'autres préoccupations.

Nous avons fait notre tournée habituelle en France, Belgique, Allemagne et Suisse où nous avons rendu visite à nos fidèles et célébré la Divine Liturgie à Hanovre. A peine rentré à l'ermitage, nous avons du repartir en Grèce, participer à un synode réuni à l'occasion du 30ème jubilé d'épiscopat de notre archevêque André. En même temps, nous avons mis au point notre voyage en Amérique, qui aura lieu - plaise à Dieu - dans quelques semaines. Nous irons en Argentine, USA et Canada, y organiser notre mission et nous occuper du besoin spirituel de nos fidèles qui s'y trouvent. Nous espérons être de retour au printemps pour reprendre tout de suite l'édition de notre bulletin et nos besognes habituelles.

Nous espérons pouvoir encore publier un numéro avant notre départ.

La réaction suscitée par notre premier bulletin fut, à notre grande surprise, très enthousiaste et même quelques dons nous furent généreusement offerts.

Entre-temps nous avons aussi trouvé un précieux collaborateur en notre fidèle Nicolas Schiva qui se trouve maintenant près de Monseigneur Epiphane à Chypre.

Ainsi, petit à petit, notre bulletin prend forme avec l'aide de tous. Dieu en soit loué !

Par un ami de l'ermitage nous fut offert une voiture d'occasion qui nous facilite maintenant les choses et les voyages près de nos fidèles. "Ils viendront de l'Orient et de l'Occident..."

Hm. Cassien

"Nous ne proférons pas seulement des mots sans signification, mais avec des mots nous signifions un sens. Pour cela j'ai trouvé souvent que les sts. pères font des concessions sur des mots, mais jamais sur le sens. Car le mystère de notre salut ne consiste pas en syllabes, mais dans les choses visées et les réalités. Les pères ont fait la première chose parce qu'ils méditaient la paix ; la deuxième pour fortifier les âmes par la vérité".

Saint Maxime le Confesseur

LE ROYAUME DES CIEUX, PRIVILEGE DES SEULS JUSTES

Il y a deux hommes théophores qui ont été dignes de bénéficier de la révélation et de la vision des merveilles du royaume des cieux. D'abord Jean le Théologien qui, dans son apocalypse (chap.21), décrit le royaume des cieux en des termes allégoriques et au moyen d'images sensibles, bien qu'ici tout soit spirituel, divin et incompréhensible et inexprimable au moyen de paroles humaines. Il vit, dit-il, la sainte cité de la Jérusalem céleste, neuve et resplendissante, qui descendait d'auprès de Dieu, parée comme une jeune épouse, et il lui fut révélé qu'elle sera l'héritage des justes, tandis que les incroyants seront précipités dans le lac de feu et de soufre, c-à-d la seconde mort; il décrit aussi cette cité divine avec des murailles bâties de pierre taillée sur douze fondements en pierres très précieuses, son sol, sa longueur, sa largeur; et de ses douze portes il dit qu'elles sont faites de perles, et que le soleil qui y luit, c'est le soleil de justice, le Christ, l'agneau du sacrifice, et que cette cité ne possède pas de temple, car c'est le Christ le divin temple...

Le second, le vase d'élection, c'est l'incomparable Paul, qui dans sa révélation, fut ravi jusqu'au ciel et vit, dit-il, et entendit ce qu'aucun oeil n'avait vu, ce qu'aucune oreille n'avait entendu, ce que l'entendement humain n'avait jamais pu concevoir, et c'est cela que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment et accomplissent sa Volonté. C'est tout ce que dit saint Paul, ne pouvant en faire une description précise.

On rapporte que saint Augustin, évêque d'Hippone, écrivit à son ami saint Jérôme en le priant de lui faire savoir quelle conception il avait du royaume céleste et des biens réservés aux justes, or, avant même de recevoir la lettre de saint Augustin, saint Jérôme s'était endormi dans le Seigneur, parvenu à une fin bienheureuse ; et il apparut en rêve à saint Augustin qui lui dit : "Frère, tu veux savoir quel est le royaume des cieux ? Nulle bouche humaine ne peut l'exprimer, nulle intelligence humaine ne peut le saisir. Tels sont les biens inexprimables dont jouissent les anges et dont bénéficient également les justes, crois-le et demeure dans cette foi". - "S'il est impossible, dit Augustin, que je reste dans le royaume des cieux plus longtemps, mais seulement un jour, pour ce seul jour je dédaignerai toute félicité terrestre".

Et le bien-aimé Jérôme répondit : -"Si toutes les langues des hommes pouvaient s'unir, et toutes les astres du ciel, et toutes les feuilles des arbres et se changer en autant de langues d'une riche éloquence, elles ne parviendraient pas à raconter tous les biens insaisissables et ineffables du royaume des cieux, les biens que Dieu a préparés pour ceux qui l'aiment et accomplissent sa Volonté".

La reine de Saba avait entendu toutes sortes de louanges et d'éloges à propos de la sagesse de Salomon, mais elle voulut voir elle-même Salomon, et quand elle eut entendu sa sagesse, elle fut saisie d'admiration et dit : -"Je n'aurais jamais cru ce qu'on me disait si je ne l'avais vu de mes propres yeux, et voici que je découvre que ce n'était même pas la moitié de la réalité". Si la reine de Saba s'exprime ainsi à propos de la sagesse de Salomon, que dira l'âme du juste lorsqu'elle verra et bénéficiera de tous les biens ineffables du royaume des cieux ? Il est certain que ce sera infiniment et incomparablement plus merveilleux que ce qu'elle avait pu apprendre et imaginer.

Cette ineffable illumination est une lumière divine, une lumière sainte, une vision d'enchantement et l'indicible privilège des anges et des justes; c'est eux qui participeront au règne du Dieu-homme Jésus Christ, c'est eux aussi qui seront divinisés tout entiers, corps et âme, par la grâce divine, afin de devenir eux aussi les justes, les égaux des anges et les fils de Dieu selon la grâce. Et chacun d'eux, selon sa vertu, jouira de la béatitude de ce règne, car il y a plus d'une demeure au royaume des cieux.

Tiré du périodique "Polytimos Thisavros Metanias" n°25/1978

Traduit par Nicolas Schiva.


SATAN A DOMICILE .
Cet Attila des âmes qui se nomme..."télévision".

Lorsque l'on a à affronter l'agression d'un ennemi qui dévaste et anéantit tout sur son passage, le premier réflexe consiste à le repousser le plus loin possible de la maison, de la région, de la patrie, car une fois que l'ennemi a pris position dans la patrie ou dans la maison, il est très difficile, voire impossible d'éviter les maux qu'il apporte. Or, le diable incarné est entré chez nous, nous a ruinés, nous a réduits a l'exode et nous luttons jusqu'à la mort pous lui échapper, pour réparer les maux qu'il nous a procurés. Cet autre Attila, l'Attila des âmes, il est infiniment plus terrible que le premier, car, si l'un détruit les corps et les biens matériels, celui-ci massacre nos âmes, corrompt nos enfants, notre communauté... et il y a encore des chrétiens qui l'introduisent chez eux avec plaisir ! Quand il ne veulent pas comprendre de quels fléaux il est porteur, il y a peu de chance, et encore au prix de combien de sacrifices, qu'ils puissent y porter remède.

Quel est donc cet ennemi qui a réussi à entrer chez les chrétiens et qui produit de tels maux ? Cette récente invention qui, parmi tant d'autres, nous vient d'Amérique nous aurait apporté de grands biens si elle était entre les mains de chrétiens, de personnes respectables et craignant Dieu, mais elle se trouve sous l'emprise de francs-maçons, d'ennemis de la foi et de la morale et, de ce fait, est cause de dégâts inimaginables, comme en témoignent d'importantes personnalités mondiales. La télévision ? Mais, s'écrieront certains, c'est un "progrès", un bienfait de notre société contemporaine, en vue de répondre au besoin de "loisir" des petits comme des grands... Est-ce le divertissement qui en résulte, ou plutôt la ruine et la mort de l'âme ? De même qu'un chien qui a trouvé un os, l'a rongé au point de se briser les dents et de boire son propre sang, peut se "délecter" en s'imaginant que c'est de l'os qu'il provient, de même ceux qui ont attisé leurs passions et bu le sang de leur propre âme, peuvent s'imaginer que ceci leur procure de la "joie" ! Il en est de cet instrument du diable comme des théâtres, des cinémas et des lectures malsaines : toutes les basses passions que l'on n'ose avouer et exprimer trouvent ici un exutoire, et on croit en avoir tiré une satisfaction. Mais on ne pense même pas qu'ainsi on souille le baptême et on oublie quels dégâts cela cause à l'âme, au corps, et à la communauté, et quel compte nous devrons en rendre à Dieu.

Une prophétie attribuée à saint Cosmas d'Etolie qui fut martyrisé il y a deux siècles (1779), dit "qu'il apparaîtra une boite du diable qui abêtira le monde et dont les cornes seront sur le toit". Avec quelle précision cette prophétie s'est-elle accomplie ! On peut voir sur les toits des maisons combien on compte de cornes du diable et on peut se demander quelle sagesse et quelle crainte de Dieu peuvent bien avoir ceux qu'abritent ces toits. Que leur "montre" donc cette boite du diable, telle qu'on l'a faite ? Des jeux, des infâmies, l'école de la violence, du crime, de l'assouvissement des passions, la restauration de la barbarie. Est-ce donc de cela que le chrétien a appris à s'occuper ? Autrefois - et c'est ce que l'on voit encore dans les maisons de ceux qui aiment Dieu et le salut de leur âme - la famille se rassemblait, un des enfants lisait l'Ecriture sainte ou les Vies des saints, le père expliquait, commentait et tirait des leçons et des exemples. Maintenant, ils restent tous en cercle, magnétisés par la boite diabolique, à remplir leur âme de toutes les impuretés que peuvent leur "présenter" les artisans du crime, les professeurs ès-meurtres et adultères de toutes sortes, les chantres de l'indécence, ceux qui vivent comme les bêtes. En particulier, le tort, la catastrophe occasionnée à l'égard des enfants est effrayante et irréparable, eux qui ont eu depuis le début un tel "pédagogue"...

Soyons donc attentifs, chrétiens, n'ouvrez pas au diable la porte de votre domicile et ouvrez plutôt les yeux de votre âme sur une autre (télé)vision, sur une contemplation infiniment plus riche, celle de la présence de Dieu.

Extrait du périodique "I SOTIRIA", (Limassol, Chypre)
traduit par Nicolas Schiva.


DE LA VIE DE SAINT GREGOIRE DE THESSALONIQUE

Qu'on n'aille pas penser, frères chrétiens, que les prêtres et les moines ont le devoir de prier continuellement et non les laoecs. Non, non. Tous les chrétiens ont en commun le devoir de se trouver toujours en prière. Le patriarche de Constantinople Philotée écrit dans la vie de saint Grégoire de Thessalonique que celui-ci avait un ami bien-aimé nommé Job, un homme très simple, très vertueux. Un jour que le saint était en conversation avec lui, il lui parla de la prière, il lui dit que tout chrétien devait simplement toujours s'efforcer de prier et prier continuellement, comme l'ordonne l'apôtre Paul à tous : "Priez continuellement", et comme le dit le prophète David, bien qu'il fut roi et eût tous les soucis de son royaume : "J'ai toujours le Seigneur devant moi". De même Grégoire le théologien enseigne à tous les chrétiens qu'il faut dans la prière se souvenir du Nom de Dieu plus souvent qu'on respire. Le saint disait donc ces choses, et d'autres encore, à son ami Job. Et il ajoutait qu'il nous fallait obéir aux recommandations des saints, et que non seulement nous devions prier nous-mêmes continuellement, mais que nous devions aussi enseigner les autres, les moines et les laoecs, les sages et les ignorants, les hommes comme les femmes, et les enfants, et les exhorter à toujours prier. La chose parut nouvelle au vieillard Job, et il se mit à contester. Il dit au saint que la prière continuelle est le seul fait des ascètes et des moines qui vivent en dehors du monde et de ses distractions, mais qu'il est impossible que prient toujours ceux qui sont dans le monde et ont tant de soucis et de travaux. Le saint lui donna encore d'autres témoignages, d'autres preuves irréfutables. Mais le vieillard Job ne se laissa pas persuader. Alors le divin Grégoire, fuyant le bavardage et la discussion, se tut. Et chacun rentra dans sa cellule. Plus tard, quand Job priait seul dans sa cellule lui apparut un ange du Seigneur, envoyé de Dieu qui veut le salut de tous les hommes. L'ange du Seigneur lui reprocha d'avoir contesté ce que lui disait saint Grégoire et de s'être opposé à lui sur des choses dont il est évident qu'elles sont la source du salut des chrétiens. Il lui ordonna, au Nom de Dieu saint, d'être attentif désormais et de se garder de rien dire contre une telle oeuvre si utile à l'âme, car il s'opposerait à la Volonté de Dieu. Il lui interdit donc d'accepter en lui désormais une pensée contraire, et il lui demanda de considérer les choses conformément à ce que lui avait dit le divin Grégoire. Alors le vieillard Job, cet homme simple alla aussitôt voir le saint. Il tomba à ses pieds et lui demanda pardon de s'être opposé à lui et d'avoir contesté ses paroles. Et il lui révéla ce que l'ange du Seigneur lui avait dit.

Voyez-vous, frère, que tous les chrétiens, du plus petit au plus grand, ont tous en commun le devoir de prier continuellement, de dire la prière spirituelle "Seigneur Jésus Christ aie pitié de moi" et d'accoutumer leur intelligence et leur coeur à la dire toujours ? Considérez-vous combien cette prière plaît à Dieu et quel avantage elle nous donne, dès lors que dans son extrême miséricorde il a envoyé un ange céleste nous le révéler, pour que nous n'ayons plus là-dessus aucun doute ?


QUI SE SEPARA DE L'AUTRE ?

On entend souvent des expressions comme celles-ci : "Quand l'orient se sépara de l'occident", "quand les orthodoxes se séparèrent de l'église romaine", "les grecs schismatiques" (voir Larousse) et maintenant, comme l'exige la courtoisie oecuménique... "les frères séparés"! Ainsi, dans la conscience des peuples occidentaux, se forma la conviction qu'en 1054, l'église orthodoxe de l'orient... se sépara de Rome "pour diverses raisons historiques et par la méchanceté des hommes".

Une mise au point est donc nécessaire. En réalité, nous ne nous sommes jamais séparés de qui que ce soit. En effet, le 34ème canon apostolique prescrit : "Les évêques de chaque nation doivent savoir qui est le premier d'entre eux, le considérer comme leur tête, et ne rien faire sans son opinion, mais faire seulement ce qui incombe à chacun dans son territoire et les pays qui lui sont annexés. Mais lui aussi (le premier) ne doit rien faire sans l'opinion de tous. C'est seulement de cette façon qu'il y aura la concorde et que Dieu sera glorifié par le Seigneur dans le saint Esprit..."Ainsi donc, la structure ecclésiale de l'orthodoxie est basée sur la tradition apostolique qui prescrit le système des Eglises autocéphales*, structurées indépendamment les unes des autres, en "circuit fermé", si l'on peut dire, quant à leur administration et leurs affaires internes.

Aucune interdépendance juridique n'a jamais existé entre les Eglises autocéphales, chacune jouissant d'une complète autonomie. L'Eglise orthodoxe ne connaît pas et n'a jamais connu une autre forme de structure ecclésiale. Si par la suite différentes Eglises autocéphales, pour des raisons purement historiques et humaines, ont joui d'un certain prestige ou d'une certaine primauté (dans l'ordre chronologique suivant : Jérusalem - Antioche - Rome - Constantinople), ceci était d'ordre purement honoratif et moral, mais n'a jamais impliqué une suprématie canonique d'une Eglise locale par rapport à une autre Eglise locale, ni un centralisme concernant l'ensemble de l'Eglise.

Chaque Eglise locale constitue à elle seule l'image de la plénitude ecclésiale !

Telle a été depuis toujours la relation entre les Eglises orientales et occidentales, car à l'époque toutes les Eglises de l'occident (par exemple l'Eglise d'Espagne) n'étaient pas absorbées par Rome.

Nous ne connaissons pas et n'avons jamais connu un canon équivalent ayant prescrit une autre structure ecclésiale que celle définie par le 3ème canon apostolique susmentionné. Nous n'avons donc jamais été sous la tutelle juridique et canonique romaine de telle façon que l'on puisse nous imputer une "révolte", un "schisme", ou un "détachement" d'une hiérarchie supérieure. Nous n'avons jamais existé comme fraction d'une Eglise ayant un chef suprême sur la terre.

Nos relations avec Rome, à part une primauté en dignité stipulée par le 28ème canon du 4ème concile oecuménique, étaient des relations d'Eglises-soeurs, d'égale à égale, et nous n'avons jamais existé en tant que dépendance ou annexe de l'Eglise romaine.

Le canon en question dit : "Les pères ayant attribué l'ancienneté (ou la doyenneté) au trône de l'ancienne Rome, car il était dans une ville régnante..." et non à cause d'un prétendu droit divin découlant de la succession de saint Pierre.

Même si l'on prend au sérieux les contestations ultérieures des papes à ce sujet, il n'en est pas moins évident que, d'après les canons apostoliques et oecuméniques, "les grecs" n'ont jamais reconnu chez le pape de Rome autre chose qu'une primauté d'honneur "PRIMUS INTER PARES" (premier entre égaux). Mais si, dans l'antiquité, des papes ont prétendu à un "droit divin de primauté", ceci a toujours été repoussé par les Grecs (au sens large) comme une prétention unilatérale d'une Eglise locale. On ne peut donc pas parler d'une acceptation de l"Eglise indivise" sur les prétendus "droits divins" de l'évêque de Rome ; plusieurs papes ont d'ailleurs dénoncé cette idée comme complètement absurde.

Il n'y a donc jamais eu "coupure", "rupture" ou "séparation" canonique et juridique des Eglises orthodoxes du siège de Rome, pour la pure et simple raison que les Eglises orthodoxes ont toujours été "AUTOCEPHALES" et "AUTONOMES" depuis les origines de leur Tradition apostolique. Ce serait tout bonnement faire preuve d'ignorance que de supposer par exemple que l'autocéphalie et l'autonomie des Eglises orthodoxes est, soit un phénomène ultérieur et tardif, soit un élargissement de pouvoir local, concédé comme un avantage ou un privilège accordé par une hiérarchie dominante. L'autocéphalie des Eglises orthodoxes est donc née avec elles, elle fait partie intégrante de de leur hypostase.

Les patriarches de l'orient n'ont jamais été des... cardinaux, mais égaux du patriarche de l'occident. Les patriarches d'orient ont toujours été autonomes depuis leur origine au même titre que le patriarche d'occident ! (Que l'on excuse nos répétitions, mais il faut que l'on prenne enfin conscience !) Par conséquent, appeler les grecs "schismatiques" ne peut être qu'ignorance ou malhonnêteté théologique.

D'autre part : les ruptures entre l'orient et l'occident avant la date fatale de 1054 représentent une période de temps qui au total dépasse largement deux siècles. Ces ruptures ont été réitérées (nous indiquons ceci pour que l'on ne suppose pas que les grecs sont "tombés" dans le schisme par inadvertance !) Si ces ruptures ont été réitérées, c'est qu'elles ont été conscientes : ce qui prouve que les grecs d'avant 1054 ne considéraient pas comme une condition "sine qua non" de leur plénitude ecclésiale la communion "in sacris" avec l'ancienne Rome ! Ces ruptures ne pourraient pas s'expliquer si les grecs avaient considéré le pape comme le chef de l'Eglise catholique. Mais ces ruptures (et autres actes et attitudes que nous verrons plus loin) montrent bien que pour eux dès le début de l'Eglise indivise, l'interruption de la communion "in sacris" n'amoindrissait guère leur plénitude ecclésiale. Ils ne se sentaient pas mutilés à cause de cette interruption, mais pouvaient vivre dans la plénitude de la grâce soit avec le pape, soit sans lui.

Quand avons-nous jamais fait amende honorable au pape pour avoir méprisé sa fonction de soi-disant "chef infaillible de l'Eglise", "vicaire de Jésus Christ sur la terre" et "par droit divin successeur de l'apôtre saint Pierre", ou bien quand l'avons-nous reçu et confessé comme tel ?

Celui qui ignore avec quelle véhémence l'orient orthodoxe, pendant des siècles avant la date de 1054, a combattu les innovations dogmatiques et liturgiques de l'occident (Filioque, jeûne du samedi, célibat des prêtres, chrismation par l'évêque seul, azymes * ), et qui n'a pas connaissance des excommunications qui se croisaient alors de part et d'autre, ne peut évidemment pas comprendre facilement l'indépendance complète que l'orient orthodoxe a toujours opposée à Rome, prétentieuse alliée de l'empereur carolingien.

Le seul fait que nous puissions convoquer un concile et excommunier le pape, et même l'anathématiser dans certains cas (Honorius), prouve que nous ne l'avons jamais admis ni comme notre chef, ni que nous ne l'avons jamais tenu pour infaillible à cause de sa fonction "sine concessum ecclesiae" (sans le consensus de l'Eglise). Car comment aurions-nous pu excommunier "notre chef", qui par sa fonction même recevait le don de l'infaillibilité, sans avoir besoin du consentement de l'Eglise ?

Il ne faut donc pas confondre les orthodoxes avec les prétendus "patriarches" uniates et leur position servile et pitoyable dans les conciles de Rome, se dégradant en prenant le nom de... cardinaux !

Nos patriarches à nous ne furent jamais cardinaux. Chaque Eglise autocéphale, en orient orthodoxe, désignait, choisissait, élisait, sacrait et intronisait ses évêques et ses patriarches par sa propre initiative et sous sa propre responsabilité. Une fois que le patriarche était sacré et intronisé, on communiquait son nom aux autres patriarches comme signe d'unité et de catholicité de l'Eglise. Mais nos évêques ou nos patriarches ne furent jamais élus ou désignés par le pape, et ils n'ont jamais reçu de lui aucune investiture ! De plus, nos patriarches, quand ils le jugeaient opportun, excommuniaient le pape de Rome, ce qui montre bien que leur comportement envers lui a toujours été un comportement d'égal à égal.

En outre, depuis toujours nous avons eu des litiges avec Rome au sujet des revendications territoriales (par exemple l'Eglise de Bulgarie, grecs de Sicile, etc). Au cours de ces litiges, le patriarche de Rome et celui de Constantinople demandaient le rattachement d'un même territoire à sa propre Eglise locale. Cette revendication serait aussi un non-sens si Rome avait été la maîtresse de toute l'Eglise : comment aurait-elle pu revendiquer quelque chose auprès de Constantinople, soi-disant sous sa juridiction, si Constantinople elle-même lui avait appartenu !

Nous ne nous sommes donc pas séparés après 1054 tout en étant soit-disant au fond "catholiques romains", ou "fortes-têtes" (un peu selon le modèle des "libertés gallicanes" ou du "concile de Bâle"), mais l'ORTHODOXIE a depuis toujours eu sa propre voix, qu'elle a toujours fait entendre, et cette voix n'a jamais confessé le système de la papauté ! Nous n'avons jamais été des "catholiques qui s'ignorent", mais bien au contraire, nous avons toujours protesté contre toutes les innovations de Rome dès le début et très énergiquement.

Nous avons toujours considéré le système de la papauté comme une prétention orgueilleuse, comme un système adultérin et complètement étranger à la sainte Tradition apostolique ! Nous ne nous sommes donc jamais séparé, mais nous avons toujours dénoncé et protesté contre les innovations romaines.

On nous a toujours accusés de "frigidité" maladive, au lieu de reconnaître notre IMMUABILITE ! Nous confessons un Christ éternel et immuable, et l'Eglise, son Corps et son Epouse, également éternelle et immuable à l'image de son divin Epoux. Les pratiques de la vie écclésiale jusqu'à ses détails les plus minimes : jeûnes, habits, coutumes, portent le sceau du très saint et vivifiant Esprit, et on ne peut y toucher sans crainte et tremblement. Si pour le culte de l'ancienne Alliance, Dieu n'a pas négligé les détails les plus insignifiants, allant jusqu'à indiquer la couleur des poils de chèvres pour la fabrication de la tente sacrée et le nombre des piquets à utiliser, quelle vénération ne devons-nous pas maintenant au culte de la grâce, dans lequel nous sommes en face non d'une loi gravée sur la pierre, mais du Législateur lui-même ?

Qui a autorisé les latins et leur pape à mettre les affaires sacrées du culte divin sens dessus-dessous, à mettre la vie de l'Eglise à la remorque du véhicule de ce monde mensonger et périssable, de couper, d'ajouter, de changer, de modifier ? D'où tiennent-ils leurs traditions d'"AGGIORNAMENTO", de "RENOUVELLEMENT", d'"ADAPTATION" ?

Que l'on nous montre si nous-mêmes avons changé quoi que ce soit en matière de dogmes, de structure ecclésiale et de canons, et nous ferons amende honorable.

En quoi consisterait notre "schisme", notre "séparation", ou notre hérésie ? Si donc nous n'avons bougé en rien, s'il n'y a pas eu chez nous DEPLACEMENT, comment pourrait-on nous imputer une séparation ? Nous restons toujours unis à la sainte Tradition apostolique, qui ignore et a toujours ignoré le Filioque, l'Immaculée conception de la sainte Vierge, l'infaillibilité papale, les réformes liturgiques, l'aggiornamento. Il y a certes eu séparation, mais elle n'a pas été effectuée par l'Eglise orthodoxe. Prétendre que l'Orthodoxie s'est séparé de Rome, ce serait prétendre qu'à cause de la chute, Dieu s'est séparé de l'homme. Or, Dieu étant immuable par nature, la responsabilité de la séparation, de l'éloignement, de la distance entre le Créateur et la créature pèse sur l'homme seul !

Qui donc est séparé de l'autre ? On pourrait nous répondre qu'il ne s'agit là que d'un jeu de mots. Mais c'est un jeu de mots extrêmement dangereux que Rome a très bien su utiliser. Elle a voulu mettre l'Orthodoxie en position de "répondante", ce qu'elle cherche toujours à faire de nos jours, même si elle a remplacé le terme de "schismatique" par celui de "frère séparé", ce qui veut dire exactement la même chose. Elle veut imposer dans la conscience des peuples l'idée selon laquelle l'Orthodoxie aurait soit-disant transgressé les structures ecclésiales primitives et qu'elle devrait se justifier et répondre de son attitude de transgression, de sa position "schismatique". Après l'avoir désignée comme coupable, il est aujourd'hui un peu facile de lui faire grâce et de lui pardonner. Il s'agit de la même logique.

Or, l'Orthodoxie refuse catégoriquement le banc de l'accusée en ce qui concerne les anciennes structures ecclésiales. Par nature, elle n'a ni à répondre, ni à se justifier, étant elle-même juge, et non accusée ! Bien sûr, si nous étions administrativement ou canoniquement unis à Rome, nous devrions nous séparer d'elle dans le cas où nous considérerions que la foi est en danger. Et dans pareil cas, nous serions obligés de nous "défendre " et de "justifier" notre décision de schisme. Tandis qu'en réalité, d'après la structure de l'Eglise d'avant 1054, nous ne sommes même pas dans le cas d'un "schisme justifié", n'ayant en rien transgressé les anciennes structures.

Qu'on nous appelle "frères séparés" est donc un terme admis UNILATERALEMENT, mais que nous n'acceptons et n'admettons pas. Si nous sommes frères, nous ne pouvons pas être séparés "in sacris", car si nous sommes séparés "in sacris"... nous ne sommes pas frères !!!

Rome, hélas, s'obstine à nous regarder du haut de sa clémence. Elle veut nous convaincre que nous sommes des catholiques malgré nous. Peut-être des catholiques un peu à part et quelque peu bizarres, un peu en marge, mais des catholiques quand même. Elle aimerait nous persuader malgré nous-mêmes d'être ce que nous ne sommes pas. Insister, c'est une méthode comme une autre. C'est une stratégie !

Il est certes épuisant de polémiquer. C'est même très dangereux pour nous-mêmes de prendre l'attitude des "défenseurs" de l'Orthodoxie. Toutefois, nous vivons dans un siècle où la confusion règne un peu partout. Ce qui nous oblige à être sur nos gardes, c'est qu'hélas plusieurs hiérarques de l'Eglise orthodoxe ne font que propager et alimenter cette confusion. Ceci nous contraint à leur rappeler que nous attendons autre chose d'eux.

Il va sans dire que notre polémique ne s'adresse pas aux catholiques en tant que personnes. Nous ne nous dressons même pas contre le pape lui-même en tant que personne. Nous ne voulons pas mettre en doute ni les vertus, ni la sincérité, ni les bonnes intentions de qui que ce soit. Nous sommes obligés de regarder aussi bien le pape que les catholiques en général comme des personnes absolument sincères et de bonne foi. Toutefois, ni la bonne foi, ni la sincérité en elles-mêmes ne sont suffisantes dans nos relations avec Dieu. Il y a des millions de gens sincères et de bonne foi qui sont égarés dans les différents systèmes philosophiques et les différentes religions.

Nous ne pouvons pas comprendre Rome et nous doutons fort que Rome se comprenne elle-même ! Son attitude théologique envers nous n'a ni fondement, ni raison. Elle dit que nous sommes "schismatiques", ou si l'on préfère "frères séparés", mais elle admet que nos sacrements sont valides, que nous avons la grâce du sacerdoce, que l'on peut dans notre Eglise parvenir au salut et à la sanctification ! Mais si ceci est vrai, alors Rome se nie elle-même. Ou bien elle admet qu'il peut y avoir deux Eglises sur la terre ! Un atelier de salut et de sanctification qui oeuvrerait en parallèle avec l'Eglise ! Mais dans ce cas, son pape et ses dogmes deviennent simplement souhaitables, mais pas indispensables.

Que penser de tout cela ? Ignorance théologique ? Confusion sciemment entretenue ? Ou impasse du système de la papauté ? Nous l'avons toujours dit, et on nous a pris pour des "fanatiques" et des "arriérés", que le papisme latin est à l'origine de toute l'anarchie spirituelle de l'occident et de toutes les hérésies et sectes qui ont suivi. Le papisme latin est également la cause de la crise actuelle de l'Eglise romaine. La crise actuelle n'est pas un accident, c'est simplement la fièvre d'une maladie qui dure depuis son origine. Cependant Rome, grâce à sa grande subtilité et ses facultés extraordinaires d'adaptation, pourrrait peut-être bien sortir de cette crise, tout en sauvegardant son unité et son prestige mondial grâce à des réformes bien étudiées et très intelligemment appliquées. Nous ne parlons pas de la question de "la foi", car elle semble avoir relégué cela au second plan. Elle est plutôt soucieuse de sa force et de sa gloire plutôt que d'une foi vivante, ayant littéralement robotisé son clergé et ses fidèles, les ayant transformés en instruments dociles et maniables servant à sa domination.

Mais ce n'est pas à nous, ni de faire son bilan, ni de lui proposer des remèdes, elle n'a pas besoin de nous. Ce qui nous préoccupe, c'est l'attitude inconsciente et scandaleuse d'un grand nombre d'hiérarques orthodoxes qui font tout leur possible pour nous plonger dans la confusion actuelle. Oublient-ils que si nous sommes contaminés par ce même virus, notre absoption par le mégathérium romain ne sera plus qu'une question de temps et de circonstances ? Ces hiérarques aimeraient-ils vraiment nous faire sortir de cette liberté dont nous jouissons dans l'obéissance à Dieu pour nous ravaler au rang de "satellites" uniates destinés à suivre Rome dans toutes les phases de son... "évolution" ? Ces évêques ont-ils déjà oublié les fleuves de sang orthodoxe qui ont coulé il y a à peine 30 ans par la main meurtrière de l'amabilité romaine en Serbie orthodoxe, et que leur chef a, par son silence, approuvé ces horreurs ? Non ! nous n'admettons pas les latins, ni comme persécuteurs, ni comme "frères séparés". Nous ne nous sommes jamais séparés de l'Eglise du Christ, mais nous avons complètement séparé notre responsabilité de tous ceux qui altèrent la foi ! L'orient ne s'est donc jamais séparé de l'occident. Tout simplement l'orient est resté et reste encore, par la grâce divine à la place qui lui fut assignée par le Christ, par les saints apôtres et les pères, qui nous ont engendrés par l'Evangile. Notre seule espérance et notre seule gloire, c'est de rester à cette place, comme des sentinelles fidèles à leur poste, environnés des ténèbres de la nuit du monde, jusqu'au jour glorieux du retour de notre bien-aimé Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, quand il viendra sur les nuées accompagné de ses saints anges et de la foule des témoins des saints et des bienheureux. Jusqu'à l'aurore sans crépuscule de ce jour glorieux, disons avec Joseph Vryènios, le maître de Saint Marc d'Ephèse :

"Nous ne te renierons pas, Orthodoxie bien-aimée !
Nous ne te démentirons pas, ô piété transmise par nos pères !
En toi, nous sommes nés, en toi nous vivons,
et si le temps l'exige,
mille fois pour toi nous mourrons !"
Père Basile M. Sakkas

VIE DE SAINT NICOLAS LE MYSTIQUE
La question de la "tétragamie".

Nicolas 1er, le Mystique, patriarche de Constantinople (901-907,912-925), naquit en 852, en Basse-Italie. Il était parent, disciple, ami et partisan de saint Photius, dont il avait été le condisciple du temps de l'empereur Léon VI le Philosophe. Il bénéficia d'une éducation exceptionnelle et était renommé pour son extrême sagesse ainsi que pour la droiture et la perfection de sa vie et de sa conduite. A cause des persécutions lancées contre les parents de saint Photius à la suite de sa seconde expulsion du trône patriarcal, du temps du favori impérial Stylianos Zaoutsès, saint Nicolas fut contraint d'être tonsuré au monastère de saintTryphon de Chalcédoine. Plus tard, Léon l'éleva à la dignité de "Mystique", c'est-à-dire de secrétaire particulier, d'où son surnom. On sait aussi qu'il fut sénateur.

Le patriarche Antoine II (893-901) étant décédé le 12 février 901, le saint fut élu pour sa supériorité tant par le savoir que par la sagesse et sacré le Dimanche de l'Orthodoxie 901 (1er mars). Le premier règne de saint Nicolas, qui dura jusqu'en 907, se caractérise par de sérieux efforts de pacification et d'organisation de l'Eglise, par une action missionnaire vers les peuples voisins et un souci pastoral de rachat des prisonniers.

Le patriarche entra en conflit avec l'empereur Léon VI le Philosophe à cause de la question du quatrième mariage. Après la mort de sa troisième épouse, Léon voulut légitimer ses relations avec Zoé Karbounopsina, dont il avait eu entre-temps un fils, le futur Constantin VII Porphyrogénète. Saint Nicolas accepta de baptiser ce dernier le jour de l'Epiphanie 906, à la condition que l'empereur se sépare de Zoé. Trois jours cependant après le baptême, celui-ci l'introduisit officiellement au palais, le mariage ayant été célébré par un prêtre du nom de Thomas, lequel fut destitué. Sur ce, le patriarche interdit à l'empereur l'accès à la basilique, et pour cela, fut exilé au monastère des Galakrènes, dans le diocèse de Chalcédoine, contraint de signer une lettre de démission de la dignité patriarcale (1er février 907).

Accéda alors au trône le syncelle Euthyme, homme vénérable et pieux, qui était le confesseur du roi. Tout en condamnant le quatrième mariage en général, Euthyme accepta de faire une concession par économie spéciale en faveur du roi. Quelques temps cependant avant de mourir, ce dernier demanda le rappel de saint Nicolas, ce que réalisa son successeur, son frère Alexandre (mai 912 - 6 juin 913). C'est alors que se réunit au palais de la Magnavra un synode qui procéda à la destitution d'Euthyme et ordonna son exil. Ceci provoqua un soulèvement au sein de la hiérarchie et une scission du clergé en deux parties : les Euthymiens et les Nicolaoetes. A la tête des adversaires du patriarche Nicolas se trouvait le primat du Synode, le métropolite de Césarée, Aréthas, lequel auparavant était un des plus extrêmes opposants à la reconnassance du mariage de Léon. Le 6 juin 913, Alexandre mourut, laissant la direction de la régence à son dauphin Constantin VII, âgé de 7 ans, entre les mains du patriarche Nicolas, qui administra ainsi également la vie politique de l'empire. Aussitôt, celui-ci dut faire face à la rébellion de Constantin Doukas. Puis il vint à bout de l'agression des Bulgares avec Syméon et conclut avec lui un traité (août 913).

Mais en février 914, la reine-mère Zoé parvint à s'emparer de la régence et à maintenir saint Nicolas dans ses seules fonctions ecclésiastiques. Peu de temps après, Syméon envahit la Thrace, et exigea d'être proclamé empereur des romains. Saint Nicolas s'efforca par lettres de le persuader de rester fidèle à la paix conclue, mais sans succès. En septembre 914, la ville d'Adrianoupolis se rendit et revint à Byzance, mais les années suivantes, Syméon annexa les régions de Dyrrachium et de Thessalonique. Les Byzantins subirent une importante défaite à Achélôn, près d'Anchialon (20 août 917), et suivit une nouvelle défaite à Katasyrta, près de Basilevousa (octobre 917 ?). L'année suivante, Syméon marcha sur la Grèce. Cependant la situation déplorable de l'état Byzantin amena de violents mécontentements et conduisit à un coup d'état de la part d'un militaire énergique, l'ancien drongaire de la flotte, Romain Lécapène (mars 919), qui ne tarda pas à nommer dauphin le jeune Constantin VII (17 décembre 920), qu'il maria avec sa fille, Hélène. Lors de cette ascension au pouvoir de Romain, il réunit, pour la pacification de l'Eglise, un synode qui édita le fameux tome de l'union, lequel condamna sollennellement le quatrième mariage. Les années suivantes, saint Nicolas participa activement aux tentatives de Romain afin de faire face au danger bulgare qui se dressait à nouveau. Ce qui reste des lettres qu'il adressa à Syméon témoigne de cette activité. Finalement, la guerre contre les Bulgares prit fin en novembre 923 par la rencontre de Romain avec Syméon. Saint Nicolas ne survécut pas longtemps à ce triomphe de la paix et mourut le 15 mai 925, laissant le souvenir d'un grand et saint patriarche. Il fut enseveli au monastère des Galakrènes qu'il avait restauré.

Par la suite, l'attitude du patriarche dans la question de la tétragamie 3 et sa lutte en faveur de la Tradition de l'Eglise orthodoxe furent tellement honorées qu'il fut mis au nombre des saints de l'Eglise de Constantinople, et sa mémoire fut d'abord célébrée au monastère des Galakrènes, selon la date de sa mort, le 15 du mois de mai. Selon les Synaxaires édités, sa mémoire se fête le 16 mai.

Par les intercessions de ton saint hiérarque, Seigneur, sauve-nous. Amen.

Traduit par Nicolas Schiva

LES HUMBLES ICONOGRAPHES DE LA PERIODE TURQUE (suite)

Un autre thème cher aux iconographes de la période turque est l'ensevelissement de tétragamie Ephrem le Syrien que l'on trouve représenté à la fresque dans la plupart des monastères, et aussi sur les icônes portatives. Voici comment ce sujet est traité : au centre, la cellule d'Ephrem, que l'on voit étendu sur son lit de mort, sous un linceul noir, l'image du Christ sur sa poitrine.

Fresque de saint Ephrem (Météores)
Autour de lui se tiennent les pères des monastères et une foule d'ascètes et d'anachorètes aux visages desséchés par l'ascèse, les uns vétus de loques usées, d'autres de peaux de chèvre, d'autres de nattes. Ils se sont rassemblés pour mettre au tombeau l'orgueil de la société monastique, le chantre plaintif du Christ. D'autres anachorètes, en entendant le simandre * de bois, se hâtent depuis leurs ermitages, leurs grottes, les antres de la terre. Deux jeunes moines portent sur un brancard de bois un vieillard de très grand âge. Plus loin un autre saint vieillard s'est mis en route, assis sur un lion qui lui obéit comme un âne. Aux parois rocheuses des précipices, on voit des grottes où vivent les ascètes et leurs disciples. Les uns taillent des cuillers de bois, d'autres font des chapelets ou des croix, d'autres psalmodient agenouillés devant une icône sous laquelle brûle une lampe, d'autres sont assis en silence, concentrés, le corps ployé et la tête entre les mains, presque aux genoux. Entre deux rochers on entrevoit une colonne de pierre sur laquelle s'est immobilisé un stylite, tandis que son disciple, à terre, attache une petite corbeille avec un peu de pain et d'eau que le vieillard ramènera. Ici et là, une chapelle d'anachorètes, blottie dans une crevasse. Si l'on scrute plus attentivement, on découvre un ermite au visage décharné, caché comme un oiseau sauvage dans un trou sombre, au coeur des pierrailles...

Les autres thèmes qu'ont aimé les iconographes de ces temps de douleur sont, entre autres, la résurrection de Lazare, la Lamentation devant le Tombeau, les martyrs anciens et nouveaux, l'hymne acathiste *à la Mère de Dieu, les chevaliers de l'Eglise, Georges et Démétrios, ainsi que les deux Théodore, Thyron et Stratylate, saint Nicolas protecteur des marins, saint Mammas protecteur des troupeaux, saint Triphon protecteur des paysans, sainte Catherine, sainte Parascève, sainte Marina quand elle frappe le diable, le prophète Elie gardien des monts, la Dormition de la Mère de Dieu et surtout le Second Avènement selon la vision de Daniel.

Tout cela peint avec grande foi et grande pudeur, avec beaucoup de simplicité sincère, sans la moindre virtuosité, sans ostentation de savoir-faire, mais avec une science vraie et une originalité souvent stupéfiantes. Car ce sont là oeuvres nobles et pures d'hommes qui restaient étrangers aux jeux de ce monde, d'hommes qui jeûnaient, pleuraient leur péché, "marchaient assombris tout le jour" mais possédaient la puissance créatrice de la joie.

Il faut souligner ceci : ces oeuvres souvent tragiques n'ont aucun rapport avec le dramatisme, avec le dolorisme que l'on observe à la même époque dans bien des peintures religieuses d'occident qui traitent les mêmes sujets. Ces peintures occidentales sont souvent pleines de désespoir et respirent l'odeur charnelle de la mort. Au contraire les oeuvres de l'iconographie orientale respirent la paix et la bonne douleur, la douleur pour la joie, tandis que les peintures analogues de l'art occidental sont lourdes d'un élément dramatique qui reste charnel. Là où règne l'élément liturgique, il n'y a de place ni pour l'élément dramatique et théâtral, ni pour la virtuosité picturale. L'élément dramatique et finalement anti-spirituel caractérise les oeuvres de ceux qui, selon l'apôtre Paul, n'ont pas d'espérance. Mais les humbles iconographes de l'orient chrétien, qui sont avant tout les témoins de la foi tiennent ferme leur espérance et la grâce de l'Esprit très saint embrase leur coeur, selon l'hymne qui dit : "toute âme est vivifiée par le saint Esprit, et quand elle se purifie, l'Unitrinité l'exalte et l'illumine, mystère sacré". Les larmes selon Dieu produisent la componction, et la componction produit la consolation qui est le don du Consolateur, c-à-d du saint Esprit. Le consolateur est la source de la plénitude et de l'immortalité : "Par le saint Esprit jaillissent les flots de la grâce qui vivifient toute la création."

La grâce du Consolateur ne descend pas dans le coeur du chrétien s'il n'est brisé par la douleur en Christ. Les oeuvres des iconographes orientaux de la période turque furent conçues dans la douleur selon Dieu, tandis que les oeuvres dramatiques de l'art religieux occidental furent trop souvent élaborées à travers une douleur selon le monde ; certes, elles ont pu être l'occasion d'une piété affective, angoissée, mais elles manquent de l'espérance et de la lumière du Consolateur. "La tristesse selon Dieu produit en effet un repentir salutaire qu'on ne regrette pas ; la tristesse du monde, elle, produit la mort" (2 Cor 7,10).

Et c'est pourquoi, dans l'ensemble, l'art religieux occidental des premiers siècles de l'époque moderne est figuratif jusqu'au matérialisme, il se borne à transcrire du dehors les phénomènes en les colorant selon l'imagination de l'artiste qui étale ses émotions et fait ainsi une oeuvre affective et non pas une oeuvre révélatrice. L'iconographe, au contraire, se refuse à l'affectivité charnelle et, par obéissance, se fait le serviteur du mystère révélé en Christ : sa personnalité, pour autant, ne disparaît pas, mais accède au contraire à la vraie liberté en surmontant les limitations de l'extériorité. Ainsi l'iconographe ressemble en bien des choses au prêtre qui, par la grâce, donne aux croyants le pain et le vin spirituels. Dans les icônes liturgiques, c'est l'incorruptibilité des visages sanctifiés qui est suggérée, autant qu'il est possible ici-bas. L'image iconographique n'est pas un reflet illusoire du monde de la corruption, et c'est pourquoi on ne la peint pas de la manière naturaliste qui crée de fausses sensations, mais de manière "anagogique" *, qui est une "montée" vers les formes et les couleurs liturgiques et spirituelles, et c'est pourquoi sa simplicité sévère et sa forme dogmatique scandalisent ceux qui n'ont pas le sens spirituel.

Le parfum de la douleur selon le Christ qui baigne les oeuvres iconographiques de la période turque devient perceptible dans les fresques et les icônes à partir déjà du XIIème siècle, et surtout sous la dynastie des Paléologues. C'est qu'alors commencèrent les dures épreuves des chrétiens d'orient : dès cette époque , l'Eglise orthodoxe prit la ressemblance du Christ souffrant, et la vie des chrétiens redevint une vie selon le Christ car disparut cette certitude du lendemain que l'empire byzantin avait connue aux siècles précédents, au temps de sa puissance, et dès lors "ils n'avaient pas de cité stable mais recherchaient la cité à venir" (Héb 13,14)...

Les oeuvres iconographiques qui reflètent avec la plus intense fidélité le mystère de la sainte simplicité en Christ furent peintes dans l'orient soumis aux Turcs durant les XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles, par des iconographes montagnards et illettrés.

(à suivre)
Photios Kontoglou


Partout et toujours, Dieu est avec nous, près de nous et en nous. Mais nous ne sommes pas toujours avec Lui, puisque nous L'oublions; et parce que nous L'oublions, nous nous permettons bien des choses que nous ne ferions pas sous son Regard. Prenez cela à coeur, faites-vous une habitude de vivre dans ce recueillement.

Que votre règle soit d'être toujours avec le Seigneur, gardant l'intellect dans le coeur, sans laisser vagabonder vos pensées; ramenez-les aussi souvent qu'elles s'égardent, gardez-les enfermées dans le secret de votre coeur, et faites vos délices de cette conversation avec le Seigneur.

La flamme spirituelle qui fait brûler notre coeur pour Dieu naît de l'amour que nous avons pour Lui. Comme Il est tout entier Amour, quand Il touche le coeur Il allume aussitôt l'amour en lui; et cet amour embrase le coeur pour Lui. C'est cela que vous devez rechercher.

Que la prière de Jésus soit sur votre langue, que Dieu soit présent à votre intellect, et qu'en votre coeur soit la soif de Dieu, de la communion avec le Seigneur. Quand tout cela sera devenu permanent, le Seigneur, voyant vos efforts, vous accordera ce que vous Lui demander.

saint Théophane le Reclus